écrivait à Esterhazy qu'il était possible que Napoléon eût fait des
dispositions testamentaires et qu'elles allaient être apportées en
Angleterre[373]. «Il est difficile de croire, disait-il, que dans ces
pièces Bonaparte n'ait point mêlé des objets prêtant au jeu des partis.
Ce sera au gouvernement britannique à porter une attention particulière
sur cette possibilité, et nous nous fions trop à sa sagesse pour ne pas
être convaincu des soins qu'il prendra pour empêcher que, par des
publications indiscrètes, les esprits ne puissent être remués. Cette
considération porte directement sur les dispositions qui peuvent être
relatives à Mme la duchesse de Parme et à son fils...[374].» Metternich
ajoutait--et voici où l'Autriche cesse d'être dédaigneuse de tout ce qui
concernait l'Empereur--que, si Napoléon avait laissé une grande fortune,
il ne pouvait pas être indifférent, pour les souverains alliés et pour
le repos de l'Europe, de la laisser à des individus dévoués à son parti
qui pourraient en faire un usage pernicieux. M. de Neipperg se mettait à
la disposition de Metternich. Il s'empressait de l'informer, le 3 août,
que la duchesse de Parme se conformerait entièrement à ses conseils
«relativement aux dispositions données par le défunt à l'égard de son
cœur et de son estomac, déposés par ordre du gouvernement anglais dans
le tombeau de Sainte-Hélène». Le même jour, Neipperg écrivait une autre
lettre où se trouvent ces détails intéressants: «Sa Majesté Madame
l'archiduchesse, duchesse de Parme, me charge de témoigner à Votre
Altesse sa reconnaissance particulière pour la sollicitude qu'Elle met à
recueillir les dispositions testamentaires du défunt et pour avoir fixé,
dans l'intérêt de S. A. S. le duc de Reichstadt, son bien-aimé fils, les
bases sur lesquelles les affaires de la succession se traiteront à
Vienne, lesquelles ont été approuvées par l'Empereur, son auguste père.
Madame l'archiduchesse a choisi le comte Maurice de Dietrichstein pour
son fondé de pouvoir près du conseil qui sera présidé par Votre
Altesse.» Neipperg ajoutait que Marie-Louise était d'accord avec
Metternich «pour couvrir du voile du plus grand secret» tout ce qui se
rapportait aux affaires de la succession. La question des fonds laissés
par l'Empereur l'intéressait beaucoup. «Sa Majesté trouve inconcevable,
disait-il, que le gouvernement anglais n'ait ou ne veuille pas avoir
l'air d'avoir des notions positives sur l'existence d'un testament et
généralement sur les fonds que le défunt peut avoir placés dans la
banque de Londres... Il lui paraît aussi assez invraisemblable qu'avec
la grande surveillance exercée par sir Hudson Lowe, il soit possible que
le testament ait été envoyé en Europe, à l'exemple d'autres papiers
intéressants et importants que le comte de Montholon prétend avoir
expédiés en Angleterre. Il règne en tout ceci une teinte mystérieuse qui
mérite certainement l'attention de Votre Altesse.»
Le 26 septembre, Marie-Louise, que l'héritage de Napoléon préoccupait
toujours, priait M. de Bombelles de s'informer si elle pouvait
revendiquer pour son fils la propriété de San Martino, achetée par
l'Empereur, en 1814, à l'île d'Elbe. Elle faisait rechercher le
testament, qu'elle soupçonnait être, comme l'écrivait Neipperg, «dans
les mains de quelque _individu_ de la famille Bonaparte, peut-être de
Joseph». Metternich se défiait des imprudences de Marie-Louise et
continuait à la guider en cette affaire, comme dans toutes les autres.
