D'autres pensaient à lui. C'étaient d'anciens partisans de l'Empereur.

Aussi la police française surveillait-elle avec soin les moindres menées

bonapartistes. J'ai retrouvé, dans plusieurs cartons aux Archives

nationales[422], de nombreux rapports inédits sur les emblèmes séditieux

avec lesquels les défenseurs de l'Empire essayaient de réchauffer le

zèle des populations. Ainsi, dès 1817, on signale des cocardes

tricolores répandues à profusion à Lisieux et une protestation de

Marie-Louise au congrès de Vienne. Dans l'Hérault et la Côte-d'Or, une

foule de gravures représentent le roi de Rome en sergent; des cartes

portent l'image de Napoléon II. Dans l'Allier et dans l'Indre, on voit

des tabatières avec les portraits de la famille impériale, Napoléon,

Marie-Louise et leur fils; dans l'Indre-et-Loire, on trouve des pipes de

terre à l'effigie des Bonaparte, des placards séditieux où il est dit

que Napoléon, échappé de Sainte-Hélène, se rend avec des soldats en

France et va mettre son fils sur le trône, en devenant lui-même

lieutenant général. On vend partout des foulards avec l'image du roi de

Rome et des médaillons du petit prince. En 1829, on écrit à Romilly sur

les arbres: «Vive Napoléon II!» À Metz, le 7 juin, on saisit des

gravures représentant Napoléon, sous le saule de Sainte-Hélène, et

embrassant la France, tandis que la Vérité tient un livre sur lequel

sont écrits: «L'honneur anglais est à jamais flétri!» Dans le

département de la Seine, on vend de nombreux flacons à liqueur avec

l'effigie du duc de Reichstadt, des médaillons et des mouchoirs à la

même effigie. Dans la Seine-Inférieure, on colporte des tabatières, des

gilets, des cravates, des gravures avec le portrait du jeune

prince[423]. Dans Seine-et-Marne et dans Seine-et-Oise, ce ne sont que

des gravures, des cocardes, des placards bonapartistes. À Ploërmel, on

vend jusqu'à des bretelles avec l'image de Napoléon II. En Corse, on

répand des placards napoléoniens. À Sisteron et dans toutes les

Basses-Alpes, on affiche des placards séditieux.

