Nous allons lui voir d'autres préoccupations. Le 16 juillet, Metternich

écrivait à Esterhazy qu'il était possible que Napoléon eût fait des

dispositions testamentaires et qu'elles allaient être apportées en

Angleterre[373]. «Il est difficile de croire, disait-il, que dans ces

pièces Bonaparte n'ait point mêlé des objets prêtant au jeu des partis.

Ce sera au gouvernement britannique à porter une attention particulière

sur cette possibilité, et nous nous fions trop à sa sagesse pour ne pas

être convaincu des soins qu'il prendra pour empêcher que, par des

publications indiscrètes, les esprits ne puissent être remués. Cette

considération porte directement sur les dispositions qui peuvent être

relatives à Mme la duchesse de Parme et à son fils...[374].» Metternich

ajoutait--et voici où l'Autriche cesse d'être dédaigneuse de tout ce qui

concernait l'Empereur--que, si Napoléon avait laissé une grande fortune,

il ne pouvait pas être indifférent, pour les souverains alliés et pour

le repos de l'Europe, de la laisser à des individus dévoués à son parti

qui pourraient en faire un usage pernicieux. M. de Neipperg se mettait à

la disposition de Metternich. Il s'empressait de l'informer, le 3 août,

que la duchesse de Parme se conformerait entièrement à ses conseils

«relativement aux dispositions données par le défunt à l'égard de son

cœur et de son estomac, déposés par ordre du gouvernement anglais dans

le tombeau de Sainte-Hélène». Le même jour, Neipperg écrivait une autre

lettre où se trouvent ces détails intéressants: «Sa Majesté Madame

l'archiduchesse, duchesse de Parme, me charge de témoigner à Votre

Altesse sa reconnaissance particulière pour la sollicitude qu'Elle met à

recueillir les dispositions testamentaires du défunt et pour avoir fixé,

dans l'intérêt de S. A. S. le duc de Reichstadt, son bien-aimé fils, les

bases sur lesquelles les affaires de la succession se traiteront à

Vienne, lesquelles ont été approuvées par l'Empereur, son auguste père.

Madame l'archiduchesse a choisi le comte Maurice de Dietrichstein pour

son fondé de pouvoir près du conseil qui sera présidé par Votre

Altesse.» Neipperg ajoutait que Marie-Louise était d'accord avec

Metternich «pour couvrir du voile du plus grand secret» tout ce qui se

rapportait aux affaires de la succession. La question des fonds laissés

par l'Empereur l'intéressait beaucoup. «Sa Majesté trouve inconcevable,

disait-il, que le gouvernement anglais n'ait ou ne veuille pas avoir

l'air d'avoir des notions positives sur l'existence d'un testament et

généralement sur les fonds que le défunt peut avoir placés dans la

banque de Londres... Il lui paraît aussi assez invraisemblable qu'avec

la grande surveillance exercée par sir Hudson Lowe, il soit possible que

le testament ait été envoyé en Europe, à l'exemple d'autres papiers

intéressants et importants que le comte de Montholon prétend avoir

expédiés en Angleterre. Il règne en tout ceci une teinte mystérieuse qui

mérite certainement l'attention de Votre Altesse.»

Le 26 septembre, Marie-Louise, que l'héritage de Napoléon préoccupait

toujours, priait M. de Bombelles de s'informer si elle pouvait

revendiquer pour son fils la propriété de San Martino, achetée par

l'Empereur, en 1814, à l'île d'Elbe. Elle faisait rechercher le

testament, qu'elle soupçonnait être, comme l'écrivait Neipperg, «dans

les mains de quelque _individu_ de la famille Bonaparte, peut-être de

Joseph». Metternich se défiait des imprudences de Marie-Louise et

continuait à la guider en cette affaire, comme dans toutes les autres.

