château d'Arnouville, près Saint-Denis, les serments de Fouché, serments
de fidélité et de dévouement à la monarchie légitime et à sa personne
royale. Il avait confié la présidence du nouveau ministère au prince de
Talleyrand, qu'il n'aimait pas plus que Fouché. Il acceptait
provisoirement le concours de ces deux hommes, parce qu'il ne pouvait
faire autrement; mais il était décidé à la première occasion à s'en
débarrasser avec empressement. Cette occasion devait bientôt s'offrir.
Le ministère, qui comptait orienter la monarchie avec une politique
nouvelle et gouverner la France en maître après avoir réduit à néant les
prétentions bonapartistes, allait disparaître dès la reprise des
négociations diplomatiques, car il n'avait aucune autorité à l'intérieur
et aucune influence à l'étranger. Les mêmes qui avaient contribué à le
faire arriver étaient les mêmes qui réclamaient déjà son départ. Il
s'agissait, en attendant, de faire sortir Napoléon du territoire
français. L'empereur d'Autriche, qui aurait pu dire un mot en sa faveur,
se garda bien d'intercéder. Il ne pensait guère davantage au roi de Rome
et se souciait peu de soutenir le moindre de ses droits. Gentz s'en
étonnait lui-même: «Quand on pense, écrivait-il alors, à quelle hauteur
l'Autriche pourrait s'élever en embrassant fortement les intérêts du
fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien
plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve même pas comptée
aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances
possibles!» Gentz constatait que l'Autriche sacrifiait son intérêt
particulier à celui de ses alliés et même à l'opinion publique. François
II n'avait pas en effet compris le profit qu'il eût pu tirer de la
situation. «Les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui,
disait Gentz, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres
Cours lui répugnerait absolument[260].» L'empereur d'Autriche avait fini
par accepter le retour des Bourbons, quoique son allié Alexandre les
aimât si peu «que si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre
Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas, affirmait encore Gentz,
qu'il ne le saisisse avec empressement». Voilà ce qu'écrivait l'intime
conseiller de Metternich au moment de la seconde Restauration, ce qui
démontre nettement que l'adhésion de l'Europe au retour de la monarchie
légitime était loin d'être unanime, sans doute parce que l'Europe
redoutait que Louis XVIII fît trop d'opposition à ses secrets desseins
contre la France.
On sait comment Napoléon, s'étant rendu compte qu'il lui était désormais
impossible de s'échapper, décida de se rendre à un peuple qu'il appelait
le plus constant et le plus généreux de ses ennemis[261], et comment à
Plymouth il apprit qu'on le considérait comme prisonnier de guerre. Par
le protocole du 28 juillet 1815, les alliés déclaraient que ce que la
Grande-Bretagne se chargerait de faire à l'égard de Napoléon «lui
donnerait de nouveaux titres à la reconnaissance de l'Europe[262]». Cinq
jours après, les représentants des quatre grandes puissances laissaient
la garde de l'Empereur, le choix de sa détention et les mesures à
prendre au gouvernement britannique. Puis Hardenberg, Nesselrode,
Castlereagh et Metternich informaient le prince de Talleyrand que ce
gouvernement invitait les grandes puissances à envoyer un commissaire à
Sainte-Hélène, lieu définitivement adopté pour y garder Napoléon[263].
Les alliés avaient cru le dérober à la vue du monde en l'exilant à deux
mille lieues de sa patrie, sur un îlot perdu au sein de l'Océan. C'était
le mettre, au contraire, sur un sommet qui allait attirer tous les
regards. «Aigle, s'est écrié Chateaubriand, on lui donna un rocher d'où
il était vu de toute la terre.» Et cette fois Lamartine a pu dire avec
raison: «La Providence lui avait accordé la dernière faveur qu'elle
puisse faire à un grand homme: celle d'avoir un intervalle de paix entre
sa vie et sa mort, de se recueillir dans la satisfaction et le repentir
de ses actes, et de jouir, dans ce lointain qui donne leur vraie
perspective aux choses humaines, du regard, de l'admiration et de la
pitié de la postérité. Ni Alexandre ni César n'obtinrent de leur fortune
ce don suprême des dieux. Que les insensés plaignent un pareil sort! Les
hommes religieux de tous les cultes et les hommes qui auront dans l'âme
l'instinct de la vraie gloire dans tous les siècles, y reconnaîtront une
faveur du Ciel.»