Dans toute la France, c'est une véritable avalanche de mouchoirs, de

rubans, de pipes, de bustes, de bonnets, de tabatières, de médaillons,

de bérets, de bretelles, de statuettes, de gravures, d'assiettes, de

couteaux, de canifs, de gilets, d'épingles, de foulards, de coquetiers,

de verres à boire, de cocardes, de cartes, etc., sans compter les

brochures, les chansons, les affiches, les pièces de monnaie qui

représentent le fils de Napoléon dans toutes les poses et dans tous les

costumes[424]. On arrête, on met en prison les colporteurs; on menace

des peines les plus sévères les détenteurs de ces objets suspects. Une

note de police, datée du 12 juin 1828, indique combien on se préoccupait

de ces manifestations. «Napoléon, dit-elle, appartient à l'histoire, et

son fils à l'Autriche. Qu'on vende le portrait de ce dernier, il n'y a

rien de prohibé là dedans, du moment qu'on lui laisse ses noms et titres

actuels, les seuls légitimes. Mais qu'on vende son portrait qui le

représente à cheval en uniforme de hussard et qu'on ajoute en bas de la

gravure un _N_ couronné et entouré d'une auréole, cela passe les

limites,--car le duc de Reichstadt a même renoncé au nom de

Napoléon,--et rappeler ce nom, en l'appliquant à son fils, cela paraît

inconvenant.» Un inspecteur de la librairie alla perquisitionner à la

librairie de la rue Neuve-Saint-Augustin, n° 25, où se vendaient ces

gravures, et en fit la saisie[425]. Le 8 septembre 1829, le ministre de

l'intérieur, M. de La Bourdonnaye, adressa aux préfets une circulaire

interdisant formellement les dessins qui porteraient atteinte à

l'autorité légitime. «Lorsque les tableaux gravés ou lithographies,

disait la circulaire, où Bonaparte figure comme général, représentent

des batailles et portent un caractère historique, l'autorisation peut

être accordée... Toutes les autres compositions doivent être évidemment

écartées. Ainsi les portraits et gravures qui représentent Bonaparte

sous toutes les formes, dans sa vie publique comme dans sa vie privée,

et reproduisent des faits d'armes isolés, des incidents ou des épisodes

plus ou moins apocryphes et trop souvent en opposition avec l'histoire,

doivent être proscrits. Vous repousserez également ces lithographies de

formats divers qui n'ont pour objet que de rappeler à l'imagination et à

la mémoire du peuple les insignes et les souvenirs d'un pouvoir

illégitime... Mais la distinction qui vient d'être faite relativement à

Bonaparte ne doit, en aucune manière, s'appliquer à son fils. Celui-ci

n'appartient ni à l'histoire, ni à la France, et la malveillance peut

seule chercher à répandre son portrait. Ainsi, sous quelque prétexte ou

sous quelque déguisement qu'il vous soit présenté, vous refuserez votre

autorisation[426].»

Les bonapartistes ne se contentaient pas de répandre des objets

séditieux, sous forme de bustes, de médailles, d'assiettes ou de

foulards; ils avaient, comme je l'ai déjà relevé, essayé des complots.

Ce fut ainsi qu'à Bordeaux, en 1817,--pour reprendre les choses d'un peu

plus haut,--on avait songé à supprimer les autorités civiles et

militaires, et à rétablir le pouvoir suprême entre les mains de Napoléon

et de son fils. À Lyon, dans la même année, on devait proclamer Napoléon

II. Ces deux affaires échouèrent et amenèrent seize condamnations à

mort. Le complot de Paris, du 12 août 1820, où entrèrent des officiers,

comme le général Tarayre, les colonels Fabvier, Caron, Combes, Ordener,

Pailhès, Varlet, les capitaines Nantil, Michelet, Thévenet, les

lieutenants Maillet, Krettly, Lavocat et divers personnages politiques,

fut une des plus sérieuses affaires qui aient été tentées. On voulait

s'emparer des Tuileries et de la famille royale, proclamer un

gouvernement provisoire, tout en invoquant, pour enlever les troupes, le

nom de Napoléon II[427]. Le complot échoua. Le procès qui s'ensuivit

amena trois condamnations à mort. Le général Maison, qui avait paru

sympathique aux accusés, fut remplacé au gouvernement de Paris par le

maréchal Marmont, et le général Defrance, qui était devenu suspect, fut

remplacé à la 7e division militaire par le général Coutard. Après la

mort de Napoléon, les conspirations, au lieu de cesser, continuèrent.

Dans l'Est, le parti bonapartiste trouva le terrain tout préparé par la

Charbonnerie. Les garnisons de Belfort et de Neuf-Brisach devaient, dans

la nuit du 29 au 30 décembre 1821, arborer le drapeau tricolore,

proclamer la déchéance des Bourbons et installer un gouvernement

provisoire avec La Fayette, Voyer d'Argenson et J. Kœchlin. Les

garnisons de Saumur et de Marseille devaient, elles aussi, entrer dans

le mouvement. Le hasard fit découvrir et échouer le complot[428]. En

juillet 1822, une autre affaire organisée à Colmar par le colonel Caron,

en faveur de Napoléon II, n'eut pas plus de succès. Le colonel Caron fut

condamné et fusillé à Strasbourg. Le complot des sous-officiers de

Saumur qui avaient, sur l'instigation de La Fayette, de Laffitte et de

Benjamin Constant, songé à mettre Napoléon II sur le trône en lui

imposant la constitution de 1791, échoua également et fut suivi de

plusieurs condamnations à mort dans la même année. Le second complot de

Saumur, organisé par le général Berton, fut jugé en août. Six

condamnations à mort furent prononcées et, parmi elles, celle du

général[429]. Je ne cite ici que pour mémoire le complot des quatre

sergents de la Rochelle, qui fut plutôt un complot libéral qu'un complot

bonapartiste.

Celui de la Bidassoa, organisé en 1823, en faveur des libéraux

espagnols, avait des attaches et des tendances nettement napoléoniennes.

