Sous la direction de deux professeurs érudits, MM. Podevin et

Barthélémy, le duc de Reichstadt étudia soigneusement les classiques

français. Parmi les poètes, il préférait Corneille et Racine. Parmi les

prosateurs, il aimait surtout La Bruyère, lisant et relisant ses

_Caractères_, admirant la profondeur de ses observations. Les chapitres

de _la Cour_, des _Grands_ et de _l'Homme_ étaient ceux qu'il se

plaisait à approfondir. «Cette prédilection, remarque un de ses maîtres,

tenait essentiellement à la nature de son esprit. Peu confiant,

peut-être par suite de sa position qu'il jugeait avec discernement, il

portait sur les hommes un regard scrutateur. Il savait les interroger,

les examiner. Il les devinait. Ses idées à leur égard étaient

généralement sévères; mais souvent nous étions obligés de reconnaître la

vérité et la justesse de ses observations.» Il affectionnait

Chateaubriand et avait annoté l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Il

pratiquait également la littérature allemande. Il aimait Gœthe, mais

surtout Schiller. La _Guerre de Trente ans_ le passionnait. Parmi les

historiens allemands, il avait distingué Schmidt et Muller. La langue

italienne, que lui enseignaient l'abbé Pina et Foresti, lui était fort

agréable. La _Jérusalem_ du Tasse l'avait ravi. Il en savait de

nombreuses stances. M. Baumgartner, professeur à l'Université de Vienne,

lui apprit la physique, la chimie et les sciences naturelles. On

enseigna également au jeune prince la musique, dont il se dégoûta

rapidement. Du dessin, il ne retint que le goût des procédés graphiques

nécessaires aux travaux de fortification et d'architecture. Tous ces

détails prouvent une fois de plus que l'éducation du duc de Reichstadt

était au moins aussi soignée et aussi étendue que celle d'un archiduc.

Quant à l'histoire de Napoléon, dès l'âge de quinze ans, il put, en

lisant de nombreux ouvrages, se rendre un compte précis des

événements[388]. La nouvelle Impératrice, la princesse Caroline-Augusta

de Bavière, lui témoignait, comme François II, beaucoup de tendresse.

Elle aimait à causer avec lui et à développer son intelligence. Le

second fils de l'Empereur, l'archiduc François, et l'archiduchesse

Sophie, femme de l'archiduc, étaient pour le jeune prince de véritables

amis. L'archiduchesse, qui n'avait que six ans de plus que lui, lui

montrait une affection qui lui fut d'un charme sans pareil. En l'absence

d'une mère qui se bornait de temps en temps à émettre quelques regrets

peu sincères, il put sentir combien sont exquis et sûrs le dévouement et

l'amitié d'une femme de cœur.

La duchesse de Parme--si l'on en juge par ses lettres intimes--se

portait maintenant à merveille. Elle commençait «même à engraisser».

Elle avait dit adieu à la médecine et s'occupait beaucoup de concerts

d'amateurs. Elle y faisait sa partie et exécutait des morceaux sur le

clavecin, comme les variations de Mayseder sur un thème de _Nina_. Elle

montait presque tous les jours à cheval. Depuis que ses nerfs s'étaient

remis, elle était devenue très habile et même imprudente en ce genre

d'exercice. Elle donnait des dîners et des fêtes; elle allait au théâtre

et elle disait dans sa joie: «Je me trouve d'ailleurs si contente ici

que, si j'avais mon fils auprès de moi, je ne demanderais plus rien

d'autre dans ce monde; mais le bonheur parfait ne peut pas y

exister[389].» Elle n'eût cependant point osé sacrifier le duché de

Parme, ni l'intimité enfin avouée et connue avec le général de Neipperg,

pour aller rejoindre son fils à Schœnbrunn. Toutefois, Marie-Louise

avait été voir son père à Vérone, où se tenait le Congrès qui allait

décider de l'intervention en faveur de Ferdinand VII contre les Cortès.

