Qu'est-il donc le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de

Wagram, aux yeux de cet homme si infatué de lui-même? «Un météore qui

n'a eu qu'à s'élever au-dessus des brouillards d'une dissolution

générale!» Cependant, ses succès ont eu un éclat inouï. Soit; mais leur

éclat «diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir».

Comment contester qu'il a eu à combattre des résistances opiniâtres, des

rivalités et des passions prodigieuses, des adversaires formidables?...

Ici, oubliant qu'il réduit à rien le prestige de l'Europe dont il s'est

fait le défenseur, Metternich abaisse tout pour abaisser le héros. Les

résistances étaient amorties par la lassitude universelle, les rivalités

impuissantes, les passions misérables, les adversaires désunis et

paralysés par leur désunion. Aussi ne faut-il pas s'exagérer l'idée de

la grandeur de Napoléon. Il se disait bien le successeur de Charlemagne,

mais la suprématie qu'il voulait exercer sur l'Europe n'était que

l'idéal défiguré et exagéré de l'empire de Charlemagne. Tout au plus

Napoléon paraissait-il être «comme un chef d'atelier qui commande à des

ouvriers». Son orgueil était si démesuré qu'il ne comprenait pas comment

le monde pouvait aller sans lui. L'édifice qu'il avait élevé avait paru

colossal, mais formé de matériaux pourris et sans consistance, il avait

croulé de fond en comble. Restaient enfin les écrits de l'Empereur, qui

passionnaient et émouvaient l'univers. Il ne fallait point y attacher de

l'importance, parce qu'ils le montraient «non pas tel qu'il était, mais

tel qu'il voulait paraître». Voilà quel était l'historien chargé par

François II de faire connaître l'empereur Napoléon à son fils[403]!

J'aimerais à croire, cependant, que dans ses entretiens avec le prince

impérial, le premier ministre de François II sut mettre de côté les

récriminations, les insinuations et les rancunes qui font du portrait de

Napoléon une gravure trop poussée au noir. M. de Montbel, qui alla

prendre ses inspirations auprès de M. de Metternich, n'a point remarqué

cela. Il se confond en admiration devant les leçons du prince; il dit,

de confiance, que «le duc de Reichstadt recevait ces hautes instructions

avec un grand empressement». Il nous le présente allant consulter

Metternich dans tous ses doutes à propos des ouvrages historiques

contemporains, lui soumettant ses observations, recevant de lui des

indications précises, interrogeant son expérience et son habileté sur

les événements auxquels il avait pris part, examinant les pièces

diplomatiques, tous les documents qui montrent «l'histoire dans sa

nudité, et non déguisée sous ces ajustements fantastiques dont se

plaisent à la revêtir les passions intéressées des partis ou les

rêveries de quelques imaginations brillantes». Je sais, par expérience,

comment il faut lire ces pièces diplomatiques, quelle valeur il faut

leur attribuer, quel soin il faut mettre à en saisir le sens

déguisé,--car il est peu de documents aussi ambigus, aussi mystérieux,

aussi faux,--et je me demande si le diplomate qui voulait former le

jeune Napoléon à l'étude exacte de l'histoire avait l'impartialité

nécessaire. Comment aurait-il pu être dévoué aux intérêts du prince

impérial, l'homme qui disait à Vitrolles, en mars 1814, au moment où il

devait soutenir les intérêts de Marie-Louise et du roi de Rome:

«Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de

notre archiduchesse et de son fils? Il n'en est rien. On ne sacrifie pas

le salut des États à des sentiments de famille, et la perspective même

d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'Impératrice et à son fils ne

nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à

l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même. Elle

ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui

sont étrangers[404].» Comment eût-il été sincère l'homme qui disait le

25 janvier 1814 à Alexandre: «Le jour de la chute de l'Empire, il n'y

aura de possible que le retour des Bourbons. Jamais l'empereur François

ne soutiendra un autre gouvernement que le leur»; et le 11 avril

suivant, sans se préoccuper de la différence de ses déclarations: «Le

vœu sincère du cabinet d'Autriche était de faire la paix avec Napoléon,

de limiter son pouvoir, de garantir ses voisins contre les projets de

son ambition inquiète, mais de le conserver, lui et sa famille, sur le

trône de France»? Comment eût-il été honnête le ministre qui avait fait

grand maître de la maison de Marie-Louise ce Neipperg qui, après avoir

été son amant, devenait son époux morganatique? Comment eût-il pu

montrer une véritable sollicitude au duc de Reichstadt, lui qui se

préoccupait de faire légitimer les enfants nés de cette union singulière

et de leur assurer une situation à la Cour? N'avait-il pas, d'ailleurs,

fait du fils de Napoléon un prisonnier dont les moindres paroles, les

moindres gestes, les moindres écrits étaient surveillés?... M. de

Montbel approuve cependant cette surveillance et déclare qu'il fallait

préserver le prince «de la rencontre de personnes dont on pouvait

suspecter les intentions».

Était-ce bien le guide qu'il fallait au roi de Rome, le diplomate qui se

faisait honneur d'une duplicité de carrière, d'une souplesse et d'une

dextérité si éloignées de la franchise ordinaire, qui avait osé

qualifier la France «de peuple dégradé»? Pouvait-il réellement inspirer

des sentiments français au prince impérial, celui qui, depuis la

Révolution, poursuivait notre pays d'une haine infatigable, qui le

dénonçait sans cesse comme un pays menaçant pour l'Europe; qui, l'ayant

réduit à d'étroites limites, aurait voulu le mutiler davantage; qui

avait fait mettre Napoléon au ban de l'Europe et l'avait désigné à la

vindicte populaire; qui avait contribué à son cruel exil et à sa mort

prématurée sur le rocher de Sainte-Hélène? Il est vrai qu'il ne doutait

de rien le chancelier qui disait un jour à un historien impressionné par

ses confidences: «Je suis un peu le confesseur de tous les cabinets. Je

donne l'absolution à celui qui a le moins de péchés, et je maintiens

ainsi la paix du monde[405]!» Je doute fort qu'il y ait eu de la part du

duc de Reichstadt un vif empressement à se rapprocher du prince de

Metternich. Le bel ambassadeur qui, jadis, se faisait un devoir de se

signaler par une grâce et une afféterie toutes mondaines, était devenu

sec et gourmé. Son visage pâle avait pris une impassibilité rigide, que

ses courtisans appelaient sublime et où les hommes indépendants ne

voyaient que la marque d'une importance et d'une suffisance

extraordinaires. Sa confiance en lui-même et sa présomption superbe, ses

habitudes d'égoïsme et de dissimulation, ses instincts d'expédients et

de haute comédie qui en faisaient un acteur consommé, ne pouvaient

amener entre lui et la nature si ouverte du jeune prince une sympathie

réelle. Le fils de Napoléon avait compris qu'il avait devant lui un

homme qui ne savait pas oublier et qui était résolument prêt à se

montrer hostile à la France, le jour où l'Autriche en redouterait le

relèvement. Il allait apprendre, par l'étude directe de l'histoire des

derniers temps, que le plus grand ennemi de son père avait été ce même

prince de Metternich qui, avec une adresse et une constance

incomparables, avait su endormir les soupçons de Napoléon et déterminer

peu à peu sa chute.

Cette confiance que le duc de Reichstadt n'accordait pas au ministre de

François II, il la témoignait par contre à son grand-père. Si l'empereur

d'Autriche, dont le cœur était bon mais faible, n'avait craint

d'encourir les reproches du chancelier, dont il jugeait la présence

indispensable au salut de la monarchie autrichienne[406], s'il n'avait

pas cru devoir céder aux exigences implacables de la politique, il eût

peut-être autorisé le duc à rejoindre sa mère à Parme. Mais l'Europe

voulait que l'on gardât le jeune prince à Schœnbrunn ou à Vienne, et

l'Empereur se résignait à subir les volontés de l'Europe, dont le prince

de Metternich aimait à se dire l'unique et officiel représentant.

CHAPITRE XIV

«LE FILS DE L'HOMME.»

(1829)

Marie-Louise continuait à vivre agréablement et paisiblement à Parme.

D'après ses lettres, on voit qu'elle prenait part aux plaisirs du

carnaval, où elle se déguisait comme ses invités[407]. Le général comte

de Neipperg ne la quittait point. Il avait, à ce moment, un gros rhume

«qu'il ne veut point du tout ménager, écrit-elle, et avec lequel il

m'inquiète, car il est toujours enroué le soir à ne pouvoir parler».

