Le bruit avait couru, en France, que les augustes parents de

Marie-Louise avaient des vues favorables sur l'avenir de son fils. Des

Français, qui avaient visité le duché de Parme, disaient que le portrait

du jeune prince était reproduit plusieurs fois dans chaque salon du

palais ducal et, presque toujours, en costume militaire. «On parle,

assuraient-ils, de l'affection que lui témoigne la famille de sa mère,

et l'on a l'air de regarder le triomphe du gouvernement impérial comme

immanquable.» Voilà ce que le préfet de l'Isère mandait au ministre de

l'intérieur le 16 juillet 1820. On ne pouvait être plus mal renseigné,

car la cour de Vienne était, au contraire, peu sympathique à l'avènement

du duc de Reichstadt au trône de France. M. de Caraman écrivait,

d'ailleurs, le 11 octobre au baron Pasquier: «La première pensée du

cabinet de Vienne a été d'attacher beaucoup de prix à devancer toutes

les formes d'usage pour adresser au Roi les félicitations de l'Empereur,

afin de ne laisser aucune prise aux calomnieuses insinuations que les

malveillants ne cessent de répandre sur les espérances qu'ils osent

rattacher à l'existence du duc de Reichstadt[346].» On avait parlé un

moment d'une autre éventualité: la mise en liberté de Napoléon. Là

encore, le cabinet de Vienne montrait la persistance et l'âpreté de sa

haine. M. de Caraman en informait ainsi le baron Pasquier, le 28 octobre

1820: «Les appréhensions que donnent les affaires d'Angleterre et la

crainte des suites qui pourraient résulter d'un changement de ministère

et, par conséquent, d'une nouvelle direction dans l'opinion politique du

cabinet anglais, ont engagé le prince de Metternich à prendre en

considération s'il ne serait pas prudent d'adopter quelques précautions

pour assurer l'Europe contre la possibilité de voir rendre la liberté au

prisonnier de Sainte-Hélène.» Il fallait donc une résolution commune

pour s'opposer à tout changement. «Si l'opinion ou les intérêts du

cabinet anglais le portaient à vouloir se débarrasser de la garde du

prisonnier, les puissances alliées le réclameraient _comme leur

propriété_, et si les Anglais voulaient l'éloigner de Sainte-Hélène, on

exigerait qu'il fût remis entre les mains des puissances pour en

disposer suivant ce que leur sûreté pourrait exiger. Ceci, ajoutait M.

de Caraman, n'est encore qu'un projet[347].» On voit que le prince de

Metternich n'admettait aucun adoucissement au sort du captif de

Sainte-Hélène. Il le considérait comme «la propriété» de l'Europe.

Pouvait-il penser autrement du fils?

Mais la mort allait bientôt servir la haine de l'Autriche et des

puissances alliées. Au commencement de l'année 1821, Napoléon se sentit

perdu. «Je ne suis plus Napoléon! répétait-il douloureusement. Les

monarques qui me persécutent peuvent se rassurer, je leur rendrai

bientôt la sécurité!...» Son état empira très rapidement. «L'Angleterre,

disait-il au docteur Arnott, réclame mon cadavre. Je ne veux pas la

faire attendre et mourrai bien sans drogues. C'est votre ministère qui a

choisi cet affreux rocher, où se consume en moins de trois ans la vie

des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment

m'avez-vous traité, depuis que je suis sur cet écueil? Il n'y a pas une

indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de

m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles même

qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous

n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier

d'Europe. Ma femme, mon fils n'ont plus vécu pour moi. Vous m'avez tenu

six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous

m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité,

celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a

fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui

parcourais à cheval toute l'Europe[348]!...»

Malgré le mal qui ne lui laissait pas un instant de répit, malgré la

fièvre, les vomissements et les suffocations, Napoléon a le courage,

dans la matinée du 15 avril, de faire et d'écrire lui-même son

testament, moins le détail des différents legs qu'il se borna à

contresigner. J'ai tenu entre mes mains ce précieux écrit, qui est

conservé avec le plus grand soin aux Archives nationales. Je voulais

examiner de près la composition de cet acte solennel[349]. À la deuxième

page, on lit: «Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est

signé et scellé de mes armes: Napoléon.» À la quatrième page, on trouve

ces lignes autographes: «Ceci est mon testament écrit tout entier de ma

propre main: Napoléon.» Le cachet aux armes impériales est attaché au

papier par de la soie rouge. Sur le revers de la dernière feuille, qui a

été pliée en deux, on lit: «Ceci est une instruction pour Montholon,

Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires. J'ai fait un

testament et sept codicilles dont Marchand est dépositaire:

Napoléon[350].» La signature de la deuxième page est une des plus nettes

qu'ait données l'Empereur; on en lit toutes les lettres sans difficulté.