Elle se déclarait satisfaite d'être réunie aux siens,--le duc de

Reichstadt pourtant n'y était pas,--mais elle s'ennuyait à mourir, «non

faute d'amusements, mais de société, et faute d'avoir un moment pour

respirer. À présent, disait-elle à la comtesse de Crenneville, nous

n'avons même plus de théâtre, ce qui était la seule ressource, car le

reste du jour se passe à rendre et à recevoir des visites et à faire des

toilettes.» À Vérone se trouvaient, outre l'empereur et l'impératrice

d'Autriche, le roi de Prusse, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le

roi des Deux-Siciles, le roi et la reine de Sardaigne, le duc de Modène,

le prince de Metternich, M. de Gentz, etc. Chateaubriand, qui

représentait la France, fut invité par Marie-Louise à ses réceptions. Il

en parle ainsi dans son _Histoire du Congrès de Vérone_[390]: «Nous

refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme. Elle

insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie; l'univers

s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine

d'y songer. Elle prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur

le roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré

et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de

singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets

faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de

Napoléon. En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque,

nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos

regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police,

faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les États de

Marie-Louise: c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui

fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de

l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles!...» En

parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses

soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était rien à côté

des grandes armées impériales d'autrefois. Elle lui répondit sèchement:

«Je ne songe plus à cela!» L'impératrice des Français n'était plus

désormais qu'une petite princesse, se contentant d'une vie facile où les

concerts, les dîners, les spectacles, les voyages constituaient pour

elle les jouissances les plus grandes. La _Cassina dei Baschi_ lui

paraissait un séjour plus enviable que celui des Tuileries, et l'amour

d'un majordome préférable à celui d'un Empereur. Le maréchal de

Castellane dit que son père vit la duchesse quelque temps après. «Elle a

parlé de la France seulement comme si elle y avait voyagé, sans laisser

la possibilité d'en rien dire, sans parler du rôle qu'elle y a joué.

Elle a beaucoup parlé de l'empereur François, des souverains de

l'Europe; mais son fils n'a pas même été nommé[391].»

Ce n'était pas Marie-Louise qui donnait de l'inquiétude au gouvernement

de la Restauration. Elle saisissait, au contraire, toutes les occasions

pour montrer à la famille royale combien elle lui était dévouée. On

savait, d'ailleurs, qu'elle n'avait jamais encouragé les tentatives des

partisans de Napoléon II. Elle avait fait même tous ses efforts pour les

écarter de ses États et pour anéantir leurs espérances. Aussi la

jugea-t-on digne des plus grands égards. Au lendemain de la mort de

Louis XVIII, le ministre des affaires étrangères écrivait au baron de

Vincent, ambassadeur d'Autriche en France: «J'ai l'honneur d'envoyer à

Votre Excellence une lettre que le Roi adresse à Madame sa sœur et

cousine, l'archiduchesse duchesse de Parme, sur la mort du Roi que la

France vient de perdre. Toute la famille des souverains avait pour lui

de l'estime et de la vénération. Elle partagera les regrets de Sa

Majesté Très Chrétienne, et je ne doute pas que la cour de Parme ne soit

vivement touchée de son affliction[392].» Le 4 octobre de la même année,

le baron de Damas proposait à Charles X d'accréditer auprès des cours de

Parme et de Modène le marquis de la Maisonfort, déjà accrédité près des

cours de Lucques et de Florence. «L'ancienne position de Mme la duchesse

de Parme, disait-il, avait fait penser, vers l'époque de la

Restauration, qu'il serait embarrassant d'avoir un ministre auprès

d'elle... Les circonstances ne sont plus les mêmes qu'en 1814, et la

France en est séparée par la longueur d'un règne. La famille royale n'a

éprouvé, de la part de Mme la duchesse de Parme, que des témoignages

d'égards et d'amitié; Votre Majesté croira peut-être devoir y répondre

par la mesure que j'ai l'honneur de lui proposer.» Charles X s'empressa

d'approuver ce rapport, et le marquis de la Maisonfort fut accrédité.

«Le roi de France, lui écrivit M. de Damas, ne donne point à Mme la

duchesse de Parme le titre de Majesté[393], et il continuera de suivre

cette règle dans ses communications personnelles... Quant à vos

relations, vous vous conformerez, pour leur style, au protocole usité.