Cette santé lui était plus chère que toute autre. «Le général, dit-elle

ailleurs, qui a horriblement toussé dans ces derniers temps, est mieux

mais si maigre que cela m'effraye[408]!...» Elle aimait toujours à

voyager. Elle se rendit à Naples, qu'elle appelait un «paradis

terrestre». Elle ne disait plus rien de son fils; elle semblait l'avoir

tout à fait oublié. Puis elle s'inquiète de nouveau de la santé de son

pauvre général, qu'elle croyait en convalescence. Il a eu une rechute et

elle se dit découragée, car elle redoute une pleurésie dangereuse. La

maladie de Neipperg dégénère en un état d'affaiblissement général qui

dure quelques années, puis la mort apparaît menaçante. «Quelle triste

vie! s'écrie Marie-Louise. Il faut savoir ce que c'est de devoir

trembler pour la vie de personnes que l'on aime pour pouvoir bien se

représenter ma triste situation, et je ne sais pas si je ne serais pas

plus heureuse que le bon Dieu m'enlève de la terre, que de continuer à

vivre de cette manière. Ma santé s'en ressent aussi[409]...» Le 22

février 1829, le comte de Neipperg, conseiller intime et chambellan de

l'empereur d'Autriche, feld-maréchal et ministre de la duchesse de

Parme, chevalier de la Toison d'or et titulaire d'autres ordres, mourait

en laissant deux enfants de son mariage morganatique, plus deux enfants

de son mariage avec la comtesse de Neipperg; le comte Alfred de

Neipperg, qui, devenu chambellan de l'Empereur, épousa une fille du roi

de Wurtemberg, et le comte Erwin de Neipperg, qui fut capitaine des

trabans, conseiller privé et membre à vie de la Chambre des seigneurs

d'Autriche[410].

Marie-Louise pleura amèrement la mort de son favori et lui fit élever un

mausolée magnifique, symbole de ses immenses regrets. Elle manifestait

une douleur profonde qui surprit et blessa tous ceux qui persistaient à

ne voir en elle que la veuve de Napoléon. Le 30 mars, elle écrivait à la

comtesse de Crenneville que cette dernière perte était le plus triste,

le plus cruel événement de sa vie. «Le temps, loin d'affaiblir mes

regrets, disait-elle, ne fait que les augmenter, et j'ai bien moins

pleuré au commencement que je ne le fais à présent journellement, et

chaque jour amène de plus douloureuses pensées. Je sens si bien que tout

mon intérieur, tout mon bonheur sont détruits à jamais, que, pour que je

connusse encore ce dernier, le cher défunt devrait revenir à la vie.

Enfin j'ai beau me répéter qu'il est heureux, _qu'il veille sur moi du

haut du ciel_; je ne puis me consoler!...» Il y a, dans l'expression

ardente de cette douleur, comme une ingénuité qui désarmerait presque,

si l'on ne se rappelait aussitôt la froideur avec laquelle Marie-Louise

apprit la mort de Napoléon. La duchesse de Parme se loue beaucoup des

égards de Metternich. «Il s'est montré, dans cette circonstance, comme

le vrai ami du général et de moi, et je m'abandonne aveuglément à lui

pour ce qui regarde le testament. Quant à l'autre chapitre, je suis

décidée à ne plus prendre personne dans la maison, à la place du

général...[411].» C'était une décision peu ferme, car Marie-Louise

devait lui donner comme successeur le comte de Bombelles, dont elle

allait faire son grand maître, puis encore son mari secret, cinq ans

après[412]. On voit que Marie-Louise ne pouvait se passer de

consolateurs. Toutefois, à ce moment, elle paraissait inconsolable. «Mes

nerfs, avoue-t-elle encore, sont dans un état affreux... Au reste, ma

santé m'est devenue indifférente. Je la soigne, parce que je la dois à

tous mes enfants, mais je n'y tiens plus. Ma vie est trop sans agrément

pour que je tienne à quelques années de plus ou de moins.» Le Ciel

devait lui accorder encore dix-sept années de répit pour s'habituer à ce

terrible chagrin. «Je dois avouer, dit-elle dans cette même lettre du 30

mars, qu'à mesure que le temps s'écoule, j'ai moins le courage de faire

le voyage de Vienne. Je donnerais tout au monde pour rester tranquille

cet été; je prendrai cependant, s'il m'est possible, une grande

résolution.» Elle ira sans doute, à Schœnbrunn, s'installer auprès du

duc de Reichstadt... Non, ce sera un voyage d'agrément qu'elle fera en

Suisse.