Il en avertissait ainsi l'ambassadeur Esterhazy, à la date du 2 octobre:

«En général, nous désirons que madame l'archiduchesse, dans son intérêt,

comme dans celui de son fils, évite soigneusement d'agir en son nom dans

une affaire aussi délicate. Le seul moyen pour elle de prévenir toute

complication embarrassante et compromettante, est de se maintenir

positivement sous l'égide de l'Empereur, son auguste père.» Les

exécuteurs testamentaires avaient demandé par lettre à voir

Marie-Louise. Neipperg en informa Metternich le 16 novembre et lui dit

que la duchesse n'avait d'autre intérêt à les recevoir que «pour en

tirer des renseignements sur le testament de son défunt époux». Elle

aurait préféré que ces messieurs voulussent bien fournir ces lumières

directement à l'ambassadeur, le baron de Vincent, car leur arrivée à

Parme produirait un effet déplorable[375]. Elle pensait donc que sa

position ne lui permettait pas de leur donner l'audience sollicitée.

Le 4 décembre, le cabinet autrichien apprit par le baron de Vincent que

Napoléon avait laissé, en 1815, quatre ou cinq millions en dépôt chez

Laffitte. Or, Laffitte refusait de s'en dessaisir jusqu'à ce qu'il eût

pris conseil à cet égard, ne se croyant pas suffisamment autorisé par le

titre dont Bertrand et Montholon avaient fait usage vis-à-vis de

lui[376], d'autant plus qu'il était question d'un testament. On assurait

que les délégués de Napoléon s'en disaient dépositaires, mais n'étaient

autorisés à en faire usage qu'à la majorité du duc de Reichstadt.

Quelques jours après, Neipperg priait Metternich, au nom de la duchesse

de Parme, de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perte du

dépôt fait chez Laffitte, car ces fonds devaient revenir à son fils.

Marie-Louise suppliait en outre le chancelier de s'opposer à la remise

des legs faits aux exécuteurs testamentaires et autres. Metternich

commença par donner des instructions au baron de Vincent pour s'informer

de la présence réelle du dépôt[377]. Le 28 janvier 1822, le comte de

Neipperg insistait au nom de Marie-Louise et demandait à Metternich si

la duchesse de Parme ne pouvait pas défendre ses intérêts par voie

judiciaire. Il était évident que sa sollicitude maternelle ne lui

permettait point de renoncer au moindre avantage en faveur de son

bien-aimé fils. Pendant ce temps, voici ce qui se passait entre les

exécuteurs testamentaires et la banque qui avait reçu le dépôt de

Napoléon. M. de Montholon avait vu l'avocat Dupin, le 7 novembre 1821.

Il lui avait présenté la reconnaissance authentique de la banque

Perregaux-Laffitte, la lettre de Napoléon et toutes les clauses du

testament. Dupin alla voir Laffitte qui, tout en excipant de sa bonne

volonté personnelle, montra quelque crainte que les exécuteurs

testamentaires n'eussent pas qualité suffisante pour donner décharge. M.

de Montholon résolut de plaider et rapporta d'Angleterre une expédition

du testament dûment légalisée. Après une consultation avec Dupin,

Bonnet, Tripier et Gairal, assignation fut donnée à la banque Laffitte.

Celle-ci objecta que Napoléon était frappé d'incapacité par l'ordonnance

royale du 6 mars 1815, que les actes passés à l'étranger n'étaient pas

exécutoires en France et que le testament n'accordait pas la saisie aux

exécuteurs testamentaires. La banque demanda la vérification du

testament par expert. Dupin plaida à huis clos, le 25 février 1822, et

repoussa hautement ces conclusions. Ayant à combattre l'objection de la

mort civile, il s'indigna. «Puisqu'on se mettait furtivement à la place

de l'héritier du sang, c'était, disait-il, faire injure à cet héritier

que de supposer qu'il lui vînt jamais à la pensée d'invoquer un tel

moyen contre son père!» D'ailleurs une ordonnance ne pouvait prononcer

efficacement sur l'état d'un citoyen. Il fallait une loi. Dupin fit

observer ironiquement que Laffitte n'était pas pressé de se séparer

brusquement de plusieurs millions, ni de payer les intérêts, qui

montaient à 1,750,000 francs. Le tribunal donna acte à Laffitte des

offres qu'il fit le 28 février de verser les fonds à la Caisse des

consignations. Les exécuteurs testamentaires, s'appuyant sur le conseil

d'arbitres qui étaient le duc de Bassano, le duc de Vicence et le comte

Daru, acceptèrent et considérèrent le jugement comme une transaction.

