informait, le 28 février, le duc de Richelieu que François II avait
prescrit à sa fille de se rendre à Vérone le 18 mars. Il l'avait invitée
en outre à ne garder à son service que les Français qui lui seraient
absolument indispensables. «Elle en a renvoyé, dit Los Rios, une
trentaine sur cinquante, y compris le marquis de Bausset, qu'elle a
nommé grand maître honoraire de sa maison.» Or, peu de temps auparavant,
le marquis de Bausset avait informé le chevalier de Los Rios qu'il
tenait à sa qualité de Français et qu'il ambitionnait d'être compté au
nombre des plus fidèles sujets de Louis XVIII. «Si mon séjour hors de
France, avait-il dit, et les fonctions que je remplis ici n'avaient pas
l'extrême approbation du Roi, je puis vous assurer qu'aucune
considération ne saurait me retenir.» Il lui avait été répondu par
l'ambassade française que le Roi ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il
demeurât auprès de l'archiduchesse, et que même il lui en octroyait la
permission[277]. Et tout à coup, c'était l'empereur d'Autriche qui
exigeait le départ de l'inoffensif Bausset, tant ce monarque avait peur
de la moindre influence française[278]. Il est vrai qu'il nommait
presque en même temps le comte de Neipperg chevalier d'honneur de sa
fille, en lui donnant la mission de l'accompagner à Parme. Quant au roi
de Rome, on avait décidé qu'il ne quitterait pas Vienne ou Schœnbrunn.
Sa berceuse, Mme Marchand, venait de recevoir l'ordre de se retirer.
Ainsi cette femme dévouée, qui avait veillé le prince depuis sa
naissance, qui passait toutes les nuits dans sa chambre et recevait le
matin ses premières caresses, qui était chargée du soin de le vêtir et
qui lui faisait répéter ses prières en y mêlant, elle aussi, le nom de
son père,--cette personne si modeste et si simple était devenue suspecte
à son tour[279]! Dès son départ, le capitaine Foresti vint coucher dans
la chambre de l'enfant impérial. «La première fois, je craignis qu'à son
réveil, rapporte Foresti, il ne se livrât au vif chagrin de l'enfance en
ne retrouvant plus près de lui celle qu'il était accoutumé de revoir
chaque matin. En s'éveillant, il s'adressa à moi sans hésiter et me dit,
avec un calme étonnant pour son âge: «Monsieur de Foresti, je voudrais
me lever.»
Déjà cette jeune nature se formait aux épreuves et prenait de l'empire
sur elle-même. Ce n'est pas que le roi de Rome fût indifférent au départ
de Mme Marchand; mais après l'avoir pleurée, il se rappela les conseils
qu'elle lui avait donnés de se montrer courageux, et il tint à y être
fidèle. Voici quelques mots de lui qui prouveront combien il pensait à
sa situation et combien il était instruit du passé. La première fois
qu'il vit le prince de Ligne, il demanda le rang de ce seigneur. «C'est
un maréchal, lui répondit-on.--Est-il un de ceux, dit-il aussitôt, qui
ont abandonné mon père?...» Une autre fois, jouant avec un jeune
archiduc, il dit tout à coup: «Quand je serai grand, je prendrai mon
sabre et j'irai délivrer mon père qu'ils retiennent en prison!...» Et en
parlant ainsi, il agitait avec force un petit sabre que lui avait donné
son grand-père. Le 7 mars, l'archiduchesse Marie-Louise partit pour
Parme avec le comte de Neipperg et une suite nombreuse d'Autrichiens et
d'Italiens. Elle passa par Vérone, où l'attendait une réception assez
surprenante. Ayant l'intention d'assister à une représentation au
théâtre de cette ville, elle fit retenir une loge sous un nom supposé et
crut qu'elle pourrait garder ainsi un strict incognito. «Malgré ces
précautions, écrit le consul de Livourne, elle fut reconnue et l'on
commença à crier: Vive l'Impératrice Marie-Louise! Vive Napoléon II!»