Un ami du général de Neipperg, le célèbre docteur Aglietti, qui lui

avait prodigué ses soins, avait adressé d'affectueuses condoléances à la

duchesse de Parme. Elle lui répondit ainsi, le 5 avril 1829: «J'ai reçu,

il y a peu de jours, mon cher Aglietti, votre lettre du 29 mars. Les

sentiments que vous m'exprimez m'ont infiniment touchée, et je vous prie

de croire que je vous rends la pleine justice que vous avez fait tout au

monde pour sauver la vie à notre cher défunt; mais il y a

malheureusement des occasions où tout le grand talent que vous possédez

à un si haut degré et tous les efforts de l'art sont impuissants, car il

est impossible de lutter contre la volonté divine. Vous avez bien raison

de dire que le temps et la religion peuvent seuls adoucir l'amertume

d'une pareille perte. Hélas! le premier, loin d'opérer son pouvoir sur

moi, ne fait qu'augmenter journellement ma douleur, et si vous me voyiez

dans ce moment, vous me trouveriez bien moins calme et résignée que

lorsque vous êtes parti de Parme. J'ai été bien malade, depuis, d'une

fièvre rhumatismale avec des douleurs nerveuses périodiques. Mariggi m'a

parfaitement traitée et remise sur pied, mais j'éprouve de la peine à me

remettre entièrement. Dans ces sortes de maux, il faudrait de la

distraction; mais où en trouver, lorsqu'on ne sent qu'un vide affreux

autour de soi et que le cœur est mort pour toujours au bonheur!...»

Le baron de Vitrolles, qui venait de remplacer le marquis de la

Maisonfort, attestait lui-même cette émotion persistante: «Toutes ses

pensées, mandait-il au comte Portalis, étaient empreintes de ces

douloureux souvenirs. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'elle en

parle, et elle en parle sans cesse. Elle avait placé en lui (Neipperg)

toute la tendresse d'une femme, tout l'attachement d'une mère pour le

père de ses enfants, enfin toute la confiance d'un souverain pour le

conseiller le plus intime et le ministre le plus digne de sa faveur...»

Vitrolles trouvait l'archiduchesse maigre et changée. Avec une taille

plus haute et des traits plus réguliers, elle faisait penser à la

duchesse de Berry. «On lui attribue, ajoutait-il, de la bonté de cœur,

un esprit assez élevé, un caractère facile et même un peu mobile.» Comme

tous les Français qui l'avaient approchée, il s'étonnait «du merveilleux

oubli» qu'elle montrait de Paris, de son séjour et de son existence en

France.» Les personnes de la famille de Napoléon, disait-il encore, lui

paraissent être à peu près inconnues quand on lui en parle. Les dames

mêmes qui ont été attachées à sa personne, sont tellement oubliées

qu'elle fait des questions sur leur taille, leur figure, leur esprit.

Dans une dernière conversation, elle me disait en parlant du temps

qu'elle avait passé à Paris: «Ah! mon Dieu! jusqu'à présent j'étais bien

heureuse ici, et cette époque de ma vie ne se présentait à moi que comme

un mauvais rêve[413]!»