Le parafe est vigoureusement accentué. Le texte du testament impérial

est connu, et je ne veux en reproduire que ce qui intéresse directement

cet ouvrage. Après avoir dit qu'il mourait dans le sein de la religion

catholique, dans le sein de laquelle il était né, après avoir demandé

que ses cendres reposassent sur les bords de la Seine au milieu du

peuple français, Napoléon écrivait les paragraphes suivants qu'il faut

considérer avec attention:

«3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise. Je

lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la

prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent

encore son enfance.

«4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince

français et de ne se prêter à être un instrument entre les mains des

triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais

combattre, ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma

devise: «Tout pour le peuple français.»

Cette prescription solennelle allait servir de règle au fils de

l'Empereur. Dans la suite de son testament, Napoléon disait: «Je lègue à

mon fils les boîtes, ordres et autres objets tels qu'argenterie, lit de

camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui

ont servi à mon corps et à mon usage... Je désire que ce faible legs lui

soit cher comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers

l'entretiendra.» Jamais la pensée, la préoccupation de son fils ne

furent plus instantes dans l'esprit de Napoléon qu'à ces dernières

heures. Le testament parle à toutes les pages de ce fils tant aimé[351].

Napoléon lui lègue tout ce qu'il possède encore. Dans les codicilles,

signés le 26 avril, il prie les exécuteurs testamentaires de redresser

les idées de son fils sur les faits et sur les choses et de l'engager à

reprendre le nom de Napoléon, aussitôt qu'il sera en âge de raison et

pourra le faire convenablement. Il veut qu'on réunisse et qu'on lui

acquière tout ce qui pourra lui rappeler sa personne. «Mon souvenir,

dit-il avec la même fierté, fera la gloire de sa vie.» Cet espoir fut

réalisé par le prince lui-même qui, sans avoir besoin d'y être incité

par personne, garda jusqu'au dernier soupir le culte de l'Empereur.

Napoléon semblait n'avoir rien oublié. Il demandait qu'on recherchât

chez Denon et d'Albe les plans qui lui appartenaient et qu'on fît une

réunion de gravures, tableaux, livres et médailles «pour donner à son

fils des idées justes et détruire les idées fausses que la politique

étrangère aurait pu vouloir lui inculquer». L'Empereur invitait en outre

les exécuteurs testamentaires, lorsqu'ils auraient la possibilité de

voir l'Impératrice, à dissiper aussi chez elle les mêmes idées, à

l'entretenir de l'estime et des sentiments que son mari avait eus pour

elle, et à lui recommander son fils, qui n'avait de ressources que de

son côté. Napoléon se rappelait avoir donné, à Orléans, deux millions en

or à Marie-Louise. Il voulait que cette somme ne fût réclamée qu'autant

que cela serait nécessaire pour compléter ses legs. Enfin, aussitôt que

son fils serait en âge de raison, il espérait qu'il pourrait rentrer en

relation avec sa grand'mère, avec ses oncles et tantes, quelque obstacle

qu'y mît la maison d'Autriche. Si, par un retour de fortune, il

remontait sur le trône, il était du devoir des exécuteurs testamentaires

de lui mettre sous les yeux tout ce qu'il devait à ses vieux officiers,

soldats et serviteurs. Le testament terminé, Napoléon dit simplement à

ceux qui l'entourent: «Maintenant que j'ai si bien mis ordre à mes

affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir!»

Deux jours après, il appelle le général de Montholon, car il a à remplir

un dernier devoir. Il va lui faire connaître les conseils dont il le

charge pour son fils. Sous sa dictée, Montholon écrit quelques pages

admirables. L'Empereur dit ce qu'il a fait et ce qu'il aurait voulu

faire; il indique les conditions nouvelles du gouvernement et de la

société; il proclame l'importance que doit avoir la religion; il montre

de quel intérêt et de quelle valeur sont les leçons de l'histoire; il

cherche enfin à pénétrer, à animer un jeune cœur de la sagesse qui donne

tant de grandeur à ses derniers moments. Ces paroles suprêmes revêtent

un caractère de calme et de gravité extraordinaires.

