Wagram, aux yeux de cet homme si infatué de lui-même? «Un météore qui
n'a eu qu'à s'élever au-dessus des brouillards d'une dissolution
générale!» Cependant, ses succès ont eu un éclat inouï. Soit; mais leur
éclat «diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir».
Comment contester qu'il a eu à combattre des résistances opiniâtres, des
rivalités et des passions prodigieuses, des adversaires formidables?...
Ici, oubliant qu'il réduit à rien le prestige de l'Europe dont il s'est
fait le défenseur, Metternich abaisse tout pour abaisser le héros. Les
résistances étaient amorties par la lassitude universelle, les rivalités
impuissantes, les passions misérables, les adversaires désunis et
paralysés par leur désunion. Aussi ne faut-il pas s'exagérer l'idée de
la grandeur de Napoléon. Il se disait bien le successeur de Charlemagne,
mais la suprématie qu'il voulait exercer sur l'Europe n'était que
l'idéal défiguré et exagéré de l'empire de Charlemagne. Tout au plus
Napoléon paraissait-il être «comme un chef d'atelier qui commande à des
ouvriers». Son orgueil était si démesuré qu'il ne comprenait pas comment
le monde pouvait aller sans lui. L'édifice qu'il avait élevé avait paru
colossal, mais formé de matériaux pourris et sans consistance, il avait
croulé de fond en comble. Restaient enfin les écrits de l'Empereur, qui
passionnaient et émouvaient l'univers. Il ne fallait point y attacher de
l'importance, parce qu'ils le montraient «non pas tel qu'il était, mais
tel qu'il voulait paraître». Voilà quel était l'historien chargé par
François II de faire connaître l'empereur Napoléon à son fils[403]!
J'aimerais à croire, cependant, que dans ses entretiens avec le prince
impérial, le premier ministre de François II sut mettre de côté les
récriminations, les insinuations et les rancunes qui font du portrait de
Napoléon une gravure trop poussée au noir. M. de Montbel, qui alla
prendre ses inspirations auprès de M. de Metternich, n'a point remarqué
cela. Il se confond en admiration devant les leçons du prince; il dit,
de confiance, que «le duc de Reichstadt recevait ces hautes instructions
avec un grand empressement». Il nous le présente allant consulter
Metternich dans tous ses doutes à propos des ouvrages historiques
contemporains, lui soumettant ses observations, recevant de lui des
indications précises, interrogeant son expérience et son habileté sur
les événements auxquels il avait pris part, examinant les pièces
diplomatiques, tous les documents qui montrent «l'histoire dans sa
nudité, et non déguisée sous ces ajustements fantastiques dont se
plaisent à la revêtir les passions intéressées des partis ou les
rêveries de quelques imaginations brillantes». Je sais, par expérience,
comment il faut lire ces pièces diplomatiques, quelle valeur il faut
leur attribuer, quel soin il faut mettre à en saisir le sens
déguisé,--car il est peu de documents aussi ambigus, aussi mystérieux,
aussi faux,--et je me demande si le diplomate qui voulait former le
jeune Napoléon à l'étude exacte de l'histoire avait l'impartialité
nécessaire. Comment aurait-il pu être dévoué aux intérêts du prince
impérial, l'homme qui disait à Vitrolles, en mars 1814, au moment où il
devait soutenir les intérêts de Marie-Louise et du roi de Rome:
«Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de
notre archiduchesse et de son fils? Il n'en est rien. On ne sacrifie pas
le salut des États à des sentiments de famille, et la perspective même
d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'Impératrice et à son fils ne
nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à
l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même. Elle
ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui
sont étrangers[404].» Comment eût-il été sincère l'homme qui disait le
25 janvier 1814 à Alexandre: «Le jour de la chute de l'Empire, il n'y
aura de possible que le retour des Bourbons. Jamais l'empereur François
ne soutiendra un autre gouvernement que le leur»; et le 11 avril
suivant, sans se préoccuper de la différence de ses déclarations: «Le
vœu sincère du cabinet d'Autriche était de faire la paix avec Napoléon,
de limiter son pouvoir, de garantir ses voisins contre les projets de
son ambition inquiète, mais de le conserver, lui et sa famille, sur le
trône de France»? Comment eût-il été honnête le ministre qui avait fait
grand maître de la maison de Marie-Louise ce Neipperg qui, après avoir
été son amant, devenait son époux morganatique? Comment eût-il pu
montrer une véritable sollicitude au duc de Reichstadt, lui qui se
préoccupait de faire légitimer les enfants nés de cette union singulière
et de leur assurer une situation à la Cour? N'avait-il pas, d'ailleurs,
fait du fils de Napoléon un prisonnier dont les moindres paroles, les
moindres gestes, les moindres écrits étaient surveillés?... M. de
Montbel approuve cependant cette surveillance et déclare qu'il fallait
préserver le prince «de la rencontre de personnes dont on pouvait
suspecter les intentions».
