À défaut de l'épouse ingrate, la mère de Napoléon s'était adressée

directement et sans crainte, le 19 août, aux souverains réunis au

congrès d'Aix-la-Chapelle. Elle leur disait: «Mon fils aurait pu

demander asile à l'Empereur, son beau-père. Il aurait pu s'abandonner au

grand cœur de l'empereur Alexandre, dont il fut jadis l'ami. Il aurait

pu se réfugier chez Sa Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant

implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L'Angleterre

peut-elle le punir de la confiance qu'il lui a témoignée?» On objectait

la raison d'État; mais cette raison avait ses limites... Le congrès

d'Aix-la-Chapelle répondit que le maintien de Napoléon Bonaparte dans

l'île de Sainte-Hélène était nécessaire au repos de l'Europe, «car

c'était le pouvoir de la Révolution française, incarné dans un individu

qui s'en prévalut pour asservir les nations sous le joug de l'injustice,

que les alliés étaient heureusement parvenus à détruire». En conséquence

on devait plutôt renforcer qu'atténuer les dispositions propres à

assurer la détention de l'ex-Empereur[330]. Le protocole du 13 novembre

établissait que toute correspondance avec le prisonnier de

Sainte-Hélène, toute communication quelconque qui ne serait pas soumise

à l'inspection du gouvernement britannique, serait regardée «comme

attentatoire à la sûreté publique et qu'il serait porté plainte et pris

des mesures contre quiconque se rendrait coupable d'une pareille

infraction[331]». Telle fut la réponse des alliés. Ils n'avaient

d'ailleurs pas plus de pitié pour le fils et conseillaient secrètement

de redoubler la surveillance à Schœnbrunn. Cependant l'Empereur

d'Autriche ne cachait pas son affection pour le jeune prince qui lui

avait plu par son caractère aimable et franc[332]. François II était au

fond un bon père de famille. Lorsque la politique et ses tristes

nécessités lui permettaient de s'abandonner à ses impulsions natives,

lorsqu'il se croyait libre de montrer que la raison d'État n'étouffait

pas en lui la bonté, il était vraiment affectueux pour cet être si

intéressant, si délaissé et que l'Europe, toujours inquiète, redoutait.

Aussi lui avait-il permis de venir s'installer auprès de lui, dans son

propre appartement. De même qu'autrefois le roi de Rome jouait dans le

cabinet de Napoléon et par ses grâces enfantines déridait le front

sévère de l'Empereur, ainsi aujourd'hui, celui qu'une politique

implacable avait appelé «le duc de Reichstadt» ne craignait pas de

troubler les graves occupations du souverain de l'Autriche. Il lui

adressait souvent de ces questions, naïves en apparence, et qui donnent

tant à penser.

M. de Montbel raconte à ce propos que le fils de Napoléon, s'approchant

un jour de l'empereur François II, lui dit tout à coup d'un air

préoccupé:

«Mon grand-papa, n'est-il pas vrai, quand j'étais à Paris, que j'avais

des pages?

--Oui, je crois que vous aviez des pages.

--N'est-il pas vrai aussi que l'on m'appelait le roi de Rome?

--Oui, l'on vous appelait le roi de Rome.

--Mais, mon grand-papa, qu'est-ce donc être roi de Rome?»

Ici, l'empereur François, qu'on accuse un peu trop de manquer d'esprit

de repartie, fit une réponse judicieuse: «Mon enfant, quand vous serez

plus âgé, il me sera plus facile de vous expliquer ce que vous demandez.

