ministre des affaires étrangères, qu'il avait reçu sa dépêche du 6 où il
lui annonçait la mort du prisonnier de Sainte-Hélène. M. de Metternich
l'en avait avisé de son côté aux bains de Baden. Venait ensuite une
partie secrète écrite en chiffres et qu'il faut méditer: «M. de
Metternich a senti tous les inconvénients qui pourraient résulter de la
publication des pièces qui seraient apportées sur le continent après la
mort de Buonaparte, et il a expédié sur-le-champ un courrier à Londres.
Il réclame du ministre anglais tous les secours de l'amitié pour
s'assurer de ce qui pourrait être envoyé de Sainte-Hélène en Angleterre,
pour que l'on se borne à le connaître au cabinet, sans en occuper le
public. Il m'a paru qu'il craignait surtout la publication d'un
testament qui pourrait rappeler d'une manière trop vive l'intérêt qui
s'attache aux sentiments de père et d'époux que l'on voudrait pouvoir
faire oublier. On évitera ici tout ce qui peut réveiller l'attention sur
les relations qui ont existé avec Buonaparte[357].» Ce passage en dit
long sur la politique autrichienne. Ainsi, à ce moment suprême où les
âmes les plus rebelles éprouvent un mouvement de pitié, à l'heure
solennelle de la mort, c'est-à-dire à l'heure de l'oubli et du pardon,
le prince de Metternich, interprète de sa cour, ne songeait qu'à
détruire les derniers indices des relations intimes entre Napoléon et
François II. Il n'y avait plus ici de gendre, ni de beau-père. Un sieur
Buonaparte venait de mourir. Quel pouvait bien être cet inconnu?... M.
de Metternich essayait, en cette occasion, de montrer un beau sang-froid
qui parut étonnant même aux diplomates. Le 16 juillet, il écrivait à
Esterhazy, à Londres: «Cet événement met un terme à bien des espérances
et des trames coupables. Il n'offre au monde nul autre intérêt.» C'est
d'ailleurs le même personnage qui se demandait sérieusement si Napoléon
avait bien mérité le titre de grand homme. Poussées jusque-là,
l'indifférence et la suffisance confinent au ridicule et à la sottise.
Metternich devait avoir, en ces circonstances, un digne Sosie. Le
général comte de Neipperg lui mandait, le 17 juillet, que Marie-Louise
avait été «très frappée» en lisant dans la _Gazette de Piémont_ la
nouvelle de la mort de l'ex-Empereur. La duchesse espérait, par le
prince de Metternich, avoir des détails plus complets. Si l'événement se
confirmait, la duchesse et sa cour prendraient le deuil pour trois mois.
Neipperg rappelait à Metternich que ces mesures avaient été convenues
avec lui lors de son dernier séjour à Parme. Ainsi, on avait réglé bien
à l'avance ce que Marie-Louise devrait faire en cas de la mort subite de
son époux. C'était une précaution utile. Le 20 juillet, Neipperg
ajoutait que le baron Vincent, ambassadeur d'Autriche à Paris, l'avait
officiellement avisé de la mort de Napoléon, et que l'empereur
d'Autriche avait chargé le capitaine Foresti de l'annoncer au duc de
Reichstadt. La duchesse de Parme priait le prince d'intervenir auprès du
gouvernement anglais pour tout ce qui concernait «le testament du
défunt» et l'héritage laissé par lui au prince son fils. Elle désirait,
en outre, avoir un compte exact en sa qualité de tutrice. «Sa Majesté,
continuait Foresti, quoique très affectée de la nouvelle qui lui est
parvenue et surtout de la manière inattendue qui la lui a fait connaître
en lisant les journaux, continue cependant à jouir d'une très bonne
santé[358].»