Était-ce bien le guide qu'il fallait au roi de Rome, le diplomate qui se
faisait honneur d'une duplicité de carrière, d'une souplesse et d'une
dextérité si éloignées de la franchise ordinaire, qui avait osé
qualifier la France «de peuple dégradé»? Pouvait-il réellement inspirer
des sentiments français au prince impérial, celui qui, depuis la
Révolution, poursuivait notre pays d'une haine infatigable, qui le
dénonçait sans cesse comme un pays menaçant pour l'Europe; qui, l'ayant
réduit à d'étroites limites, aurait voulu le mutiler davantage; qui
avait fait mettre Napoléon au ban de l'Europe et l'avait désigné à la
vindicte populaire; qui avait contribué à son cruel exil et à sa mort
prématurée sur le rocher de Sainte-Hélène? Il est vrai qu'il ne doutait
de rien le chancelier qui disait un jour à un historien impressionné par
ses confidences: «Je suis un peu le confesseur de tous les cabinets. Je
donne l'absolution à celui qui a le moins de péchés, et je maintiens
ainsi la paix du monde[405]!» Je doute fort qu'il y ait eu de la part du
duc de Reichstadt un vif empressement à se rapprocher du prince de
Metternich. Le bel ambassadeur qui, jadis, se faisait un devoir de se
signaler par une grâce et une afféterie toutes mondaines, était devenu
sec et gourmé. Son visage pâle avait pris une impassibilité rigide, que
ses courtisans appelaient sublime et où les hommes indépendants ne
voyaient que la marque d'une importance et d'une suffisance
extraordinaires. Sa confiance en lui-même et sa présomption superbe, ses
habitudes d'égoïsme et de dissimulation, ses instincts d'expédients et
de haute comédie qui en faisaient un acteur consommé, ne pouvaient
amener entre lui et la nature si ouverte du jeune prince une sympathie
réelle. Le fils de Napoléon avait compris qu'il avait devant lui un
homme qui ne savait pas oublier et qui était résolument prêt à se
montrer hostile à la France, le jour où l'Autriche en redouterait le
relèvement. Il allait apprendre, par l'étude directe de l'histoire des
derniers temps, que le plus grand ennemi de son père avait été ce même
prince de Metternich qui, avec une adresse et une constance
incomparables, avait su endormir les soupçons de Napoléon et déterminer
peu à peu sa chute.
Cette confiance que le duc de Reichstadt n'accordait pas au ministre de
François II, il la témoignait par contre à son grand-père. Si l'empereur
d'Autriche, dont le cœur était bon mais faible, n'avait craint
d'encourir les reproches du chancelier, dont il jugeait la présence
indispensable au salut de la monarchie autrichienne[406], s'il n'avait
pas cru devoir céder aux exigences implacables de la politique, il eût
peut-être autorisé le duc à rejoindre sa mère à Parme. Mais l'Europe
voulait que l'on gardât le jeune prince à Schœnbrunn ou à Vienne, et
l'Empereur se résignait à subir les volontés de l'Europe, dont le prince
de Metternich aimait à se dire l'unique et officiel représentant.
CHAPITRE XIV
«LE FILS DE L'HOMME.»
(1829)
Marie-Louise continuait à vivre agréablement et paisiblement à Parme.
D'après ses lettres, on voit qu'elle prenait part aux plaisirs du
carnaval, où elle se déguisait comme ses invités[407]. Le général comte
de Neipperg ne la quittait point. Il avait, à ce moment, un gros rhume
«qu'il ne veut point du tout ménager, écrit-elle, et avec lequel il
m'inquiète, car il est toujours enroué le soir à ne pouvoir parler».