Pour le moment, je vous dirai qu'à mon titre d'empereur d'Autriche je

joins celui de roi de Jérusalem, sans avoir aucune sorte de pouvoir sur

cette ville... Eh bien, vous étiez roi de Rome comme je suis roi de

Jérusalem.» L'enfant regarda son grand-père, réfléchit et se tut. Il

avait, malgré la simplicité de ses huit ans, compris que son titre

n'était qu'un titre éphémère et que cette ville de Rome, dont on lui

avait déjà tant parlé, ne lui appartenait pas. C'était sans doute pour

cela qu'on lui avait cherché un autre nom... Il suivait son grand-père à

Vienne aussi bien qu'à Schœnbrunn, et il le charmait par sa vivacité et

son adresse. Le prince impérial n'aimait pas à être traité en enfant. À

ses premières leçons d'équitation, on lui avait amené un tout petit

cheval. Il refusa de le monter. «Je veux, dit-il, un grand cheval comme

celui de papa pour aller à la guerre!» Un autre fait montre encore le

sentiment précoce que le fils de Napoléon avait de sa dignité.

L'ambassadeur de Perse Abdul-Hassan-Chan était venu, à la Cour, offrir à

l'Empereur et à l'Impératrice des présents de la part du Schah. Le jeune

prince le rencontra chez le peintre Lawrence et l'entendant converser

bruyamment avec son gouverneur, le comte de Dietrichstein, sans se

préoccuper de lui, il dit tout à coup, avec une gravité comique qui fit

sourire tout le monde: «Voilà un Persan bien vif! Il paraît que ma

présence ne lui cause pas le plus léger embarras.»

Le duc de Reichstadt--puisque désormais le prince va s'appeler

ainsi--avait terminé à huit ans ses études préparatoires aux études

classiques. Il savait déjà très bien le français, un peu d'italien et

d'allemand. À dater de ce moment, il aborda avec son maître Mathieu

Collin les études classiques et les langues anciennes. L'enfant

s'appliquait à ces nouvelles études, mais sans ardeur. Il se sentait

attiré davantage par les sciences militaires, dont on commençait à

l'entretenir. Sous la surveillance du colonel Schindler et du major

Weiss, il fit, si l'on en croit le capitaine Foresti, de rapides

progrès. Il allait lui-même au-devant des questions, cherchant à mériter

de favorables suffrages et à se faire heureusement apprécier. Celle qui

aurait dû être là, jouissant de sa présence et de ses entretiens, de ses

plaisirs et de ses études, se bornait à demander quelquefois, par

lettres, des nouvelles de sa santé. Un jour, elle apprend qu'il a la

rougeole, et elle s'en inquiète. Lorsqu'elle sait que cette maladie est

terminée, elle en rend grâces au Ciel. Elle ne se dit pas que d'autres

qu'elle se sont installés au chevet du petit malade. Non, elle n'a

qu'une pensée, une pensée singulière. En remerciant Dieu d'avoir

préservé son fils, elle constate que c'est un bonheur pour lui d'avoir

eu la rougeole à son âge, car «au moins n'aura-t-il pas les inquiétudes

que j'ai de cette contagion, n'ayant jamais eu cette maladie, qui est

bien dangereuse pour les grandes personnes[333]». Marie-Louise

continuait à faire preuve d'un surprenant oubli au sujet de son passage

en France comme impératrice. Il semblait vraiment que Napoléon et

l'Empire n'eussent point existé pour elle. Le comte de Dillon, ministre

de France à Florence, informait le marquis Dessoles, à la date du 13

mars 1819, que la duchesse de Parme s'était beaucoup préoccupée, à sa

réception, de la santé du Roi. Elle avait fait aussi de nombreuses

questions sur la famille royale, évitant dans sa conversation de

rappeler tout ce qui pouvait se rattacher au temps qu'elle avait passé

en France, «comme un songe dont elle fuyait le souvenir»... De son côté,

et quelques jours après, le marquis de Caraman écrivait qu'il était

impossible de mettre plus de mesure et de prudence que l'archiduchesse

Marie-Louise, dans une position aussi délicate. «En toutes les

circonstances, on ne retrouve jamais que la duchesse de Parme. Le comte

de Neipperg la seconde bien franchement dans la marche qu'elle a

adoptée. Toutes les tentatives qui ont pu être faites pour rappeler

d'anciens souvenirs ont été écartées avec soin.» Le marquis de Caraman

ajoutait que Bologne était un foyer des plus actifs où se rassemblaient

ceux qui conservaient de coupables espérances. «L'archiduchesse

Marie-Louise en a eu la preuve à son dernier passage. Elle avait, par

prudence, ordonné que ses chevaux l'attendissent hors de la ville.