Il en avertissait ainsi l'ambassadeur Esterhazy, à la date du 2 octobre:
«En général, nous désirons que madame l'archiduchesse, dans son intérêt,
comme dans celui de son fils, évite soigneusement d'agir en son nom dans
une affaire aussi délicate. Le seul moyen pour elle de prévenir toute
complication embarrassante et compromettante, est de se maintenir
positivement sous l'égide de l'Empereur, son auguste père.» Les
exécuteurs testamentaires avaient demandé par lettre à voir
Marie-Louise. Neipperg en informa Metternich le 16 novembre et lui dit
que la duchesse n'avait d'autre intérêt à les recevoir que «pour en
tirer des renseignements sur le testament de son défunt époux». Elle
aurait préféré que ces messieurs voulussent bien fournir ces lumières
directement à l'ambassadeur, le baron de Vincent, car leur arrivée à
Parme produirait un effet déplorable[375]. Elle pensait donc que sa
position ne lui permettait pas de leur donner l'audience sollicitée.
Le 4 décembre, le cabinet autrichien apprit par le baron de Vincent que
Napoléon avait laissé, en 1815, quatre ou cinq millions en dépôt chez
Laffitte. Or, Laffitte refusait de s'en dessaisir jusqu'à ce qu'il eût
pris conseil à cet égard, ne se croyant pas suffisamment autorisé par le
titre dont Bertrand et Montholon avaient fait usage vis-à-vis de
lui[376], d'autant plus qu'il était question d'un testament. On assurait
que les délégués de Napoléon s'en disaient dépositaires, mais n'étaient
autorisés à en faire usage qu'à la majorité du duc de Reichstadt.
Quelques jours après, Neipperg priait Metternich, au nom de la duchesse
de Parme, de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perte du
dépôt fait chez Laffitte, car ces fonds devaient revenir à son fils.
Marie-Louise suppliait en outre le chancelier de s'opposer à la remise
des legs faits aux exécuteurs testamentaires et autres. Metternich
commença par donner des instructions au baron de Vincent pour s'informer
de la présence réelle du dépôt[377]. Le 28 janvier 1822, le comte de
Neipperg insistait au nom de Marie-Louise et demandait à Metternich si
la duchesse de Parme ne pouvait pas défendre ses intérêts par voie
judiciaire. Il était évident que sa sollicitude maternelle ne lui
permettait point de renoncer au moindre avantage en faveur de son
bien-aimé fils. Pendant ce temps, voici ce qui se passait entre les
exécuteurs testamentaires et la banque qui avait reçu le dépôt de
Napoléon. M. de Montholon avait vu l'avocat Dupin, le 7 novembre 1821.
Il lui avait présenté la reconnaissance authentique de la banque
Perregaux-Laffitte, la lettre de Napoléon et toutes les clauses du
testament. Dupin alla voir Laffitte qui, tout en excipant de sa bonne
volonté personnelle, montra quelque crainte que les exécuteurs
testamentaires n'eussent pas qualité suffisante pour donner décharge. M.
de Montholon résolut de plaider et rapporta d'Angleterre une expédition
du testament dûment légalisée. Après une consultation avec Dupin,
Bonnet, Tripier et Gairal, assignation fut donnée à la banque Laffitte.
Celle-ci objecta que Napoléon était frappé d'incapacité par l'ordonnance
royale du 6 mars 1815, que les actes passés à l'étranger n'étaient pas
exécutoires en France et que le testament n'accordait pas la saisie aux
exécuteurs testamentaires. La banque demanda la vérification du
testament par expert. Dupin plaida à huis clos, le 25 février 1822, et
repoussa hautement ces conclusions. Ayant à combattre l'objection de la
mort civile, il s'indigna. «Puisqu'on se mettait furtivement à la place
de l'héritier du sang, c'était, disait-il, faire injure à cet héritier
que de supposer qu'il lui vînt jamais à la pensée d'invoquer un tel
moyen contre son père!» D'ailleurs une ordonnance ne pouvait prononcer
efficacement sur l'état d'un citoyen. Il fallait une loi. Dupin fit
observer ironiquement que Laffitte n'était pas pressé de se séparer
brusquement de plusieurs millions, ni de payer les intérêts, qui
montaient à 1,750,000 francs. Le tribunal donna acte à Laffitte des
offres qu'il fit le 28 février de verser les fonds à la Caisse des
consignations. Les exécuteurs testamentaires, s'appuyant sur le conseil
d'arbitres qui étaient le duc de Bassano, le duc de Vicence et le comte
Daru, acceptèrent et considérèrent le jugement comme une transaction.