Cette santé lui était plus chère que toute autre. «Le général, dit-elle
ailleurs, qui a horriblement toussé dans ces derniers temps, est mieux
mais si maigre que cela m'effraye[408]!...» Elle aimait toujours à
voyager. Elle se rendit à Naples, qu'elle appelait un «paradis
terrestre». Elle ne disait plus rien de son fils; elle semblait l'avoir
tout à fait oublié. Puis elle s'inquiète de nouveau de la santé de son
pauvre général, qu'elle croyait en convalescence. Il a eu une rechute et
elle se dit découragée, car elle redoute une pleurésie dangereuse. La
maladie de Neipperg dégénère en un état d'affaiblissement général qui
dure quelques années, puis la mort apparaît menaçante. «Quelle triste
vie! s'écrie Marie-Louise. Il faut savoir ce que c'est de devoir
trembler pour la vie de personnes que l'on aime pour pouvoir bien se
représenter ma triste situation, et je ne sais pas si je ne serais pas
plus heureuse que le bon Dieu m'enlève de la terre, que de continuer à
vivre de cette manière. Ma santé s'en ressent aussi[409]...» Le 22
février 1829, le comte de Neipperg, conseiller intime et chambellan de
l'empereur d'Autriche, feld-maréchal et ministre de la duchesse de
Parme, chevalier de la Toison d'or et titulaire d'autres ordres, mourait
en laissant deux enfants de son mariage morganatique, plus deux enfants
de son mariage avec la comtesse de Neipperg; le comte Alfred de
Neipperg, qui, devenu chambellan de l'Empereur, épousa une fille du roi
de Wurtemberg, et le comte Erwin de Neipperg, qui fut capitaine des
trabans, conseiller privé et membre à vie de la Chambre des seigneurs
d'Autriche[410].
Marie-Louise pleura amèrement la mort de son favori et lui fit élever un
mausolée magnifique, symbole de ses immenses regrets. Elle manifestait
une douleur profonde qui surprit et blessa tous ceux qui persistaient à
ne voir en elle que la veuve de Napoléon. Le 30 mars, elle écrivait à la
comtesse de Crenneville que cette dernière perte était le plus triste,
le plus cruel événement de sa vie. «Le temps, loin d'affaiblir mes
regrets, disait-elle, ne fait que les augmenter, et j'ai bien moins
pleuré au commencement que je ne le fais à présent journellement, et
chaque jour amène de plus douloureuses pensées. Je sens si bien que tout
mon intérieur, tout mon bonheur sont détruits à jamais, que, pour que je
connusse encore ce dernier, le cher défunt devrait revenir à la vie.
Enfin j'ai beau me répéter qu'il est heureux, _qu'il veille sur moi du
haut du ciel_; je ne puis me consoler!...» Il y a, dans l'expression
ardente de cette douleur, comme une ingénuité qui désarmerait presque,
si l'on ne se rappelait aussitôt la froideur avec laquelle Marie-Louise
apprit la mort de Napoléon. La duchesse de Parme se loue beaucoup des
égards de Metternich. «Il s'est montré, dans cette circonstance, comme
le vrai ami du général et de moi, et je m'abandonne aveuglément à lui
pour ce qui regarde le testament. Quant à l'autre chapitre, je suis
décidée à ne plus prendre personne dans la maison, à la place du
général...[411].» C'était une décision peu ferme, car Marie-Louise
devait lui donner comme successeur le comte de Bombelles, dont elle
allait faire son grand maître, puis encore son mari secret, cinq ans
après[412]. On voit que Marie-Louise ne pouvait se passer de
consolateurs. Toutefois, à ce moment, elle paraissait inconsolable. «Mes
nerfs, avoue-t-elle encore, sont dans un état affreux... Au reste, ma
santé m'est devenue indifférente. Je la soigne, parce que je la dois à
tous mes enfants, mais je n'y tiens plus. Ma vie est trop sans agrément
pour que je tienne à quelques années de plus ou de moins.» Le Ciel
devait lui accorder encore dix-sept années de répit pour s'habituer à ce
terrible chagrin. «Je dois avouer, dit-elle dans cette même lettre du 30
mars, qu'à mesure que le temps s'écoule, j'ai moins le courage de faire
le voyage de Vienne. Je donnerais tout au monde pour rester tranquille
cet été; je prendrai cependant, s'il m'est possible, une grande
résolution.» Elle ira sans doute, à Schœnbrunn, s'installer auprès du
duc de Reichstadt... Non, ce sera un voyage d'agrément qu'elle fera en
Suisse.