Aussitôt qu'on l'a su, une foule de gens très bien mis se sont postés de

ce côté, et les cris les plus séditieux appelaient hautement pour leur

empereur celui que l'Europe entière a repoussé. Cette scène a été

tellement scandaleuse et si embarrassante pour l'archiduchesse, qu'elle

a pris la résolution de ne plus passer par Bologne[334].»

Cependant, la duchesse de Parme aurait voulu suivre à Rome l'empereur

François qui devait s'y rendre. Mais celui-ci, redoutant quelque

aventure pareille à celle de Bologne, s'y refusa. Le comte de Dillon

s'étonnait du désir de la duchesse, car «dans un temps où la famille de

Bonaparte se trouvait en présence de la sienne, toute la prévoyance

humaine n'aurait pu lui éviter des moments très embarrassants».

Déconseillée par son père, la duchesse renonça à son voyage à Rome et

pour son retour à Parme--elle était à Sienne au commencement

d'avril--choisit la route de Pistoia à Modène, moins fréquentée que

celle d'Arrezzo, car elle craignait une nouvelle manifestation. Il

paraît qu'elle aurait répondu à ceux qui l'avaient acclamée, lorsqu'elle

traversait Bologne: «Gardez cet enthousiasme pour votre légitime

souverain; il ne peut que me déplaire!» Les cris de «Vive Napoléon!»

l'avaient fort irritée. Quant à M. de Neipperg, il n'avait pu

dissimuler, lui aussi, une violente colère. La duchesse et ses

courtisans redoutaient une révolution avec autant d'effroi que les

diplomates autrichiens eux-mêmes. Dans une dépêche de Metternich au

baron de Lebzeltern, ministre d'Autriche près la cour de Russie, en date

du 30 septembre 1819, il était dit «que l'esprit de vertige et de

révolution menaçait d'un bouleversement total les trônes, les

gouvernements et toutes les institutions». Il était donc nécessaire,

suivant Metternich, pour toutes les cours allemandes de se bien

concerter. Les conférences de Carlsbad avaient réalisé en principe ce

qui, peu de mois auparavant, n'eût point été compris. Les mesures de

précaution adoptées à Carlsbad avaient été converties en lois par la

diète fédérale le 20 septembre, et l'on espérait que le ministère

français, s'inspirant, lui aussi, de leur esprit, cesserait de ménager

tous les partis, sous peine de complications extérieures[335].