Les arbitres décidèrent en outre qu'une pension provisoire de 3,000

francs serait faite, à la charge des légataires, au docteur Antomarchi,

jusqu'au moment où Marie-Louise se déciderait à accomplir les intentions

de son époux[378].

Juridiquement, l'affaire paraissait éteinte, et les exécuteurs

testamentaires n'avaient nullement l'intention, au moins pour l'instant,

de pousser, les choses plus loin. Mais il n'en fut pas de même en

Autriche. Vers cette même époque, Marie-Louise, qui avait connu la

teneur du testament, faisait écrire, le 29 mars, par Neipperg à

Metternich, que la lecture de cet acte avait produit une impression

désagréable sur son esprit. Le premier codicille surtout l'avait

singulièrement étonnée. La duchesse de Parme avait vu «avec surprise,

disait Neipperg, que son défunt époux disposait de la somme de deux

millions que Sa Majesté avait emportée de Paris, au moment où elle crut,

à l'approche des armées alliées, devoir quitter cette capitale pour se

réfugier à Blois et à Orléans». Elle prétendait que, sur cette somme,

neuf cent mille francs avaient été renvoyés à l'Empereur et que le reste

avait servi aux frais de son voyage avec une Cour immense et à son

séjour à Schœnbrunn, d'octobre 1814 à mars 1816. D'ailleurs, elle

regardait «au-dessous de sa dignité de jamais rendre compte de l'emploi

d'une somme aussi peu importante». À peu près à la même date, le baron

de Vincent informait Metternich que M. de Montholon lui avait donné

connaissance du testament et copie de certains articles. Les fonds

déposés chez Laffitte devaient y rester cinq ans. Enfin le testament ne

serait remis au duc de Reichstadt qu'à sa majorité. Le baron de Vincent

avait reçu les pleins pouvoirs de Marie-Louise, mais il estimait que ses

réclamations en faveur du duc de Reichstadt ne pouvaient porter que sur

la moitié des fonds. Entre temps, le comte Bertrand, qui n'avait pu être

reçu par Marie-Louise, essayait de l'émouvoir au sujet du retour des

restes de Napoléon. Il lui écrivait, le 16 mai, «que le plus illustre

des captifs dont l'histoire fasse mention» avait exprimé le désir que sa

dépouille mortelle fût transférée en France. Les exécuteurs

testamentaires avaient adressé une requête à cet égard au roi George IV

et à l'empereur François II. Bertrand et Montholon suppliaient la

duchesse de Parme d'intervenir. Marie-Louise ne tenta pas la moindre

démarche à cet égard. Et comme Marchand et les exécuteurs testamentaires

avaient demandé à lui remettre eux-mêmes les dentelles de l'Empereur et

un bracelet tressé avec ses cheveux, elle fit répondre le 23 mai que

l'empereur d'Autriche n'autorisait pas leur venue, mais que

l'ambassadeur Appony était autorisé à donner reçu de ces legs et à les

faire parvenir à destination[379].