Les prévenus acquittés des anciens complots de l'Est et beaucoup de

carbonari s'étaient donné rendez-vous en Espagne, puis s'étaient

rapprochés de la frontière française. L'_Observateur_, journal espagnol,

disait, à la date du 19 février 1823: «Plusieurs Français de distinction

ont conçu le projet de passer en Espagne et d'y former une régence qui

expédiera des ordres et des décrets au nom de Napoléon II, légitime

empereur des Français, et proclamera l'Acte additionnel de 1815... Sa

Majesté l'Impératrice Marie-Louise sera invitée à venir présider la

Régence[430]...» Des officiers en réforme ou en retraite allaient

travailler les troupes. Ils répandaient partout des adresses séditieuses

où ils suppliaient les vainqueurs de Fleurus, d'Iéna, d'Austerlitz, de

Wagram, de se refuser aux insinuations des puissances étrangères qui

voulaient leur faire combattre la liberté, ils criaient: «Vive Napoléon

II! Vivent les braves!» D'autres, qui se disaient «le conseil de régence

de Napoléon II», protestaient contre la légitimité et le gouvernement de

Louis XVIII. Ils déclaraient antinational tout attentat, émané de ce

prince, contre l'indépendance de la nation espagnole. Ils faisaient

circuler le bruit que le roi de Rome était en Espagne et qu'il allait

apparaître à l'armée. Le colonel Fabvier, qui avait déjà dirigé le

complot de Paris en 1820, s'était mis à la tête du mouvement dit «de la

Bidassoa» et n'hésitait pas à conseiller aux soldats français de

désobéir à leurs chefs. Il donna de sa personne le 6 avril et voulut

empêcher le passage de l'armée. Mais la décision énergique du général

Vallin, qui fit tirer à boulets sur les insurgés et franchir la Bidassoa

par ses troupes, mit fin à cette tentative rebelle. Fabvier se retira en

Angleterre[431]. Le succès de l'expédition d'Espagne et la fuite ou la

retraite des principaux conspirateurs allaient désormais empêcher toute

tentative de complots militaires.

* * * * *

L'année 1829 devait être signalée par un procès destiné à devenir

célèbre sous le nom de _Procès du Fils de l'Homme_. Voici ce qui lui

donna naissance. Le poète Barthélémy, l'auteur des _Némésis_, avait

écrit, avec la collaboration de Méry, un poème bonapartiste intitulé:

_Napoléon en Égypte_. Il l'avait offert, en 1828, aux membres de la

famille impériale dispersés à Rome, à Florence, à Trieste, à

Philadelphie. Il décida ensuite d'aller le porter, lui-même, à un prince

que des affections plus intimes--pour se servir de son

langage--attachaient plus particulièrement à son héros. Tandis que Méry

partait pour la Provence afin d'y rétablir une santé usée par les

veilles, Barthélémy quittait Paris pour se rendre à Vienne, dans

l'espoir de parvenir jusqu'au jeune duc de Reichstadt. «Cette

entreprise, purement littéraire et tout à fait inoffensive, n'obtint

aucun résultat. Il fallut reculer devant des obstacles politiques, et le

poète voyageur est revenu dans sa patrie, sans avoir recueilli le fruit

de sa course aventureuse[432].» Mais, en même temps qu'il conçut un

nouveau poème sous ce titre pompeux: _Le Fils de l'Homme_, poème qu'il

devait écrire de concert avec Méry, il donna au public le récit de son

voyage en Autriche. Ce récit est des plus curieux. Je vais en résumer

quelques passages intéressants pour le sujet dont je m'occupe.

Le jour même de son arrivée à Vienne, Barthélémy alla aux bureaux de la

police demander un permis de séjour. Après un véritable interrogatoire

sur sa personne et sur les motifs de son voyage, le poète obtint pour un

mois le droit de bourgeoisie dans la capitale de l'Autriche. Grâce à

quelques lettres de recommandation et à la rencontre d'un obligeant

compatriote, il put fréquenter les maisons les plus honorables de

Vienne. Sa qualité de Français et d'auteur le mit en relation avec le

poète Sedlitz, l'orientaliste Hammer, la romancière Mme Pichler. Bientôt

il se présenta chez le comte de Czernine, grand chambellan de

l'Empereur, qui le reçut avec bonté. Lorsque celui-ci apprit le but de

son voyage, c'est-à-dire une entrevue du poète avec le duc de Reichstadt

pour lui remettre le poème de _Napoléon en Égypte_, il l'engagea à aller

voir le comte de Dietrichstein. Barthélémy eut le plaisir de trouver en

lui un des seigneurs les plus aimables et les plus instruits de la cour

de Vienne. Le comte voulut bien dire au poète que son nom et ses

ouvrages, comme ceux de Méry, ne lui étaient pas inconnus. Barthélémy,

lui offrant alors un exemplaire de son dernier poème, lui dit aussitôt:

«Puisque vous voulez bien me témoigner tant de bienveillance, j'oserai

vous supplier de me servir dans l'affaire qui m'attire à Vienne. Je suis

venu dans le but unique de présenter ce livre au duc de Reichstadt.