On redoutait surtout en Autriche l'éventualité de la mort de Louis XVIII

et des crises qui la suivraient. Rendant compte d'une conversation avec

Metternich, M. de Caraman écrivait le 29 novembre 1819 au marquis

Dessoles: «Le prince ne m'a pas dissimulé qu'il croyait que la mort du

Roi serait l'époque où tous les partis, comprimés et dissimulés,

chercheraient à reprendre de l'influence et ranimeraient tous leurs

moyens. Il ne voit de dangereux parmi ces partis que le reste de celui

qui tient encore aux Bonaparte, celui qui, parmi les militaires, appelle

le prince Eugène, et enfin celui qui désire la réunion de la France aux

Pays-Bas, sous le prince d'Orange. Le premier de ces partis chercherait,

à ce que croit le prince de Metternich, à exciter quelque mouvement en

faveur du jeune duc de Reichstadt; mais il m'a fait observer, en même

temps, combien toutes ces idées seraient faciles à déjouer, parce

qu'elles seraient repoussées aussitôt que connues, l'Autriche étant bien

loin de s'engager dans une question aventureuse, aussi éloignée de ses

principes; et que, d'ailleurs, elle ne peut pas se dissimuler qu'en se

prêtant le moins du monde à une démarche aussi coupable, loin d'être

soutenue par aucune puissance, elle éveillerait l'inquiétude et la

jalousie de toutes et compromettrait pour un succès, rien moins que

probable, toutes les chances de sa tranquillité et peut-être l'existence

de toute la monarchie. Le prince de Metternich a analysé ensuite avec

moi les chances plus ou moins favorables dont pouvait se flatter le

parti militaire, soit en mettant en avant le prince Eugène, soit en se

servant de la popularité du prince d'Orange. Il voit peu de probabilités

à ce que le premier obtienne quelque succès, mais il n'est pas aussi

rassuré sur les facilités que trouverait le second.» Le marquis de

Caraman demandait à M. Pasquier si, en cas de succession légitime,

l'Europe aurait un nouvel hommage à rendre au Roi. Dans le cas

contraire, les ministres étrangers se tiendraient à l'écart et

attendraient des instructions. Une réunion des souverains signataires du

traité de Chaumont aurait lieu, au premier moment favorable, pour

statuer. D'ailleurs, le prince de Metternich était prêt à s'occuper de

cette affaire. M. Pasquier, ministre des affaires étrangères, écrivit

alors à M. de Caraman une lettre importante. Il venait de converser avec

le Roi sur la situation. Louis XVIII parlait lui-même froidement de

l'éventualité de sa mort. Il disait que «le mort saisit le vif», et que

la politique des souverains était de déjouer le complot des ambitieux.

«Mon successeur, affirmait le Roi, doit naturellement être à l'instant

reconnu aux Tuileries, dans Paris et dans toute la France.» Les

ministres étrangers devaient, eux aussi, reconnaître le nouveau roi et,

si une révolte contre l'autorité légitime éclatait, intervenir aussitôt

«en montrant aux factieux l'Europe entière prête à fondre encore une

fois sur la France»!... M. Pasquier répondait que «les puissances

avaient, sans perdre de temps, intérêt à donner à leurs ministres des

instructions éventuelles dans ce sens». Il priait M. de Caraman de

renouer une conversation avec le prince de Metternich et de lui faire

comprendre que c'étaient là ses réflexions personnelles[336].

Pendant ce temps, par une coïncidence curieuse, Napoléon était

préoccupé, lui aussi, de la triste éventualité de sa fin. «Ma forte

constitution fait un dernier effort, après quoi elle succombera. Je

serai délivré, disait-il à Marchand, et vous le serez aussi...» Mais il

ne voulait pas mourir sans les secours de la religion. À sa demande, le

cardinal Fesch était allé, l'année précédente, à une audience du

cardinal Consalvi, pour lui annoncer que l'Empereur et sa suite

s'attristaient de n'avoir point encore de prêtre à Sainte-Hélène. Ils

désiraient que le gouvernement britannique mît fin à cette déplorable

lacune. Le Pape, très ému, avait donné des ordres pour entamer une

négociation pressante à ce sujet. Ce n'est qu'à la fin de septembre 1819

que les abbés Buonavita et Vignal parvinrent à Longwood. Ainsi, depuis

son arrivée, en 1815, dans cette île maudite, c'est-à-dire depuis plus

de quatre ans, Napoléon n'avait pas entendu une seule fois la messe.

C'est à quoi n'avaient pensé ni la catholique Autriche, ni l'Angleterre,

ni aucun des commissaires étrangers chargés de garder celui qui avait

signé le Concordat de 1801. L'homme qui avait fait revivre les

splendeurs du culte dans l'antique cathédrale de Paris et dans toutes

les églises de France se contentait maintenant d'un petit autel dressé,

le dimanche, dans la modeste salle à manger de Longwood. Privé de tout

ce qui pouvait adoucir un exil aussi affreux que le sien, séparé de

cette femme et de cet enfant qu'il avait en vain redemandés à ses

vainqueurs, oublié de la terre qu'il avait emplie du fracas de ses armes

et de la gloire de son nom, il cherchait et trouvait quelque consolation

dans la religion, qui, seule, reste fidèle à l'infortune.