Ces cris devinrent unanimes et se prolongèrent avec un enthousiasme qui
tenait de la fureur. L'archiduchesse en fut effrayée. Elle s'empressa de
quitter le théâtre en toute hâte. Les spectateurs sortirent aussitôt et
l'accompagnèrent jusque chez elle, avec les mêmes ovations. Les troupes
autrichiennes prirent les armes, et diverses arrestations eurent lieu.
Ces incidents devaient, quelques mois après, se reproduire à Bologne.
Le 15 mars, le baron de Vincent informait le duc de Richelieu que S. M.
l'empereur d'Autriche, «voulant donner une nouvelle preuve de l'intérêt
qu'il portait au maintien de l'ordre de choses si heureusement établi en
France, en prévenant les conjectures que pourrait rencontrer la
malveillance», avait cru devoir, au moment où S. M. l'impératrice
Marie-Louise se disposait à se rendre à Parme, «lui proposer de quitter
le titre impérial[280]. Marie-Louise consentit en effet à prendre le
titre suivant: «S. M. la princesse impériale, archiduchesse d'Autriche,
Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla[281].» Le titre
de «Majesté» effarouchait encore plus d'un esprit en France. Aussi la
dépêche de Vincent ajoute-t-elle: «L'archiduchesse se serait même prêtée
à renoncer pour elle au titre de Majesté, s'il n'avait été conservé à
l'infante Marie-Louise (la reine d'Étrurie), qui se trouve dans une
situation absolument semblable[282]...» Le baron de Vincent faisait
valoir la concession de François II comme une nouvelle preuve de sa
sollicitude à s'occuper d'assurer la paix en Europe. Louis XVIII se
déclara vivement touché des motifs qui avaient porté l'empereur
d'Autriche à provoquer lui-même cette détermination... Le petit roi de
Rome allait provisoirement garder le nom de prince de Parme avec le
titre d'Altesse Sérénissime. Quelques jours après, le 24 mars, le prince
de Metternich écrivait au comte de Neipperg qu'il avait remis à
l'empereur d'Autriche une lettre où Neipperg mentionnait les difficultés
qui s'élevaient au sujet du cérémonial à observer pour l'entrée
solennelle de la duchesse de Parme dans sa capitale. Metternich faisait
observer que si la princesse, par des considérations particulières,
avait renoncé au port du titre impérial, elle avait conservé toutefois
celui de Majesté, ce qui lui en donnait les prérogatives et lui assurait
la préséance sur le cardinal Gazelli.
Au mois d'avril, Marie-Louise, entourée du comte Magawli, de la comtesse
de Scarampi et du général comte de Neipperg, entre dans la capitale de
son nouveau duché. Elle va entendre aussitôt le _Te Deum_ à la
cathédrale, puis prend possession du palais ducal. La petite cour de
Parme était composée de dames du palais et de chambellans. Il y avait
cercle tous les soirs. On y donnait quelques divertissements. Parfois la
duchesse faisait apporter le portrait de son fils, l'admirait et
laissait croire que le petit prince viendrait à Parme avant six mois.
«Les amis de l'ordre, dit la dépêche qui relate ce fait, se persuadent
volontiers que cette promesse ne se réalisera pas. Ce serait une
démarche impolitique et dangereuse, vu la mauvaise disposition des
esprits en Italie.» On faisait ainsi allusion à l'incident du théâtre de
Vérone. Mais on ajoutait: «On a cru s'apercevoir que le général comte de
Neipperg et la comtesse de Scarampi, grande maîtresse, sont placés
auprès de la princesse pour l'aider de leurs conseils et empêcher qu'on
ne puisse lui en donner de contraires à ses intérêts ou à leurs
instructions.» C'étaient comme deux geôliers qu'on lui avait imposés,
car la dépêche dit encore: «Ces deux surveillants ne la quittent pas et
ne permettent que qui que ce soit puisse l'entretenir en
particulier[283].» Un autre détail prouvera à quel point la duchesse
était surveillée. «Son appartement (celui de M. de Neipperg) n'est
séparé de celui de la princesse que par la chambre d'une demoiselle de
compagnie qui est arrivée avec elle... Le soir, lorsque tout le monde
est retiré, le général de Neipperg ferme les portes de cet appartement
et en retire les clefs.» Telle était la mission d'un général autrichien.