De son côté, Marie-Louise écrivait, le 19 juillet, à la comtesse de
Crenneville: «La _Gazette de Piémont_ a annoncé, d'une manière si
positive, la mort de l'empereur Napoléon qu'il n'est presque plus
possible d'en douter. J'avoue que j'en ai été extrêmement frappée;
quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui, je
ne puis oublier qu'il est le père de mon fils et que, loin de me
maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les
égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de
politique.» Elle savait bien le contraire, puisque Napoléon,
littéralement épris d'elle, lui avait montré l'attachement le plus
tendre. «J'en ai donc été très affligée, continuait-elle, et quoiqu'on
doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une
manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des
années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi.» Elle n'eût
pas été en effet très désireuse de lui laisser voir auprès d'elle le
général de Neipperg, qui ne la quittait plus. Dans l'incertitude où elle
se trouvait encore de la mort certaine de Napoléon, elle s'était
installée à Sala, refusant d'aller au théâtre jusqu'à ce que l'on sût
quelque chose de définitif. Elle se plaignait toujours de sa santé, mais
sa faiblesse de constitution ne l'empêcha pas de survivre bien longtemps
à Napoléon. Elle se plaignait de la chaleur et des cousins. «J'en ai été
tellement piquée dans la figure, confiait-elle à son amie, que j'ai
l'air d'un monstre et que je suis contente de ne pas devoir me montrer.
Je ferai sous peu un voyage à cheval dans la montagne pour voir les
parties du duché qui me sont encore inconnues[359].» Ces petites choses
la préoccupaient plus que le grand événement dont l'Europe frémissait,
et de frivoles distractions arrivaient à propos pour distraire son
esprit médiocre. Neipperg écrivait, le 24 juillet, à Metternich, qu'il
avait trouve l'ingénieux moyen de parler de Napoléon dans la _Gazette de
Parme_, sans faire mention des titres d'Empereur, d'ex-Empereur ou des
noms de Buonaparte ou de Napoléon, «inadmissibles en tout cas et qui
auraient froissé ou le cœur de Sa Majesté, ou les principes de politique
en vigueur». Il espérait que le biais qu'il avait cru devoir adopter ne
serait point condamné par le prince. «Le mot de _Serenissimo_ est dans
la langue italienne encore plus générique que dans toutes les autres et
s'applique différemment à chaque gradation princière. C'est la raison
qui m'a engagé à le proposer à Sa Majesté pour l'insertion de l'article
officiel dans la _Gazette de Parme_, dont Votre Altesse trouvera un
exemplaire ci-joint.»
Donc, Marie-Louise et Neipperg se félicitaient d'avoir trouvé un biais
ingénieux en cette grave affaire. En effet, transformer le titre
d'Empereur en celui de «Serenissimo» était une trouvaille et ne choquait
en rien les principes actuels de l'Autriche. C'était pour elle une façon
de se venger des humiliations tant de fois subies, notamment en 1809 et
en 1810. Le 31 juillet, Neipperg donnait à Metternich quelques détails
sur la cérémonie funèbre. «Les vigiles et les obsèques ont eu lieu hier
soir dans la chapelle du palais de Sala, qui était toute drapée en noir
et ornée avec simplicité, mais avec toute la décence qu'exigeait la
circonstance. Sur le sarcophage, il n'y avait aucune espèce d'emblème ni
d'ornement qui aurait pu rappeler le passé.» Marie-Louise assistait au
service funèbre, avec les personnes du service intérieur de sa cour.
«L'émotion de Sa Majesté a été très forte et bien naturelle, quand Elle
dut se rappeler le père de son fils et sa malheureuse fin. Elle a
ordonné de faire célébrer mille messes ici et mille messes à Vienne à la
mémoire du défunt[360].» Quand on pense que ce Neipperg est le favori
avoué de Marie-Louise, qu'il est admis à communiquer officiellement avec
le prince de Metternich, que celui-ci, d'accord avec le gouvernement
autrichien, tolère et même encourage sa position équivoque; que
Marie-Louise est à la veille de donner au duc de Reichstadt un frère
adultérin, et que tous, sous prétexte que les convenances s'y opposent,
refusent à Napoléon un titre que l'Europe entière et eux-mêmes ont
reconnu, on se demande quel est le plus hypocrite et le plus fourbe en
cette affaire?