Marie-Louise apprend cet exil meurtrier, et elle ne proteste pas. On est
en droit de se demander si elle ne fut pas satisfaite en secret d'un
éloignement qui la laissait libre de vivre ouvertement avec l'homme
qu'elle avait choisi et auquel elle devait s'unir six ans après. Le
prince de Metternich s'était contenté de l'aviser ainsi le 13 août:
«Napoléon est à bord du _Northumberland_ et en route pour
Sainte-Hélène...». Quant à l'Empereur, qui ne veut pas douter de la
fidélité et de l'attachement de Marie-Louise, il dira dans son testament
«qu'il a toujours eu à se louer de sa très chère épouse, qu'il lui
conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments et la prie
de veiller pour garantir son fils des embûches qui environnent encore
son enfance[264]». Or, depuis le premier jour de l'an 1815, Marie-Louise
n'avait point écrit à Napoléon, et cependant elle lui avait promis de
lui donner souvent des nouvelles d'elle-même et de son enfant. Mais elle
ne se rappelait plus les adieux de l'Empereur et ses derniers conseils.
Elle avait intérêt à tout oublier.
La haine de Fouché poursuivait aussi bien la famille de Napoléon que
Napoléon lui-même. Dans son rapport au Roi sur la situation de la
France, il écrivait qu'il fallait éloigner les frères de Napoléon. «Sans
être d'aucun danger personnel, de fausses espérances pourraient survenir
et les engager à servir d'instruments aux autres. Le chef de cette
famille, disait-il, survivra peut-être à son abdication. Il a d'ailleurs
un fils, et s'il a manqué quelque développement aux déclarations des
puissances, il pourrait paraître nécessaire de les rendre maintenant
explicites.» Que voulait-il encore? On va le savoir. Dans une séance
tenue le 27 août par les ministres des Cours alliées, il fut convenu
qu'on exigerait des personnes auxquelles il serait accordé asile dans
les États alliés, une soumission conforme au formulaire ci-après: «Le
soussigné... déclare que son désir est de rentrer en... et que désirant
obtenir à cet effet l'agrément de Sa Majesté, il s'engage à s'établir
dans la partie des domaines de Sa Majesté qui lui sera assignée et de se
conformer en tous points aux lois et règlements en vigueur pour les
étrangers dans les États... et en particulier à ceux que Sa Majesté
pourrait ordonner d'appliquer plus particulièrement aux individus
compris dans la liste susdite qui réclament l'hospitalité dans
l'Empire[265].» Quels étaient «ces individus»? Une liste annexée au
procès-verbal des conférences des ministres réunis nous les nomme. Ce
sont: Mme Lætitia Bonaparte, _Marie-Louise et son fils_, Joseph, Lucien,
Louis et Jérôme Bonaparte, leurs femmes et leurs enfants, Élise et
Pauline Bonaparte avec leurs maris et leurs enfants, le cardinal Fesch,
le prince Eugène, sa femme et ses enfants, Hortense et ses enfants[266].
Ainsi, au premier rang de ces individus qui doivent se conformer aux
lois et règlements de police en vigueur pour les étrangers, Hardenberg,
Castlereagh, Nesselrode et Metternich ont placé l'impératrice
Marie-Louise et le roi de Rome!... Nous sommes loin du traité de
Fontainebleau et des engagements solennels pris par les alliés. Comment
le prince de Metternich n'a-t-il pas eu honte d'adhérer à un tel
protocole et de traiter ainsi la fille et le petit-fils de son
maître?... Qu'on ne s'étonne donc pas si le prince de Talleyrand,
président du conseil, remercie deux jours après, le 29 août, les
ministres des quatre Cours alliées des mesures prises par eux à l'égard
de la famille Bonaparte, aussi bien qu'à l'égard des Français proscrits
par l'ordonnance du 24 juillet. Il applaudissait «à la sagesse de ces
mesures». Il ne soulevait qu'une objection. La destination affectée à
Lucien Bonaparte--c'était la ville de Rome--lui semblait le laisser trop
en dehors de la surveillance nécessitée par le rôle qu'il était venu
jouer récemment en France[267]. Le 1er septembre, les ministres alliés
se hâtèrent de répondre que le gouvernement romain se chargeait de
surveiller attentivement Lucien et sa famille.