CHAPITRE XII

LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.

À la fin de l'année 1819, le cabinet de Vienne avait, comme je l'ai

indiqué plus haut, interrogé secrètement les grandes puissances pour

savoir quelles seraient la situation de la France à la mort de Louis

XVIII et la conduite qu'il importerait de tenir lors de ce grave

événement. Sans affirmer que l'hypothèse d'une régence avec Napoléon II

se fût de nouveau présentée à l'esprit de Metternich, il est cependant

certain que divers mouvements favorables à la cause du duc de Reichstadt

avaient dû, depuis longtemps, attirer son attention. Ainsi, au mois de

juin 1817, sous le prétexte de la pénurie des subsistances et de la

cherté progressive du pain, une tentative de révolte s'était produite à

Lyon, mais elle avait été aussitôt comprimée. Dans une commune

avoisinante, à Saint-Genis-Laval, le capitaine Oudin s'était emparé,

avec quelques hommes, de la caserne de la gendarmerie, et avait proclamé

Napoléon II empereur. Dans sept autres communes, le drapeau blanc avait

été abattu et les bustes du Roi brisés. Quelques troupes eurent raison

des factieux. De nombreuses arrestations furent opérées, une soixantaine

d'individus condamnés à la déportation, à l'emprisonnement, et

quelques-uns à mort, parmi lesquels le capitaine Oudin. Les soldats qui

avaient été chargés de l'exécution des condamnés se livrèrent, sous

l'excitation d'un de leurs chefs, à des violences abominables qui

produisirent la plus douloureuse impression dans la région

lyonnaise[337]. Elles causèrent en France de vives inquiétudes qui se

propagèrent jusqu'à l'étranger. Aux menées bonapartistes s'ajoutèrent

bientôt des menées ultra-royalistes et des complots fomentés par les

libéraux qui, accusant le gouvernement d'être l'œuvre des alliés,

revendiquaient le drapeau tricolore. Là où leurs intrigues étaient le

plus à redouter, c'était dans la zone comprise entre Lyon, Grenoble et

Dijon. Les villes industrielles du Lyonnais, du Dauphiné et de la

Franche-Comté témoignaient une vive sympathie aux mécontents, qui se

recrutaient de préférence parmi les anciens officiers supérieurs de

l'Empire. La Fayette, Manuel, Benjamin Constant, d'Argenson, Laffitte

étaient leurs principaux inspirateurs. Grâce à une surveillance très

vigilante et à la dénonciation d'un sieur Tiriot, la conspiration dite

«de l'Est» devait échouer. On arrêta un certain nombre de suspects, mais

ils furent acquittés par la cour de Riom, faute de preuves

suffisantes[338]. Toujours est-il que la situation du gouvernement

n'était pas très solide, ou du moins ne semblait pas telle. On craignait

donc à l'extérieur que, si Louis XVIII venait à mourir subitement, il

n'y eût des troubles en France et des tentatives sérieuses pour

substituer un nouvel empire à la monarchie.

Il faut reconnaître que nous n'étions pas brillamment représentés à

l'étranger. À Vienne, entre autres, l'ambassadeur français, le marquis

de Caraman, ne paraissait pas à la hauteur de sa tâche. C'était le même

homme qui, étant à Berlin lors de la défaite de Waterloo, avait eu

l'idée malheureuse de convier le corps diplomatique à aller féliciter

avec lui la maréchale Blücher, au sujet des succès de son mari[339].

Cette démarche déplorable montre ce que valaient son tact et son esprit

d'à-propos. Or, le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, lui

avait donné mission de vérifier si le mémoire adressé par le cabinet de

Vienne aux autres puissances était exact, tout en prenant les plus

strictes précautions pour éviter que ces investigations fussent connues.