Chaque Cour a son langage, et vous saurez toujours employer celui qui

conviendra le mieux à une princesse avec laquelle le Roi ne veut

entretenir que des relations amicales.» Le 27 novembre, le marquis

informait le ministre qu'arrivé le 16 à Parme, il avait, pendant une

réception solennelle à la Cour, entendu la duchesse s'exprimer avec le

plus grand intérêt sur la famille royale, sur Mme la Dauphine, qu'elle

avait vue à Vienne dans son enfance, et sur le duc de Bordeaux. Le

marquis de la Maisonfort put constater dans ses relations avec la

duchesse de Parme qu'elle parlait sans affectation de la France et du

rôle qu'elle y avait joué. «Jamais, disait-il, elle n'a prononcé devant

moi le nom de l'usurpateur, mais elle me l'a souvent désigné comme le

moteur de grandes choses qui n'ont jamais contribué à son bonheur.» On

conçoit qu'un pareil tact, une pareille correction aient ravi ceux qui

maudissaient «l'ogre de Corse». Aussi le marquis ne tarissait-il pas

d'éloges sur la veuve de Napoléon. «Née trop grande dame, ajoutait-il,

pour regretter une élévation que les événements ont prouvé n'être que

factice, _elle a l'air de solliciter l'indulgence pour ce qu'elle a été

et d'appeler l'estime pour ce quelle est et veut être_.» Ainsi

Marie-Louise, trop heureuse de recevoir l'ambassadeur du roi Charles X,

s'effaçait devant lui, s'humiliait presque. Elle était stylée par

Neipperg, qui avait su, lui aussi, gagner les bonnes grâces du marquis

de la Maisonfort. Grâce à lui, la cour de Parme avait de l'apparence:

«Le comte de Neipperg y prévoit tout, y anime tout, y répond de tout. Il

est impossible de ne pas croire à son dévouement pour la cause des rois

qu'il a servis toute sa vie et à son penchant pour la France... Il est

impossible de mieux penser que ce général, chevalier d'honneur de Sa

Majesté la Duchesse et le véritable interprète de ses volontés.» M. de

Lamartine, secrétaire de légation auprès du ministre de France à

Florence, et qui écrivait alors «deux petits volumes de poésies purement

et simplement religieuses, destinées à la génération qui a conservé un

Dieu dans son cœur», avait eu également l'honneur de dîner avec la

duchesse de Parme. «Cette princesse, mandait-il à M. de Damas, plus à

l'aise dans son État borné qu'elle ne l'était à une autre époque, se

montre infiniment plus aimable et plus spirituelle à Parme qu'à Paris...

Elle parle du passé comme d'une époque historique qui ne tient plus à

elle ni au temps présent[394].» Le secrétaire ne se gênait point pour

indiquer la véritable situation de la duchesse. Il disait tout haut ce

qu'on disait tout bas: «Le comte de Neipperg, favori et époux de

l'archiduchesse, est à la tête de toutes les administrations.» Il en

faisait, lui aussi, l'éloge. Il affirmait, en outre, que Neipperg avait

su éloigner de la cour de Parme toutes les intrigues qui auraient tenté

de s'y rattacher. «S'il se passait quelque chose de mal contre les

Bourbons et la légitimité, me disait-il ce matin, je ne serais pas ici,

et puisque j'y suis, c'est qu'on n'y a pour eux que les sentiments qu'on

doit y avoir. Car je suis un vieux serviteur de leur Cour et un ennemi

de leurs ennemis.» Ce langage «fier et hardi, sincère et loyal»,

prouvait à Lamartine combien Marie-Louise et Neipperg étaient éloignés

de soutenir la cause du duc de Reichstadt. Le poète se laissa donc

séduire par l'accueil flatteur de la duchesse de Parme. Aussi va-t-il

jusqu'à excuser ses fautes. Il reconnaît qu'elle était fidèle à sa

nature affaissée et langoureuse; il avoue même qu'elle avait bien fait

d'écarter la «gloire théâtrale et stoïque» qu'on exigeait d'elle. Mais

c'est en vain que Lamartine cherche à lui attribuer de l'émotion et de

la grâce; il ne parviendra point à dissimuler son égoïsme et ses tristes

faiblesses.

Le cabinet des Tuileries ne cessait de se préoccuper du duc de

Reichstadt et des personnes venues de France, d'Italie ou d'Allemagne

qui cherchaient à l'approcher. Le marquis de Caraman écrivait, le 4

janvier 1825, au baron de Damas, qu'il avait pris tous les

renseignements possibles sur les relations que les frères Le Bret, de

Stuttgard, paraissaient avoir avec le prince. La surveillance dont ils

étaient l'objet ne leur permettait que difficilement de remplir les

promesses faites par eux à M. de Las Cases. «Je me suis assuré,

disait-il, que tous les jours les subalternes qui se trouvent autour du

duc de Reichstadt, y ont été placés par la police et relèvent

directement de cette partie de l'administration. Le comte de Sedlinstky,

chargé du département, y met une conscience religieuse. L'Empereur a cru

devoir lui abandonner le soin du choix de ces individus, depuis la

tentative de M. de Montesquiou, et il lui répond de tout ce qui pourrait

se passer dans l'intérieur du jeune duc. Le comte m'a assuré que tout ce

qui entourait le jeune duc était placé par lui et qu'il en répondait.»