D'après les instructions de Metternich transmises directement à
Neipperg, le deuil officiel de la cour de Parme fut fixé du 25 juillet
au 24 octobre. Il ne devait s'étendre qu'à la duchesse, à sa maison et à
ses gens[361]. Le mode habile inventé par Neipperg pour annoncer la mort
de Napoléon et le deuil de l'archiduchesse reçut l'approbation de la
cour de Vienne. L'article de la _Gazette de Parme_ fut reproduit dans
l'_Observateur autrichien_[362]; Marie-Louise fut très satisfaite
d'apprendre que les dispositions prises à sa Cour avaient été approuvées
par l'Empereur et «trouvées conformes à sa position, aussi délicate que
difficile». La duchesse de Parme avait ordonné que les cérémonies
funèbres continueraient jusqu'au 4 août et que, dans les prières pour le
défunt, on se servît de la formule «_pro famulo tuo consorti Ducis
nostræ_», avec l'ordre rigoureux de ne point faire intervenir le nom de
Napoléon. Ainsi le grand Empereur était appelé «l'époux de notre
duchesse» au moment même où cette duchesse allait mettre au monde
l'enfant qui devait, huit jours après, s'appeler le prince de
Montenuovo[363]. En outre, la _Gazette de Parme_ avait reçu la défense
d'insérer aucun des articles de Sainte-Hélène qu'avaient reproduits les
autres journaux. Vaines mesures! Défense plus inutile encore que
monstrueuse! Le monde entier parlait de la mort de Napoléon, et tout
s'effaçait alors devant cet événement. Qu'importait à sa gloire qu'on le
passât sous silence dans les petits duchés de Parme, de Plaisance et de
Guastalla? L'empereur d'Autriche était seul à rendre «la plus entière
justice à la parfaite mesure de la conduite de Mme l'archiduchesse».
Le 22 juillet, le capitaine Foresti, sur l'ordre de l'Empereur, avait dû
annoncer au prince impérial la mort de son père. Depuis quatre mois,
l'enfant avait dépassé sa dixième année. Il était arrivé à un âge où une
nature telle que la sienne pouvait comprendre un pareil malheur et en
mesurer l'étendue. «Je choisis l'heure paisible du soir, écrivit Foresti
à Neipperg, et je vis couler plus de larmes que je n'en aurais attendu
d'un enfant qui n'a vu ni connu son père[364]. D'après les pressantes
instructions du prince de Metternich, l'empereur François a décidé que
la cour s'abstiendrait de tout deuil et que seul le duc de Reichstadt le
porterait.» On vient de lire que le jour où Foresti fut chargé
d'apprendre, à Schœnbrunn, au duc de Reichstadt la mort de son père
était le 22 juillet. «Dans le même lieu, le même jour où lui-même, onze
ans après, devait expirer, je lui annonçai, ajoute le précepteur, la fin
de son père. Il pleura amèrement, et sa tristesse dura plusieurs jours.»
Puis l'enfant, reconnaissant de la sollicitude qui lui était témoignée,
dit à Foresti: «Mon père était bien loin de penser en mourant que c'est
de vous que je recevrais des soins si affectueux et tant de preuves
d'attachement.» Le duc de Reichstadt faisait ainsi allusion à une scène
assez violente que Napoléon avait faite au même Foresti en 1809. Après
le combat de Ratisbonne, Foresti et plusieurs officiers autrichiens
avaient été amenés prisonniers devant l'Empereur. Napoléon était à
cheval, entouré d'un nombreux état-major. «Où donc est l'archiduc?»
demanda-t-il vivement à Foresti. Et sans l'écouter, il incrimina la
politique autrichienne qui avait voulu profiter des difficultés de la
guerre d'Espagne pour le surprendre. Le prince remarquait avec un tact
souverain que l'officier rudoyé par Napoléon était le même qui venait
s'acquitter si délicatement envers lui de la mission la plus
pénible[365]. Le jeune prince ne se borna pas, comme sa mère, à prendre
un deuil passager. Il le porta longtemps avec ses gouverneurs et sa
Maison. Quant au deuil de cœur, à ces regrets qui, pour être profonds et
sincères, n'ont pas besoin d'être exprimés par des manifestations
extérieures, ce ne fut point l'affaire de quelques mois ou même de
quelques années. Jusqu'à la dernière minute de sa trop courte existence,
le fils de Napoléon garda précieusement en son âme le souvenir
inaltérable de celui qui incarnait à ses yeux toutes les grandeurs et
tous les prestiges. «L'objet essentiel de ma vie, disait-il un jour à
l'empereur François II et au prince de Metternich, doit être de ne pas
rester indigne de la gloire de mon père.»