Neipperg l'avait prise au sérieux. Il ne permettait pas qu'aucun mémoire
fût remis à sa souveraine ou que personne lui parlât, même lors des
présentations, sans qu'il fût à ses côtés. Ce que l'Autriche redoutait
par-dessus tout, c'était le réveil des espérances impériales. Des poèmes
en l'honneur de Napoléon ayant paru à Parme, Metternich s'inquiéta. Il
écrivit à Neipperg, le 25 juin, de prendre garde à certains passages
dont la tendance ne pouvait être que nuisible à l'opinion, parce qu'ils
contribuaient à «nourrir des espérances sur un ordre de choses devenu
incompatible avec celui qui existe actuellement en Europe[284]». Il lui
faisait remarquer que la cour de Parme pourrait, en tolérant de pareils
écrits, s'exposer à des complications pénibles «avec les gouvernements
intéressés à effacer jusqu'au souvenir de cette époque trop mémorable».
On ne pouvait être plus dévoué à la monarchie légitime. Metternich avait
d'ailleurs une crainte affreuse de tout ce qui était bonapartiste.
Ainsi, ayant appris que la princesse Borghèse allait séjourner quelques
semaines aux bains de Lucques, il informait Neipperg de cette nouvelle
et l'invitait à faire en sorte que Marie-Louise évitât de voir cette
personne, «même insignifiante», et se refusât au désir d'une audience de
sa part.
Mais la duchesse de Parme n'était pas plus empressée de voir la
princesse Borghèse que tout autre membre de la famille impériale. Elle
avait su, le 7 juillet, que le prince Louis Bonaparte allait habiter
Livourne. Elle s'empressa de prier son oncle, le grand-duc de Toscane,
de le faire renoncer à cette intention, car, suivant elle, un séjour
prolongé en cette ville «ferait crier toute l'Europe». On lui attribuait
des projets politiques, et, dans sa position, elle était obligée de
prendre des précautions particulières, surtout à cause de l'avenir de
son fils, l'être auquel elle était «le plus attachée en ce monde». Elle
croyait peut-être avoir ces tendres sentiments, mais son départ de
Schœnbrunn et ses lettres intimes n'en fournissaient guère la preuve.
Marie-Louise ayant appris aussi que Lucien Bonaparte était arrivé à
Gênes, avait eu recours également au grand-duc de Toscane pour éloigner
ce prince. «Mon père, disait-elle, m'a bien recommandé d'éviter tout
point de contact _avec la famille_, et je me suis trop bien trouvée de
ce bon accueil pour ne pas désirer de m'y conformer... Toutes ces
excursions sur les côtes de la Méditerranée suffiraient pour donner de
l'ombrage aux Bourbons et troubler cette douce tranquillité dont je
jouis dans ce petit État que le sort m'a dévolu et où je suis
_parfaitement heureuse_...» Elle variait ses appréciations, suivant les
personnes auxquelles elle écrivait. Ainsi, à la comtesse de Crenneville,
elle disait que la vie ne lui était pas fort agréable à Parme. «Il n'y a
que l'idée que je fais mon devoir, en sacrifiant tout à mon fils, qui me
soutienne[285].» Qu'avait-elle donc sacrifié à ce fils? Rien. Tous ses
efforts avaient tendu à aller à Parme avec le comte de Neipperg, le seul
être vraiment auquel elle était le plus attachée... Mais pour éviter de
justes reproches d'égoïsme, elle disait qu'elle ne pensait qu'à soulager
la misère de ses peuples et à ménager un heureux avenir à son fils.