On n'osa pas cependant demander à Marie-Louise de signer le formulaire
de résidence pour elle et pour son fils. Il est probable que l'empereur
d'Autriche, ayant eu connaissance des résolutions prises le 27 août, se
porta garant pour sa fille et son petit-fils auprès d'un ministre trop
zélé. Seulement on exigea autre chose. Si le _Moniteur_ du 28 septembre
est exactement renseigné, Marie-Louise aurait signé à Schœnbrunn un acte
formel par lequel elle renonçait, pour sa personne et pour celle de son
fils, au titre de Majesté et à toute prétention sur la couronne de
France. Il ne lui était plus permis de prendre désormais que les titres
d'archiduchesse d'Autriche et de duchesse de Parme. Il est vrai que M.
de Bausset conteste ce fait[268]. Mais sa relation est d'une telle
partialité en faveur de Marie-Louise qu'elle laisse subsister quelques
doutes. L'ex-Impératrice a bien pu, avec sa faiblesse native, céder aux
exigences nouvelles qu'on lui imposait, puisqu'elle avait couru, pour
ainsi dire, au-devant des premières[269]. Quant au prince de Metternich,
il témoignait une sorte d'indifférence pour Marie-Louise et son fils.
Quelquefois seulement, et par occasion, il affectait un peu de
bienveillance. «Le prince, écrivait Pozzo di Borgo à Nesselrode, le 5
octobre, varie ses discours selon le désir de ceux qui l'écoutent. Il
fréquente et ne décourage nullement ceux qui lui parlent des intérêts du
roi de Rome...» Or, Metternich considérait cet enfant comme un otage mis
entre les mains de l'Autriche par les alliés. Il avait déjà la ferme
volonté de se servir du jeune prince comme d'un épouvantail et de
l'opposer, suivant les circonstances, au gouvernement actuel de la
France et à celui qui lui succéderait.
Le petit roi de Rome, qui avait perdu son cher Méneval et sa bonne
«maman Quiou», n'avait plus autour de lui d'autres visages amis que ceux
de Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Fanny sa fille, et Mme Marchand,
la mère du premier valet de chambre de l'Empereur. Celle-ci veillait sur
sa nuit et sur son réveil. Elle avait pour le jeune enfant des soins
maternels et lui faisait réciter assidûment ses prières. Les dames
Soufflot cultivaient avec soin l'esprit du roi de Rome, lui faisant la
lecture, l'intéressant par d'aimables récits, répondant avec patience à
ses questions multipliées. Ces personnes si bienveillantes et si
délicates, si aimées par l'enfant impérial, devaient le quitter sous
peu, car l'Autriche soupçonneuse ne voulait plus de Français autour d'un
prince aussi français[270].