Marie-Louise, alors préoccupée de la naissance d'un nouvel enfant, avait
accueilli comme on le sait la mort de Napoléon avec une émotion de pure
convenance. Cependant, un mois après, elle semblait se montrer un peu
moins indifférente. Elle disait à son amie, le 16 août, qu'elle avait
reçu très peu de marques d'intérêt, ce qui lui avait causé beaucoup de
chagrin. Elle le manifestait en termes qu'il faut retenir. «_On a eu
beau me détacher du père de mon enfant_; la mort, qui efface tout ce qui
a pu être mauvais, frappe toujours douloureusement, et surtout lorsqu'on
pense à l'horrible agonie qu'il a eue depuis plusieurs années. Je
n'aurais donc pas de cœur si je n'en avais pas été extrêmement émue,
d'autant plus que je l'ai appris par la _Gazette piémontaise_... Toutes
les cérémonies funèbres m'ont aussi affectée, et je dois dire que je
suis plus maigre et plus souffrante des nerfs que jamais[366].» Elle se
repentait peut-être alors du silence obstiné qu'elle avait gardé pendant
six ans à l'égard de Napoléon et de sa lâche soumission à la politique
cruelle de Metternich. Mais ces regrets et ces remords ne durèrent pas
longtemps. Il ne lui était pas même venu à l'idée de réclamer le corps
de son époux, ou seulement quelque souvenir de lui. Ce fut Madame Mère
qui écrivit de Rome à lord Londonderry, le 15 août, pour le supplier de
lui faire rendre le corps de Napoléon. Elle le fit dans les termes les
plus touchants: «Même dans les terres les plus reculées, disait-elle,
chez les nations les plus barbares, la haine ne s'étendait pas au delà
du tombeau... Je demande les restes de mon fils. Personne n'y a plus de
droits qu'une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ces restes
immortels? La raison d'État et tout ce qu'on appelle politique n'ont
point de prix sur des restes inanimés... J'ai donné Napoléon à la France
et au monde. Au nom de Dieu, au nom de toutes les mères, je vous en
supplie, mylord, qu'on ne me refuse pas les restes de mon fils[367]!»
Cette demande resta sans réponse. L'ombre du héros faisait encore peur à
l'Angleterre.
Une note, émanant des bureaux de la direction générale de
l'administration départementale et de la police française, en septembre
1821, affirmait que les États de l'archiduchesse Marie-Louise avaient
été souvent signalés comme un lieu de refuge pour les mécontents
italiens et français. Pour compenser cette fâcheuse nouvelle, la note
ajoutait que le comte de Neipperg avait dîné chez le ministre de France
et offert assez ouvertement au marquis de La Maisonfort de lui faire
avoir une audience particulière de la duchesse, proposition qui avait
été poliment déclinée. «M. de Neipperg, affirmait-on, est tout ce qu'on
peut désirer de mieux. On dirait que c'est à Paris qu'il a été nommé
chevalier de S. M. madame l'archiduchesse Marie-Louise[368].» Le marquis
se ravisa peu après et, le 27 septembre, fut présenté. La duchesse lui
demanda des nouvelles de Louis XVIII, de sa goutte, de ses promenades.
Elle désira aussi savoir des détails sur le voyage de la duchesse de
Berry au Mont-Dore. Elle s'exprimait avec aisance et naturel. «Elle
était en deuil, mais en soie, sans aucun des attirails de veuve. Sa
suite porte le crêpe. Elle va tous les jours au spectacle et saisit
toutes les occasions de se distraire...» Elle ne se souvenait déjà plus
de Napoléon. Cependant celui-ci, lui consacrant une pensée suprême,
avait chargé le docteur Antomarchi de prendre son cœur, après
l'autopsie, de le porter à Parme à sa chère Marie-Louise, et de lui
raconter tout ce qui se rapportait à sa situation et à sa mort[369]. À
son testament, il avait ajouté un codicille spécial où il priait sa
femme de prendre Antomarchi à son service et de lui payer une pension
annuelle de six mille francs. Hudson Lowe refusa de laisser emporter le
cœur de Napoléon à Parme. Antomarchi, qui put sortir de Sainte-Hélène le
27 mai, ne parvint dans le duché de Parme que le 15 octobre. Le
chevalier Rossi, dont il était connu, le présenta au comte de Neipperg,
qui lui adressa de nombreuses questions sur la maladie et la mort de
l'Empereur. Antomarchi demanda à voir Marie-Louise. «La nouvelle de