«Sans cela, quoique bien jeune encore, j'ai un dégoût horrible du monde,
et je vous assure qu'en entrant dans un couvent, il me prend toujours
l'idée d'envier ceux qui y ont cherché le repos, car plus je pénètre
dans les replis de ce monde et plus j'acquiers la triste certitude de sa
perversité[286].» Or, sans entrer dans un couvent, elle eût pu choisir
une retraite moins mondaine et se montrer plus fidèle et plus réservée.
Tandis que l'Empereur était à jamais séparé de sa femme et de son fils,
Marie-Louise eût dû, au moins pour le souci de sa dignité, partager les
angoisses de l'exilé. Elle n'évitait que ce qui était de nature à donner
à sa propre personne quelque peine ou quelque inquiétude. Elle ne
songeait alors qu'à fortifier sa précieuse santé. «J'ai pris le courage,
écrivait-elle à son amie, de me plonger dans les ondes, et je crains que
je ne revienne avec une figure semblable à celle de la pleine lune, ce
qui me fâcherait beaucoup. Du reste, je suis heureuse et tranquille, et
je me félicite chaque jour de ma nouvelle situation. Nous allons tous
les soirs au théâtre.» Telle était la créature frivole que l'Empereur
avait eu la faiblesse de préférer à Joséphine.
Metternich recherchait tous les moyens de plaire à Louis XVIII, mais en
échange il demandait quelques concessions. Ainsi, conversant un jour
avec le marquis de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, il lui avait
parlé des titres honorifiques que Napoléon avait donnés à ses généraux
et à ses courtisans, titres empruntés à des lieux étrangers. Suivant
lui, l'empereur d'Autriche avait exprimé le désir de les voir abolis.
«Je l'ai assuré, écrivait Caraman à Richelieu, le 17 juillet, que les
intentions du Roi étaient absolument conformes à celles de son
souverain, mais que ces titres tenant à des souvenirs qu'il fallait
encore ménager, la prudence exigeait que l'on prît des mesures largement
combinées pour y parvenir[287].» Metternich, qui avait recueilli des
informations à Paris, voulut bien, après enquête, paraître moins
exigeant. François II ne soulevait aucune opposition contre les titres
obtenus par des faits militaires remarquables, tels que ceux de Rivoli,
d'Essling, de Wagram, etc. Mais il demandait le changement de ceux qui
n'étaient fondés que sur des souvenirs d'usurpation. Pour
contre-balancer l'effet produit par cette exigence nouvelle,--car parmi
les survivants de la noblesse impériale, bon nombre s'étaient ralliés à
la monarchie légitime,--Metternich rappela à Caraman, le 7 août, que
l'Empereur avait de son propre mouvement réformé le titre de Majesté
Impériale qu'on avait laissé à l'archiduchesse, quoique l'Acte du
Congrès de Vienne eût reconnu officiellement ce titre. Le prince ajouta
que l'année suivante, dans l'_Almanach impérial de la cour d'Autriche_,
la qualification «impériale» ne figurerait plus parmi les titres de
Marie-Louise. Metternich pria même l'ambassadeur de faire mettre dans
l'_Almanach royal de France_, à l'article «Maison impériale d'Autriche»,
cette mention abrégée: «Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse
de Parme[288].»
Une certaine effervescence bonapartiste se faisait alors remarquer en
Italie. Des partisans de Napoléon et du roi de Rome s'étaient rendus à
Florence, où Marie-Louise devait séjourner incognito. Mais des mesures
sévères avaient été prises pour réprimer tout mouvement. Aussi se
bornait-on à saluer l'ex-Impératrice quand elle visitait les musées de
la ville. Ses promenades, ses distractions étaient nombreuses. Pour
laisser croire qu'elle s'intéressait toujours à son fils, elle en
parlait souvent et se plaignait d'en être séparée, comme si elle n'eût
pas cherché elle-même cette séparation. Ses yeux se remplissaient de
larmes quand elle prononçait le nom de son petit François, et ce chagrin
maternel, plutôt nerveux que sincère, attendrissait naturellement le
cœur des dames qui lui faisaient la cour. Cependant elle ne quittait
jamais le comte de Neipperg, «qui brûlait pour elle d'un sentiment
chevaleresque». C'est notre chargé d'affaires de France à Florence, M.
de Fontenay, qui fait cette constatation. D'après le même diplomate,
Neipperg aurait dit devant plusieurs personnes, à propos du roi de Rome:
«J'espère bien que l'éducation qu'on donne à cet enfant sera toujours
telle qu'il fera le bonheur de sa mère et que, sachant bientôt tout ce
qu'exigent sa position et le repos de Marie-Louise, il évitera tout ce
qu'une fausse et vaine politique pourrait jamais lui conseiller[289].»