Personne, mieux que son maître, ne peut me seconder dans ce dessein...»

Aux premiers mots de cette requête verbale, le visage de Dietrichstein

prit une expression de malaise. Après quelques instants de silence, le

gouverneur répondit: «Est-il bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour

voir le jeune prince? Qui a pu vous engager à une pareille démarche?

Est-il possible que vous ayez compté sur le succès de votre voyage? Ce

que vous me demandez est tout à fait impossible...» Barthélémy répliqua

franchement qu'il n'avait reçu de mission de personne; qu'il s'était

décidé à ce voyage de son propre mouvement; qu'en France on ne savait

pas, on ne prévoyait pas qu'il fût si difficile de voir le duc de

Reichstadt. Il croyait que, d'ailleurs, les mesures exceptionnelles

prises pour le préserver de tout contact avec des imposteurs ou des

hommes dangereux ne devaient pas le concerner, puisque lui, poète,

n'était qu'un homme de lettres, un citoyen inaperçu, étranger à tout

rôle ou à toutes fonctions politiques. «Je ne demande pas, ajouta-t-il,

à entretenir le prince sans témoins. Ce sera devant vous, devant dix

personnes, s'il le faut, et s'il m'échappe un seul mot qui puisse

alarmer la politique la plus ombrageuse, je consens à finir ma vie dans

une prison d'Autriche.»

M. de Dietrichstein se déclara persuadé des bonnes intentions de

Barthélémy, qu'il pensait «éloigné de toute vue politique». Mais il lui

était impossible d'outrepasser les ordres qui s'opposaient à toute

entrevue. Le motif réel de ces rigueurs était, paraît-il, la crainte

d'un attentat sur sa personne. «Mais, objecta Barthélémy, un attentat de

cette nature est toujours à craindre, car le duc de Reichstadt n'est pas

entouré de gardes. Un homme résolu pourrait l'aborder, et une seconde

suffirait pour consommer un crime.» Puis il ajouta: «Vous craignez

peut-être qu'une conversation trop libre avec des étrangers ne lui

révèle des secrets, ou ne lui inspire des espérances dangereuses. Mais

est-il possible à vous d'empêcher qu'on ne lui transmette ouvertement ou

clandestinement une lettre, une pétition, un avis, soit à la promenade,

soit au théâtre ou dans tout autre lieu?...» Alors le gouverneur

répondit sèchement: «Soyez bien persuadé, monsieur, que le prince

n'entend, ne voit et ne lit que ce que nous voulons qu'il lise, qu'il

voie et qu'il entende...--Il paraît d'après cela, dit Barthélémy, que le

fils de Napoléon est loin d'être aussi libre que nous le supposons en

France...--Le prince n'est pas prisonnier, mais... il se trouve dans une

position toute particulière.» Et comme le poète insistait: «Veuillez

bien ne plus me presser de vos questions; je ne pourrais vous satisfaire

entièrement. Renoncez également au projet qui vous a conduit ici...--Du

moins, dit encore Barthélémy, vous ne pouvez me refuser de lui remettre

cet exemplaire au nom des auteurs. Il a sans doute une bibliothèque, et

ce livre n'est pas assez dangereux pour être mis à l'Index.» M. de

Dietrichstein secoua la tête comme un homme irrésolu. Le poète comprit

qu'il lui était pénible de l'accabler de deux refus dans la même

journée. Aussi prit-il congé de lui, en le priant de lire son poème,

afin de se convaincre qu'il ne contenait rien de séditieux, et de lui

permettre d'espérer qu'après la lecture il se montrerait moins sévère.

Quinze jours s'écoulèrent. Barthélémy revint chez le gouverneur du duc

et réitéra sa demande d'entrevue: «Je ne vous conçois pas, répondit M.

de Dietrichstein. Vous mettez trop d'importance à voir le prince. Quant

à la remise de votre exemplaire, n'y comptez pas. Votre livre est fort

beau comme poésie, mais il est dangereux pour le fils de Napoléon. Votre

style plein d'images, cette vivacité de descriptions, ces couleurs que

vous donnez à l'Histoire, tout cela dans sa jeune tête peut exciter un

enthousiasme et des germes d'ambition qui, sans aucun résultat, ne

serviraient qu'à le dégoûter de sa position actuelle.»