Les arbitres décidèrent en outre qu'une pension provisoire de 3,000
francs serait faite, à la charge des légataires, au docteur Antomarchi,
jusqu'au moment où Marie-Louise se déciderait à accomplir les intentions
de son époux[378].
Juridiquement, l'affaire paraissait éteinte, et les exécuteurs
testamentaires n'avaient nullement l'intention, au moins pour l'instant,
de pousser, les choses plus loin. Mais il n'en fut pas de même en
Autriche. Vers cette même époque, Marie-Louise, qui avait connu la
teneur du testament, faisait écrire, le 29 mars, par Neipperg à
Metternich, que la lecture de cet acte avait produit une impression
désagréable sur son esprit. Le premier codicille surtout l'avait
singulièrement étonnée. La duchesse de Parme avait vu «avec surprise,
disait Neipperg, que son défunt époux disposait de la somme de deux
millions que Sa Majesté avait emportée de Paris, au moment où elle crut,
à l'approche des armées alliées, devoir quitter cette capitale pour se
réfugier à Blois et à Orléans». Elle prétendait que, sur cette somme,
neuf cent mille francs avaient été renvoyés à l'Empereur et que le reste
avait servi aux frais de son voyage avec une Cour immense et à son
séjour à Schœnbrunn, d'octobre 1814 à mars 1816. D'ailleurs, elle
regardait «au-dessous de sa dignité de jamais rendre compte de l'emploi
d'une somme aussi peu importante». À peu près à la même date, le baron
de Vincent informait Metternich que M. de Montholon lui avait donné
connaissance du testament et copie de certains articles. Les fonds
déposés chez Laffitte devaient y rester cinq ans. Enfin le testament ne
serait remis au duc de Reichstadt qu'à sa majorité. Le baron de Vincent
avait reçu les pleins pouvoirs de Marie-Louise, mais il estimait que ses
réclamations en faveur du duc de Reichstadt ne pouvaient porter que sur
la moitié des fonds. Entre temps, le comte Bertrand, qui n'avait pu être
reçu par Marie-Louise, essayait de l'émouvoir au sujet du retour des
restes de Napoléon. Il lui écrivait, le 16 mai, «que le plus illustre
des captifs dont l'histoire fasse mention» avait exprimé le désir que sa
dépouille mortelle fût transférée en France. Les exécuteurs
testamentaires avaient adressé une requête à cet égard au roi George IV
et à l'empereur François II. Bertrand et Montholon suppliaient la
duchesse de Parme d'intervenir. Marie-Louise ne tenta pas la moindre
démarche à cet égard. Et comme Marchand et les exécuteurs testamentaires
avaient demandé à lui remettre eux-mêmes les dentelles de l'Empereur et
un bracelet tressé avec ses cheveux, elle fit répondre le 23 mai que
l'empereur d'Autriche n'autorisait pas leur venue, mais que
l'ambassadeur Appony était autorisé à donner reçu de ces legs et à les
faire parvenir à destination[379].
