La France avait donc à se défier aussi bien de l'Autriche que de la

Russie et des autres puissances, car leur sympathie n'était

qu'apparente. Pendant qu'elle cherchait par son gouvernement quelque

appui en Europe contre les menées bonapartistes qu'elle redoutait plus

que jamais, pendant que Louis XVIII et ses ministres ne trouvaient pas

Napoléon assez éloigné et assez surveillé, un seul monarque, négligeant

les offenses reçues,--et Dieu sait si elles avaient été longues et

douloureuses!--un seul, le pape Pie VII, intercédait en faveur du captif

de Sainte-Hélène. Il mandait de Castel-Gandolfo, le 6 octobre 1817, à

Consalvi, que la famille de Napoléon lui avait fait connaître les

souffrances de l'Empereur à Sainte-Hélène. Il l'invitait à écrire en son

nom aux souverains alliés, et notamment au prince régent, pour les prier

d'adoucir les rigueurs de son exil. Il se souvenait qu'après Dieu

c'était à Napoléon qu'on devait le rétablissement de la religion en

France. «Savone et Fontainebleau, ajoutait-il, ne sont que des erreurs

de l'esprit et des égarements de l'ambition humaine[315].» Cette noble

et touchante intervention d'un pontife qui avait été l'objet des plus

indignes traitements de la part de l'Empereur, suffit pour montrer ce

que peut une religion où le pardon est considéré comme une vertu. Pie

VII avait demandé aux ennemis de Napoléon une grâce qu'ils refusèrent.

Ils eurent tort. Ces souverains, qui se disaient les représentants de

Dieu sur la terre, qui parlaient en toute occasion des principes sacrés

et du droit éternel, oubliaient que leur premier devoir était la

clémence et que manquer à ce devoir, c'était exposer leurs propres

dynasties aux périls d'un avenir plus ou moins éloigné. Mais leurs

passions parlaient plus haut que leurs consciences[316]. Après avoir

éloigné pour jamais Napoléon de la France, ils allaient entourer le roi

de Rome d'une surveillance inquiète et jalouse. L'Angleterre s'était

constituée le geôlier du père; l'Autriche se constituait le geôlier de

l'enfant.

CHAPITRE XI

LE DUC DE REICHSTADT

(1818-1820)

Dans une conférence tenue à Paris le 4 décembre 1817, en présence du duc

de Richelieu, des ambassadeurs d'Espagne et d'Angleterre, des ministres

de Prusse et de Russie, le ministre d'Autriche avait fait, au nom de sa

Cour, la déclaration suivante:

«S. M. l'Empereur, croyant qu'il est de l'intérêt général de fixer le

sort du prince François-Charles, fils de S. M. l'archiduchesse

Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, au moment où la

succession dans ces duchés vient d'être réglée définitivement entre les

six cours appelées par l'article 99 de l'Acte du Congrès de Vienne à

prendre en considération et à fixer les termes de cet arrangement,

annonce aux cinq autres puissances ses intentions suivantes:

«Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique s'est décidée à renoncer

pour Elle et ses successeurs, en faveur du prince François-Charles et de

sa descendance directe et masculine, à la possession des terres de

Bohême connues sous le nom de bavaro-palatines, possédées aujourd'hui

par S. A. I. et R. le grand-duc de Toscane, lesquelles terres devaient,

en vertu de l'article 101 de l'Acte du Congrès, rentrer dans le domaine

particulier de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, à l'époque de

la réunion du duché de Lucques au grand-duché de Toscane. La réversion

de ces terres au domaine particulier de Sa Majesté Impériale n'aura, en

conséquence, lieu qu'après le décès du prince François-Charles, s'il ne

devait point laisser de descendance directe et masculine, et dans le cas

contraire, après l'extinction de cette descendance.» Cet acte

particulier avait donc conféré au jeune prince la propriété éventuelle

de terres en Bohême, dont les revenus étaient estimés à cinq cent mille

francs environ. Mais le roi de Rome ne devait posséder cet apanage

qu'après la mort de Marie-Louise. Pour le moment, celle-ci était obligée

de subvenir à ses besoins par ses revenus de Parme, Plaisance et

Guastalla.