Le 30 juin de cette même année, l'empereur d'Autriche avait confié
l'éducation supérieure de son petit-fils au comte Maurice de
Dietrichstein, d'une famille illustre qui comptait parmi ses aïeux un
prince de l'Empire. Le comte Maurice, qui s'était fait remarquer par sa
bravoure dans les campagnes de la Révolution, avait depuis cultivé avec
talent les lettres et les arts. Il était d'un caractère affable et bon,
un peu timide, mais ayant plus «de moyens» que ne lui en prête Gentz,
dont la plume méchante n'épargne habituellement personne. Il n'avait
nullement l'intention de faire languir son élève dans la médiocrité; il
sut, au contraire, gagner son affection par sa bonté et son zèle. Il eut
pour adjoint le capitaine Foresti, originaire du Tyrol, qui était un
officier de mérite, instruit surtout dans les sciences mathématiques,
parlant très couramment le français et l'italien. Il n'est pas vrai,
comme l'a voulu établir une légende accréditée par le poète Barthélémy,
qu'on ait cherché à oblitérer l'intelligence du jeune prince, car les
résultats de cette éducation ont prouvé tout le contraire. On avait même
commencé ses études un peu plus tôt que celle des archiducs, qui ne se
faisaient qu'à partir de la cinquième année[271]. Toutefois, il est
certain que le roi de Rome ne fut pas élevé à la française et qu'on
chercha même à diminuer chez lui les instincts de naissance et de race
pour lui inculquer autant que possible des manières et des goûts
allemands. Mais la nature fut plus forte que les éducateurs. On n'y
parvint pas, et, comme la suite des événements le prouvera, le fils de
Napoléon est resté, ainsi que le voulait son père, un prince
français[272].
Le capitaine Foresti atteste que son élève était d'une grâce et d'une
gentillesse parfaites. «Il parlait déjà facilement, dit-il, et avec cet
accent particulier aux habitants de Paris. Nous prenions plaisir à
l'entendre exprimer, dans le langage naïf de son âge, des pensées, des
observations d'une extrême justesse.» Quand on voulut lui apprendre la
langue allemande, il opposa aux leçons une résistance qui dura
longtemps, comme s'il eût eu l'instinct qu'on voulût lui faire perdre
ainsi sa qualité de Français. À force de patience, on arriva à vaincre
cette résistance. Il dédommagea ses précepteurs dans ses autres études
par sa facilité, son intelligence et son esprit ingénieux. «Il y avait
dans cette jeune tête, rapporte Foresti, une faculté logique très
intéressante à observer.» Sa nature, si expansive et si joyeuse au
début, était devenue presque mélancolique, mais son caractère était
resté résolu. S'il obéissait par conviction, il commençait d'abord par
résister. Il n'était point démonstratif et semblait, au contraire, très
réservé, ce qui pour les malveillants faisait croire à une sorte de
dissimulation. Foresti remarque qu'il pensait beaucoup plus qu'il ne
voulait dire. Comment en eût-il été autrement? Le malheur avait aiguisé,
affiné ses facultés. Le roi de Rome avait vu écarter de lui, et sans
motifs sérieux, tous ceux qu'il aimait. Il se défiait des nouveaux
maîtres qu'on lui imposait. Ce ne fut qu'après avoir étudié
attentivement son entourage que cet enfant si précoce lui manifesta
quelque confiance. La bonté et la franchise étaient, d'ailleurs,
spontanées chez lui. S'il avait reçu un blâme de ses maîtres, s'il avait
témoigné quelque colère, il était le premier à leur tendre la main et à
les prier d'oublier ses torts. Un caractère aussi aimable eût mérité les
attentions vigilantes de Marie-Louise. On comprend quelle joie eût
éprouvée un tel enfant à vivre intimement avec sa mère, à recevoir
d'elle ces premières leçons, si douces et si charmantes, qui laissent
sur la vie tout entière une impression ineffaçable. Pendant quelque
temps, Marie-Louise vint s'informer des dispositions de son fils, lui
donner quelques éloges et parfois quelques petites réprimandes, puis,
lasse de tant d'efforts, elle cessa bientôt de s'occuper de ses études.
Cependant, chaque fois qu'il pouvait voir sa mère, l'enfant lui
prodiguait ses caresses. Elle les lui rendait bien, mais on la voyait
absorbée par une pensée plus instante: le retour du comte de Neipperg.