Le 12 juin, Metternich demandait à Neipperg s'il pouvait répondre à
l'une de ces deux questions: «Doit-on recueillir la moitié de la
succession (de Napoléon), en se prévalant des lois françaises qui ne
permettent à un père que de disposer de la moitié de ses biens,
lorsqu'en mourant il laisse un fils? Ou doit-on, dans l'intérêt du duc
de Reichstadt et de madame l'archiduchesse, donner acte de renonciation
à cette succession? Voilà toute la question.» Il faut croire que
Neipperg répondit favorablement à la première question, car la duchesse
de Parme ne renonça pas à l'héritage de Napoléon. En effet, le 12 août,
Metternich informa le baron de Vincent que l'empereur François, par une
résolution du 10 juillet, recommandait à son ambassadeur en France de ne
rien négliger pour assurer les droits de propriété qui pourraient être
dévolus au duc de Reichstadt. Mais il est bon de constater, dès à
présent, qu'en agissant ainsi, l'ex-Impératrice allait directement
contre les décisions mêmes de son époux. Si l'Empereur avait voulu
laisser sa fortune au duc de Reichstadt, il n'eût eu besoin d'aucun
conseil pour un tel legs. Il aimait assez son fils pour lui témoigner de
toute façon sa profonde tendresse. Qu'avait-il jugé bon de lui
laisser?... Ses armes, l'épée d'Austerlitz, le sabre de Sobieski, son
nécessaire d'or, les vases sacrés de sa chapelle, ses lits de camp, sa
lunette de guerre, ses montres, ses médailles, son argenterie, ses
selles et ses éperons, ses fusils de chasse, sa bibliothèque, ses
cachets, ses uniformes, le manteau bleu de Marengo, le grand collier de
la Légion d'honneur, le collier de la Toison d'or, le glaive du premier
Consul, l'épée du Sacre... Quant à l'argent, lui qui n'avait jamais
thésaurisé pour lui-même, il le jugeait indigne d'être mis dans
l'héritage transmis à son fils. Les six millions placés chez Laffitte en
1815, son domaine privé, c'est-à-dire les économies faites pendant
quatorze ans sur la liste civile, à raison de douze millions par an, les
meubles de ses châteaux, les palais de Rome, Florence et Turin, il
considérait tout cela comme devant faire retour à ses soldats et aux
villes et campagnes qui avaient souffert de l'invasion. Il était entré
pauvre au pouvoir; il en voulait sortir pauvre. Il croyait honorer ainsi
son unique héritier, et il est certain que si le prince impérial eût
alors atteint sa majorité, il n'eût jamais élevé la moindre protestation
contre les dispositions suprêmes de son père.
Le 17 octobre 1822, le baron de Vincent recevait copie authentique du
testament et des codicilles. Mais, malgré leur teneur formelle,
l'Autriche persistait à réclamer auprès du ministre des affaires
étrangères. C'était Chateaubriand qui occupait alors ce poste. Le 20 mai
1823, il répondit au baron de Vincent que l'affaire du testament était
arrangée entre les divers légataires. Il le priait, en conséquence,
d'inviter le prince de Metternich à renoncer à toute revendication au
nom de la maison d'Autriche. Mais le baron de Vincent exigeait des
raisons plus péremptoires[380]. Cette insistance finit par froisser
Chateaubriand, qui demanda à ses bureaux une note par laquelle il pût
connaître le testament lui-même, la correspondance des Affaires
étrangères avec le cabinet de Vienne, l'objet précis de la réclamation
des exécuteurs testamentaires, les hésitations du banquier Laffitte pour
rendre le dépôt des cinq millions, le procès devant les tribunaux. Il
savait déjà que le cabinet français n'avait pas voulu admettre les dons
faits par Napoléon, alléguant que le testateur était en état de mort
civile d'après l'ordonnance du 6 mai 1815 et par la loi du 12 janvier
1816, et qu'il n'avait pu disposer de sa fortune par voie de dernière
volonté. De plus, le testament contenait des dispositions exorbitantes
et inexécutables. Il disposait de biens qui n'appartenaient pas au
testateur. Le duc de Reichstadt, d'ailleurs, ne pouvait être considéré
comme héritier, puisque la loi du 12 janvier 1816 lui en refusait les
droits[381]. Mais le prince de Metternich insistait toujours auprès du
baron de Vincent. Il lui rappelait que, par suite d'une résolution du 13
septembre 1823, S. M. l'empereur d'Autriche, aïeul et tuteur naturel du
duc de Reichstadt, l'avait invité à faire connaître qu'il était dans
l'impossibilité de prendre une décision relativement aux droits
particuliers de succession de son petit-fils et aux dispositions
dernières de Napoléon Bonaparte, jusqu'à ce qu'on pût savoir si le
testateur avait laissé des biens propres et disponibles, et quels
étaient ces biens. Ces éclaircissements devaient être obtenus par
l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères pour que la tutelle
pût se déclarer en connaissance de cause.