En attendant un titre et un rang, le petit prince vivait auprès de son

grand-père, sans prévoir quel serait son avenir.

Sa mère n'avait d'autre préoccupation que d'écarter les personnes qui

venaient de France en Italie avec l'intention de l'approcher. Sa

vigilance allait même plus loin. Elle avait su, entre autres, qu'un

sieur Hennequin composait un ouvrage sur les campagnes de Bonaparte et

qu'il avait l'intention de l'offrir à son fils. Elle lui fit défendre

d'en envoyer un seul exemplaire à Parme[317]. Cependant elle était moins

rigoureuse pour d'anciens amis, comme Méneval, car le 30 janvier 1818,

elle lui écrivait pour le remercier de ses vœux. Elle se disait

parfaitement heureuse et contente de la situation dans laquelle elle se

trouvait[318]. Sur ces entrefaites, M. de Las Cases ayant écrit à

Marie-Louise, il fallut que le prince de Metternich permît à la duchesse

de répondre à celui qui avait montré tant de fidélité à Napoléon après

sa chute. «Si Mme l'archiduchesse, lui mandait-il, se décide à écrire un

peu de lignes à M. de Las Cases, je me chargerais de lui faire remettre,

à son arrivée en Autriche, la lettre de Sa Majesté par une personne de

confiance qui aurait l'ordre de lui déclarer que Mme l'archiduchesse, en

trouvant du plaisir à lui donner cette marque d'intérêt, exige de lui sa

parole qu'il n'en fasse aucun usage et qu'il tienne sa parole secrète

pour tout le monde sans exception...» Il est peu probable que

l'insouciante duchesse ait vu M. de Las Cases. La seule présence de ce

bon Français aurait augmenté ses remords, car elle en avait, quoiqu'elle

parût s'en défendre.

M. de Caraman donnait, le 22 février, au duc de Richelieu quelques

détails sur le fils de Marie-Louise et sur son avenir. Il affirmait que

lui, ambassadeur français, aurait été prêt à faire à M. de Metternich

les plus vives représentations, si le ministère autrichien avait semblé

stipuler quelque avantage pour la descendance future du prince. «J'ai la

satisfaction de pouvoir vous assurer qu'il n'y sera pas dit (dans le

décret d'apanage que l'on préparait) un mot de succession ni de

descendance, et tout se bornera aux dispositions qui lui sont

personnelles.» L'ambassadeur apprenait à son gouvernement, au sujet de

l'enfant impérial, une nouvelle assez surprenante. «Il paraît,

assurait-il, que l'intention est de le réserver à l'état ecclésiastique,

mais on ne veut pas l'annoncer d'avance[319].» Le duc de Richelieu

répondait, deux semaines après: «Les nouveaux détails que vous

transmettez sur le projet d'établissement dont la cour de Vienne

s'occupe pour le fils de l'archiduchesse Marie-Louise, et l'intention

qu'on paraît avoir de le destiner à l'état ecclésiastique, seraient de

nature à nous convenir parfaitement.» Le duc était enchanté de cette

nouvelle, et voici pourquoi: «Nous ne pouvons qu'applaudir à des

dispositions qui ôteront à la malveillance un élément auquel elle aurait

peut-être su donner de la valeur...» Ainsi qu'on l'avait fait jadis pour

les fils des anciens rois francs, il eût fallu mettre le fils de

Napoléon dans un cloître, afin de rassurer la France et ses alliés. À

défaut d'un cloître, on lui donnera un palais dont les grilles et les

murs seront tout aussi solides et aussi infranchissables. Mais pendant

ce temps, le prince, poussé par ses instincts de race, manifestait un

goût accentué pour tout ce qui était militaire. Il avait à peine sept

ans, qu'il se plaçait gaiement avec un petit fusil à la porte du cabinet

impérial et rendait les honneurs aux personnages qui se présentaient

chez son grand-père. Il apprenait le maniement des armes avec ardeur.

