En voyant l'héritier de ces grandes douleurs,

J'ai soupiré d'angoisse et j'ai versé des pleurs,

Et j'ai cru qu'on pouvait, sans éveiller des craintes,

Exhaler des regrets mêlés de douces plaintes.

Moins sévère que vous, la royale bonté

Excuse les erreurs de la fidélité.

Delille, _à la Pitié_ vouant sa noble lyre,

Chantait pour les Bourbons en face de l'Empire.

Voulez-vous nous ravir sous nos rois tolérans

Un droit que le poète obtenait des tyrans?

Ah! laissez-moi gémir sur les jeunes années

D'un frêle adolescent mort à ses destinées,

Et, tribut éphémère emporté par le vent,

Semer de quelques fleurs la tombe d'un vivant!

Une élégie était-elle donc un crime? Aux applaudissements de

l'auditoire, Barthélémy demandait à son accusateur d'être de bonne foi,

de ne pas dépecer son livre, de ne pas détourner le sens exact de ses

pensées, de ne pas lui prêter l'intention d'invoquer la discorde. Il

relisait les passages suspects, et il en montrait la loyauté. Il ne

cherchait point à rallumer la guerre civile, à combattre et à renverser

la monarchie. Les temps étaient passés où les fils d'Apollon, au seul

frémissement de leur luth, excitaient ou calmaient les passions. Il

terminait ainsi sa défense:

Cessez donc d'affecter de puériles craintes!

Des élans généreux les flammes sont éteintes,

L'égoïsme glacé nous rend muets ou sourds.

Dans le paisible sein des hommes de nos jours

Les cœurs dégénérés battent sans énergie.

Les chants des Marseillais ont perdu leur magie,

Et, des peuples vieillis respectant le repos,

La lyre rend des sons qui meurent sans échos!...

Me Mérilhou, avocat du prévenu, prit ensuite la parole. Quinze ans

s'étaient déjà écoulés depuis la chute de Napoléon et les temps d'une

ombrageuse susceptibilité semblaient avoir disparu. On pouvait, ce

semble, s'exprimer sur un homme «qu'aucun effort humain ne saurait

exiler de l'histoire»! Béranger, Delavigne, Lamartine, Victor Hugo,

Lebrun, lord Byron et bien d'autres avaient célébré l'homme du Destin.

Et pourtant la monarchie était encore debout. Tout à coup, un poète

était l'objet d'une poursuite rigoureuse. Pourquoi?... Il avait publié

un poème où vivait la mémoire de Napoléon. Il avait voulu présenter à

son fils les chants que lui avaient inspirés les travaux et les

victoires de son père, et voilà qu'on l'accusait d'avoir méconnu les

droits de la maison de Bourbon et cherché à ébranler le plus ancien des

trônes européens. La gravité du crime contrastait avec l'exiguïté et

l'innocence des moyens, comme le procès contrastait avec la longanimité

du pouvoir qui souffrait tant de publications napoléoniennes. Comment

expliquer tant de rigueurs contre une œuvre légère où le génie du poète

n'avait exprimé que des sentiments douloureux? Elle ne pouvait se

comprendre que par le zèle nouveau du ministère public, qui croyait

apercevoir des délits dans toutes les opinions contraires aux siennes.

Comment pouvait-on poursuivre le _Fils de l'Homme_, alors que le

tribunal avait, dans la chambre du conseil, déclaré qu'il n'y avait lieu

à poursuites?

L'avocat repoussa le commentaire trop ingénieux de l'avocat du Roi,

qu'il appelait «une vraie falsification». Il rappela que les auteurs de

_Napoléon en Égypte_ avaient eu l'idée de déposer aux pieds du fils «le

plus noble et le plus désintéressé des hommages, le monument élevé à la

gloire du père, idée touchante dont l'accomplissement ne pouvait trouver

d'entraves que dans un seul lieu du monde. Les héros d'Homère envoyaient

aux enfants les cadavres de leurs pères morts au champ d'honneur pour

recevoir l'hommage de leur piété filiale. La cour de Vienne avait été

moins généreuse envers le fils de son ancien ennemi.» Mérilhou analysait

le poème avec une véhémence, une noblesse de termes, une émotion

vibrantes. «S'il est vrai, disait-il, que la poésie vit de contrastes,

quel sujet plus touchant que le sort d'un jeune homme qui n'a reçu de

son père d'autre héritage qu'un nom qui ne lui permet ni la gloire, ni

l'obscurité?...» Il défendait ensuite l'auteur d'avoir voulu provoquer à

la révolte. D'ailleurs, était-ce au duc de Reichstadt, était-ce au

peuple français que s'adressait la provocation? Quels motifs, quels

faits de révolte indiquait Barthélemy? Ici, l'accusation était muette...

