Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet, après avoir reçu au

château d'Arnouville, près Saint-Denis, les serments de Fouché, serments

de fidélité et de dévouement à la monarchie légitime et à sa personne

royale. Il avait confié la présidence du nouveau ministère au prince de

Talleyrand, qu'il n'aimait pas plus que Fouché. Il acceptait

provisoirement le concours de ces deux hommes, parce qu'il ne pouvait

faire autrement; mais il était décidé à la première occasion à s'en

débarrasser avec empressement. Cette occasion devait bientôt s'offrir.

Le ministère, qui comptait orienter la monarchie avec une politique

nouvelle et gouverner la France en maître après avoir réduit à néant les

prétentions bonapartistes, allait disparaître dès la reprise des

négociations diplomatiques, car il n'avait aucune autorité à l'intérieur

et aucune influence à l'étranger. Les mêmes qui avaient contribué à le

faire arriver étaient les mêmes qui réclamaient déjà son départ. Il

s'agissait, en attendant, de faire sortir Napoléon du territoire

français. L'empereur d'Autriche, qui aurait pu dire un mot en sa faveur,

se garda bien d'intercéder. Il ne pensait guère davantage au roi de Rome

et se souciait peu de soutenir le moindre de ses droits. Gentz s'en

étonnait lui-même: «Quand on pense, écrivait-il alors, à quelle hauteur

l'Autriche pourrait s'élever en embrassant fortement les intérêts du

fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien

plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve même pas comptée

aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances

possibles!» Gentz constatait que l'Autriche sacrifiait son intérêt

particulier à celui de ses alliés et même à l'opinion publique. François

II n'avait pas en effet compris le profit qu'il eût pu tirer de la

situation. «Les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui,

disait Gentz, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres

Cours lui répugnerait absolument[260].» L'empereur d'Autriche avait fini

par accepter le retour des Bourbons, quoique son allié Alexandre les

aimât si peu «que si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre

Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas, affirmait encore Gentz,

qu'il ne le saisisse avec empressement». Voilà ce qu'écrivait l'intime

conseiller de Metternich au moment de la seconde Restauration, ce qui

démontre nettement que l'adhésion de l'Europe au retour de la monarchie

légitime était loin d'être unanime, sans doute parce que l'Europe

redoutait que Louis XVIII fît trop d'opposition à ses secrets desseins

contre la France.

On sait comment Napoléon, s'étant rendu compte qu'il lui était désormais

impossible de s'échapper, décida de se rendre à un peuple qu'il appelait

le plus constant et le plus généreux de ses ennemis[261], et comment à

Plymouth il apprit qu'on le considérait comme prisonnier de guerre. Par

le protocole du 28 juillet 1815, les alliés déclaraient que ce que la

Grande-Bretagne se chargerait de faire à l'égard de Napoléon «lui

donnerait de nouveaux titres à la reconnaissance de l'Europe[262]». Cinq

jours après, les représentants des quatre grandes puissances laissaient

la garde de l'Empereur, le choix de sa détention et les mesures à

prendre au gouvernement britannique. Puis Hardenberg, Nesselrode,

Castlereagh et Metternich informaient le prince de Talleyrand que ce

gouvernement invitait les grandes puissances à envoyer un commissaire à

Sainte-Hélène, lieu définitivement adopté pour y garder Napoléon[263].

Les alliés avaient cru le dérober à la vue du monde en l'exilant à deux

mille lieues de sa patrie, sur un îlot perdu au sein de l'Océan. C'était

le mettre, au contraire, sur un sommet qui allait attirer tous les

regards. «Aigle, s'est écrié Chateaubriand, on lui donna un rocher d'où

il était vu de toute la terre.» Et cette fois Lamartine a pu dire avec

raison: «La Providence lui avait accordé la dernière faveur qu'elle

puisse faire à un grand homme: celle d'avoir un intervalle de paix entre

sa vie et sa mort, de se recueillir dans la satisfaction et le repentir

de ses actes, et de jouir, dans ce lointain qui donne leur vraie

perspective aux choses humaines, du regard, de l'admiration et de la

pitié de la postérité. Ni Alexandre ni César n'obtinrent de leur fortune

ce don suprême des dieux. Que les insensés plaignent un pareil sort! Les

hommes religieux de tous les cultes et les hommes qui auront dans l'âme

l'instinct de la vraie gloire dans tous les siècles, y reconnaîtront une

faveur du Ciel.»