Le 30 avril 1824, M. de Chateaubriand écrivit avec hauteur au baron de
Vincent que le gouvernement du Roi avait pensé que la cour de Vienne
était dans l'intention de regarder ou de faire regarder comme une simple
formalité la renonciation que les exécuteurs testamentaires et quelques
légataires de Napoléon Bonaparte avaient eu l'idée de lui réclamer. «Il
semblait convenable, en effet, disait-il, et la cour de Vienne partage
sans doute cette opinion, d'éviter l'espèce de scandale qui pourrait
résulter d'une discussion ouverte sur des questions qui tiennent aux
ressorts les plus délicats de l'ordre social, sur les droits de la
légitimité, sur les faits de l'usurpation et sur les tristes
conséquences qu'ils ont entraînées. Frappé de cette considération, le
Roi, qui n'a point hésité à faire le sacrifice de sommes qu'il était en
droit de revendiquer, ne m'aurait point autorisé à demander la
renonciation, s'il n'eût dû croire que, comme chose convenue et de pure
forme, elle serait immédiatement envoyée. Votre Cour n'ayant pas cru
pouvoir terminer cette affaire, le gouvernement du Roi doit replacer
sous son véritable jour la question de l'héritage de Bonaparte... Aucune
personne tenant à lui par les liens du sang ne peut ni hériter ni
posséder en France.» La loi de 1816 rendait superflue toute renonciation
à des droits frappés de nullité et détruisait le motif des questions que
la cour de Vienne avait cru devoir poser. La Restauration avait
d'ailleurs remis aux mains du roi de France les biens de toute nature
que l'usurpateur avait pu acquérir.
Cette réponse paraissait péremptoire. Elle ne termina cependant pas le
différend. Sur de nouvelles réclamations de la part de l'Autriche, le
garde des sceaux, comte de Peyronnet, était obligé d'affirmer encore une
fois, le 22 octobre 1825,--c'est-à-dire un an après,--à M. de
Chateaubriand que, par suite de l'ordonnance du 6 mars 1815 et de la loi
du 12 janvier 1816, Bonaparte ne pouvait jouir en France d'aucun droit
civil, et par conséquent n'avait pu ni acquérir ni donner[382].
L'Autriche ne se déclara pas encore convaincue, puisque moins de trois
mois après la mort du duc de Reichstadt, Metternich écrivait au baron
Marschall «que la solution des questions relatives à la succession de
feu l'empereur Napoléon et qui, avant le triste événement que nous
déplorons tous[383], auraient dû être soumises à la haute tutelle de Mgr
le duc de Reichstadt, dépendaient uniquement du bon plaisir de Sa
Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Or, Marie-Louise, sur les
conseils de Metternich, faisait valoir ses droits à une partie de la
succession de Napoléon, même après la mort de son fils. Ce ne fut que le
18 mai 1837, lorsqu'elle fut convaincue du peu de solidité de ses
réclamations, qu'elle envoya à Me Porcher de Lafontaine, avocat de la
cour royale de Paris, «sa renonciation comme héritière, disait-elle, de
feu Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, notre fils, à
tous droits et prétentions quelconques sur tous les biens, meubles et
immeubles, situés en France, ayant appartenu à l'empereur Napoléon,
notre illustre époux[384]». Ainsi, ce nom de Napoléon, que l'Autriche
avait effacé de ses chartes et de ses annales, ce nom qu'elle refusait
au duc de Reichstadt comme à l'Empereur depuis de longues années,
reparaît tout à coup, non pas dans quelque acte mémorable, mais dans une
procédure dont l'unique but était l'héritage impérial[385]. De son
«illustre époux», le souvenir des biens qu'elle aurait pu obtenir était
le seul que Marie-Louise conservera, même après la mort de son fils.