Enfin, parler d'un événement qu'on redoutait, ce n'était point le

provoquer. «La poésie n'a-t-elle donc plus sa licence et ses privilèges,

disait-il encore, et n'est-ce pas briser sa lyre et le déshériter d'un

patrimoine de génie que de lui interdire ces formes véhémentes, ces

figures passionnées par lesquelles elle remue l'âme de l'homme?... Ôter

à Archiloque son fouet vengeur, à Juvénal sa mordante hyperbole, à

Tibulle, à Parny leur palette enchanteresse, à Corneille ses vers

républicains, c'est proscrire la poésie, c'est lui défendre d'émouvoir

et de charmer. Louis XIV toléra, dans Racine poète, des réflexions

critiques qui l'indignèrent dans Racine prosateur. Et de nos jours,

Napoléon au faîte de la gloire, obsédé d'adulateurs, entendit sans

s'indigner de simples poètes protester contre son pouvoir et évoquer

autour de lui des fantômes accusateurs...» Mérilhou rappelait qu'il

avait laissé Marie-Joseph Chénier lui reprocher d'avoir étouffé la

République, sa mère, et Delille chanter les malheurs de la race royale

dans le poème _la Pitié_. Il en citait des vers véhéments. «Eh bien,

Napoléon pensionna Chénier et honora Delille. Il ne les envoya pas à la

police correctionnelle.» Et si l'Empire était tombé, ce n'était point

par les vers républicains de Chénier, ni par les vers royalistes du

chantre de la _Pitié_. L'avocat repoussait aussi l'accusation sur les

prétendues attaques à l'ordre de successibilité au trône. Ce procès

était un étrange anachronisme. Il semblait un procès du genre de ceux

que la loi du 11 novembre 1815 avait fait inopinément surgir. Mais le

système des tendances n'avait plus de raison d'être, pas plus que la

théorie des provocations indirectes et la théorie des accusations

collectives. La nation était tranquille et libre. On avait le droit de

dire que Napoléon avait existé, avait régné, avait vaincu et que son

règne n'avait pas été sans gloire.

«Et l'on ne pourrait pas, s'écriait l'éloquent défenseur dans sa

conclusion, imprimer qu'il a un fils, que ce fils hérite de son

infortune, en expiation des courtes joies qui ont entouré ses jeunes

ans! On ne pourrait pas dire que ce jeune homme est captif, et il serait

défendu de plaider un malheur dont les Annales modernes n'offrent pas

d'exemple! Et ce qui serait innocent en parlant du père, deviendrait un

crime en parlant du fils?... Qu'a-t-il fait jusqu'ici pour mériter

l'honneur d'être l'objet de tant d'alarmes? Courbé d'avance sous le

poids d'un grand nom, on ne le distingue des princes de sa maison que

par les soupçons et les précautions injurieuses pour la France dont on

accable sa vie!... L'exécution fidèle de la Charte, l'abnégation sincère

de ces voies de violence ou de fourberie qui ne peuvent que discréditer

le pouvoir, voilà le meilleur rempart contre les vaines terreurs. Cessez

de combattre des fantômes! Cessez de donner par vos poursuites de la

réalité à des chimères que l'ambition de nos voisins peut exploiter un

jour contre la grandeur de notre belle France!»

Sans se laisser convaincre par l'éloquence de cette belle plaidoirie;

sans écouter Me Persin, avocat de l'imprimeur David, qui déclarait qu'il

n'existait plus de roi de Rome et qu'on ne connaissait que «le fils de

l'étrangère et l'élève de Metternich», le tribunal, s'appuyant sur

l'article 2 de la loi du 25 mars 1822 et sur les articles Ier et 2 de la

loi du 17 mai 1819, ainsi que sur l'article 87 du Code pénal, condamna

l'auteur incriminé à trois mois de prison et à mille francs d'amende...