Si Neipperg, en parlant de sa souveraine, a dit «Marie-Louise», sans lui
donner les titres auxquels elle avait droit, il a fait publiquement
montre d'une familiarité qui donnait droit à plus d'une réflexion
désagréable pour lui comme pour la duchesse de Parme. C'est ce qui
permettait à M. de Fontenay d'ajouter: «Marie-Louise trouve, dit-on, le
général Neipperg très aimable, et Neipperg a une opinion très prononcée
contre Bonaparte. Marie-Louise aime les arts, s'occupe beaucoup de
musique et de dessin, fait des projets pour remplir agréablement et
utilement le temps qu'elle compte passer à Parme.» On voit une fois de
plus que cette mère désolée se consolait rapidement.
La police se préoccupait toujours des manifestations napoléoniennes. Le
2 septembre, un rapport de police informait le ministre qu'il se vendait
à Vienne des «schalls» parsemés d'étoiles et d'abeilles. Au milieu de
ces schalls se trouvait le «temple de l'Hymen» avec le portrait de la
duchesse de Parme. Aux quatre coins, on remarquait l'effigie du prince
son fils. De plus, les élégants portaient des cravates dont les bouts
représentaient l'image du roi de Rome. Ces objets avaient, paraît-il,
une grande vogue à Vienne dans la bonne société. La police s'étonnait
qu'on tolérât la vente d'objets aussi séditieux et demandait qu'on fît
au marchand de sages observations. Quelques jours après, une
manifestation eut lieu à Bologne, pendant que la duchesse visitait
l'Institut. Le général de Neipperg s'en plaignit à M. de Metternich.
«C'est dans cette occasion, disait-il, que les habitants de Bologne ont
manifesté de la manière la plus indécente leur mauvais esprit. Plus de
cinq cents personnes se sont assemblées autour de la voiture de madame
l'archiduchesse en criant: _Viva Napoleone il grande e la sua infelice
sposa, l'Impératrice, nostra Sovrana!_» L'ingrate épouse de l'Empereur
se trouva malheureuse ce jour-là surtout. Elle dut s'échapper par une
porte secrète de l'Institut et regagner en secret son auberge. Elle s'en
plaignit amèrement. Elle maudit «cette vilaine populace de Bologne», ses
vivats et ses acclamations, qui avaient tout à coup, par le rappel du
nom de Napoléon, réveillé ses remords. Neipperg chercha à les dissiper
en faisant lire à Marie-Louise les pamphlets qui circulaient en Europe
contre l'Empereur prisonnier. Il accomplissait cette lâche besogne avec
l'autorisation de Metternich, qui lui avait permis d'utiliser
ingénieusement tous les moyens propres à amoindrir chez Marie-Louise le
souvenir de Napoléon.
Et cependant l'Empereur n'oubliait pas celle qu'il avait tenu à épouser,
croyant que sa destinée l'exigeait et que la tranquillité de la France
voulait une dynastie. Mais tout en regrettant Marie-Louise, il
reconnaissait enfin la faute de ce second mariage, et il s'écriait: «Je
n'hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins
funeste à la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche[290].» Un
autre jour, il disait à M. de Montholon: «J'ai aimé Marie-Louise de
bonne amitié; elle ne se mêlait pas d'intrigues. Mon mariage avec elle
m'a perdu, parce qu'il n'est pas dans ma nature de pouvoir croire à la
trahison des miens, et que du jour du mariage avec Marie-Louise, son
père est devenu, pour mes habitudes bourgeoises, membre de ma famille.