M. de Caraman crut plus habile d'en converser directement avec M. de

Metternich et lui demanda--comme je l'ai déjà relevé--quelle serait

l'attitude de l'Europe en pareille occurrence. Metternich, qui parlait

toujours en son nom, répondit qu'elle ferait respecter les conditions du

traité de Chaumont. «Sa Majesté, rapporte M. Pasquier, fut très frappée

de l'astuce, de la perfidie du langage de M. de Metternich et, en même

temps, de la simplicité de M. de Caraman, qui ne semblait pas s'en être

aperçu[340].» Le Roi n'admettait pas que les ministres étrangers eussent

besoin de nouvelles instructions en cas de sa mort, attendu que, d'après

l'axiome même de la monarchie, «le Roi ne meurt jamais en France». Il

rédigea même à ce sujet une note précise et digne, comme tout ce qui

sortait de sa plume. Le ministre des affaires étrangères, dans sa

réponse à M. de Caraman, inséra la plus grande partie de cette note en

la lui indiquant comme texte du langage à tenir, sans en mentionner la

source. Malheureusement, la discrétion de l'ambassadeur ne put tenir à

pareille épreuve. «On savait déjà, et il a été prouvé depuis, qu'il ne

pouvait rien cacher à M. de Metternich. Il lui remit donc, sur sa

demande, une copie de la partie de la dépêche contenant le texte même de

la note rédigée par le Roi. Cette copie fut mise sous les yeux de

l'empereur d'Autriche[341]. On affecta à Vienne d'en être dans la plus

grande admiration. M. de Metternich ne craignit pas de mettre la

crédulité de M. de Caraman à une nouvelle épreuve, en lui persuadant que

les principes de cette note devaient fournir la matière d'une

communication que la France adresserait à toutes les cours. L'Autriche

se ferait un devoir de l'appuyer; ce serait l'occasion que chacun

saisirait pour adresser des instructions communes à leurs légations et

ambassades à Paris. Ainsi, quand le Roi avait pris le soin de montrer

lui-même que la question ne devait pas être examinée, puisqu'elle était

résolue à l'avance, on lui proposait de la faire traiter _ex professo_

par-devant et par tous les cabinets de l'Europe[342].» Cette conduite de

M. de Metternich prouvait combien il tenait à démontrer le peu de

stabilité de la France et combien ce pays avait besoin de sa protection.

Il avait peut-être d'autres pensées en tête, notamment celle de faire

servir le duc de Reichstadt à sa politique, comme un instrument placé

entre ses mains pour flatter ou réduire à volonté les prétentions de tel

ou tel parti... Toujours est-il que M. Pasquier répondit, le 24 mars

1820, à M. de Caraman qu'il regrettait l'usage fait par lui de la note

de Louis XVIII. «Le Roi, disait-il, ne peut douter des droits de

l'héritier de la Couronne, ni demander aux cours étrangères que leurs

ministres reconnaissent son successeur légitime[343].» Il fallait donc

laisser les choses en l'état... Il subsistait cependant de cette affaire

un fait curieux, c'est que l'Autriche, qui s'était si souvent fait

gloire d'avoir contribué au retour de la monarchie légitime, paraissait

soumettre officiellement au consentement de l'Europe la reconnaissance

de la succession directe au trône en France, et laissait même prévoir

certaines complications prochaines.