Quand on lui donna, pour le récompenser, les insignes de sergent, il

montra la joie la plus vive. Qu'aurait dit son glorieux père en le

voyant si empressé, dès l'enfance, à témoigner de son goût et de ses

aptitudes pour la carrière militaire? Il eût reconnu son propre sang.

Mais s'il avait vu l'enfant impérial avec l'uniforme autrichien, il

n'eût pu longtemps supporter un tel spectacle. Ce qu'il avait voulu

écarter semblait s'accomplir. Son fils bien-aimé devenait un étranger.

Toutefois la douleur de Napoléon eût trouvé quelque vengeance dans

l'attitude des étrangers à l'égard du nouveau gouvernement. On avait dit

à tous que la présence de l'Empereur sur le sol français était la seule

cause de leur ressentiment, et voilà que, Napoléon disparu, les alliés

continuaient à se défier de la France et du Roi. «Lord Wellington,

constatait Gentz en février 1818, n'a jamais aimé les Français, et je

l'ai entendu plus d'une fois parler de cette nation avec un sentiment

mal déguisé de haine et de mépris. Il regarde les efforts qu'ils font

pour se relever de leur humiliation comme une espèce de révolte contre

leurs vainqueurs[320].» L'Autriche affectait les mêmes sentiments, et M.

de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, avait à endurer parfois de M. de

Metternich des observations fort désagréables pour l'amour-propre et

l'indépendance des Français[321].

Marie-Louise était enfin venue au mois de juillet passer quelques jours

auprès de son père et de son fils. C'était le moment où Napoléon,

contraint par l'Angleterre de se séparer du docteur O'Méara, lui donnait

un mot d'introduction auprès de sa femme, et le rédigeait ainsi: «S'il

voit ma bonne Louise, je la prie de lui permettre qu'il lui baise les

mains!» Puis il ajoutait de vive voix: «Si vous voyez mon fils,

embrassez-le pour moi.» Et répétant le conseil qu'il ne se lassait

jamais de donner: «Qu'il n'oublie jamais qu'il est né prince français!»