Les conseils de Napoléon commençaient par une leçon de modération et de

clémence: «Mon fils ne doit pas songer à venger ma mort. Il doit en

profiter. Que le souvenir de ce que j'ai fait ne l'abandonne jamais;

qu'il reste toujours, comme moi, Français jusqu'au bout des ongles! Tous

ses efforts doivent tendre à régner par la paix... Refaire mon ouvrage,

ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever au contraire, ce

sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice

qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un

siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes. Aujourd'hui,

il faut la convaincre. J'ai sauvé la Révolution qui périssait; je l'ai

lavée de ses crimes; je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire.

J'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées; elles ne

sauraient rétrograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé.

Qu'il développe tous les éléments de prospérité que renferme le sol

français. À ce prix, il peut être encore un grand souverain.» L'Empereur

affirmait que les Bourbons ne se maintiendraient pas, et qu'à sa mort il

y aurait partout une réaction en sa faveur. Il était possible que, pour

effacer le souvenir de leurs persécutions, les Anglais songeassent à

favoriser le retour de Napoléon II. En ce cas, le rôle du jeune

souverain était tout tracé. Il fallait partager avec l'Angleterre le

commerce du monde. D'ailleurs, Napoléon léguait à son fils assez de

force et de sympathie pour qu'il pût continuer son ouvrage avec les

seules forces d'une diplomatie élevée et conciliatrice. Mais l'Autriche

consentirait-elle à le rendre à la France et sans conditions? C'était là

le point douteux. «Que mon fils, s'empressait-il d'ajouter, ne remonte

jamais sur le trône par une influence étrangère. Son but ne doit pas

être seulement de régner, mais de mériter l'approbation de la

postérité.» Sans doute, la situation était très difficile, mais

«François Ier, remarquait-il, s'est trouvé dans une position plus

critique, et la nationalité française n'y a rien perdu». Napoléon

engageait encore son fils à se rapprocher de sa famille. Joseph et

Eugène pouvaient lui donner de bons conseils. Hortense et Catherine

étaient des femmes supérieures. «S'il reste en exil, disait-il encore,

qu'il épouse une de mes nièces. Si la France le rappelle, qu'il épouse

une princesse de Russie; c'est la seule Cour où les liens de famille

dominent la politique.» L'Empereur avait trop souffert du mariage avec

une archiduchesse pour recommander une alliance autrichienne. Il

fallait, d'ailleurs, s'unir à une grande puissance pour accroître

l'autorité de la France à l'extérieur, mais éviter en même temps

d'introduire dans le conseil une influence étrangère. De plus, Napoléon

invitait le prince impérial à ne pas prendre son pays à rebours, à

parler à ses sens comme sa raison, à ne craindre enfin qu'un parti,

celui du duc d'Orléans. Il savait que ce parti était à l'œuvre depuis

longtemps. Ces craintes étaient réellement justifiées, puisque les

seules chances du duc de Reichstadt s'évanouirent avec les suites

immédiates de la révolution de 1830.

Quant à la politique gouvernementale, l'Empereur recommandait à son

héritier d'éviter les hommes qui avaient trahi la patrie, mais d'oublier

les antécédents des autres, de récompenser le talent, le mérite et les

services partout où il les trouverait, de s'entourer de toutes les

capacités réelles du pays, de s'appuyer sur les masses, de gouverner

pour la communauté, pour toute la grande famille française. «Mon fils,

disait-il encore, doit prévenir tous les désirs de la liberté. Il est,

d'ailleurs, plus facile, dans les temps ordinaires, de régner avec des

Chambres que seul. Les Assemblées prennent une grande partie de votre

responsabilité, et rien n'est plus facile que d'avoir toujours la

majorité pour soi; mais il faut prendre garde et ne pas démoraliser le

pays. L'influence du gouvernement est immense en France. S'il sait s'y

prendre, il n'a pas besoin de corrompre pour trouver partout des appuis.

Le but d'un souverain ne doit pas être seulement de régner, mais de

répandre l'instruction, la morale, le bien-être. Tout ce qui est faux

est un mauvais secours... Il faut que la loi et l'action du gouvernement

soient égales pour tous, que les honneurs et les récompenses tombent sur

les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. On

pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue.» Pour la Légion

d'honneur, qui avait été un immense et puissant levier pour la vertu, le

talent et le courage, il fallait la donner à propos. «Mal employée,

disait-il justement, ce serait une peste!»

