Marie-Louise, très tranquille et très heureuse en son duché de Parme, ne

songeait point à retourner, même pour quelques jours, dans sa chère

Autriche. On lui rendait les honneurs d'une souveraine, et son petit

orgueil s'en trouvait satisfait. Occupée de réceptions et de fêtes,

donnant des dîners et des bals, elle n'avait pour le captif de

Sainte-Hélène aucun souvenir ému. Quant à l'abandonné de Schœnbrunn,

elle le laissait aux mains de Dietrichstein, de Collin et de Foresti,

sans trop s'en préoccuper. L'enfant finissait par s'habituer à son

silence. Privé de son père, privé de sa mère, il réfléchissait

longuement; parfois quelques paroles graves montraient combien il avait

connaissance de sa situation. Un jour qu'un petit archiduc lui montrait

une médaille d'or frappée à l'occasion de sa naissance et lui demandait

de qui était l'effigie: «C'est la mienne, dit-il aussitôt; c'est la

mienne, quand j'étais roi de Rome.» En général, il était silencieux,

mais il écoutait avec une profonde attention. Un officier supérieur

autrichien, dans une conversation avec ses gouverneurs, oubliant qu'il

était là et ne se doutant pas, d'ailleurs, qu'il ferait la moindre

observation, nomma trois grands capitaines étrangers et dit qu'il n'en

connaissait pas de plus illustres. «J'en connais un quatrième que vous

n'avez pas nommé, interrompit brusquement l'enfant.--Lequel,

monseigneur? fit l'officier étonné.--Mon père!» dit en rougissant le

jeune prince, et il s'enfuit. Le capitaine Foresti, qui rapporte cette

anecdote, ajoute que l'officier avait ramené le roi de Rome en lui

déclarant qu'il avait eu raison de citer son père, mais qu'il avait eu

tort de s'enfuir.

Il paraît que l'enfant questionnait à tout moment Foresti, Collin et

Obenaus sur son père, sur son gouvernement, sur sa chute, sur

l'existence qu'il menait actuellement à Sainte-Hélène. Il exigeait des

réponses très précises, ce qui gênait parfois les précepteurs. Ils

durent en référer à l'empereur d'Autriche, qui leur permit de répondre

nettement. Foresti constate que, dans les premiers jours, le roi de Rome

l'interrogeait avec avidité et avec une affluence d'idées surprenante.

Quelque temps après, il parut satisfait et devint, à ce sujet, plus

calme, plus réservé. Il ne parla plus de sa situation d'autrefois. Le

précepteur croit qu'il gardait pour lui certaines pensées; cela était

vrai. Le jeune prince portait, en effet, des secrets que son âme seule

pouvait méditer. L'isolement où on le laissait avait déterminé en lui

une tristesse dont il n'aimait point à révéler la cause. Marie-Louise

avait beau écrire à Mme de Crenneville[295], à propos du fils de Mme de

Scarampi: «Le cœur me saigne, lorsque je pense qu'il y a plus d'un an

que je n'ai vu le mien, et Dieu sait combien de mois encore s'écouleront

avant que j'aie ce bonheur...», et une autre fois: «Vous qui savez comme

j'aime mon fils, vous jugerez facilement de la peine que j'éprouve de

retarder le moment de l'embrasser[296]»; sa tendresse vraie se

partageait uniquement entre Neipperg et une perruche nommée

Margharitina[297].