Marie-Louise apprend cet exil meurtrier, et elle ne proteste pas. On est

en droit de se demander si elle ne fut pas satisfaite en secret d'un

éloignement qui la laissait libre de vivre ouvertement avec l'homme

qu'elle avait choisi et auquel elle devait s'unir six ans après. Le

prince de Metternich s'était contenté de l'aviser ainsi le 13 août:

«Napoléon est à bord du _Northumberland_ et en route pour

Sainte-Hélène...». Quant à l'Empereur, qui ne veut pas douter de la

fidélité et de l'attachement de Marie-Louise, il dira dans son testament

«qu'il a toujours eu à se louer de sa très chère épouse, qu'il lui

conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments et la prie

de veiller pour garantir son fils des embûches qui environnent encore

son enfance[264]». Or, depuis le premier jour de l'an 1815, Marie-Louise

n'avait point écrit à Napoléon, et cependant elle lui avait promis de

lui donner souvent des nouvelles d'elle-même et de son enfant. Mais elle

ne se rappelait plus les adieux de l'Empereur et ses derniers conseils.

Elle avait intérêt à tout oublier.

La haine de Fouché poursuivait aussi bien la famille de Napoléon que

Napoléon lui-même. Dans son rapport au Roi sur la situation de la

France, il écrivait qu'il fallait éloigner les frères de Napoléon. «Sans

être d'aucun danger personnel, de fausses espérances pourraient survenir

et les engager à servir d'instruments aux autres. Le chef de cette

famille, disait-il, survivra peut-être à son abdication. Il a d'ailleurs

un fils, et s'il a manqué quelque développement aux déclarations des

puissances, il pourrait paraître nécessaire de les rendre maintenant

explicites.» Que voulait-il encore? On va le savoir. Dans une séance

tenue le 27 août par les ministres des Cours alliées, il fut convenu

qu'on exigerait des personnes auxquelles il serait accordé asile dans

les États alliés, une soumission conforme au formulaire ci-après: «Le

soussigné... déclare que son désir est de rentrer en... et que désirant

obtenir à cet effet l'agrément de Sa Majesté, il s'engage à s'établir

dans la partie des domaines de Sa Majesté qui lui sera assignée et de se

conformer en tous points aux lois et règlements en vigueur pour les

étrangers dans les États... et en particulier à ceux que Sa Majesté

pourrait ordonner d'appliquer plus particulièrement aux individus

compris dans la liste susdite qui réclament l'hospitalité dans

l'Empire[265].» Quels étaient «ces individus»? Une liste annexée au

procès-verbal des conférences des ministres réunis nous les nomme. Ce

sont: Mme Lætitia Bonaparte, _Marie-Louise et son fils_, Joseph, Lucien,

Louis et Jérôme Bonaparte, leurs femmes et leurs enfants, Élise et

Pauline Bonaparte avec leurs maris et leurs enfants, le cardinal Fesch,

le prince Eugène, sa femme et ses enfants, Hortense et ses enfants[266].