Il importait encore que l'héritier impérial comprît la nécessité

actuelle de régner avec la liberté de la presse, sans toutefois

l'abandonner à elle-même. Cette nécessité se justifiait par cette courte

observation: «Il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout

empêcher.» Régénérer le peuple, établir des institutions capables

d'assurer la dignité humaine, de développer les germes latents de

prospérité, de propager partout les bienfaits du christianisme et de la

civilisation, c'était le rôle de l'héritier de l'Empereur. «Avec mon

fils, disait Napoléon, les intérêts opposés peuvent vivre en paix et les

idées nouvelles s'étendre, se fortifier sans secousses et sans

victimes... Mais si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma

mort, je serai vengé, mais cruellement vengé. La civilisation y perdra

de toutes les manières si les peuples se déchaînent.» Au point de vue de

la politique générale, il fallait satisfaire à des désirs de nationalité

qui se manifestaient en Europe, faire avec le consentement de tous ce

que Napoléon avait dû faire avec la force des armes, écarter le souvenir

des trônes élevés dans l'intérêt de ses frères, chercher à résoudre les

graves questions extérieures dans la Méditerranée. «Là, il y a de quoi

entretenir toutes les ambitions des puissances, et avec des lambeaux de

terres sauvages on peut acheter le bonheur des peuples civilisés.» Quant

à la valeur de la politique intérieure, il indiquait un critérium

infaillible: «Pour que mon fils sache si son administration est bonne ou

mauvaise, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des

condamnations prononcées par les tribunaux. Si les crimes et les délits

augmentent, c'est une preuve que la misère s'accroît, que la société est

mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire.» Enfin,

arrivant aux idées religieuses et aux rapports avec le Saint-Siège: «Les

idées religieuses, dit-il, ont encore plus d'empire que ne le croient

certains philosophes bornés... Pie VII sera toujours bien pour mon fils.

C'est un vieillard plein de tolérance et de lumières. De fatales

circonstances ont brouillé nos cabinets. Je le regrette vivement.» Puis,

songeant à l'histoire et à ses leçons, lui qui n'avait jamais pu

souffrir les écrits vengeurs de Tacite, il se repent et dit: «Que mon

fils lise et médite souvent l'histoire: c'est là la seule véritable

philosophie. Qu'il lise et médite les guerres des grands capitaines.

C'est le seul moyen d'apprendre la guerre. Mais tout ce que vous lui

direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du

cœur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes

choses. Mais je veux espérer qu'il sera digne de sa destinée...» Ici la

voix de l'Empereur s'éteignit. Il ne put en dire davantage. Il avait

cependant, au milieu de ces conseils de haute politique, glissé un

dernier mot pour ses vieux compagnons d'armes. Il ne les avait pas plus

oubliés dans son testament que dans ses adieux suprêmes, recommandant à

la sollicitude de son fils «ces pauvres soldats si magnanimes, si

dévoués...». Ce qui frappe dans la dictée faite au général de Montholon,

c'est le ton de justice et d'équité sereines, de recueillement et de

possession de soi-même, de raison, de calme et de sagesse. La politique

de dictature et de combat avait vécu.

Une autre pensée préoccupait fortement Napoléon: garantir son fils de la

maladie dont il allait périr. Les vomissements fréquents qu'il endurait

lui faisaient penser que de ses organes, c'était l'estomac le plus

malade. Il exigeait donc que l'on ouvrît son corps après sa mort, qu'on

fît des observations exactes sur l'état de son pylore et qu'on les

soumît à son fils. «Je veux du moins le garantir de cette maladie»,

dit-il plusieurs fois. Ses volontés devaient être exécutées[352]. Le 20

avril, l'Empereur avait demandé à rester seul avec l'abbé Vignali. Après

un long entretien avec le prêtre, il avait fait préparer une chapelle

ardente. Le 1er mai, faisant preuve d'une lucidité d'esprit et d'une

volonté peu ordinaires, il avait donné l'ordre d'exposer le Saint

Sacrement et de dire les prières des Quarante Heures. Au lendemain de

son entretien solennel avec le prêtre, il dit au docteur Antomarchi,

qu'il prenait à tort pour un sceptique: «Je crois en Dieu. Je suis de la

religion de mes pères. N'est pas athée qui veut[353]!» Comment

d'ailleurs un tel homme eût-il pu dédaigner les consolations de la

religion chrétienne, lui qui la savait grande et généreuse entre toutes,

lui qui n'avait jamais douté de Dieu? Que de fois, dans ses méditations

profondes, ne s'était-il pas dit qu'il était impossible d'opposer des

barrières aux investigations de l'esprit, de l'arrêter à un point

déterminé et de lui défendre d'aller plus avant, comme si la notion de

l'infini, et de l'infini représenté par Dieu, et dont l'expression est

partout, ne s'imposait pas irrésistiblement à l'homme! «Pouvez-vous,

disait alors Napoléon à Antomarchi, ne pas croire à Dieu? Car enfin tout

proclame son existence, et les plus grands esprits y ont cru.»