Elle ne savait pas que Napoléon appelait souvent la mort pour mettre fin

au supplice de sa détention lointaine. Cependant, l'Empereur avait

encore quelques illusions. Un jour où il était moins triste, il disait:

«Si j'étais libre, je trouverais un grand bonheur à parcourir incognito

l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, à méditer sur tout ce que je

verrais... Me voyez-vous à Vienne ou à Parme, surprenant l'Impératrice à

la messe ou dans une promenade?» Puis, apprenant le départ du jardinier

Welle qui lui avait fait remettre la boucle de cheveux du roi de Rome,

il s'écriait: «Il faut être bien barbare pour refuser à un époux, à un

père la consolation d'entretenir une personne qui a vu sa femme depuis

peu et touché son enfant!...» Une autre fois, il faillit verser des

larmes en constatant que, par la sauvage politique de quelques

individus, il était pour toujours privé de leurs embrassements. Il avait

raison de dire: «Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on

commet ici.» En effet, on ne peut comprendre que le gouverneur de

Sainte-Hélène et que le baron Stürmer aient empêché un jardinier

inoffensif de donner à leur prisonnier quelques nouvelles des deux êtres

qu'il aimait. C'était une méchanceté vraiment inexplicable. Au mois de

juin, un sieur Radovitsch, employé de la maison de commerce Biagini, qui

s'était fait matelot à bord d'un bâtiment anglais chargé

d'approvisionner l'île de Sainte-Hélène, fit remettre secrètement à

l'Empereur un buste du roi de Rome, exécuté par un habile sculpteur de

Livourne. Cette œuvre d'art échappa, non sans peine, à la vigilance

cruelle d'Hudson Lowe, qui l'aurait mise en pièces, si elle fût tombée

en sa possession. «L'homme qui voudrait briser une telle image,

s'écriait Napoléon devant O'Méara, ne serait-il pas un barbare, un

monstre? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui

donne du poison à un autre, car il est probable que celui-ci est

toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne

serait poussé que par la plus noire atrocité et qu'il serait capable de

commettre tous les crimes... Ce buste vaut pour moi un million, quoique

ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup de donner cent

louis de cela!...» Comme O'Méara s'étonnait un jour de ce que

l'Impératrice n'eût rien fait pour obtenir la délivrance de l'Empereur:

«J'ai, répliqua vivement Napoléon, toujours eu lieu de me louer de la

conduite de ma bonne Louise, et je pense qu'il est entièrement hors de

sa volonté de rien faire pour me secourir.» Ainsi, éclairé ou non sur la

conduite de Marie-Louise, il ne se permettait aucun reproche contre elle

et la défendait généreusement en toute occasion.

Le gouvernement de la Restauration redoutait encore l'ex-Empereur, même

à Sainte-Hélène. Il paraît qu'en mars 1817, les journaux des Pays-Bas

insérèrent une lettre apocryphe de Napoléon à la maréchale Ney. «Le

prince de Metternich, écrivait le marquis de Caraman au duc de

Richelieu, en m'en parlant avec toute l'humeur qu'une pareille

effronterie peut donner, m'a reproché encore que nous ne nous mettions

pas assez en avant pour obtenir justice d'un gouvernement assez faible

ou assez fort pour se permettre chez lui de pareilles attaques.» M. de

Caraman avait répondu que la présence des armées d'occupation était un

obstacle pour une telle démonstration. Il était vraiment impossible de

montrer trop de mécontentement, quand on se trouvait hors d'état de

faire respecter son autorité. Cependant, le prince de Metternich blâma

la modération du cabinet français. Il soutint «qu'il fallait forcer les

puissances à adopter des-mesures violentes et efficaces, en les mettant

au pied du mur; que la seule manière était de déclarer que le Roi ne

pouvait supporter plus longtemps des insultes outrageantes pour sa

dignité». Il conseillait donc la rupture de toutes relations avec les

Pays-Bas et un appel aux grandes puissances pour obtenir l'éloignement

des sujets français proscrits. Il affirmait que l'Autriche et la Prusse

soutiendraient ces revendications. Malgré ces audacieux conseils, le

gouvernement de Louis XVIII n'osa point protester.