Ainsi, au premier rang de ces individus qui doivent se conformer aux

lois et règlements de police en vigueur pour les étrangers, Hardenberg,

Castlereagh, Nesselrode et Metternich ont placé l'impératrice

Marie-Louise et le roi de Rome!... Nous sommes loin du traité de

Fontainebleau et des engagements solennels pris par les alliés. Comment

le prince de Metternich n'a-t-il pas eu honte d'adhérer à un tel

protocole et de traiter ainsi la fille et le petit-fils de son

maître?... Qu'on ne s'étonne donc pas si le prince de Talleyrand,

président du conseil, remercie deux jours après, le 29 août, les

ministres des quatre Cours alliées des mesures prises par eux à l'égard

de la famille Bonaparte, aussi bien qu'à l'égard des Français proscrits

par l'ordonnance du 24 juillet. Il applaudissait «à la sagesse de ces

mesures». Il ne soulevait qu'une objection. La destination affectée à

Lucien Bonaparte--c'était la ville de Rome--lui semblait le laisser trop

en dehors de la surveillance nécessitée par le rôle qu'il était venu

jouer récemment en France[267]. Le 1er septembre, les ministres alliés

se hâtèrent de répondre que le gouvernement romain se chargeait de

surveiller attentivement Lucien et sa famille.

On n'osa pas cependant demander à Marie-Louise de signer le formulaire

de résidence pour elle et pour son fils. Il est probable que l'empereur

d'Autriche, ayant eu connaissance des résolutions prises le 27 août, se

porta garant pour sa fille et son petit-fils auprès d'un ministre trop

zélé. Seulement on exigea autre chose. Si le _Moniteur_ du 28 septembre

est exactement renseigné, Marie-Louise aurait signé à Schœnbrunn un acte

formel par lequel elle renonçait, pour sa personne et pour celle de son

fils, au titre de Majesté et à toute prétention sur la couronne de

France. Il ne lui était plus permis de prendre désormais que les titres

d'archiduchesse d'Autriche et de duchesse de Parme. Il est vrai que M.

de Bausset conteste ce fait[268]. Mais sa relation est d'une telle

partialité en faveur de Marie-Louise qu'elle laisse subsister quelques

doutes. L'ex-Impératrice a bien pu, avec sa faiblesse native, céder aux

exigences nouvelles qu'on lui imposait, puisqu'elle avait couru, pour

ainsi dire, au-devant des premières[269]. Quant au prince de Metternich,

il témoignait une sorte d'indifférence pour Marie-Louise et son fils.

Quelquefois seulement, et par occasion, il affectait un peu de

bienveillance. «Le prince, écrivait Pozzo di Borgo à Nesselrode, le 5

octobre, varie ses discours selon le désir de ceux qui l'écoutent. Il

fréquente et ne décourage nullement ceux qui lui parlent des intérêts du

roi de Rome...» Or, Metternich considérait cet enfant comme un otage mis

entre les mains de l'Autriche par les alliés. Il avait déjà la ferme

volonté de se servir du jeune prince comme d'un épouvantail et de

l'opposer, suivant les circonstances, au gouvernement actuel de la

France et à celui qui lui succéderait.

Le petit roi de Rome, qui avait perdu son cher Méneval et sa bonne

«maman Quiou», n'avait plus autour de lui d'autres visages amis que ceux

de Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Fanny sa fille, et Mme Marchand,

la mère du premier valet de chambre de l'Empereur. Celle-ci veillait sur

sa nuit et sur son réveil. Elle avait pour le jeune enfant des soins

maternels et lui faisait réciter assidûment ses prières. Les dames

Soufflot cultivaient avec soin l'esprit du roi de Rome, lui faisant la

lecture, l'intéressant par d'aimables récits, répondant avec patience à

ses questions multipliées. Ces personnes si bienveillantes et si

délicates, si aimées par l'enfant impérial, devaient le quitter sous

peu, car l'Autriche soupçonneuse ne voulait plus de Français autour d'un

prince aussi français[270].