Il m'a fallu plus que de l'évidence pour croire que l'empereur
d'Autriche tournerait ses armes contre moi et détrônerait, dans
l'intérêt des Bourbons, sa fille et son petit-fils. Sans cette
confiance, je n'aurais pas été à Moscou; j'aurais signé la paix de
Châtillon.» Il déplorait la stérilité de son union avec Joséphine: «Un
fils de Joséphine, avouait-il, m'eût rendu heureux et eût assuré le
règne de ma dynastie. Les Français l'auraient aimé bien autrement que le
roi de Rome, et je n'aurais pas mis le pied sur l'abîme couvert de
fleurs qui m'a perdu...» Il reprochait à François II sa duplicité, et il
se blâmait de n'avoir pas, en 1809, usé de tous les droits du vainqueur.
«Je croyais l'empereur d'Autriche un bon homme; je me suis trompé. Ce
n'est qu'un imbécile. Il s'est fait sans aucun doute l'instrument de
Metternich pour me perdre. J'aurais mieux fait, après Wagram, d'écouter
les vœux ambitieux de ses frères et de diviser sa couronne entre
l'archiduc Charles et le grand-duc de Wurtzbourg[291].»
Parfois le chagrin le prenait et, parfois aussi, le désespoir. Le 15
août de cette première année d'exil, le général Gourgaud vint lui
apporter un bouquet de violettes, en lui disant gracieusement: «C'est de
la part du roi de Rome!--Bah! fit l'Empereur avec brusquerie, le roi de
Rome ne pense pas plus à moi qu'à vous!...» Il se trompait, ou plutôt il
faisait semblant de se tromper. Il ne pouvait douter en effet que cet
enfant, si sensible et si précoce, n'eût gardé de lui un inaltérable
souvenir, et que les derniers serviteurs restés auprès de lui ne lui
eussent, en répétant son nom, appris à prier matin et soir pour lui,
pour la fin de son exil. On ne savait qu'imaginer pour accroître les
douleurs de Napoléon. N'ayant pas osé le tuer, on lui faisait subir un
supplice de chaque jour, en saisissant tous les prétextes pour
l'exaspérer et lui rendre la vie insupportable[292]. Ainsi le baron
Stürmer, commissaire autrichien en résidence à Sainte-Hélène, apprit,
peu de jours après son arrivée, qu'un grave incident s'était produit. On
avait osé apporter au prisonnier des cheveux de son fils. On soupçonnait
de ce crime le sieur Welle, jardinier de la cour d'Autriche, venu
récemment dans l'île. Stürmer le fit appeler. Welle avoua qu'il avait
été chargé d'un paquet pour Marchand, le valet de chambre de l'Empereur,
et qu'il le lui avait remis le lendemain de son arrivée. Welle assura
que ce paquet, confié par M. Boos, directeur des jardins de Schœnbrunn,
ne contenait aucune lettre, mais simplement quelques cheveux du petit
prince pour son père. «Je blâmai fort M. Welle, écrit Stürmer à
Metternich, de m'en avoir fait un secret. Il s'excusa en m'assurant que
ce paquet lui avait paru de trop peu de conséquence pour qu'il valût la
peine d'en parler[293].» Ce pauvre homme, au cœur simple et bon, ne
pouvait comprendre, en effet, comment on arriverait à faire de la remise
d'une boucle de cheveux une véritable affaire d'État. Mais Hudson Lowe
ne pardonna point à Stürmer d'avoir procuré à l'Empereur un peu de joie
par un tel souvenir et le traita avec tant de rudesse que Metternich,
informé de ce fait, fut obligé de s'en plaindre à l'ambassadeur
d'Autriche à Londres, le prince Esterhazy. «Votre Altesse, lui
écrivit-il, s'entretiendra à ce sujet, confidentiellement et très
amicalement, avec lord Castlereagh, qui est trop perspicace pour ne pas
comprendre que toute nuance dans la façon dont est traité le commissaire
autrichien ne servirait qu'à encourager les espérances, soit affectées,
soit véritables, dont se berce le parti bonapartiste, qui devrait
pourtant depuis longtemps avoir renoncé à tout espoir de voir une
puissance quelconque s'intéresser au sort d'un homme qui est l'objet de
la malédiction universelle.» Il ajoutait, après cette réflexion un peu
violente de la part de celui qui avait tant adulé Napoléon: «Rien n'est
plus correct que la conduite de madame l'archiduchesse Marie-Louise, et
elle pousse la réserve jusqu'au scrupule. Madame l'archiduchesse a non
seulement rompu toutes relations avec la famille Bonaparte, mais elle ne
permet le séjour à aucun Français dans son pays. Si elle a des
difficultés à vaincre, ce n'est plus avec les individus de cette nation,
mais bien plutôt avec la foule d'Anglais voyageurs qui parcourent
l'Europe et l'Italie et qui prêchent les doctrines les plus
révolutionnaires et les plus antisociales.»