Un journal des États-Unis, l'_Abeille américaine_, contenait une lettre

d'un sieur de Méraudet, datée de Hambourg, le 17 avril 1817, où cet

individu affirmait que l'Empereur allait être transféré à Malte. Suivant

lui, Bonaparte continuait à occuper l'attention publique. Un parti

perfide faisait de grands efforts en Angleterre pour exciter l'intérêt

en sa faveur. On le nommait sans cesse. On le mêlait à tout. On le

faisait écrire. Ses courtisans s'occupaient aussi de son fils et en

voulaient à la monarchie légitime[298]. Cet article avait causé une

certaine inquiétude au gouvernement, ainsi qu'une lettre du général de

Montholon qui circulait secrètement et que la police recherchait avec

soin. Le 11 juin, le chevalier Artaud crut devoir écrire au ministre des

affaires étrangères de France qu'il était étonné de voir, dans

l'_Almanach militaire_ de la monarchie autrichienne, le nom de

François-Joseph-Charles, prince de Parme. Il en avait parlé au duc de

San-Carlos, qui lui avait répondu: «Il ne faut pas s'étonner que l'on

ait donné encore au fils de Marie-Louise le titre de prince de Parme. Il

est convenu qu'il aura ce titre, parce qu'on évite de lui donner celui

de Napoléon ou celui de Buonaparte. Sans cela, le prince de Metternich

dit qu'il ne sait comment le nommer, et le prince ajoute que ce titre de

prince de Parme ne doit laisser rien préjuger sur la question de

réversibilité du duché de Parme à la branche de Bourbon qui régnera sur

cet État, question qui pourra s'élever à la mort de Marie-Louise...» Le

chevalier Artaud ajoute: «Samedi dernier, pendant que je me promenais à

Schœnbrunn avec M. de Schrœbel, un garde nous prévint que l'archiduc se

promenait. Nous rencontrâmes, en effet, le fils de Marie-Louise avec un

sous-gouverneur et un domestique[299].» Ainsi, le roi de Rome n'était

plus qu'un archiduc!... Mais officiellement on l'appelait prince de

Parme. On ne pouvait tolérer cela. Aussi, le 22 juin, Artaud apprit-il

avec joie que, dans l'_Almanach impérial et royal de l'État_, à

l'article intitulé: _Direction officielle du fils de Marie-Louise_, on

avait supprimé ce titre qui l'offensait. «J'ai fait part, dit-il, de

cette circonstance à M. le duc de San-Carlos, qui s'en est montré étonné

et charmé[300].»

Un bruit singulier courait depuis quelque temps, et le chevalier Artaud

n'avait pas hésité à s'en faire le propagateur. «Des rumeurs sourdes,

écrivait-il à Paris, portent à croire que le prince de Metternich dira à

Rome quelques mots sur la possibilité d'une déclaration de divorce entre

Marie-Louise et Napoléon. On pense, ajoutait-il, que la France

appuyerait de tout son pouvoir cette négociation, qui serait complétée

par un mariage entre Marie-Louise et l'archiduc Reinier[301].» Cela

n'était qu'une fausse nouvelle. La vérité est que si Marie-Louise avait

pu divorcer, c'eût été pour former des liens légaux avec le comte de

Neipperg, qui lui était devenu aussi cher qu'indispensable. En

attendant, l'Autriche continuait à poursuivre Napoléon de sa haine,

jusque dans sa famille qu'on redoutait surtout à cause de certaines

menées en Italie. Certains disaient que le roi de Rome allait, un jour

ou l'autre, être mis à la tête de ce royaume. Aussi le prince de

Metternich était-il d'avis[302] que Lucien fût obligé de se rendre en

surveillance, jusqu'à nouvel ordre, dans une ville du nord de l'Italie.