CHAPITRE XIII
L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.
L'éducation du duc de Reichstadt se poursuivait méthodiquement. Le jeune
prince faisait ses études classiques arec le professeur d'histoire et de
littérature Mathieu Collin. Il apprenait les mathématiques, l'italien et
les premiers principes d'art militaire avec le capitaine Foresti. Le
prélat de la cour, Mgr Wagner, lui donnait deux fois par semaine
l'enseignement religieux, développant en lui les qualités et les vertus
natives. La science et les manières aimables de ce prélat avaient
inspiré au duc de Reichstadt beaucoup d'estime et d'affection pour lui.
Le duc faisait ses devoirs avec une grande attention. Les cahiers que
Foresti montra en 1832 à M. de Montbel, étaient d'une belle écriture,
sans ratures et sans taches. On y trouvait des traductions en latin de
textes allemands signées _Franciscus_. «Pour suppléer à l'émulation que
seule peut créer la concurrence des élèves, rapporte Foresti, en même
temps que pour s'assurer que l'instruction était suivie avec assiduité,
l'Empereur avait institué deux commissions chargées d'examiner le prince
à des époques déterminées. La commission des études classiques était
composée des gouverneurs, du prélat de la Cour et du conseiller aulique
Sommaruga. La commission à laquelle était confié l'examen des études
militaires, comptait au nombre de ses membres un officier supérieur, le
colonel du génie Schindler, le major Weiss, professeur à l'Académie
militaire, et les gouverneurs.» Le 14 novembre 1823, le professeur
Collin mourut après une courte maladie et fut remplacé par Joseph
d'Obenaus, ancien gouverneur de l'archiduc François-Charles. Ce nouveau
professeur, qui avait dirigé l'éducation de Henri de Hesse, du comte
Eugène Wrbna et du comte Charles Pachta, s'était chargé d'enseigner au
duc de Reichstadt l'histoire universelle et l'histoire d'Autriche
jusqu'en 1815, la philosophie, le droit public et le droit des gens,
l'économie politique et la statistique[386]. Ce furent surtout les
leçons d'histoire et de statistique que goûta particulièrement le jeune
prince. «Il aimait, dit encore Foresti, à s'occuper de spéculations
historiques. Il y portait de la pénétration et une grande justesse de
jugement.» En 1823, il commença l'étude de la géométrie et de la levée
des cartes, faisant déjà des travaux sur le terrain[387]. Avec le major
Weiss, il apprit l'art des fortifications et étonna bientôt ses juges
par son instruction et ses aptitudes.
La précocité et la fermeté de son esprit frappaient tout le monde. «On a
remarqué toujours en lui tant de réflexion, affirme Foresti, qu'à
proprement parler il n'a presque pas eu d'enfance. Vivant habituellement
avec des personnes d'un âge différent du sien, il semblait se plaire
dans leur conversation. Sans avoir, dans ses premières années, rien
d'extraordinaire, son intelligence était néanmoins précoce; ses
reparties étaient aussi vives que justes; il s'exprimait avec précision
et un choix de termes remarquables.» Il traitait ses maîtres avec bonté,
mais sans ces épanchements affectueux qu'il avait témoignés tant de fois
à M. de Méneval et à Mme de Montesquiou. Parfois, il lui échappait des
boutades un peu rudes. Un jour, il affirmait devant une dame d'honneur
très coquette et déjà sur le retour que la France était un beau pays; et
comme la dame lui répondait sèchement: «Il était plus beau, il y a douze
ans.--Et vous aussi!» osa-t-il répliquer.