Louis XVIII n'avait point pour Marie-Louise l'antipathie qu'il

témoignait ouvertement à tous les membres de l'ancienne famille

impériale. Il est vrai que la duchesse de Parme saisissait toutes les

occasions pour témoigner humblement à la cour de France son zèle et sa

déférence. M. de Neipperg faisait d'ailleurs bonne garde. Ainsi, le 17

mai 1820, il informait son maître des menées bonapartistes qu'il avait

su prévenir. Un individu, nommé Vidal, avait voulu remettre à

Marie-Louise une lettre de Joseph Bonaparte. Un autre émissaire, nommé

Carret, devait dire à la duchesse de Parme, de la part du roi Joseph:

«Le Roi prie Votre Majesté de conserver sa santé. C'est la plus chère

espérance de l'Empereur. Vous êtes, Majesté, le seul soutien de son

fils, qui ne sera, à ce qu'espère le Roi, ni cardinal, ni archevêque. Il

a de très fortes raisons de croire que le père, la mère et le fils

seront enfin réunis[344]...» Naturellement, on avait empêché le sieur

Carret de transmettre cet avis à Marie-Louise, qui, d'ailleurs, n'aurait

pas voulu recevoir le messager du roi Joseph. Le chargé d'affaires à

Florence, M. de Fontenay, s'était étonné, le 1er avril 1820, de la

persistance de certains journaux français à attaquer la duchesse et son

gouvernement. Nulle part, cependant, on ne surveillait plus

attentivement les menées révolutionnaires. «Le comte de Neipperg,

affirmait-il, est un ministre qui, par ses bons principes, sa fermeté et

l'influence puissante qu'il exerce sur les volontés de Mme

l'archiduchesse, mérite une grande confiance.» On devait bien quelques

égards à Marie-Louise pour une telle conduite. Aussi le roi de France

lui adressa-t-il lui-même une lettre pour lui annoncer l'heureux

accouchement de la duchesse de Berry. Le ministre des affaires

étrangères, en la lui faisant parvenir, osait espérer que la cour de

Parme prendrait part à la satisfaction de la France et de la monarchie.

La duchesse ne s'ennuyait pas trop à Parme, si l'on en juge par ses

lettres. Elle disait en avril, à la comtesse de Crenneville, que le

carnaval était fort gai, qu'elle donnait tous les mardis des petits bals

où elle dansait elle-même autant qu'il fallait pour ne pas

s'endormir[345]. L'air était très pur à Parme, et elle avait repris ses

forces et son embonpoint. «J'y suis si heureuse et tranquille,

disait-elle, que je crains toujours quelque malheur, puisqu'on dit que

le bonheur ne peut pas exister sur la terre...» Pendant ce temps,

Napoléon se mourait lentement sur le sol meurtrier que l'Angleterre

avait choisi tout exprès pour venir plus facilement à bout de sa robuste

constitution. Tandis qu'il endurait les plus terribles souffrances, sa

femme ne songeait qu'à elle-même, à sa vie paisible que pouvait troubler

un malheur subit. Lequel? La mort de Napoléon?... Non, mais des

agitations en Italie, la guerre civile, la guerre étrangère et, surtout,

l'absence du général de Neipperg, qui lui était devenu «bien

nécessaire». Elle redoutait encore quelque mouvement préjudiciable au

gouvernement des Bourbons, car elle était maintenant, comme on le sait,

favorable à Louis XVIII qui, cependant, avait tout employé au congrès de

Vienne pour lui disputer ses duchés. Les communications adressées par

les soins de Louis XVIII à l'épouse de Napoléon, et faites pour prévenir

toutes les illusions qu'elle aurait pu encore conserver sur l'avenir de

son fils, ne laissaient pas d'être piquantes. En effet, le duc de

Reichstadt devenait par sa mère le cousin du duc de Bordeaux.

Marie-Louise, mère du duc de Reichstadt, et Marie-Clémentine, mère de la

duchesse de Berry, étaient petites-filles de Marie-Caroline de Naples,

sœur de Marie-Antoinette. Les deux princes descendaient ainsi tous les

deux de Marie-Thérèse. Une mystérieuse destinée allait bientôt placer le

cercueil du duc de Reichstadt dans la crypte de l'église des Capucins à

Vienne, à quelques pas du mausolée de la grande Impératrice, et, sur

cette même terre autrichienne, devait mourir en exil, lui aussi, le duc

de Bordeaux.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 22 / 45 段