Le 30 juin de cette même année, l'empereur d'Autriche avait confié

l'éducation supérieure de son petit-fils au comte Maurice de

Dietrichstein, d'une famille illustre qui comptait parmi ses aïeux un

prince de l'Empire. Le comte Maurice, qui s'était fait remarquer par sa

bravoure dans les campagnes de la Révolution, avait depuis cultivé avec

talent les lettres et les arts. Il était d'un caractère affable et bon,

un peu timide, mais ayant plus «de moyens» que ne lui en prête Gentz,

dont la plume méchante n'épargne habituellement personne. Il n'avait

nullement l'intention de faire languir son élève dans la médiocrité; il

sut, au contraire, gagner son affection par sa bonté et son zèle. Il eut

pour adjoint le capitaine Foresti, originaire du Tyrol, qui était un

officier de mérite, instruit surtout dans les sciences mathématiques,

parlant très couramment le français et l'italien. Il n'est pas vrai,

comme l'a voulu établir une légende accréditée par le poète Barthélémy,

qu'on ait cherché à oblitérer l'intelligence du jeune prince, car les

résultats de cette éducation ont prouvé tout le contraire. On avait même

commencé ses études un peu plus tôt que celle des archiducs, qui ne se

faisaient qu'à partir de la cinquième année[271]. Toutefois, il est

certain que le roi de Rome ne fut pas élevé à la française et qu'on

chercha même à diminuer chez lui les instincts de naissance et de race

pour lui inculquer autant que possible des manières et des goûts

allemands. Mais la nature fut plus forte que les éducateurs. On n'y

parvint pas, et, comme la suite des événements le prouvera, le fils de

Napoléon est resté, ainsi que le voulait son père, un prince

français[272].

Le capitaine Foresti atteste que son élève était d'une grâce et d'une

gentillesse parfaites. «Il parlait déjà facilement, dit-il, et avec cet

accent particulier aux habitants de Paris. Nous prenions plaisir à

l'entendre exprimer, dans le langage naïf de son âge, des pensées, des

observations d'une extrême justesse.» Quand on voulut lui apprendre la

langue allemande, il opposa aux leçons une résistance qui dura

longtemps, comme s'il eût eu l'instinct qu'on voulût lui faire perdre

ainsi sa qualité de Français. À force de patience, on arriva à vaincre

cette résistance. Il dédommagea ses précepteurs dans ses autres études

par sa facilité, son intelligence et son esprit ingénieux. «Il y avait

dans cette jeune tête, rapporte Foresti, une faculté logique très

intéressante à observer.» Sa nature, si expansive et si joyeuse au

début, était devenue presque mélancolique, mais son caractère était

resté résolu. S'il obéissait par conviction, il commençait d'abord par

résister. Il n'était point démonstratif et semblait, au contraire, très

réservé, ce qui pour les malveillants faisait croire à une sorte de

dissimulation. Foresti remarque qu'il pensait beaucoup plus qu'il ne

voulait dire. Comment en eût-il été autrement? Le malheur avait aiguisé,

affiné ses facultés. Le roi de Rome avait vu écarter de lui, et sans

motifs sérieux, tous ceux qu'il aimait. Il se défiait des nouveaux

maîtres qu'on lui imposait. Ce ne fut qu'après avoir étudié

attentivement son entourage que cet enfant si précoce lui manifesta

quelque confiance. La bonté et la franchise étaient, d'ailleurs,

spontanées chez lui. S'il avait reçu un blâme de ses maîtres, s'il avait

témoigné quelque colère, il était le premier à leur tendre la main et à

les prier d'oublier ses torts. Un caractère aussi aimable eût mérité les

attentions vigilantes de Marie-Louise. On comprend quelle joie eût

éprouvée un tel enfant à vivre intimement avec sa mère, à recevoir

d'elle ces premières leçons, si douces et si charmantes, qui laissent

sur la vie tout entière une impression ineffaçable. Pendant quelque

temps, Marie-Louise vint s'informer des dispositions de son fils, lui

donner quelques éloges et parfois quelques petites réprimandes, puis,

lasse de tant d'efforts, elle cessa bientôt de s'occuper de ses études.

Cependant, chaque fois qu'il pouvait voir sa mère, l'enfant lui

prodiguait ses caresses. Elle les lui rendait bien, mais on la voyait

absorbée par une pensée plus instante: le retour du comte de Neipperg.