Le ministère public l'emportait, mais le gouvernement n'avait pas lieu

de se féliciter de son triomphe. Le procès du 29 juillet 1829 amenait,

en effet, deux résultats inattendus pour lui. Malgré une condamnation

sévère, le poète Barthélémy voyait sa réputation s'accroître. On allait

jusqu'à comparer les rigueurs de sa situation à celles de la situation

faite à Béranger. D'autre part, l'opinion publique, hier encore assez

indifférente, semblait aujourd'hui attentive et sympathique au nom de

celui qui avait cessé un instant d'être le duc de Reichstadt pour

redevenir le fils de l'Homme, c'est-à-dire le fils de l'Empereur.

CHAPITRE XV

LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN

La duchesse de Parme attendait que le temps fixé pour la durée de son

grand deuil fût terminé pour donner des bals à ses sujets. Elle se

consolait de ce retard en allant souvent au théâtre, mais elle n'était

point ravie de ses chanteurs: «C'était à qui hurlerait le plus,

écrivait-elle. Je suis charmée que le roi de Sardaigne ne soit pas venu

à présent, car il y aurait de quoi prendre des maux de nerfs si on

restait du commencement à la fin[435].» Quelques jours après, le deuil

était clos et les bals reprenaient. «J'ai donné, disait-elle, un premier

bal mardi passé. Il a été très brillant, et je dois dire que nous avons

à présent, pour une petite ville comme Parme, de bien jolies jeunes

femmes et en assez grand nombre.» Puis, comme elle craignait de paraître

trop frivole: «Le monde, ajoutait-elle, n'a plus d'attraits pour moi.

Quand j'y vais, c'est par devoir, et je ne trouve de vrai bonheur qu'en

m'occupant de l'éducation des enfants que le cher défunt m'a

laissés[436].» Et son fils, le fils de l'Empereur? Elle n'en parle pas;

seulement, trois mois après, au moment d'aller passer quelque temps avec

lui et avec l'empereur d'Autriche, elle avoue qu'elle ne part qu'avec

regret. «Outre le chagrin, dit-elle, que j'ai de quitter pour trois mois

mes enfants, je n'ai jamais entrepris un voyage plus à contre-cœur,

parce que je n'y prévois que déboires et contrariétés, et que je prévois

aussi qu'à cause de mon fils je serai obligée de tenir tête à mon père,

dans ce moment où j'aurais tant besoin de le ménager... Je voudrais déjà

être de retour.» Que voulait-elle dire par cette lutte contre son père?

Aurait-elle eu l'intention de lui redemander son fils, de le ramener

avec elle à Parme? Je n'ai malheureusement pu éclaircir ce point

particulier... Elle voyageait presque seule et avait besoin de recourir

parfois aux bons offices de ses amies. «Pardon de cet ennui,

mandait-elle à la comtesse de Crenneville, mais autrefois j'avais le

général qui me montrait tout, et à présent je suis seule. Quelles

tristes réflexions cela fait naître!» Pour le moment, nul n'avait encore

remplacé «le cher défunt».

L'empereur d'Autriche continuait à porter un vif intérêt à l'éducation

de son petit-fils. Il assistait parfois avec l'Impératrice à ses

examens. Le dernier eut lieu le 1er mai 1830. Foresti rapporte qu'on

interrogeait le jeune prince sur le code de législation militaire,

lorsque l'examen fut interrompu par la débâcle subite du Danube, qui

s'était rué dans les faubourgs de Léopoldstadt et de Rossau, renversant

des maisons entières et faisant un grand nombre de victimes. L'Empereur

et l'Impératrice montèrent en bateau pour parcourir les lieux les plus

menacés et porter des secours aux indigents. Le duc de Reichstadt,

emporté par son ardeur généreuse, eût bien voulu les suivre, mais ses

médecins, qui avaient des craintes pour sa santé, s'y opposèrent. Il

faut dire que le duc de Reichstadt subissait une croissance inquiétante

et que sa taille se développait d'une façon presque anormale. Aussi

l'Empereur lui défendit-il de le suivre. Le duc s'en consola en lui

remettant pour les pauvres et les malheureux tout ce que contenait sa

bourse.