Puis venaient des renseignements fort intéressants sur le prince

lui-même: «Le jeune duc de Reichstadt commence à se former. Il est d'une

figure agréable et amuse toute la Cour par des manières vives et

spirituelles qui contrastent singulièrement avec la gravité habituelle

de toute la famille impériale. Il se distingue par son adresse dans tous

les exercices du corps, mais il a un éloignement absolu pour toute

espèce d'occupation sérieuse.» Ce renseignement était inexact, comme le

prouvent les détails donnés par M. Prokesch-Osten. «L'Empereur le gronde

souvent, ajoutait M. de Caraman, mais l'Impératrice, les archiducs et

les archiduchesses ne résistent pas à la séduction de ses manières. Il

le sait et en fait usage pour obtenir tout ce qu'il désire. Il est

impossible de ne pas s'arrêter au moment où il acquerra la connaissance

de tout ce qui s'est passé et du rôle qu'il était appelé à jouer dans

l'avenir. Il est difficile de prévoir ce que le développement d'idées

aussi nouvelles produira dans une tête vive gué l'intérêt personnel

trouvera peut-être moyen d'exciter encore plus et qu'une situation déjà

trop élevée aura préparée à recevoir les germes d'ambition qui ne seront

que trop aisés à faire fructifier. La sagesse de l'Empereur n'a

peut-être pas assez combattu l'attrait qu'il a senti pour cet enfant,

par cela même qu'il était abandonné. Les personnes qui peuvent se

permettre des observations en ont fait, mais elles n'ont pas été

écoutées, et je crains qu'il n'arrive une époque où la position de ce

jeune homme deviendra embarrassante. Je ne suis pas le seul à avoir

cette opinion, mais la qualité de petit-fils de l'Empereur oblige à une

grande réserve, dans une question aussi délicate[395].»

J'ai lu à Vienne, aux Archives impériales et royales, trois lettres du

duc, écrites en allemand et adressées en 1821 à son grand-père, où il

l'assure de sa tendresse et où il fait des vœux pour la durée de sa vie

et de son bonheur. Il déclare qu'il saura s'acquitter de la tâche qui

lui incombe et lui obéira toujours. Deux de ces lettres sont des

compliments pour le jour de sa fête et le jour de sa naissance. Il s'y

montre très modeste, car il s'appelle lui-même: «_Ein so kleiner und

bedeutender Mensch als ich_... un petit homme insignifiant.» Le marquis

de Caraman aurait donc voulu que le grand-père du duc de Reichstadt le

tînt à l'écart et lui témoignât une froideur officielle. Il osait

reprocher au souverain une trop grande sympathie que la gentillesse de

l'enfant et l'abandon de sa mère, motivé par les cruelles exigences de

la politique, avaient peu à peu déterminée et consolidée. Encore une

fois, l'existence de l'héritier de Napoléon était une sorte de cauchemar

pour les monarchies, surtout pour la monarchie française. Le 4 octobre

1825, un sieur Poppon informait la police qu'on avait découvert à Genève

un dépôt de pièces de vingt francs et de quarante francs à l'effigie de

Napoléon II. Il prétendait qu'un complot se tramait dans le canton de

Vaud contre Charles X. Suivant lui, il aurait été question d'assassiner

le Roi, le Dauphin et le duc de Bordeaux, pour leur substituer le duc de

Reichstadt. Heureusement, la police put s'assurer qu'elle avait affaire

à un exalté qui avait pris ses visions pour des réalités[396].

L'attention des agents fut attirée, six mois après, sur un officier

général autrichien, aide de camp du jeune Napoléon, qui était venu

visiter le château de Versailles et qui entretenait, disait-on, une

correspondance secrète avec des individus suspects à Nancy.