Le 12 juin, Metternich demandait à Neipperg s'il pouvait répondre à

l'une de ces deux questions: «Doit-on recueillir la moitié de la

succession (de Napoléon), en se prévalant des lois françaises qui ne

permettent à un père que de disposer de la moitié de ses biens,

lorsqu'en mourant il laisse un fils? Ou doit-on, dans l'intérêt du duc

de Reichstadt et de madame l'archiduchesse, donner acte de renonciation

à cette succession? Voilà toute la question.» Il faut croire que

Neipperg répondit favorablement à la première question, car la duchesse

de Parme ne renonça pas à l'héritage de Napoléon. En effet, le 12 août,

Metternich informa le baron de Vincent que l'empereur François, par une

résolution du 10 juillet, recommandait à son ambassadeur en France de ne

rien négliger pour assurer les droits de propriété qui pourraient être

dévolus au duc de Reichstadt. Mais il est bon de constater, dès à

présent, qu'en agissant ainsi, l'ex-Impératrice allait directement

contre les décisions mêmes de son époux. Si l'Empereur avait voulu

laisser sa fortune au duc de Reichstadt, il n'eût eu besoin d'aucun

conseil pour un tel legs. Il aimait assez son fils pour lui témoigner de

toute façon sa profonde tendresse. Qu'avait-il jugé bon de lui

laisser?... Ses armes, l'épée d'Austerlitz, le sabre de Sobieski, son

nécessaire d'or, les vases sacrés de sa chapelle, ses lits de camp, sa

lunette de guerre, ses montres, ses médailles, son argenterie, ses

selles et ses éperons, ses fusils de chasse, sa bibliothèque, ses

cachets, ses uniformes, le manteau bleu de Marengo, le grand collier de

la Légion d'honneur, le collier de la Toison d'or, le glaive du premier

Consul, l'épée du Sacre... Quant à l'argent, lui qui n'avait jamais

thésaurisé pour lui-même, il le jugeait indigne d'être mis dans

l'héritage transmis à son fils. Les six millions placés chez Laffitte en

1815, son domaine privé, c'est-à-dire les économies faites pendant

quatorze ans sur la liste civile, à raison de douze millions par an, les

meubles de ses châteaux, les palais de Rome, Florence et Turin, il

considérait tout cela comme devant faire retour à ses soldats et aux

villes et campagnes qui avaient souffert de l'invasion. Il était entré

pauvre au pouvoir; il en voulait sortir pauvre. Il croyait honorer ainsi

son unique héritier, et il est certain que si le prince impérial eût

alors atteint sa majorité, il n'eût jamais élevé la moindre protestation

contre les dispositions suprêmes de son père.

Le 17 octobre 1822, le baron de Vincent recevait copie authentique du

testament et des codicilles. Mais, malgré leur teneur formelle,

l'Autriche persistait à réclamer auprès du ministre des affaires

étrangères. C'était Chateaubriand qui occupait alors ce poste. Le 20 mai

1823, il répondit au baron de Vincent que l'affaire du testament était

arrangée entre les divers légataires. Il le priait, en conséquence,

d'inviter le prince de Metternich à renoncer à toute revendication au

nom de la maison d'Autriche. Mais le baron de Vincent exigeait des

raisons plus péremptoires[380]. Cette insistance finit par froisser

Chateaubriand, qui demanda à ses bureaux une note par laquelle il pût

connaître le testament lui-même, la correspondance des Affaires

étrangères avec le cabinet de Vienne, l'objet précis de la réclamation

des exécuteurs testamentaires, les hésitations du banquier Laffitte pour

rendre le dépôt des cinq millions, le procès devant les tribunaux. Il

savait déjà que le cabinet français n'avait pas voulu admettre les dons

faits par Napoléon, alléguant que le testateur était en état de mort

civile d'après l'ordonnance du 6 mai 1815 et par la loi du 12 janvier

1816, et qu'il n'avait pu disposer de sa fortune par voie de dernière

volonté. De plus, le testament contenait des dispositions exorbitantes

et inexécutables. Il disposait de biens qui n'appartenaient pas au

testateur. Le duc de Reichstadt, d'ailleurs, ne pouvait être considéré

comme héritier, puisque la loi du 12 janvier 1816 lui en refusait les

droits[381]. Mais le prince de Metternich insistait toujours auprès du

baron de Vincent. Il lui rappelait que, par suite d'une résolution du 13

septembre 1823, S. M. l'empereur d'Autriche, aïeul et tuteur naturel du

duc de Reichstadt, l'avait invité à faire connaître qu'il était dans

l'impossibilité de prendre une décision relativement aux droits

particuliers de succession de son petit-fils et aux dispositions

dernières de Napoléon Bonaparte, jusqu'à ce qu'on pût savoir si le

testateur avait laissé des biens propres et disponibles, et quels

étaient ces biens. Ces éclaircissements devaient être obtenus par

l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères pour que la tutelle

pût se déclarer en connaissance de cause.