Barthélémy voulut ajouter quelques mots, mais il était visible que

Dietrichstein ne l'écoutait plus. Il prit un congé définitif et résolut

de retourner en France. Jusqu'au moment de son départ, il continua à

voir les personnes qui s'étaient intéressées à lui. Un soir, au

Hoftheater, enceinte elliptique mal éclairée par un lustre à huit

branches, Barthélémy aperçut le duc de Reichstadt dans une loge voisine

de la loge impériale. Il décrit ainsi sa vision--car il mit son voyage

en vers, sous le titre que j'ai déjà indiqué: _Le Fils de l'Homme_.

Dans la loge voisine une porte s'ouvrit

Et, dans la profondeur de cette enceinte obscure,

Apparut tout à coup une pâle figure.

Étreinte dans ce cadre, au milieu d'un fond noir,

Elle était immobile, et l'on aurait cru voir

Un tableau de Rembrandt, chargé de teintes sombres

Où la blancheur des chairs se détache des ombres...

Acteurs, peuple, empereur, tout semblait avoir fui,

Et, croyant être seul, je m'écriai: C'est lui!...

Le poète examinait curieusement cet être mystérieux:

Voyez cet œil rapide où brille la pensée,

Ce teint blanc de Louise et sa taille élancée,

Ces vifs tressaillements, ces mouvements nerveux,

Ce front saillant et large orné de blonds cheveux.

Oui, ce corps, cette tête où la tristesse est peinte,

Du sang qui les forma portent la double empreinte.

Je ne sais toutefois... je ne puis sans douleur

Contempler ce visage éclatant de pâleur.

On dirait que la vie à la mort s'y mélange...

Ici, Barthélémy se laisse aller à d'étranges suppositions. Il se demande

quel germe destructeur a sitôt défloré ce fruit adolescent. Il redoute,

par une regrettable insinuation que rien n'a justifiée et qui souleva

les plus formels démentis, que le prince ne soit condamné à une fin

précoce par la volonté d'une politique perverse.

Si le duc de Reichstadt a lu ce poème, comme le dit M. de Montbel, il

est possible qu'il ait déclaré qu'on avait eu raison de ne pas laisser

arriver jusqu'à lui l'auteur d'un écrit où on le représentait comme

victime d'une corruption inventée par la politique; mais je ne crois pas

qu'il ait protesté contre le reste. Le poème du _Fils de L'Homme_ est,

en effet, sorti d'une belle inspiration. Il a du souffle, de la vigueur,

de l'élévation. Le poète s'adressait ainsi à l'ardeur ambitieuse du

jeune duc:

Mais quoi! content d'un nom qui vaut un diadème,

Ne veux-tu rien un jour conquérir par toi-même?...

La nuit, quand douze fois ta pendule a frémi,

Qu'aucun bruit ne sort plus du palais endormi,

Et que seul, au milieu d'un appartement vide,

Tu veilles, obsédé par ta pensée avide,

Sans doute que parfois sur ton sort à venir

Un démon familier te vient entretenir!...

Il lui faisait entrevoir le retour en France et la résurrection de

l'Empire:

Si le fer à la main, vingt nations entières,

Paraissant tout à coup autour de nos frontières,

Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers;

Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers,

L'homme au pâle visage, effrayant météore,

Venait en agitant un lambeau tricolore;

Si sa voix résonnait à l'autre bord du Rhin...

Comme dans Josaphat, la trompette d'airain,

La trompette puissante aux siècles annoncée,

Suscitera des morts dans leur couche glacée.

Qui sait si cette voix, fertile en mille échos,

D'un peuple de soldats n'éveillerait les os?

Si, d'un père exilé renouvelant l'histoire,

Domptant des ennemis complices de sa gloire,

L'usurpateur nouveau, de bras en bras porté,

N'entrerait pas en roi dans la grande cité?...

Mais c'était un rêve. Le poète n'avait fait qu'entrevoir le jeune

prince, et il plaignait cet adolescent oublié, méconnu, caché:

Combien dans ton berceau fut court ton premier rêve!

Doublement protégé par le droit et le glaive,

Des peuples rassurés esprit consolateur,

Petit-fils de César et fils d'un Empereur,

Légataire du monde, en naissant roi de Rome,

Tu n'es plus aujourd'hui rien que le _Fils de l'Homme_!

Pourtant, quel fils de roi, contre ce nom obscur,

N'échangerait son titre et son sceptre futur?