Sa dernière recommandation était celle-ci: «Faites tous vos efforts pour

m'envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont mon fils

est élevé.» O'Méara n'était pas encore parti que l'Autriche imposait un

nouveau nom au fils de Napoléon. Le 22 juillet, par quatre patentes

impériales, François II, empereur d'Autriche, roi de Jérusalem, de

Hongrie, de Bohême et autres lieux, déclarait se trouver, par suite de

l'Acte du Congrès de Vienne et des négociations avec ses hauts alliés,

dans le cas de déterminer le titre, les armes, le rang et les rapports

personnels du prince François-Charles-Joseph, fils de sa bien-aimée

fille Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme,

Plaisance et Guastalla. L'Empereur lui donnait donc le titre de «duc de

Reichstadt» avec celui d'Altesse Sérénissime. Il lui permettait de se

servir d'armoiries particulières, savoir: de gueule à la face d'or, à

deux lions passans d'or, tournés à droite, l'un en chef et l'autre en

pointe, l'écu oval posé sur un manteau ducal et timbré d'une couronne de

duc; pour supports, deux griffons de sable armés, becquetés et couronnés

d'or, tenant des bannières sur lesquelles étaient répétées les armes

ducales. Les griffons de sable remplaçaient les aigles impériales, et la

couronne de duc, celle d'empereur. Le duc de Reichstadt devait prendre

rang à la cour d'Autriche immédiatement après les princes de la famille

impériale et les archiducs d'Autriche. La seigneurie de Reichstadt,

située dans le royaume de Bohême, autrefois possession bavaro-palatine,

et qui appartenait à l'archiduc Ferdinand, avait été érigée en duché par

les mêmes lettres patentes. En même temps, l'Empereur accordait au

nouveau duc la jouissance, sa vie durant, des terres bavaro-palatines en

Bohême, savoir la seigneurie de Tachlowitz, la terre de Gross-Bohen, les

seigneuries de Kasow, de Kron-Porzistchen et Ruppau, les seigneuries de

Plosskowitz, de Buschtierad et de Reichstadt, les terres de Misowitz,

Sandau, Tirnowan, Schwaden et Swoleniowes, et la maison numéro 182,

située au Hradschin, avec toutes leurs appartenances, meubles, immeubles

et droits y attachés. Les patentes ne qualifiaient le duc de Reichstadt

que sous le nom de prince François-Charles-Joseph, fils de

l'archiduchesse Marie-Louise. On ne disait pas un mot de son père, comme

si l'enfant fût né d'un père inconnu... M. de Montbel, étonné, en parla

plus tard au prince de Metternich, qui voulut bien lui répondre qu'il

fallait, pour juger une telle détermination, se placer dans la situation

même et se reporter à l'époque où elle avait été prise[322]. Ainsi

Metternich l'engageait à reculer, par la pensée, jusqu'à l'époque où

l'Europe s'était levée pour reconquérir son indépendance et se défendre

contre Napoléon échappé de l'île d'Elbe. La victoire n'avait point

apaisé la fureur des peuples. L'Allemagne, indignée, regardait sa haine

contre Napoléon comme un _lien de vertu_ qui devait unir les peuples. Le

nom de l'oppresseur inspirait à tous un même sentiment d'horreur;

l'Europe venait de reconnaître «combien il y avait eu danger pour elle

de laisser à un guerrier si entreprenant le prestige attaché au titre

d'empereur». En donnant à tous les rois et souverains créés par lui le

nom de Napoléon, l'empereur des Français en avait fait une dénomination

de dynastie à laquelle il attachait une signification de puissance et

d'autorité. «L'empereur d'Autriche, qui avait déjà sacrifié toutes ses

affections à la sûreté et au bonheur de ses sujets, avait à cœur de leur

prouver, ainsi qu'à l'Europe, que, dans aucune situation, ses sentiments

paternels ne l'emporteraient sur ses principes et son amour pour ses

peuples.» Remarquez que c'est là une phrase, pour ainsi dire,

stéréotypée. S'agit-il pour François II de manquer aux engagements

résultant de l'alliance entre la France et l'Autriche, ou aux promesses

solennelles de l'alliance de famille faite entre lui et Napoléon, de

méconnaître les intérêts de sa fille et de son petit-fils, c'est

toujours en vertu des principes et de l'amour pour ses peuples. Il ôta

donc au jeune prince son nom de dynastie, comme il lui avait refusé le

titre d'empereur, «pour que, dès lors, des noms, tous consacrés en

Autriche, prouvassent qu'il ne serait plus désormais qu'un prince

autrichien».

La crainte que Napoléon avait éprouvée, et qu'il venait de manifester

récemment encore devant son entourage, semblait devenir une réalité.

Mais, qu'on y prenne garde; ce ne sont là que des dehors fallacieux. On

se tromperait beaucoup si on leur attachait plus d'importance qu'ils

n'en méritent. Sans aucun doute, le prince impérial ne s'appellera plus

Napoléon, mais il gardera l'amour de son père, l'amour de la France.

Malgré les froids et habiles calculs de la diplomatie autrichienne, la

flamme qui anime ce jeune cœur ne s'éteindra qu'avec son dernier

souffle. On aura beau donner au fils de Napoléon des maîtres allemands

et une éducation allemande, le faire vivre dans un air et dans un milieu

allemands; il voudra être et il restera Français, tant il est vrai que

les liens mystérieux formés par Dieu, sur le sol qui prend le doux nom

de patrie, ne se dénouent qu'avec la mort.

Le 2 août, M. de Saint-Mars envoyait au duc de Richelieu le rescrit par

lequel étaient déterminés les nouveaux noms et titres du fils de la

duchesse de Parme. Le secrétaire de l'ambassade française à Vienne en

trouvait la rédaction «des plus simples et des plus convenables». Le duc

de Reichstadt était placé à peu près dans la même situation politique

que le duc de Leuchtenberg, sans avoir aucun droit de souveraineté[323].