Enfin, lorsque celui-ci revint d'Italie à la date du 12 décembre, elle
manifesta une joie surprenante. Elle avait retrouvé «un de ses bons
amis», écrivait-elle à la comtesse de Crenneville; et elle ajoutait:
«Ils sont bien rares dans ce monde pour moi!» La question du duché de
Parme était aussi l'une de ses plus vives préoccupations. Elle comptait
se rendre bientôt dans ses possessions. Il est vrai qu'elle déguisait
son ambition sous le prétexte de rendre service à son enfant. «Je serai
obligée, disait-elle, de laisser ici ce que j'ai de plus cher au monde,
mais je m'armerai de courage, et l'idée que ce voyage sera nécessaire à
ses intérêts m'en donnera.» Or, les intérêts du roi de Rome étaient si
peu en cause, que l'enfant devait rester jusqu'en 1818 sans avoir de
situation définitive. On l'appelait officiellement le prince de Parme,
sans être assuré que ce nom lui resterait. Sa malheureuse destinée était
livrée au caprice des hommes et des événements.
* * * * *
Pendant ce temps, où en était la France? Quelle était la conduite des
alliés qui avaient solennellement juré que leurs hostilités étaient
dirigées contre le seul Napoléon?... Les alliés traitaient la France et
la royauté en ennemies, comme si l'Empereur eût été encore là. Ils
avaient exigé le licenciement de l'armée et le châtiment de ceux qu'ils
appelaient les complices du 20 mars, alors que les Cent-jours avaient
été la conséquence inévitable des fautes de la première Restauration.
Ils intervenaient à tout moment dans les affaires intérieures de la
France, manifestaient des exigences incroyables, commettaient toute
sorte de vexations. Ils osaient demander la cession de l'Alsace, de la
Lorraine, de la Flandre, de l'Artois, de la Savoie et des places
frontières avec une écrasante indemnité de guerre. Il fallut que le
prince de Talleyrand, qui avait brouillé Louis XVIII et Alexandre, cédât
la place au duc de Richelieu pour que la Russie consentît à s'interposer
et obtînt des conditions moins cruelles, quoique très rigoureuses
encore[273]. Quelques jours auparavant, le duc d'Otrante, qui n'avait
plus la moindre autorité dans le conseil et que l'on avait cessé de
craindre, avait dû se retirer avec l'apparence d'une mission
diplomatique qui se convertira bientôt en exil. Voilà à quoi devaient
aboutir tant de machinations et tant d'intrigues!... Les deux complices,
arrivés en même temps, s'en allaient congédiés presque à la même heure.
Le duc de Richelieu acceptait la lourde responsabilité du traité de
Paris, mais aucun diplomate n'eût obtenu des conditions meilleures. Le
patriotisme et le dévouement du ministre et du Roi triomphèrent d'une
situation effroyable, compliquée par l'attitude inouïe des puissances
qui, oubliant volontairement la parole donnée les 13 et 25 mars 1815,
traitaient la France et la monarchie légitime en vaincues et se
moquaient «de la prétendue inviolabilité du territoire français». Ainsi,
lorsque l'objet de la haine des souverains, l'empereur Napoléon, était
exilé à deux mille lieues de son pays et gardé à vue par des soldats
vigilants et un gouverneur impitoyable, lorsque le prince impérial était
à la merci de l'Autriche qui comptait, grâce à la faiblesse et à
l'abandon de sa mère, en faire un prince étranger et lui enlever tout
espoir de monter sur un trône, lorsque les Français étaient dans
l'impuissance absolue de reprendre leurs guerres et leurs conquêtes, les
alliés n'en dévoilaient pas moins leurs anciens et véritables desseins:
enlever à la France ses dernières ressources et l'annihiler pour jamais.
Mais une sorte de terreur ou de remords viendra troubler les appétits de
l'Europe. Tant que le fils de Napoléon vivra, elle ressentira une
inquiétude indicible. Elle craindra qu'arrivé à l'âge viril, le jeune
prince ne comprenne la force et la puissance de son nom. Elle craindra
qu'il n'obtienne tout à coup l'appui d'audacieux partisans et qu'il ne
profite du premier mouvement en France pour saisir le pouvoir et
déchirer les odieux traités de 1814 et de 1815. Aussi ne faut-il pas
s'étonner que l'Europe se soit préoccupée autant de Schœnbrunn que de
Sainte-Hélène.