M. de Montbel prétend que l'opinion publique s'indigna à Vienne contre

le poème de Barthélémy et de Méry, et que les personnages distingués qui

avaient reçu Barthélémy s'affligèrent qu'il eût répondu à leur

hospitalité en insultant l'Autriche dans ses sentiments les plus sacrés

et les plus chers. Il se demande si le poète n'avait pas cherché avec ce

libelle autre chose que l'occasion d'éveiller l'attention publique par

la violence de ses accusations. Cela est possible. Mais cette émotion ne

fut rien à côté de celle du gouvernement français. Il vit, dans le _Fils

de l'Homme_, un libelle séditieux, et il traduisit, le 29 juillet 1829,

Barthélémy devant le tribunal de police correctionnelle. Une foule

d'avocats distingués et des personnages, comme Victor Hugo, M. de

Schonen, le général Gourgaud, se pressaient dans l'étroite enceinte. Le

tribunal se composait du président Meslin, des juges Phélipe de la

Marnière, Colette de Beaudicourt et Mathias, de l'avocat du Roi, Menjaud

de Dammartin. Les prévenus étaient le poète Barthélémy, l'imprimeur

David et les libraires Denain et Levanneur[433]. Menjaud établit

aussitôt la prévention. M. Barthélémy, poète encore jeune[434] mais non

pas obscur, écrivain spirituel au contraire, plein de verve et de

facilité, n'avait pas recherché un procès pour réchauffer l'intérêt et

recruter des lecteurs. Mais il avait à répondre sincèrement d'attaques

contre la dynastie, contre les droits du Roi, et de provocations à

renverser le gouvernement. L'avocat ne cherchait pas à connaître la

pensée, le but, les coupables désirs de l'auteur. Il n'avait à apprécier

que l'ouvrage, et il en incriminait d'abord le titre. «Le _Fils de

l'Homme_! s'écriait-il... Quel homme? Sans doute de cet homme dont des

agitateurs s'efforcent sans cesse d'évoquer le fantôme...» L'épigraphe

du poème:

_Quid puer Ascanius? Superatne et vescitur aura?_

était significative et faisait apprécier, à elle seule, la direction

d'esprit qui allait dominer tout l'ouvrage. Menjaud attaquait ensuite la

préface, la profession de foi dans laquelle le poète disait qu'il avait

voulu répéter aux oreilles d'un fils:

La gloire paternelle aux plaines de Memphis!

Il signalait à la répression les vers par lesquels Barthélémy offrait un

souvenir pieux à Napoléon, tournait en dérision les fils de saint Louis

et la Charte, et Metternich lui-même! Puis il dénonçait ceux où l'auteur

déplorait la chute de Napoléon, ses tortures à Sainte-Hélène, son

désespoir d'être privé de son fils, puis la situation douloureuse de ce

fils, l'appel à l'usurpateur, l'appel à l'invasion du pays et au

renversement du trône légitime. Il fallait que la magistrature déployât

une rigueur salutaire pour venger les offenses faites au Roi, à la

monarchie, à la société.

Barthélémy fut admis à présenter lui-même sa défense en vers. M. de

Montbel le déplorait ainsi: «C'était le premier exemple de Thémis

admettant les Muses à altérer par leurs accents la sévérité du langage

des lois et l'austère dignité de leur sanctuaire!...»

Barthélémy commença de la sorte:

Voilà donc mon délit?... Sur un faible poème

La critique en simarre appelle l'anathème,

Et ces vers, ennemis de la France et du Roi,

Témoins accusateurs, s'élèvent contre moi!...

Aussi, je l'avouerai, la foudre inattendue,

Du haut du firmament à mes pieds descendue,

D'une moindre stupeur eût frappé mon esprit

Que le soir, si funeste à mon livre proscrit,

Où d'un pouvoir jaloux les sombres émissaires

Se montraient en écharpe à mes pâles libraires

Et, craignant d'ajourner leur gloire au lendemain,

Cherchaient le _Fils de l'Homme_, un mandat à la main!

Toutefois, Barthélémy rendait grâce au hasard tutélaire qui sur lui seul

suspendait l'arrêt fatal. Il avait, il est vrai, à la cour de Pyrrhus,

voulu chercher le fils d'Hector et lui redire les gloires de son père,

mais, loin d'un Argus que rien n'avait fléchi, il avait repassé le Rhin,

et, depuis, il avait raconté cette pénible histoire. Il avouait sa

faute:

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 28 / 45 段