Quelques jours après, le duc de Richelieu adressait au baron de Vincent,

ministre plénipotentiaire d'Autriche, l'adhésion du gouvernement

français à l'accession de la duchesse de Parme à l'Acte du Congrès de

Vienne. Il faisait toutefois remarquer que le gouvernement l'admettait

uniquement par esprit de conciliation, mais sans que cela tirât à

conséquence pour les actes de même nature qui pourraient lui être

présentés à l'avenir. Le chargé d'affaires de Florence, M. de Fontenay

écrivait de son côté, à la même date, au duc de Richelieu, que le

grand-duc de Toscane n'avait fait aucun obstacle à la cession des terres

bavaro-palatines au fils de Marie-Louise. Quant à la duchesse de Parme,

elle avait paru «extrêmement sensible» au nouveau titre qui venait

d'être accordé à son fils. «Le comte de Neipperg, ajoutait Fontenay dans

la lettre de remerciement écrite à ce sujet à M. le comte d'Appony[324],

reconnaît que le titre actuel du jeune duc de Reichstadt est convenable,

sous tous les rapports, à la naissance et au rang de ce prince, et qu'on

ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Mme la duchesse de

Parme[325]». Il paraît qu'on avait hésité entre le nom de comte de

Multing et celui de duc de Reichstadt. Mais la duchesse de Parme avait

qualifié le premier nom «de mauvaise plaisanterie». Elle trouvait qu'à

un fils d'empereur revenait au moins de droit le titre de duc. Ce titre

que subit le gouvernement de Louis XVIII, parut cependant séditieux et

capable d'exercer des troubles, puisque la police française imposa aux

sieurs Laugier, parfumeurs à Paris, l'engagement de ne plus mettre en

vente, sous le nom d'_Eau du duc de Reichstadt_, une essence qu'ils

débitaient autrefois sous le nom d'_Eau du roi de Rome_[326]. Le 29

août, le général Gourgaud, qui revenait de l'île Sainte-Hélène, adressa

à Marie-Louise une lettre qui causa un certain trouble à Parme et à

Vienne, les journaux anglais l'ayant publiée peu de temps après. La

voici textuellement. Elle est d'une authenticité certaine et elle mérite

d'être connue, car elle imprime à la mémoire de Marie-Louise une

flétrissure méritée:

«MADAME,

«Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec Elle,

en 1814, à Grosbois[327], lorsque, la voyant malheureusement pour la

dernière fois, je lui fis le récit de tout ce qu'avait éprouvé

l'Empereur à Fontainebleau, j'ose espérer qu'Elle me pardonnera le

triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que

l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et

de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et

humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous

avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de

l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de

larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle,

captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus

chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa

femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce

roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses

souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était

capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun

individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous

dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez au

milieu de votre cour comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait

jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse, lorsque pour lui donner

quelques consolations nous lui parlions de vous, souvent il nous a

répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand

effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions

qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car

Marie-Louise est la vertu même!»