Ainsi, pendant que Napoléon s'attendrissait en baisant une boucle des
cheveux de son fils, sans espoir de revoir jamais cette tête si chère,
la mère bannissait impitoyablement de sa présence tous les «individus»
qui lui rappelaient la France, son mariage et les splendeurs impériales.
Elle servait sans honte les rancunes autrichiennes; elle ne se rappelait
plus que, pendant quatre ans, elle avait été honorée par toute une
nation à l'égal d'une Française. Elle livrait son fils à des étrangers
dont la plupart cherchaient à lui faire oublier son origine. Elle
obéissait à M. de Metternich qui le voulait ainsi. En effet, le
chancelier avait dit au marquis de Caraman, qui exprimait quelque
crainte au sujet de l'avenir du roi de Rome, qu'il ne fallait pas
s'inquiéter, «que si on avait voulu faire quelque chose de lui, on s'en
serait occupé dans des occasions qui présentaient à la fois facilité et
sûreté d'exécution, mais qu'actuellement toute idée de ce genre ne
serait qu'une absurdité. Il m'a dit, ajoute l'ambassadeur de Louis
XVIII, que, toutes les fois que ceux qui avaient rêvé de reproduire cet
enfant étaient venus en conséquence frapper à sa porte, ils avaient été
si bien reçus qu'ils ne devaient plus penser à y revenir!...» Qui
l'aurait cru? Le portrait d'un enfant, une boucle de ses cheveux, tout
cela troublait l'Autriche et l'Europe! Aussi fallait-il redoubler de
surveillance. On verra que le prince de Metternich ne cessera, à
Schœnbrunn et à Vienne, d'entourer le roi de Rome de ses créatures,
d'éloigner tout Français et toute personne qui pourrait lui parler de la
France... Vaine politique, précautions inutiles! Qu'on lui retire toute
relation avec son père et avec son pays natal, qu'on change son nom,
qu'on cherche à lui imposer une éducation allemande, quoi qu'on fasse,
le roi de Rome, par un instinct irrésistible, persistera à chérir la
France et les Français. Quel cœur avaient donc ces hommes pour traiter
aussi impitoyablement le père et l'enfant[294]? L'un n'était-il pas
vaincu et captif? L'autre n'était-il pas séparé de ses parents et de ses
amis? Que leur fallait-il de plus? Et comment ne pas s'émouvoir
lorsqu'on entend Napoléon dire au comte de Las Cases, à la fin de
l'année 1816: «Si vous voyez un jour ma femme et mon fils,
embrassez-les. Depuis deux ans, je n'en ai aucune nouvelle ni directe ni
indirecte. Il y a dans ce pays depuis six mois un botaniste allemand qui
les a vus dans le jardin de Schœnbrunn, quelques mois avant ce départ.
Les barbares ont empêché qu'il ne vînt me donner de leurs nouvelles...»
Dans leur haine contre Napoléon, Metternich et Hudson Lowe s'étaient
compris.
* * * * *