En même temps que ses diverses études, le jeune prince aimait beaucoup

l'équitation. Il y avait dès l'enfance pris un goût particulier, et

c'était plaisir de le voir monter des chevaux impétueux, soit au milieu

des troupes, soit au Prater. Dès l'âge de sept ans, il avait voulu

revêtir l'uniforme de soldat. De sergent, il était devenu officier, puis

en 1828 capitaine au régiment des chasseurs de l'Empereur. En 1829, il

commandait une compagnie de grenadiers. En juillet 1830, il allait

devenir major au régiment de Salins; en novembre, lieutenant-colonel du

régiment d'infanterie de Nassau. Le 20 mars 1830, il avait atteint l'âge

de dix-neuf ans et ne songeait qu'à la carrière des armes, où il voulait

s'illustrer à tout prix. En attendant, il avait consenti à passer

quelques mois à Baden, jolie petite ville d'eaux voisine de Vienne, où

sa mère était enfin venue le rejoindre. Un savant docteur, directeur du

musée de Baden, que j'ai eu l'honneur et le plaisir de voir dans ce

charmant pays, il y a deux ans, raconte ainsi une entrevue qu'il eut en

1830 avec le jeune prince: «Marie-Louise, dit-il, habitait avec son

fils, pendant l'été, la délicieuse station balnéaire de Baden, près de

Vienne. Elle s'y trouvait notamment en 1830, au «pavillon de Flore», et

le duc de Reichstadt était installé en face d'elle, dans la maison du

«Temple grec». Presque tous les matins et souvent le soir, je voyais

sortir à cheval le pâle et mince jeune homme; il était toujours vêtu

très simplement d'un habit brun foncé, coiffé d'un chapeau de feutre

noir et accompagné d'un valet à cheval comme lui. Il descendait au pas

la Gutenbrunnerstrasse, où je suis né, et que nous habitions alors;

puis, arrivé dans l'Helenenthal, il faisait prendre le galop à sa

monture. Mon père était médecin et avait eu l'occasion de donner ses

soins à l'ex-Impératrice. Un jour qu'elle venait le consulter, elle me

vit--j'avais alors dix ans--en train de préparer des insectes pour la

collection entomologique de mon père. Elle regarda mon travail, loua le

goût avec lequel j'avais disposé les papillons, que je me procurais en

élevant des chenilles, et finit par dire en poussant un soupir:

«--Ah! si mon fils pouvait s'intéresser à ces choses!

«--Pourquoi ne pas essayer, Altesse Impériale? répliqua mon père de son

ton brusque et rond.

«--Oui; mais comment faire?

«--Il pourrait venir ici voir ma collection.

«--Oh! il ne voudra pas, dit la mère tristement.

«--Eh bien! le gamin ira lui montrer quelques-uns de ses papillons...»

«Marie-Louise dit qu'elle en serait enchantée et, deux ou trois jours

plus tard, me fit avertir de l'heure la plus convenable pour cette

visite. J'avais de grandes boîtes couvertes de gaze verte et remplies de

chenilles à divers états de leur transformation. J'espérais ainsi amuser

ou intéresser le jeune duc. Mais, à cette époque, il nourrissait des

pensées ambitieuses qui l'absorbaient tout entier et égarait ses

rêveries en des projets césariens que son entourage et l'empereur

François lui-même avaient fini par ne plus combattre, quoiqu'ils en

vissent bien l'inanité. Néanmoins, pour faire plaisir à sa mère,

l'ex-roi de Rome essaya de s'intéresser à mes insectes; mais il n'eut

pas la force de jouer longtemps cette petite comédie, et, après un

instant, il y renonça. Le souvenir de cette entrevue n'en a pas moins

laissé en moi une image très nette et très précise de ce malheureux

prince. Rien de plus séduisant que sa physionomie, sa personne tout

entière et ses manières. Il avait l'air doux et triste, et ressemblait

d'une manière frappante à son père et à sa mère. Le menton, la courbe

des maxillaires étaient essentiellement napoléoniens; le front, par

contre, avait la courbe si particulière aux Habsbourg. Il tenait aussi

de Marie-Louise ses yeux d'un bleu clair, ses cheveux blonds, son nez

plutôt long et busqué, bien que délicatement dessiné. L'ensemble était

rayonnant d'intelligence et de poésie, à raison même du terrible

amaigrissement qui commençait à creuser ses traits, et qui se retrouve

dans le plâtre moulé sur sa face, immédiatement après sa mort, et que

conserve aujourd'hui le musée de Baden[437].»