Au moment où je retrace cette affirmation si ferme et si nette de

l'Empereur, il me revient en souvenir une parole que je veux citer, car

elle est comme le puissant corollaire de ce qui précède. Dans son

discours de réception à l'Académie française, en 1882, M. Pasteur

s'exprimait ainsi: «La grandeur des actions humaines se mesure à

l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un

Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit: idéal de l'art, idéal de la

science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile! Ce sont là

les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes

s'éclairent des reflets de l'infini...» Celui qui a dit cela est le plus

grand savant de ce siècle, et je me plais à rapprocher, dans le même

acte de foi, le génie de la science moderne du génie des armées.

Le 4 mai, une tempête s'abattit sur Sainte-Hélène. La pluie tombait à

torrents. Le vent, soufflant en foudre, ébranlait l'île entière. La

nature semblait s'associer dans ses déchaînements terribles à

l'effrayante agonie qui venait de commencer. Le 5 mai, à deux heures du

matin, le délire apparut. Il dura toute la journée. Il était accompagné

de cris lamentables, de bruyants et sinistres sanglots, comme si la vie

avait horreur de s'arracher de ce corps robuste qui avait résisté à tant

de fatigues, à tant d'angoisses, à tant d'épreuves. Enfin Napoléon

demeura immobile, la main droite hors du lit, le regard fixe, la bouche

un peu contractée. Les derniers mots recueillis par Antomarchi furent:

«France... Armée... Joséphine!...» Puis une légère écume vint aux lèvres

du moribond. Au moment même où le soleil, qui avait reparu après la

tempête, se couchait dans la mer, le comte de Montholon fermait les yeux

de l'Empereur... Ce n'était pas Marie-Louise, c'était la pauvre

Joséphine qui avait eu la dernière pensée de Napoléon[354]. On sait les

tristes incidents qui suivirent la fin du héros, l'attitude indigne de

Hudson Lowe et des médecins anglais, qui n'eurent pas plus de respect

pour Napoléon mort que pour Napoléon vivant. Le 9 mai eurent lieu les

obsèques au bruit du canon des forts et de l'escadre. Tout était fini.

L'Angleterre était venue à bout de son prisonnier[355], mais celui-ci

lui léguait pour jamais «l'opprobre de sa mort».

Cette fin cruelle, qui prouvait que «les malheurs ont aussi leur

héroïsme et leur gloire[356]», répandit une émotion immense dans le

monde entier. Sir Thomas Moore et lord Byron dirent, avec des accents

indignés, la douleur que leur avait causée la conduite de leurs

compatriotes. Si l'Empereur avait commis de ces fautes qu'il est

impossible d'atténuer, il faut reconnaître qu'il venait de les expier

longuement. Il avait retenu le Pape en captivité pendant quatre ans, et

voilà qu'il avait été cloué sur un roc jusqu'à ce que le temps et la

maladie, vautours impitoyables, fussent venus à bout de lui. Il avait

enlevé au duc de Bourbon un fils innocent et l'avait, sans pitié, frappé

de mort. Et voilà que le roi de Rome, qui lui avait été enlevé dès l'âge

de quatre ans, était condamné à périr lentement sur un sol étranger, au

milieu de ses ennemis, et détruisait ainsi les espérances attachées à la

durée éternelle de sa dynastie!... De combien de familles l'Empereur

n'avait-il pas été la désolation? Que de mères, que de femmes n'avait-il

pas mises en deuil? Que de foyers n'avait-il pas détruits? Aussi que lui

réservait sa destinée? Il avait perdu par sa faute une épouse qu'il

adorait, et l'ingrate que son orgueil insensé avait choisie pour la

remplacer, non seulement l'avait abandonné, mais encore le trompait

lâchement avec le premier venu. Toutes les douleurs, toutes les

amertumes, toutes les déceptions et toutes les souffrances, il les avait

subies lentement pendant six longues années, à tel point qu'on

l'entendit s'écrier plus d'une fois: «Les monstres! Que ne me

faisaient-ils fusiller? J'aurais du moins reçu la mort d'un soldat!...»

Lui qui avait dompté l'Europe et s'était assis en maître sur le plus

beau trône du monde, il mourait dans une île inaccessible, sans avoir

même à son lit de mort les consolations de sa femme et les caresses de

son enfant!

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 23 / 45 段