Le bruit courait que la mort du comte de Neipperg et l'impression

produite sur la duchesse par cette mort, hâteraient le moment où

Marie-Louise céderait volontairement l'État de Parme au duc de Lucques,

moyennant une rente d'un million deux cent mille francs. Le duc de

Reichstadt pourrait entrer en possession de ses revenus des terres

bavaro-palatines, et cet argent lui permettrait de faire brillante

figure à la cour de Vienne. Mais d'autres--et ceux-là étaient mieux

renseignés--disaient que Marie-Louise préférait sa petite Cour aux

obligations de la Cour autrichienne, et que les charges actuelles du duc

étaient déjà payées sur l'État de Parme. Vitrolles interrogea à cet

égard la duchesse. Elle lui répondit que le séjour de Vienne lui était

agréable par la présence de son fils et par les bontés de l'Impératrice,

qu'elle éprouverait une véritable peine à le quitter, que cependant elle

se repentait presque autant, lorsqu'elle s'éloignait de Parme. Elle

avouait regretter plus que jamais la mort de Neipperg, qui n'avait pas

soupçonné la gravité de sa maladie. «Non, certainement, dit-elle, il ne

l'a pas connue, car, sans cela, il m'aurait donné des conseils sur la

situation où il me laissait, conseils qui me seraient si nécessaires, et

il ne l'a pas fait!» Le ministre des affaires étrangères, le comte

Portalis, répondait gravement à Vitrolles le 25 avril: «Rien de plus

intéressant et de mieux exprimé que ce que vous me mandez de la

personne, du caractère de Mme la duchesse de Parme et de la douleur

profonde dont l'a frappée la perte d'un homme qui, comme ami sincère et

comme ministre éclairé, possédait à juste titre sa confiance et son

estime[414].» Le langage diplomatique a des nuances admirables pour

toutes les situations; il sait vraiment leur donner une forme et un

relief extraordinaires.

La douleur de Marie-Louise n'empêchait point les dîners, les réceptions

et les soirées au théâtre... La duchesse allait même prochainement

inaugurer, et en grande pompe, le nouveau théâtre de Parme devant le roi

de Sardaigne, avec le concours de la Pasta. À ces fêtes devait bientôt

succéder un voyage en Suisse. Marie-Louise en informait ainsi la

comtesse de Crenneville, à la date du 11 juillet: «Je devrais aller

prendre les eaux d'Aix, mais j'avoue qu'il me serait trop pénible de me

retrouver seule dans ce lieu.» Elle se rappelait la compagnie du général

de Neipperg en 1814. «J'irai donc prendre une cure d'eau et d'air près

de Genève.» Elle aurait bien voulu voir «ses enfants», car leur présence

lui aurait été bien nécessaire cette année. «Comme ils vous auront parlé

de mes souffrances, je ne vous les répète pas. Elles ont été bien

grandes, mais le bon Dieu a voulu me conserver encore cette fois-ci. Il

saura pourquoi, car je tiens chaque jour moins à la vie.» Ses enfants

étaient ceux de Neipperg. Il ne peut naturellement venir à l'idée de

personne que le duc de Reichstadt ait partagé la douleur de sa mère et

que la cour de Vienne ait jugé nécessaire de l'associer au deuil de

Marie-Louise. La duchesse termine cette lettre découragée en priant son

amie de lui retenir une loge au Carcano, si la Pasta vient y chanter.

Puis Marie-Louise se rend à Genève, et l'administration et la police

royales s'occupent fort de sa présence en ce pays. Sa vue inspira à un

sieur Élisée Lecomte de mauvais vers qui inquiétèrent le préfet de

l'Ain. «Si l'auteur, écrit ce fonctionnaire zélé, était en France, je

l'eusse déféré au procureur du Roi.» Le poème suspect était intitulé

_Marie-Louise à Genève_. On y relevait certains passages qui faisaient

allusion à la veuve d'Hector. Ce poème, qui eut alors un certain

retentissement, se vendit, même en France, à bon nombre d'exemplaires,

malgré les efforts du préfet de l'Ain pour en empêcher la

circulation[415]. D'après les rapports de la police, nous apprenons que

la duchesse de Parme habitait au château du petit Saconnex[416]. Elle

avait eu d'abord l'intention «d'aller à Aix, dit un rapport, suivie de

vingt Allemands et de deux ou trois bâtards. Elle a excité peu d'intérêt

et même de curiosité. Elle a renoncé à aller à Aix pour retourner en

Italie par l'Oberland et les Grisons. Elle est perdue de rhumatismes et

d'obstructions. Elle a l'air d'une femme de cinquante-cinq ans, mal

conservée. Elle est fort triste et a refusé toute démonstration

d'honneurs[417].» Elle était allée voir la reine Hortense, qui se

faisait, comme on le sait, appeler la duchesse de Saint-Leu. Elle avait

reçu la visite de la duchesse de Clermont-Tonnerre et de Mme de Staël.