Un ami du général de Neipperg, le célèbre docteur Aglietti, qui lui
avait prodigué ses soins, avait adressé d'affectueuses condoléances à la
duchesse de Parme. Elle lui répondit ainsi, le 5 avril 1829: «J'ai reçu,
il y a peu de jours, mon cher Aglietti, votre lettre du 29 mars. Les
sentiments que vous m'exprimez m'ont infiniment touchée, et je vous prie
de croire que je vous rends la pleine justice que vous avez fait tout au
monde pour sauver la vie à notre cher défunt; mais il y a
malheureusement des occasions où tout le grand talent que vous possédez
à un si haut degré et tous les efforts de l'art sont impuissants, car il
est impossible de lutter contre la volonté divine. Vous avez bien raison
de dire que le temps et la religion peuvent seuls adoucir l'amertume
d'une pareille perte. Hélas! le premier, loin d'opérer son pouvoir sur
moi, ne fait qu'augmenter journellement ma douleur, et si vous me voyiez
dans ce moment, vous me trouveriez bien moins calme et résignée que
lorsque vous êtes parti de Parme. J'ai été bien malade, depuis, d'une
fièvre rhumatismale avec des douleurs nerveuses périodiques. Mariggi m'a
parfaitement traitée et remise sur pied, mais j'éprouve de la peine à me
remettre entièrement. Dans ces sortes de maux, il faudrait de la
distraction; mais où en trouver, lorsqu'on ne sent qu'un vide affreux
autour de soi et que le cœur est mort pour toujours au bonheur!...»
Le baron de Vitrolles, qui venait de remplacer le marquis de la
Maisonfort, attestait lui-même cette émotion persistante: «Toutes ses
pensées, mandait-il au comte Portalis, étaient empreintes de ces
douloureux souvenirs. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'elle en
parle, et elle en parle sans cesse. Elle avait placé en lui (Neipperg)
toute la tendresse d'une femme, tout l'attachement d'une mère pour le
père de ses enfants, enfin toute la confiance d'un souverain pour le
conseiller le plus intime et le ministre le plus digne de sa faveur...»
Vitrolles trouvait l'archiduchesse maigre et changée. Avec une taille
plus haute et des traits plus réguliers, elle faisait penser à la
duchesse de Berry. «On lui attribue, ajoutait-il, de la bonté de cœur,
un esprit assez élevé, un caractère facile et même un peu mobile.» Comme
tous les Français qui l'avaient approchée, il s'étonnait «du merveilleux
oubli» qu'elle montrait de Paris, de son séjour et de son existence en
France.» Les personnes de la famille de Napoléon, disait-il encore, lui
paraissent être à peu près inconnues quand on lui en parle. Les dames
mêmes qui ont été attachées à sa personne, sont tellement oubliées
qu'elle fait des questions sur leur taille, leur figure, leur esprit.
Dans une dernière conversation, elle me disait en parlant du temps
qu'elle avait passé à Paris: «Ah! mon Dieu! jusqu'à présent j'étais bien
heureuse ici, et cette époque de ma vie ne se présentait à moi que comme
un mauvais rêve[413]!»