Quelque temps après, il exprimait au baron de Vincent le regret que les

puissances n'eussent pas encore adopté, envers les partisans de la

Révolution française, une conduite uniforme[303]. Metternich invitait

donc le gouvernement français à prendre des mesures de circonstance. «Le

seul remède, disait-il, est dans un accord parfait avec toutes les

puissances pour étouffer partout cet esprit révolutionnaire que les

derniers trois mois de règne de Napoléon en France ont développé avec

plus de force et de danger qu'il n'en avait dans les premières années de

la Révolution française...» En conséquence, les ministres des quatre

Cours alliées décrétaient l'obligation, pour les individus compris dans

les diverses listes de proscription du 24 juillet 1815, de se rendre en

Autriche, en Prusse ou en Russie. On exceptait de cette mesure «Mme

Joseph Bonaparte, aussi longtemps que sa conduite continuerait à être

irréprochable». Il est vrai que, d'autre part, on n'était point

rigoureux pour les régicides, «vu l'âge avancé, les infirmités et le peu

de fortune de la plupart d'entre eux[304]».

Le 10 juin 1817, les alliés statuaient enfin sur la succession des

duchés. L'infant don Charles-Louis, fils de la duchesse de Lucques,

ancienne reine d'Étrurie, devait être l'héritier de Parme, Plaisance et

Guastalla, à la mort de Marie-Louise[305]. Cette fois, on violait

ouvertement le traité de Fontainebleau et, plus particulièrement,

l'article 5, qui avait stipulé la réversibilité des duchés sur le roi de

Rome. On se bornait à promettre à l'enfant une dotation pécuniaire. Cela

parut suffisant à Marie-Louise, car nous trouvons plus tard cet aveu

dans une lettre intime: «Le sort et l'avenir de mon fils ont été

fixés... Vous savez que ce n'était jamais ni des trônes, ni des États

que j'ambitionnais pour mon enfant, mais je lui souhaitais d'être le

plus riche et aimable particulier de l'Autriche. Mon premier souhait a

été rempli par le traité du 10 juin, et je jouis d'une douce

consolation, en pensant que je pourrai à présent fermer les yeux

tranquillement, dans la persuasion qu'après moi mon fils ne sera ni

abandonné, ni par le manque de fortune sous la dépendance de qui que ce

soit[306]...» Son fils n'était même plus le prince de Parme, mais «un

riche particulier», et cela lui semblait bien. Le conseiller de

Metternich, Gentz, ne pensait pas de même. Dans une dépêche aux

hospodars de Valachie, il s'occupait longuement de la question, et il

révélait des faits curieux qui donnaient entre autres un démenti à

l'assertion de Metternich relevée plus haut. Il rappelait que l'affaire

des duchés avait été l'une des plus contestées pendant le congrès de

Vienne[307]. La clause spéciale du traité de Fontainebleau aurait été

annulée, si l'empereur Alexandre n'avait défendu les droits de

Marie-Louise et de son fils «avec une chaleur tout à fait

chevaleresque». Son intervention puissante avait amené la cession

temporaire de Parme pour l'ex-Impératrice. La reine d'Étrurie avait eu

Lucques à titre de compensation. Mais l'Espagne, comme on l'a déjà vu,

avait protesté et refusé son adhésion à la résolution du Congrès et au

traité de Paris. «L'été dernier, continue Gentz, le gouvernement

anglais, gêné dans toutes ses relations avec l'Espagne, par la position

isolée de cette puissance, et très désireux, en même temps, de fixer le

sort futur de Parme et de Plaisance et l'existence problématique du

petit Napoléon, sollicita vainement le cabinet de Vienne de mettre en

train la négociation prévue et stipulée par l'article du Congrès.» Cet

article avait remis à une négociation ultérieure le règlement de la

succession de Parme et de Plaisance. L'affaire était délicate et pénible

pour François II. En effet, l'intérêt politique de l'Autriche était lésé

par la succession d'une branche des Bourbons à Parme et Plaisance. De

plus, il paraissait un peu déloyal de dépouiller de tous les droits

éventuels, créés par le traité de Fontainebleau, un enfant qui, bien que