Le 2 septembre, le préfet de l'Ain affirmait qu'elle avait, dans un

dîner, demandé des nouvelles «de ce petit duc de Bordeaux qui fait,

dit-on, le bonheur de la France[418]». Elle sortait souvent pour aller

visiter les villages voisins. Vêtue de longs habits de deuil, elle

parcourait les sites pittoresques et causait familièrement avec les

paysans. Le préfet de l'Ain faisait surveiller sa demeure, afin de

savoir si les Français venaient la visiter. Il avait donné l'ordre

d'interdire la vente du portrait du duc de Reichstadt en deçà de la

frontière. Le préfet de l'Isère mandait au ministre de l'intérieur que

le peuple genevois faisait tout haut, sur l'ex-Impératrice, des

réflexions qui ne devaient pas lui plaire. Le préfet du Jura allait

jusqu'à s'écrier: «Son inconduite a terni l'éclat de sa première

position.» Le préfet de l'Ain l'appelait «la comtesse de Neipperg», car

c'était le nom qu'elle avait osé avouer pour ses voyages[419]. Il

annonçait qu'elle était accompagnée de la baronne Hamelin, de Mme de

Sainte-Marie, de la comtesse de Valin, du baron de Werklin, du

professeur Morigé et du capitaine Richard. Il constatait la maigreur de

sa taille et l'altération de son teint, devenu couperosé. On avait

relevé sur les registres du château de Ferney sa signature, ainsi

conçue: «L'archiduchesse Marie-Louise, infante de Parme.» Le séjour au

petit Saconnex dura du 8 août au 19 septembre 1829 et excita les

inquiétudes du gouvernement français. Le ministre de l'intérieur, le

baron de La Bourdonnaye, informait le prince de Polignac que son départ

subit tenait au désordre de ses affaires et à l'épuisement de ses fonds.

Si elle avait généreusement traité quelques serviteurs de son mari, elle

avait, en général, repoussé les suppliques qu'on lui adressait de toutes

parts. Elle n'avait reçu, comme visites d'apparat, que celles du

résident d'Autriche et d'un officier envoyé par le roi de Sardaigne. Le

changement de sa physionomie, le peu d'agrément de ses manières, les

défauts de son caractère avaient bientôt dissipé l'intérêt et la

curiosité que l'annonce de son voyage en Suisse avait, au premier

moment, excités[420]. L'opinion ne se préoccupait donc plus guère de

Marie-Louise. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'elle n'en recherchait

pas les manifestations.

Elle revint dans son duché. Elle se retira à Sala, dans une campagne

éloignée, ne voulant voir personne. Elle se félicitait de son dernier

voyage. Elle prétendait que l'excellent air de la Suisse et, plus

encore, les soins d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, M.

Buttini, qu'elle avait consulté à Genève, l'avaient fait renaître à la

vie et lui avaient rendu une partie de sa santé. Elle confondait

maintenant, dans la même tendresse, tous ses chers enfants, qui étaient

«son seul bonheur sur la terre et sa consolation». Vers la fin de

l'année 1829, elle rentra à Parme et reprit ses réceptions. «Cela m'a

été bien pénible, écrivait-elle à son amie, depuis la perte que j'ai

faite. Je crains les plaisirs de la société, et c'est la solitude qui

convient le plus à un cœur brisé; mais chacun a ses devoirs, et celui-ci

est un des miens, mais un des plus terribles à remplir pour moi.» Le

jour de sa naissance était revenu, et elle en disait avec amertume:

«C'est dans des jours pareils à celui d'hier que je sens doublement la

perte que j'ai faite, et ce jour qui ne respirait autrefois que bonheur

et contentement pour moi, a été, par les tristes souvenirs qu'il a

réveillés en moi, un jour de deuil et de larmes[421].» Elle ne se

rappelait que le général de Neipperg. Elle avait oublié avec quelle

tendresse Napoléon célébrait ce jour chéri, avec quelle grâce son fils

lui adressait à ce propos ses petits compliments. Cependant, elle avait

pensé une fois au duc de Reichstadt, car elle avait demandé à son amie

de lui adresser quelques nouveautés de Paris en gilets et en cravates,

pour les lui offrir. Un simple présent, pour lui prouver qu'elle pensait

encore à lui, et c'était tout. Mais elle ne songeait point à aller le

voir à Schœnbrunn, ni à se préoccuper de son instruction, de son

éducation, de sa santé, de ses projets, de son avenir.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 27 / 45 段