Le bruit courait que la mort du comte de Neipperg et l'impression
produite sur la duchesse par cette mort, hâteraient le moment où
Marie-Louise céderait volontairement l'État de Parme au duc de Lucques,
moyennant une rente d'un million deux cent mille francs. Le duc de
Reichstadt pourrait entrer en possession de ses revenus des terres
bavaro-palatines, et cet argent lui permettrait de faire brillante
figure à la cour de Vienne. Mais d'autres--et ceux-là étaient mieux
renseignés--disaient que Marie-Louise préférait sa petite Cour aux
obligations de la Cour autrichienne, et que les charges actuelles du duc
étaient déjà payées sur l'État de Parme. Vitrolles interrogea à cet
égard la duchesse. Elle lui répondit que le séjour de Vienne lui était
agréable par la présence de son fils et par les bontés de l'Impératrice,
qu'elle éprouverait une véritable peine à le quitter, que cependant elle
se repentait presque autant, lorsqu'elle s'éloignait de Parme. Elle
avouait regretter plus que jamais la mort de Neipperg, qui n'avait pas
soupçonné la gravité de sa maladie. «Non, certainement, dit-elle, il ne
l'a pas connue, car, sans cela, il m'aurait donné des conseils sur la
situation où il me laissait, conseils qui me seraient si nécessaires, et
il ne l'a pas fait!» Le ministre des affaires étrangères, le comte
Portalis, répondait gravement à Vitrolles le 25 avril: «Rien de plus
intéressant et de mieux exprimé que ce que vous me mandez de la
personne, du caractère de Mme la duchesse de Parme et de la douleur
profonde dont l'a frappée la perte d'un homme qui, comme ami sincère et
comme ministre éclairé, possédait à juste titre sa confiance et son
estime[414].» Le langage diplomatique a des nuances admirables pour
toutes les situations; il sait vraiment leur donner une forme et un
relief extraordinaires.
La douleur de Marie-Louise n'empêchait point les dîners, les réceptions
et les soirées au théâtre... La duchesse allait même prochainement
inaugurer, et en grande pompe, le nouveau théâtre de Parme devant le roi
de Sardaigne, avec le concours de la Pasta. À ces fêtes devait bientôt
succéder un voyage en Suisse. Marie-Louise en informait ainsi la
comtesse de Crenneville, à la date du 11 juillet: «Je devrais aller
prendre les eaux d'Aix, mais j'avoue qu'il me serait trop pénible de me
retrouver seule dans ce lieu.» Elle se rappelait la compagnie du général
de Neipperg en 1814. «J'irai donc prendre une cure d'eau et d'air près
de Genève.» Elle aurait bien voulu voir «ses enfants», car leur présence
lui aurait été bien nécessaire cette année. «Comme ils vous auront parlé
de mes souffrances, je ne vous les répète pas. Elles ont été bien
grandes, mais le bon Dieu a voulu me conserver encore cette fois-ci. Il
saura pourquoi, car je tiens chaque jour moins à la vie.» Ses enfants
étaient ceux de Neipperg. Il ne peut naturellement venir à l'idée de
personne que le duc de Reichstadt ait partagé la douleur de sa mère et
que la cour de Vienne ait jugé nécessaire de l'associer au deuil de
Marie-Louise. La duchesse termine cette lettre découragée en priant son
amie de lui retenir une loge au Carcano, si la Pasta vient y chanter.
Puis Marie-Louise se rend à Genève, et l'administration et la police
royales s'occupent fort de sa présence en ce pays. Sa vue inspira à un
sieur Élisée Lecomte de mauvais vers qui inquiétèrent le préfet de
l'Ain. «Si l'auteur, écrit ce fonctionnaire zélé, était en France, je
l'eusse déféré au procureur du Roi.» Le poème suspect était intitulé
_Marie-Louise à Genève_. On y relevait certains passages qui faisaient
allusion à la veuve d'Hector. Ce poème, qui eut alors un certain
retentissement, se vendit, même en France, à bon nombre d'exemplaires,
malgré les efforts du préfet de l'Ain pour en empêcher la
circulation[415]. D'après les rapports de la police, nous apprenons que
la duchesse de Parme habitait au château du petit Saconnex[416]. Elle
avait eu d'abord l'intention «d'aller à Aix, dit un rapport, suivie de
vingt Allemands et de deux ou trois bâtards. Elle a excité peu d'intérêt
et même de curiosité. Elle a renoncé à aller à Aix pour retourner en
Italie par l'Oberland et les Grisons. Elle est perdue de rhumatismes et
d'obstructions. Elle a l'air d'une femme de cinquante-cinq ans, mal
conservée. Elle est fort triste et a refusé toute démonstration
d'honneurs[417].» Elle était allée voir la reine Hortense, qui se
faisait, comme on le sait, appeler la duchesse de Saint-Leu. Elle avait
reçu la visite de la duchesse de Clermont-Tonnerre et de Mme de Staël.