votre arrivée, répondit Neipperg, n'a fait qu'accroître la douleur de
l'archiduchesse. Elle se plaint. Elle gémit. Elle n'est pas en état de
vous recevoir.» Sur ce, Antomarchi lui montra une lettre de Montholon et
de Bertrand qui, l'accréditant auprès de Marie-Louise, priaient la
duchesse, au nom de l'Empereur, de prendre le chirurgien à son service
et de lui payer une pension viagère de six mille francs. Dans la même
missive, ils demandaient à Marie-Louise d'admettre également auprès
d'elle l'abbé Vignali et de l'employer comme aumônier jusqu'à la
majorité du prince impérial. La duchesse se fit lire la lettre par
Neipperg, puis renvoya son favori avec cette réponse: «Sa Majesté
regrette vivement d'être hors d'état de vous recevoir, mais elle ne le
peut. Elle accueille avec transport les dernières volontés de Napoléon à
votre égard. Cependant, elle a besoin, avant de les exécuter, de les
soumettre à son auguste père.» Neipperg assura ensuite Antomarchi de la
bienveillance de la duchesse et lui offrit même une bague en son nom. Le
docteur parut assez surpris de voir les personnes de la Cour en grand
deuil. Neipperg lui dit doucereusement, et en affectant même une sorte
d'émotion, que c'était par ordre de la duchesse: «Elle voulut, associant
toute la Cour à sa douleur, que chacun donnât des regrets à celui
qu'elle pleurait. Elle se plaisait à rendre à Napoléon mort le culte
qu'elle lui avait voué pendant sa vie.--Et le prince?--Il va à
merveille.--Il est fort?--D'une santé à toute
épreuve.--D'espérances?--Il étincelle de génie. Jamais enfant ne promit
tant.--Il est confié à d'habiles mains?--À deux hommes de la plus haute
capacité qui lui donnent à la fois une éducation brillante et solide.
Chéri de toute la famille impériale, il l'est surtout de l'Empereur, du
prince Charles qui le surveille avec une sollicitude sans égale.»
Antomarchi se retira. Le soir, il aperçut la duchesse de Parme au
théâtre, où l'on jouait la _Cenerentola_. «Ce n'était plus ce luxe de
santé, cette brillante fraîcheur dont Napoléon l'entretenait si souvent.
Maigre, abattue, défaite, elle portait la trace des chagrins qu'elle
avait essuyés. Elle ne fit, pour ainsi dire, qu'apparaître. Mais je l'ai
vue. Cela me suffisait.» Ce n'étaient pas les chagrins qui l'avaient
ainsi changée, ni les pleurs qu'elle donnait à la mémoire de Napoléon,
mais les suites d'une récente et mystérieuse grossesse qu'Antomarchi
ignorait. Le docteur partit pour Rome, où il vit la princesse Pauline,
puis Madame Mère. L'émotion de Lætitia fut grande. Antomarchi ne put lui
confier qu'une partie des événements dont il avait été le témoin. À une
seconde visite, il osa en dire davantage, mais à tout instant il était
interrompu par des sanglots. Puis la malheureuse mère séchait ses larmes
et reprenait ses questions. «Le courage et la douleur, dit-il, étaient
aux prises; jamais déchirement ne fut plus cruel.» Marie-Louise avait
évité une entrevue aussi pénible, sans doute pour échapper aux remords,
sinon à une terrible angoisse. Quelque temps après, elle fit remettre à
Antomarchi une lettre destinée à l'ambassadeur d'Autriche en France,
lettre où elle exprimait sa bienveillance pour le médecin de son époux,
dont elle tenait à remplir la dernière volonté[370]. Il s'agissait de la
pension viagère, qui ne fut jamais payée par la duchesse. Marie-Louise
oubliait cela comme le reste. Napoléon l'avait suppliée de veiller sur
son fils, dont elle était la suprême ressource. Elle abandonnait ce soin
au prince de Metternich.
La mort de Napoléon n'était pas, ainsi qu'on l'avait cru en Autriche et
en France, la fin du bonapartisme. Il allait, au contraire, reparaître
sous une forme surprenante. Ceux-là mêmes qui avaient le plus combattu
Napoléon et sa tyrannie devaient en faire l'incarnation du patriotisme.
Libéraux, patriotes, républicains unis aux bonapartistes, tous
s'empressèrent d'opposer à la Restauration, qu'ils accusaient d'être
l'œuvre des alliés, la mémoire de l'Empereur, qui seul représentait pour
eux la grandeur et la gloire de la patrie. Les partisans du duc de
Reichstadt allaient exploiter avec habileté ce sentiment qui devait
trouver immédiatement un profond écho dans le peuple et dans l'armée.