fils de Napoléon, ne cessait pas d'être le petit-fils de l'empereur

François. Mais la France et l'Angleterre considéraient toujours comme un

sujet d'alarmes la succession de cet enfant, même dans un État de peu

d'importance[308]. Le cabinet de Vienne, plus intéressé que tout autre à

la tranquillité de l'Italie et à la stabilité du système que l'on venait

d'y fixer, n'était pas lui-même sans inquiétude sur l'effet que la

succession éventuelle du jeune Napoléon pourrait produire sur l'esprit

des Italiens. L'empereur d'Autriche s'était enfin décidé à déclarer

qu'il abandonnait l'héritage des duchés à la branche des Bourbons de

Parme et qu'il ferait «un autre sort au jeune Napoléon». Le cabinet

anglais avait pu croire la question tranchée, mais une nouvelle

difficulté allait bientôt surgir. Ici Gentz nous apporte des

renseignements inédits.

Pendant les dernières semaines de son séjour à Vienne, l'empereur

Alexandre, ayant plusieurs fois conféré avec Marie-Louise, s'était

réellement passionné pour ses intérêts. Il avait chargé une personne de

confiance de dire à Metternich qu'il avait promis à l'ex-Impératrice de

défendre non seulement sa cause, mais encore celle de son fils, et qu'il

fallait assurer au roi de Rome la succession de Parme et Plaisance.

Metternich fit les objections que l'on devine: résistance de la France

et de l'Angleterre, etc. Alexandre insista. Metternich montra encore

quelque opposition. Alors Alexandre fit rédiger «une convention

secrétissime par laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse

s'engageaient à unir leurs efforts pour faire décider la question de

Parme et Plaisance en faveur du jeune Napoléon». L'Autriche finit par

accéder à cette convention, qui fut signée entre les trois puissances,

peu de jours avant le départ d'Alexandre. Le secret fut bien gardé. Mais

lorsque l'Angleterre pressa les négociations relatives à Parme,

Metternich ne put dissimuler un certain embarras. Il accepta toutefois

d'examiner la question. Au mois de janvier 1816, lord Cathcart ayant

proposé au cabinet de Saint-Pétersbourg de s'occuper de cette affaire,

l'empereur de Russie dit à ce diplomate «qu'il ne pouvait entrer dans

cette question, avant de s'être concerté avec la cour de Vienne, avec

laquelle il avait des engagements particuliers». Cette réponse produisit

une certaine sensation à Londres. Elle éveilla des soupçons. Lord

Stewart voulut avoir des éclaircissements précis et questionna le

cabinet de Vienne. Metternich se décida à lui confier la convention

secrétissime et le mit au courant des circonstances qui l'avaient

provoquée. Il ajouta cependant qu'il regardait «cette pièce comme non

avenue»; que les dispositions de l'Empereur son maître et les siennes

étaient les mêmes qu'en octobre 1815 et qu'il était prêt à charger le

général Vincent de négocier sans retard. «La franchise de Metternich

couvrit ce que la convention secrète de 1815 aurait pu avoir d'offensant

pour l'Angleterre.» La cour de Londres se contenta de cette déclaration.

Afin de rétablir de meilleures relations avec l'Espagne, le Tsar céda à

son tour et la succession de Parme et Plaisance revint à l'héritier de

la reine d'Étrurie. Telle fut la volte-face de l'Autriche qui amena

nécessairement la Russie à modifier ses premiers desseins. Gentz, en

exposant l'affaire, se défend de critiquer son gouvernement. Il

reconnaît que son maître et son ministre ont eu des motifs impérieux

pour ce changement d'attitude. Mais il ajoute, avec une ironie évidente,

que si le dénouement de l'affaire de Parme lui inspire des regrets, il

s'en console par le désintéressement et par la générosité de l'Autriche,

si rares dans les transactions politiques. «Le jeune Napoléon, dit-il,

n'est même pas nommé dans le traité sur la succession de Parme. Il est

exclu tacitement de par le fait. L'Empereur, sans rien stipuler à son

égard envers personne, se charge du sort de ce malheureux enfant.» Il

paraissait lui promettre des terres en Bohême et un apanage décent.