Renseignements pris, on reconnut que c'était le prince de Dietrichstein,

le frère du gouverneur, qui faisait un voyage d'agrément en France et

qui ne s'était nullement occupé de politique intérieure ou

extérieure[397]. Les moindres détails faisaient l'objet de graves

communications. Ainsi l'un des secrétaires de l'ambassade française à

Vienne envoyait, le 5 août 1828, au comte de La Ferronnays, ministre des

affaires étrangères, le renseignement suivant: «Le duc de Reichstadt a

été confirmé la semaine dernière par le cardinal-archiduc Rodolphe, dans

la chapelle de l'Empereur, à Baden. Il fut conduit à l'autel par

l'Empereur. On assure que Sa Majesté lui donnera incessamment un

régiment[398].» Ce n'étaient pas seulement les agents du ministère qui

pensaient au duc de Reichstadt et à l'éventualité menaçante de son

retour! M. de Talleyrand y faisait lui-même grande attention. «Ses

regards, rapporte Vitrolles, ne s'arrêtaient jamais au présent et ne se

perdaient point dans un avenir éloigné, vague et incertain, mais ils

s'attachaient à ce qui était prochain. Il prenait ses mesures en

conséquence. Dès qu'il vit les difficultés s'amonceler devant le

gouvernement du Roi, il se porta au-devant de tout ce qui pouvait le

remplacer. «Prenez-y garde, monsieur de Vitrolles, me disait-il dans les

commencements; le duc d'Orléans marche sur leurs talons!» et plus tard:

«Voyez-vous, la question se place entre le duc de Bordeaux et le duc de

Reichstadt[399].»

Qu'il songeât ou non à un glorieux avenir, le jeune prince se livrait

avec acharnement à l'étude, et particulièrement à celle de l'histoire.

«Dans ce genre, affirme le capitaine Foresti, il avait certainement plus

de lectures qu'aucun jeune homme de son âge, lorsque le baron d'Obenaus

commença à lui donner des leçons formelles et systématiques sur

l'histoire universelle...» Foresti ajoute que, dès qu'il eut atteint sa

quinzième année, le comte de Dietrichstein se fit un devoir de mettre

sous ses yeux tous les écrits, sans exception, qui avaient été publiés

sur l'histoire de son père et sur la Révolution française. Le comte lui

parla toujours sur ce thème délicat avec franchise et les convenances

nécessaires. «Aussi personne n'avait lu et ne savait autant que lui à

cet égard[400].» On voit donc, contrairement à une légende trop

accréditée, qu'on ne voulait ni étouffer son intelligence, ni lui cacher

ses origines. Cependant, M. de Montbel affirme qu'il n'avait encore sur

l'histoire de Napoléon que les notions généralement reçues, et qu'il

fallait lui apprendre à discerner la vérité, au milieu d'une foule

d'écrits inexacts ou passionnés. L'empereur d'Autriche, préoccupé du

développement moral de son petit-fils, manda le prince de Metternich et

l'invita à parler au prince impérial de son père, en toute sincérité. Il

lui aurait même dit: «Ne lui cachez à cet égard aucune vérité;

enseignez-lui à vénérer sa mémoire!...» Ces paroles furent répétées par

M. de Metternich à M. de Montbel, qui les reproduisit dans son ouvrage.

Cet honorable écrivain ne s'est peut-être pas assez dégagé de

l'influence qu'exerçait sur lui un homme d'État éminent, auquel il

reconnaissait plus qu'à tout autre le pouvoir de répondre aux intentions

du monarque. Il n'est pas un passage de son livre où il ne rende,

perpétuellement et sans aucune restriction, un hommage pompeux à la

sagesse, aux lumières, au désintéressement et à la bonté du prince de

Metternich. Mais certaines parties ont été visiblement écrites sous sa

dictée, ce qui en diminue quelque peu l'autorité et l'impartialité[401].

Tout en ne contestant point la haute impulsion imprimée par le ministre

aux études historiques du jeune prince, tout en avouant son habileté et

son expérience en cette matière, je ne puis croire cependant qu'il ait

tracé un tableau fidèle de la carrière de Napoléon, qu'il ait séparé

consciencieusement le juste de l'arbitraire, l'impérieux du violent, le

superbe de l'exagéré. Il eût fallu pour cela une équité parfaite, un

empire sur soi-même qu'une froideur et un calme apparents ne suffisent

point à inspirer. Il eût fallu, pour juger un être aussi extraordinaire

et aussi complexe que Napoléon, attendre le recul des années et des

événements; ce n'est point cinq ou six ans après sa mort que ce jugement

était possible.