C'est vers cette même époque que le duc de Reichstadt fit la

connaissance du chevalier de Prokesch-Osten, qui allait devenir son

meilleur et son plus fidèle ami. Antoine Prokesch, né en 1795 à Gratz,

était issu d'une très honorable famille bourgeoise. Son père, qui

jouissait de l'estime de Joseph II, était propriétaire en Styrie d'une

terre située dans la vallée de la Murz. Après une éducation très

soignée, le jeune homme entra dans l'armée autrichienne et fit les

campagnes de 1813, 1814 et 1815. Il avait ressenti, comme ses camarades,

la haine du despotisme napoléonien, en même temps qu'une admiration

irrésistible pour l'énergie et l'ascendant de l'Empereur. Il ne fut

point favorable au retour des Bourbons, qu'il jugeait un anachronisme.

Il croyait que le renversement de Napoléon était, de la part des

puissances, un manque de confiance dans leurs propres forces. Le retour

de l'île d'Elbe ne le surprit pas. Il le considéra comme une preuve de

ce qu'un tel homme pouvait faire en France. Les revers de l'Empereur ne

diminuèrent point l'estime qu'il lui avait vouée. Il avait l'âme assez

haute, lui qui avait été dans les rangs des adversaires de Napoléon,

pour ne point partager les sentiments médiocres de certains hommes qui

s'acharnaient alors sur le prisonnier de Sainte-Hélène et qui allaient

jusqu'à dénier ses talents militaires. Prokesch, indigné, fit paraître

dans le cours de l'année 1818 un mémoire intitulé: _Les batailles de

Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo_, mémoire qui fut lu avec le plus

grand intérêt par les principaux officiers de l'armée autrichienne. Ce

travail allait devenir, à l'insu de l'auteur, le point de départ de ses

relations avec le duc de Reichstadt. Prokesch avait étudié la stratégie

dans les bureaux de l'archiduc Charles et s'était passionné pour les

mathématiques, qu'il professa à l'École des cadets à Olmütz de 1816 à

1818. Il devint aide de camp du feld-maréchal de Schwarzenberg et

composa des écrits militaires intéressants. Il se livra ensuite à des

études géodésiques dans les Karpathes et fit de grands voyages en Grèce,

dans l'Asie Mineure et en Égypte. Il revint sur les côtes de la Grèce

prendre, sous les ordres de l'amiral Dandolo, le commandement d'une

flotte armée contre les pirates qui menaçaient le commerce autrichien.

Enfin il se distingua dans différentes missions à Smyrne, à Saint-Jean

d'Acre, à Alep, à Rhodes, en Égypte. Pour de tels services il obtint le

titre de chevalier d'Orient, _Ritter von Osten_[438].

Après plusieurs années d'absence, il revint à Gratz, où ses compatriotes

lui firent l'accueil le plus flatteur. François II, qui visitait alors

la Styrie, s'était arrêté dans cette ville. Il voulut voir l'officier

distingué qui avait pris part à des événements aussi dramatiques que les

luttes des Grecs contre les Turcs, et s'était acquitté avec habileté de

missions délicates. Le 22 juin 1830, le chevalier de Prokesch-Osten fut

invité à la table impériale et placé à côté du duc de Reichstadt, qu'il

n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion d'approcher, quoiqu'il désirât

beaucoup le connaître. La destinée allait les lier tous deux d'une

amitié étroite. Cette amitié fut un doux et clair rayon dans la trop

courte et trop sombre vie du prince. Il trouva dans le chevalier de

Prokesch comme un frère aîné qui lui montra presque aussitôt un

dévouement absolu. Prokesch avoue que ce beau et noble jeune homme, aux

yeux bleus et profonds, au front mâle, aux cheveux blonds et abondants,

calme et maître de soi dans tout son maintien, fit sur lui, dès la

première heure, une impression vraiment extraordinaire[439]. Il

n'échangea avec le duc que quelques paroles timides, car, pendant tout

le dîner, l'Impératrice et l'archiduc Jean se plurent à l'interroger sur

ses voyages. Ce ne fut qu'à la fin de la soirée que le jeune prince put

lui serrer fortement la main et lui dire ces mots significatifs: «Vous

m'êtes connu depuis longtemps!» Cette poignée de main cordiale était,

comme le reconnut bientôt Prokesch, un gage d'affection certaine[440].