Parmi les précepteurs du roi de Rome figurait Mathieu Collin, le frère
du poète autrichien Henri Collin. C'était un écrivain de valeur qui
s'était adonné à la littérature et à la composition dramatique. Son
esprit et sa moralité l'avaient fait appeler auprès des archiduchesses
Clémentine, Léopoldine et Caroline pour leur donner quelques leçons
littéraires. Il voulut bien s'occuper de l'éducation du petit prince et
s'y adonna avec zèle. D'un caractère affectueux et complaisant, il
parvint à gagner en peu de temps la confiance du roi de Rome. Entre les
leçons, il s'amusait avec lui dans un bosquet voisin de la Gloriette, ce
portique laid et prétentieux qui domine le parc de Schœnbrunn. Ils
jouaient tous deux à «Robinson Crusoë», creusaient une caverne et
fabriquaient de petits ustensiles ingénieux. C'était avec ce mélange de
gravité et de gaieté qu'on pouvait plaire à cet enfant. «Près
d'accomplir sa cinquième année, écrit Gentz le 26 février 1816, il est
rempli de charmes et de grâce, mais rien moins que facile à traiter,
puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion pour tout ce
qui est contrainte et assujettissement. Cet enfant qui, avec une
éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable,
est naturellement condamné à languir dans la médiocrité[274].» Gentz
n'était pas juste. L'éducation qu'on donnait au roi de Rome était la
même que celle des archiducs. Quant à la destinée que Gentz lui
prédisait, ce ne devait pas être la faute de ses maîtres. Si elle a été
obscure, c'est parce que Metternich l'a voulu ainsi, en interdisant au
fils de Napoléon toute ambition royale ou impériale. Gentz est plus
exact lorsqu'il fait de cet enfant un objet d'alarmes et de terreurs
pour la plupart des cabinets européens. «Il faut avoir assisté, dit-il,
aux discussions politiques de l'été dernier pour savoir à quel point le
nom de ce pauvre enfant agite et effraye les ministres les plus éclairés
et tout ce qu'ils voudraient inventer ou proposer pour faire oublier
jusqu'à son existence[275]!...» François II croyait devoir employer tous
les moyens pour mettre fin à tant d'alarmes. Ainsi, il exigeait que le
roi de Rome ne vît plus les personnes qui avaient pris part à sa
première éducation. Gentz va jusqu'à dire qu'on aurait voulu faire
oublier à l'enfant la langue française et ne lui laisser d'autre idiome
que l'allemand. Gentz exagérait, mais c'était de bonne foi. Il
s'étonnait d'un tel régime, et il formulait à cet égard des critiques
fort sévères. «Si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré,
non pas seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de
calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son
ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.» Il
trouvait que le gouvernement autrichien n'était pas juste. «Il serait
sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme
un épouvantail, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de
l'avenir; une pareille conduite ne serait pas digne d'une grande
puissance. Mais il y a une mesure en tout.» Gentz s'étonnait de la
simplicité du cabinet autrichien et de son manque d'habileté. «Lorsqu'on
entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la
cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses
arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet pour
juger ses accusateurs. Si l'empereur de Russie, ajoutait-il, avait pu
marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il
eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, la même
candeur que François II; et cependant pour toute récompense on nous a
fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était
intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de
nourrir sur notre compte.» En résumé, le confident de Metternich
critiquait l'incapacité du ministère autrichien et le peu de profondeur
de sa politique. Il affirmait que des bruits, «sortis d'une source
supérieure», couraient sur une prétendue renonciation du titre
d'Impératrice, faite solennellement à Schœnbrunn par Marie-Louise. «Par
un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de
nos amis, disait-il encore, on va sacrifier le titre d'Impératrice que
l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe du droit public
et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. On lui
laissera toutefois par courtoisie le titre de Majesté. Cependant, comme
ce serait encore trop aux yeux des autres cours qui ont très souvent
critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quitterait
même la Majesté, si la reine d'Estrurie veut y renoncer à son
tour[276]...»