Gentz ajoute: «La mère en sera inconsolable. Après les promesses

magnifiques de l'empereur Alexandre, elle ne pouvait guère entrevoir une

issue pareille. Les grands intérêts du monde en ont autrement

ordonné[309].» Or, Marie-Louise exprimait ainsi son sentiment au sujet

de cette solution: «J'avoue que cette dernière m'a fait bien du

plaisir[310]...»

La Russie paraissait s'être rapprochée de la France, comme le montre la

dépêche du chevalier Artaud au ministre des affaires étrangères, et dans

laquelle ce diplomate racontait ainsi son entrevue avec le comte de

Stachelberg, le 18 août 1817. «Pour nous, disait Stachelberg, la France

ne saurait être trop grande, trop puissante; nous le disons, nous le

prêchons, on ne nous écoute pas... Vous êtes heureux encore d'avoir à

Paris M. Pozzo di Borgo; il vous est bien dévoué...» Puis, faisant

allusion au congrès d'Aix-la-Chapelle: «Alors l'Empereur parlera à M. de

Richelieu devant tous les princes. Il lui montrera son âme. Il a une

âme, l'Empereur; qu'on le laisse faire! Ici, que vous promet-on?--On est

très convenablement avec nous. La Russie nous aime, elle doit nous

aimer. Elle veut nous faire du bien, elle veut nous en faire la

première, et je dirai presque, la seule. Elle est jalouse. Dans toutes

les concessions, elle désire qu'on sache qu'elle a parlé d'abord, mais

il ne faut pas paraître compter après elle sur l'Angleterre, ni sur

l'Autriche. Une conversation avec un ministre russe est d'un grand

danger. Il accable de compliments, mais il faut qu'on épouse tous ses

dépits[311].» Voilà pour la Russie; voyons maintenant pour l'Autriche.

Amené à parler de Gentz, Artaud disait à Richelieu, le 19 octobre: «M.

de Gentz est un personnage très remarquable, dans lequel il se trouve

deux individus, deux caractères et deux points de départ bien distincts.

Il a d'abord été homme de lettres, et ensuite il a dirigé ses

méditations vers les études diplomatiques. Il a servi de sa plume la

Prusse et l'Autriche, mais le politique n'a pas cessé d'être homme de

lettres. On voit bien que son premier état est d'avoir de l'esprit[312],

de plaire, de chercher à persuader, de bien parler, de dire tout ce qui

est susceptible d'être exprimé avec vivacité, ce qui a du piquant, du

naïf, du charme; il est aisé de s'apercevoir que quelquefois il est tout

à fait à sec dans la connaissance des affaires, et qu'alors il n'a plus

d'autre secours qu'une sagacité très exercée, à l'aide de laquelle il

surprend ce qu'on ne lui a pas confié dans le cabinet de Vienne.» Enfin

Artaud informait M. de Richelieu, le 14 novembre 1817, que Gentz lui

avait fait cette confidence: «Vous comptez sur la Russie, mais n'y

comptez pas. Elle vous poussera et ne fera que de faibles efforts pour

vous. Savez-vous qui décidera tout?--car voilà la question.--La Prusse!»

Puis il disait, quelques jours après, qu'il avait vu le secrétaire

particulier de Metternich. Celui-ci avait voulu faire insérer dans le

_Beobachter_ un article de l'_Allgemeine Zeitung_, n° 137. «Dans cet

article, qui est très bien fait et dans un sens favorable à votre

ministère, on parle des différents partis de la France, entre autres des

bonapartistes, et l'on dit que ceux-ci n'ont plus de crédit et sont peu

à redouter. J'ai donc voulu faire insérer cet article, et la censure de

la chancellerie s'y est opposée, mais l'article paraîtra deux jours plus

tard[312].» Les diplomates se dénonçaient entre eux. Caraman mandait à

Richelieu, le 5 décembre 1817, que le comte de Stachelberg avait «de

vraies inquiétudes sur la sincérité de Metternich»[313].

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 20 / 45 段