Le lendemain matin, le comte de Dietrichstein vint le voir et le pria de

le suivre chez son illustre élève. Dès qu'il l'aperçut, le fils de

Napoléon accourut à lui, le regard animé, l'attitude pleine de

confiance, et il lui répéta: «Vous m'êtes connu et je vous aime depuis

longtemps! Vous avez défendu l'honneur de mon père à un moment où chacun

le calomniait à l'envi. J'ai lu votre mémoire sur la bataille de

Waterloo, et, pour mieux me pénétrer de chaque ligne, je l'ai traduit

deux fois, d'abord en français, puis en italien.» Dans cet écrit,

Prokesch avait montré qu'au rebours des guerres précédentes, où la

fortune s'était plu à accorder ses faveurs à Napoléon, l'Empereur avait

eu contre lui à Waterloo mille obstacles: des pluies diluviennes qui

avaient détrempé le terrain de manœuvres, retardé ses mouvements et

harassé ses troupes, enfin des difficultés de toute nature qui avaient

fait intercepter ses courriers. En réalité, ses talents étaient demeurés

les mêmes et ses conceptions aussi puissantes, mais un sort ennemi avait

contrarié tous ses efforts. La conversation tomba ensuite sur la Grèce.

Or, la veille, dans la conversation qui avait suivi le dîner, devant

l'Impératrice, l'archiduc Jean et le comte de Dietrichstein, Prokesch

avait eu la hardiesse de dire que, le trône de Grèce manquant de

prétendants depuis le refus du prince de Cobourg, le fils de Napoléon

semblait naturellement désigné pour l'occuper; et, à sa grande surprise,

l'auditoire avait paru l'approuver.

Dans son entretien avec le duc de Reichstadt, Prokesch revint

adroitement sur cette idée; le jeune prince le comprit aussitôt sans

qu'il eût besoin d'insister. Mais, un autre jour, il fit entendre au

chevalier qu'il avait des visées plus hautes. Toutefois, avec une

modestie sincère, il se défendait d'une ambition prématurée. Même pour

la couronne hellénique, il se jugeait encore trop jeune. De la Grèce, on

en vint à la Syrie. Le duc se mit à parler de la campagne de Bonaparte

et des causes de son arrêt devant Saint-Jean d'Acre[441]. Il s'exprimait

avec ardeur. Il examinait en juge compétent les résultats considérables

qu'aurait pu amener la prise de cette ville. De là à s'occuper plus

amplement de Napoléon, il n'y eut qu'un pas. Le duc parlait avec

animation. «On sentait, dans chacune de ses paroles, la plus chaleureuse

admiration, l'attachement le plus profond pour son père. Il appuyait de

préférence sur ses talents militaires. Le prendre pour modèle et devenir

un grand capitaine, sur ce point il était tout feu, toute flamme.»

Prokesch et lui discutèrent plusieurs manœuvres de l'Empereur. Le

chevalier fut surpris de la sagacité du prince. Il déclara en toute

franchise que, parmi les officiers alors réunis à Gratz, personne ne lui

paraissait avoir le coup d'œil militaire plus pénétrant et des aptitudes

plus prononcées pour le commandement en chef. Lorsque le duc de

Reichstadt vit qu'il avait découvert en son interlocuteur un esprit

capable de l'apprécier, une âme loyale et sûre comme la sienne, il le

supplia de rester auprès de lui. «Sacrifiez-moi, dit-il, votre avenir...

Nous sommes faits pour nous entendre. Si je suis appelé à devenir pour

l'Autriche un autre prince Eugène, la question que je me pose est

celle-ci: comment me sera-t-il possible de me préparer à ce rôle?» Et,

en présence du comte Dietrichstein qui eut le bon goût de ne point s'en

offenser, il dit qu'il lui fallait un homme capable de l'initier aux

nobles devoirs de la carrière militaire; or, il ne voyait aucun homme de

ce mérite dans son entourage. Prokesch se récria. Le duc lui paraissait

trop précipité dans son jugement, et, quant à lui, il ne se croyait pas

capable d'une telle mission. Le prince le laissa dire, puis reprit la

conversation sur les faits d'armes de son père. Prokesch le quitta

bientôt pour aller présenter ses hommages à la duchesse de Parme, qui se

trouvait, elle aussi, de passage à Gratz. Une demi-heure après, le duc

de Reichstadt, qui était venu le rejoindre, embrassa froidement sa mère,

puis ramena l'entretien sur son départ de Paris en 1814. «Nous nous

quittâmes, ajoute Prokesch, comme deux hommes qui ont la conviction que

rien ne pourra jamais les séparer.»

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 29 / 45 段