Le 30 avril 1824, M. de Chateaubriand écrivit avec hauteur au baron de

Vincent que le gouvernement du Roi avait pensé que la cour de Vienne

était dans l'intention de regarder ou de faire regarder comme une simple

formalité la renonciation que les exécuteurs testamentaires et quelques

légataires de Napoléon Bonaparte avaient eu l'idée de lui réclamer. «Il

semblait convenable, en effet, disait-il, et la cour de Vienne partage

sans doute cette opinion, d'éviter l'espèce de scandale qui pourrait

résulter d'une discussion ouverte sur des questions qui tiennent aux

ressorts les plus délicats de l'ordre social, sur les droits de la

légitimité, sur les faits de l'usurpation et sur les tristes

conséquences qu'ils ont entraînées. Frappé de cette considération, le

Roi, qui n'a point hésité à faire le sacrifice de sommes qu'il était en

droit de revendiquer, ne m'aurait point autorisé à demander la

renonciation, s'il n'eût dû croire que, comme chose convenue et de pure

forme, elle serait immédiatement envoyée. Votre Cour n'ayant pas cru

pouvoir terminer cette affaire, le gouvernement du Roi doit replacer

sous son véritable jour la question de l'héritage de Bonaparte... Aucune

personne tenant à lui par les liens du sang ne peut ni hériter ni

posséder en France.» La loi de 1816 rendait superflue toute renonciation

à des droits frappés de nullité et détruisait le motif des questions que

la cour de Vienne avait cru devoir poser. La Restauration avait

d'ailleurs remis aux mains du roi de France les biens de toute nature

que l'usurpateur avait pu acquérir.

Cette réponse paraissait péremptoire. Elle ne termina cependant pas le

différend. Sur de nouvelles réclamations de la part de l'Autriche, le

garde des sceaux, comte de Peyronnet, était obligé d'affirmer encore une

fois, le 22 octobre 1825,--c'est-à-dire un an après,--à M. de

Chateaubriand que, par suite de l'ordonnance du 6 mars 1815 et de la loi

du 12 janvier 1816, Bonaparte ne pouvait jouir en France d'aucun droit

civil, et par conséquent n'avait pu ni acquérir ni donner[382].

L'Autriche ne se déclara pas encore convaincue, puisque moins de trois

mois après la mort du duc de Reichstadt, Metternich écrivait au baron

Marschall «que la solution des questions relatives à la succession de

feu l'empereur Napoléon et qui, avant le triste événement que nous

déplorons tous[383], auraient dû être soumises à la haute tutelle de Mgr

le duc de Reichstadt, dépendaient uniquement du bon plaisir de Sa

Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Or, Marie-Louise, sur les

conseils de Metternich, faisait valoir ses droits à une partie de la

succession de Napoléon, même après la mort de son fils. Ce ne fut que le

18 mai 1837, lorsqu'elle fut convaincue du peu de solidité de ses

réclamations, qu'elle envoya à Me Porcher de Lafontaine, avocat de la

cour royale de Paris, «sa renonciation comme héritière, disait-elle, de

feu Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, notre fils, à

tous droits et prétentions quelconques sur tous les biens, meubles et

immeubles, situés en France, ayant appartenu à l'empereur Napoléon,

notre illustre époux[384]». Ainsi, ce nom de Napoléon, que l'Autriche

avait effacé de ses chartes et de ses annales, ce nom qu'elle refusait

au duc de Reichstadt comme à l'Empereur depuis de longues années,

reparaît tout à coup, non pas dans quelque acte mémorable, mais dans une

procédure dont l'unique but était l'héritage impérial[385]. De son

«illustre époux», le souvenir des biens qu'elle aurait pu obtenir était

le seul que Marie-Louise conservera, même après la mort de son fils.