Le prince de Metternich, d'ailleurs, avait été trop l'adversaire acharné

et l'ennemi personnel de l'Empereur pour pouvoir porter sur sa vie

entière, et devant son fils, une appréciation équitable. M. de Montbel

nous assure que le tableau qu'il en fit avait pour objet de démontrer

que l'abus des mêmes qualités comme l'abus des mêmes défauts

contribuèrent à élever Napoléon au faîte de la puissance et à le

précipiter. Je le veux bien, mais l'admirateur de Metternich a une

réflexion surprenante que je tiens à relever ici: «Il manquait à

Napoléon une qualité essentielle qui, seule, peut assurer le bonheur des

peuples et la solidité des trônes: la modération; mais sans la

modération, il ne serait jamais parvenu à l'Empire.» Si le prince de

Metternich dans ses hautes instructions a employé des naïvetés de ce

genre, il a dû faire sourire plus d'une fois son illustre élève. Mais,

qu'on se rassure, il ne fut point naïf. Et d'ailleurs, pour juger ce

qu'il lui dut dire, nous n'avons qu'à examiner un peu la «Biographie de

Napoléon» qu'il a insérée dans ses Mémoires[402] et dont le duc de

Reichstadt eut certainement la primeur, si ce n'est par le texte

lui-même, au moins par les idées.

Metternich veut bien reconnaître à l'Empereur une rare sagacité, une

persévérance infatigable à accomplir ses desseins, un esprit de

domination actif et clairvoyant, une remarquable adresse. Il avoue que

Napoléon n'éprouvait aucune difficulté ni aucune incertitude dans

l'action, qu'il allait toujours droit au but; qu'il avait horreur des

idées vagues et de la fausse philosophie; qu'il aimait les aperçus

clairs et les résultats utiles. Il dit qu'il était législateur,

administrateur et capitaine par son seul instinct. Il consent même à

admettre qu'il avait du génie pour les grandes combinaisons militaires

et qu'il était toujours à la place, dangereuse ou non, du chef d'une

grande armée. Il le voit ayant l'unique passion du pouvoir, maître de

lui-même, des hommes et des événements. Il le montre encore facile et

bon dans la vie privée, indulgent jusqu'à la faiblesse, «simple et même

coulant» dans la société intime, toujours bon fils et bon parent. «Ni

l'une ni l'autre de ses épouses, ajoute-t-il, n'ont jamais eu à se

plaindre de ses procédés.» Il rend hommage à la force de son caractère,

à l'activité et à la lucidité de son esprit, au charme de sa

conversation, à l'abondance de ses idées et à la clarté de ses

conceptions, à sa facilité d'élocution; à sa mémoire, «assez riche de

noms et de faits pour en imposer à ceux dont les études étaient moins

solides que les siennes»; à ses facultés naturelles, qui suppléaient au

savoir; à son mépris pour tout ce qui était petit. Passant aux défauts,

il cherche tout de suite, en grand seigneur qui seul croit avoir le

sentiment de la grandeur et des convenances, à le déprécier et même à le

ridiculiser. Il dépeint sa figure courte et carrée, sa tenue négligée,

ses vains efforts pour se rendre imposant, sa gaucherie dans la tenue,

son désespoir de ne pouvoir hausser sa taille et d'ennoblir sa tournure,

sa marche guindée sur la pointe du pied et un bizarre mouvement du

corps, copié des Bourbons, ses poses enseignées par Talma et sa joie de

se retrouver dans ce comédien. Il blâme son manque de savoir-vivre et de

politesse. Si Napoléon invoque souvent l'histoire, cela ne l'empêche pas

d'avoir une connaissance imparfaite des faits historiques. L'auteur du

Concordat soutient la religion, mais c'est plutôt chez lui une affaire

de sentiment que de politique éclairée. Napoléon ne nie pas la vertu et

l'honneur, mais il croit que tout homme n'a d'autre mobile que

l'intérêt. En se défendant d'avoir usurpé le trône de France, il ne

cherche qu'à s'étourdir et à dérouter l'opinion. Il dit bien que son

origine est le 18 brumaire, mais il attache cependant beaucoup de prix à

la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Sensible aux

malheurs bourgeois, il ne recule jamais devant la somme immense des

souffrances individuelles pour assurer l'exécution de ses projets. Il

est généreux, mais d'une générosité intéressée. S'il attache les hommes

à sa fortune, c'est pour les compromettre. Sans doute, il est impossible

de lui dénier «de grandes qualités», sans doute, il a de la force, de la

puissance, de la supériorité, mais ce sont «des termes plus ou moins

relatifs». Et Metternich en arrive à cette conclusion impertinente:

«L'opinion du monde est partagée et le sera peut-être toujours sur la

question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme.»

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 26 / 45 段