* * * * *
Le 25 avril 1821, dix jours avant sa mort, Napoléon avait écrit une
lettre, adressée au banquier Laffitte, où il lui rappelait qu'à son
départ de Paris, en 1815, il lui avait remis une somme de près de six
millions, dont le banquier avait donné double reçu. L'Empereur annulait
un de ces reçus et chargeait, après sa mort, le comte de Montholon de
présenter l'autre, pour que Laffitte remît au comte ladite somme avec
les intérêts à cinq pour cent, à dater du 1er avril 1815, en défalquant
les payements dont il avait été chargé par différents ordres. Il
désirait que la liquidation de ce compte eût lieu entre Laffitte,
Montholon, Bertrand et Marchand. Cette liquidation une fois réglée, il
donnait par sa lettre décharge entière du dépôt[371]. Puis Napoléon
dictait une autre lettre au trésorier de son domaine privé, le baron de
La Bouillerie, pour l'inviter à remettre également le compte et le
montant de son domaine à M. de Montholon. Avant de s'acquitter des
dernières intentions de l'Empereur, les exécuteurs testamentaires
demandèrent à l'Angleterre le retour de ses restes en France. On leur
répondit que, si le gouvernement les réclamait, il serait fait droit à
leur demande. Les nouvelles démarches de Bertrand et de Montholon, même
limitées à la sépulture à Ajaccio, n'aboutirent pas.
Le 14 juillet 1821, l'ambassadeur d'Autriche à Londres, le prince
Esterhazy, mandait à Metternich que lord Bathurst avait attiré son
attention sur un point particulier: les dispositions du testament
relatives à la remise du cœur de Napoléon à l'archiduchesse Marie-Louise
et de son estomac à son fils. Le ministre anglais avait approuvé la
ligne de conduite que le gouverneur avait tenue en cette occasion,
c'est-à-dire le refus du transport des organes en Autriche. «Sans
émettre une opinion positive, lord Bathurst, disait Esterhazy, m'a
laissé entrevoir son opinion particulière; que si Mme l'archiduchesse
énonçait le vœu que les dépouilles mortelles fussent respectées, on
obvierait de cette manière, non seulement aux inconvénients d'un refus
positif, mais on faciliterait également les moyens de prévenir que, soit
sa famille, soit quelques-uns de ses adhérents en France, en tentent un
essai d'emporter ses restes, soit par négociation, soit par ruse, soit
même par force[372].» Metternich eut alors l'idée de faire écrire par
Marie-Louise une lettre à son père, en la datant des derniers jours du
mois d'août. Elle était ainsi conçue:
«D'après les indications que Votre Majesté m'a fait donner dans le
courant du mois de juillet dernier, et d'après celles qui me sont
parvenues depuis, il ne m'est plus permis de douter que le Tout-Puissant
a disposé des jours de douleurs de Napoléon, mon époux. Les journaux
avaient devancé dans l'annonce de cette nouvelle les lettres que j'ai
reçues de Vienne et de Paris; ils vont même plus loin et présentent déjà
plusieurs versions sur le lieu destiné à son sépulcre. Si, depuis 1814,
il ne m'a plus été donné de faire entendre ma voix dans les conjonctures
qui ont décidé de son sort, je pense qu'il doit en être de même encore
aujourd'hui et qu'en persévérant dans le silence, dont vos conseils et
ma situation m'ont fait un devoir, il ne me reste qu'à renfermer en moi
les sentiments que je dois naturellement éprouver. Toutefois, si après
tant de vicissitudes j'avais un vœu à exprimer, et pour moi, et, à ce
qu'il me semble, pour le duc de Reichstadt, ce serait que les restes
mortels de mon mari, du père de mon fils, fussent respectés. En déposant
avec une confiance sans bornes ce vœu dans le cœur paternel de Votre
Majesté, je lui abandonne le soin de le faire connaître, si Elle le juge
convenable ou nécessaire. «Donc, par obéissance pour son père, par
respect pour son époux, la femme qui avait trahi Napoléon avec le
général de Neipperg refusait le don de son cœur. Elle avait raison,
après tout. Elle n'en était plus digne.