CHAPITRE XIII

L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.

L'éducation du duc de Reichstadt se poursuivait méthodiquement. Le jeune

prince faisait ses études classiques arec le professeur d'histoire et de

littérature Mathieu Collin. Il apprenait les mathématiques, l'italien et

les premiers principes d'art militaire avec le capitaine Foresti. Le

prélat de la cour, Mgr Wagner, lui donnait deux fois par semaine

l'enseignement religieux, développant en lui les qualités et les vertus

natives. La science et les manières aimables de ce prélat avaient

inspiré au duc de Reichstadt beaucoup d'estime et d'affection pour lui.

Le duc faisait ses devoirs avec une grande attention. Les cahiers que

Foresti montra en 1832 à M. de Montbel, étaient d'une belle écriture,

sans ratures et sans taches. On y trouvait des traductions en latin de

textes allemands signées _Franciscus_. «Pour suppléer à l'émulation que

seule peut créer la concurrence des élèves, rapporte Foresti, en même

temps que pour s'assurer que l'instruction était suivie avec assiduité,

l'Empereur avait institué deux commissions chargées d'examiner le prince

à des époques déterminées. La commission des études classiques était

composée des gouverneurs, du prélat de la Cour et du conseiller aulique

Sommaruga. La commission à laquelle était confié l'examen des études

militaires, comptait au nombre de ses membres un officier supérieur, le

colonel du génie Schindler, le major Weiss, professeur à l'Académie

militaire, et les gouverneurs.» Le 14 novembre 1823, le professeur

Collin mourut après une courte maladie et fut remplacé par Joseph

d'Obenaus, ancien gouverneur de l'archiduc François-Charles. Ce nouveau

professeur, qui avait dirigé l'éducation de Henri de Hesse, du comte

Eugène Wrbna et du comte Charles Pachta, s'était chargé d'enseigner au

duc de Reichstadt l'histoire universelle et l'histoire d'Autriche

jusqu'en 1815, la philosophie, le droit public et le droit des gens,

l'économie politique et la statistique[386]. Ce furent surtout les

leçons d'histoire et de statistique que goûta particulièrement le jeune

prince. «Il aimait, dit encore Foresti, à s'occuper de spéculations

historiques. Il y portait de la pénétration et une grande justesse de

jugement.» En 1823, il commença l'étude de la géométrie et de la levée

des cartes, faisant déjà des travaux sur le terrain[387]. Avec le major

Weiss, il apprit l'art des fortifications et étonna bientôt ses juges

par son instruction et ses aptitudes.

La précocité et la fermeté de son esprit frappaient tout le monde. «On a

remarqué toujours en lui tant de réflexion, affirme Foresti, qu'à

proprement parler il n'a presque pas eu d'enfance. Vivant habituellement

avec des personnes d'un âge différent du sien, il semblait se plaire

dans leur conversation. Sans avoir, dans ses premières années, rien

d'extraordinaire, son intelligence était néanmoins précoce; ses

reparties étaient aussi vives que justes; il s'exprimait avec précision

et un choix de termes remarquables.» Il traitait ses maîtres avec bonté,

mais sans ces épanchements affectueux qu'il avait témoignés tant de fois

à M. de Méneval et à Mme de Montesquiou. Parfois, il lui échappait des

boutades un peu rudes. Un jour, il affirmait devant une dame d'honneur

très coquette et déjà sur le retour que la France était un beau pays; et

comme la dame lui répondait sèchement: «Il était plus beau, il y a douze

ans.--Et vous aussi!» osa-t-il répliquer.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 25 / 45 段