Le 2 septembre, le préfet de l'Ain affirmait qu'elle avait, dans un
dîner, demandé des nouvelles «de ce petit duc de Bordeaux qui fait,
dit-on, le bonheur de la France[418]». Elle sortait souvent pour aller
visiter les villages voisins. Vêtue de longs habits de deuil, elle
parcourait les sites pittoresques et causait familièrement avec les
paysans. Le préfet de l'Ain faisait surveiller sa demeure, afin de
savoir si les Français venaient la visiter. Il avait donné l'ordre
d'interdire la vente du portrait du duc de Reichstadt en deçà de la
frontière. Le préfet de l'Isère mandait au ministre de l'intérieur que
le peuple genevois faisait tout haut, sur l'ex-Impératrice, des
réflexions qui ne devaient pas lui plaire. Le préfet du Jura allait
jusqu'à s'écrier: «Son inconduite a terni l'éclat de sa première
position.» Le préfet de l'Ain l'appelait «la comtesse de Neipperg», car
c'était le nom qu'elle avait osé avouer pour ses voyages[419]. Il
annonçait qu'elle était accompagnée de la baronne Hamelin, de Mme de
Sainte-Marie, de la comtesse de Valin, du baron de Werklin, du
professeur Morigé et du capitaine Richard. Il constatait la maigreur de
sa taille et l'altération de son teint, devenu couperosé. On avait
relevé sur les registres du château de Ferney sa signature, ainsi
conçue: «L'archiduchesse Marie-Louise, infante de Parme.» Le séjour au
petit Saconnex dura du 8 août au 19 septembre 1829 et excita les
inquiétudes du gouvernement français. Le ministre de l'intérieur, le
baron de La Bourdonnaye, informait le prince de Polignac que son départ
subit tenait au désordre de ses affaires et à l'épuisement de ses fonds.
Si elle avait généreusement traité quelques serviteurs de son mari, elle
avait, en général, repoussé les suppliques qu'on lui adressait de toutes
parts. Elle n'avait reçu, comme visites d'apparat, que celles du
résident d'Autriche et d'un officier envoyé par le roi de Sardaigne. Le
changement de sa physionomie, le peu d'agrément de ses manières, les
défauts de son caractère avaient bientôt dissipé l'intérêt et la
curiosité que l'annonce de son voyage en Suisse avait, au premier
moment, excités[420]. L'opinion ne se préoccupait donc plus guère de
Marie-Louise. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'elle n'en recherchait
pas les manifestations.
Elle revint dans son duché. Elle se retira à Sala, dans une campagne
éloignée, ne voulant voir personne. Elle se félicitait de son dernier
voyage. Elle prétendait que l'excellent air de la Suisse et, plus
encore, les soins d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, M.
Buttini, qu'elle avait consulté à Genève, l'avaient fait renaître à la
vie et lui avaient rendu une partie de sa santé. Elle confondait
maintenant, dans la même tendresse, tous ses chers enfants, qui étaient
«son seul bonheur sur la terre et sa consolation». Vers la fin de
l'année 1829, elle rentra à Parme et reprit ses réceptions. «Cela m'a
été bien pénible, écrivait-elle à son amie, depuis la perte que j'ai
faite. Je crains les plaisirs de la société, et c'est la solitude qui
convient le plus à un cœur brisé; mais chacun a ses devoirs, et celui-ci
est un des miens, mais un des plus terribles à remplir pour moi.» Le
jour de sa naissance était revenu, et elle en disait avec amertume:
«C'est dans des jours pareils à celui d'hier que je sens doublement la
perte que j'ai faite, et ce jour qui ne respirait autrefois que bonheur
et contentement pour moi, a été, par les tristes souvenirs qu'il a
réveillés en moi, un jour de deuil et de larmes[421].» Elle ne se
rappelait que le général de Neipperg. Elle avait oublié avec quelle
tendresse Napoléon célébrait ce jour chéri, avec quelle grâce son fils
lui adressait à ce propos ses petits compliments. Cependant, elle avait
pensé une fois au duc de Reichstadt, car elle avait demandé à son amie
de lui adresser quelques nouveautés de Paris en gilets et en cravates,
pour les lui offrir. Un simple présent, pour lui prouver qu'elle pensait
encore à lui, et c'était tout. Mais elle ne songeait point à aller le
voir à Schœnbrunn, ni à se préoccuper de son instruction, de son
éducation, de sa santé, de ses projets, de son avenir.