Privé de l'honneur de se rendre auprès d'elle, le général saisissait une

occasion sûre pour lui faire parvenir cette lettre; il espérait qu'il

n'invoquerait pas en vain la générosité de son caractère et la bonté de

son cœur. «Le supplice de Napoléon, disait-il, peut durer longtemps

encore. Il est temps de le sauver. Le moment présent semble bien

favorable: les souverains vont se réunir au congrès d'Aix-la-Chapelle,

les passions paraissent calmées. Napoléon est loin d'être à craindre; il

est si malheureux que les âmes nobles ne peuvent que s'intéresser à son

sort. Dans de telles circonstances, que Votre Majesté daigne réfléchir à

l'effet que produirait une grande démarche de votre part; celle, par

exemple, d'aller à ce congrès, d'y solliciter la fin du supplice de

Napoléon, de supplier son auguste père de joindre ses efforts aux vôtres

pour obtenir que votre époux lui soit confié, si la politique ne

permettait pas encore de lui rendre la liberté. Lors même qu'une telle

démarche ne réussirait pas en entier, le sort de Napoléon en serait bien

amélioré. Quelle consolation n'éprouverait-il pas en vous voyant agir

ainsi? Et vous, Madame, quel serait votre bonheur! Combien d'éloges, de

bénédictions vous attirerait une telle conduite, que vous prescrivent la

religion, votre honneur, votre devoir; conduite que vos plus grands

ennemis peuvent seuls vous conseiller de ne pas suivre! On dirait: Les

souverains de l'Europe, après avoir vaincu Napoléon, l'ont abandonné à

ses plus cruels ennemis; ceux-ci le faisaient mourir du supplice le plus

long et le plus barbare; la durée de son agonie le réduisait à demander

des bourreaux plus prompts. Il paraissait oublié et sans secours; mais

Marie-Louise lui restait, et la vie lui a été rendue. Ah! Madame, au nom

de ce que vous avez de plus cher au monde, de votre gloire, de votre

avenir, faites tout pour sauver votre époux; l'ombre de Marie-Thérèse

vous l'ordonne!... Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi d'oser vous

parler ainsi; je me laisse aller aux sentiments dont je suis pénétré

pour vous; je voudrais vous voir la première de toutes les femmes!...»

Cette lettre, qui lui rappelait si éloquemment ses devoirs, ne fit

qu'importuner Marie-Louise. Elle ne lui causa aucune émotion. Un journal

anglais, inspiré par Metternich, osa dire que le général Gourgaud avait

reçu de l'argent à la suite de sa missive, en même temps que l'ordre de

ne plus faire de démarches. Cela était faux. En effet, le général

indigné crut devoir écrire au directeur du journal anglais qui avait

reproduit le bruit mensonger, ces quelques mots:

«Londres, 26 octobre 1818[328].

«Dans une des colonnes de votre journal d'aujourd'hui, sous la rubrique

d'«Aix-la-Chapelle, _correspondance particulière_», on lit: «Le général

Gourgaud, qui a adressé dernièrement une lettre à Sa Majesté

l'archiduchesse Marie-Louise, duchesse de Parme, pour lui demander

d'user de toute son influence près du Congrès, en faveur de son époux et

de son maître, _a reçu pour réponse à sa lettre une somme d'environ

trente mille francs et, en même temps, l'ordre positif de ne plus, à

l'avenir, entretenir Sa Majesté de ce sujet_.»

«Les deux dernières assertions, contenues dans cet article sont

entièrement fausses; la défense de dire la vérité n'est pas et ne

pouvait pas être la réponse de la lettre confidentielle que j'eus

l'honneur d'adresser à Sa Majesté le 29 août dernier. Cette supposition

même est injurieuse au caractère bien connu de cette princesse. Il n'est

pas vrai non plus que j'aie reçu de présent; je n'ai reçu d'autre

récompense de cette démarche que l'approbation flatteuse d'un certain

nombre d'hommes respectables et la satisfaction que je goûte d'avoir

satisfait à mes devoirs.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

«Le général GOURGAUD.

«N° 22, Compton-Street, Brunswick-Square.»

Comme le comte de Neipperg et Marie-Louise s'étaient aussi préoccupés du

général Gourgaud, Metternich crut devoir écrire à ce sujet à Neipperg

lui-même: «Quant au général Gourgaud, je prie Votre Excellence de dire à

Sa Majesté qu'il est à Hambourg; que, pour le moment, il ne peut pas se

rendre en Italie...» Metternich ajoutait que, pour le mettre hors d'état

de nuire, l'Empereur consentait à lui accorder asile dans ses États. Je

ne crois pas que Gourgaud eût demandé cet asile. Sa lettre et son

attitude n'étaient pas faites d'ailleurs pour le lui assurer[329].

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 21 / 45 段