Enfin, lorsque celui-ci revint d'Italie à la date du 12 décembre, elle

manifesta une joie surprenante. Elle avait retrouvé «un de ses bons

amis», écrivait-elle à la comtesse de Crenneville; et elle ajoutait:

«Ils sont bien rares dans ce monde pour moi!» La question du duché de

Parme était aussi l'une de ses plus vives préoccupations. Elle comptait

se rendre bientôt dans ses possessions. Il est vrai qu'elle déguisait

son ambition sous le prétexte de rendre service à son enfant. «Je serai

obligée, disait-elle, de laisser ici ce que j'ai de plus cher au monde,

mais je m'armerai de courage, et l'idée que ce voyage sera nécessaire à

ses intérêts m'en donnera.» Or, les intérêts du roi de Rome étaient si

peu en cause, que l'enfant devait rester jusqu'en 1818 sans avoir de

situation définitive. On l'appelait officiellement le prince de Parme,

sans être assuré que ce nom lui resterait. Sa malheureuse destinée était

livrée au caprice des hommes et des événements.

* * * * *

Pendant ce temps, où en était la France? Quelle était la conduite des

alliés qui avaient solennellement juré que leurs hostilités étaient

dirigées contre le seul Napoléon?... Les alliés traitaient la France et

la royauté en ennemies, comme si l'Empereur eût été encore là. Ils

avaient exigé le licenciement de l'armée et le châtiment de ceux qu'ils

appelaient les complices du 20 mars, alors que les Cent-jours avaient

été la conséquence inévitable des fautes de la première Restauration.

Ils intervenaient à tout moment dans les affaires intérieures de la

France, manifestaient des exigences incroyables, commettaient toute

sorte de vexations. Ils osaient demander la cession de l'Alsace, de la

Lorraine, de la Flandre, de l'Artois, de la Savoie et des places

frontières avec une écrasante indemnité de guerre. Il fallut que le

prince de Talleyrand, qui avait brouillé Louis XVIII et Alexandre, cédât

la place au duc de Richelieu pour que la Russie consentît à s'interposer

et obtînt des conditions moins cruelles, quoique très rigoureuses

encore[273]. Quelques jours auparavant, le duc d'Otrante, qui n'avait

plus la moindre autorité dans le conseil et que l'on avait cessé de

craindre, avait dû se retirer avec l'apparence d'une mission

diplomatique qui se convertira bientôt en exil. Voilà à quoi devaient

aboutir tant de machinations et tant d'intrigues!... Les deux complices,

arrivés en même temps, s'en allaient congédiés presque à la même heure.

Le duc de Richelieu acceptait la lourde responsabilité du traité de

Paris, mais aucun diplomate n'eût obtenu des conditions meilleures. Le

patriotisme et le dévouement du ministre et du Roi triomphèrent d'une

situation effroyable, compliquée par l'attitude inouïe des puissances

qui, oubliant volontairement la parole donnée les 13 et 25 mars 1815,

traitaient la France et la monarchie légitime en vaincues et se

moquaient «de la prétendue inviolabilité du territoire français». Ainsi,

lorsque l'objet de la haine des souverains, l'empereur Napoléon, était

exilé à deux mille lieues de son pays et gardé à vue par des soldats

vigilants et un gouverneur impitoyable, lorsque le prince impérial était

à la merci de l'Autriche qui comptait, grâce à la faiblesse et à

l'abandon de sa mère, en faire un prince étranger et lui enlever tout

espoir de monter sur un trône, lorsque les Français étaient dans

l'impuissance absolue de reprendre leurs guerres et leurs conquêtes, les

alliés n'en dévoilaient pas moins leurs anciens et véritables desseins:

enlever à la France ses dernières ressources et l'annihiler pour jamais.

Mais une sorte de terreur ou de remords viendra troubler les appétits de

l'Europe. Tant que le fils de Napoléon vivra, elle ressentira une

inquiétude indicible. Elle craindra qu'arrivé à l'âge viril, le jeune

prince ne comprenne la force et la puissance de son nom. Elle craindra

qu'il n'obtienne tout à coup l'appui d'audacieux partisans et qu'il ne

profite du premier mouvement en France pour saisir le pouvoir et

déchirer les odieux traités de 1814 et de 1815. Aussi ne faut-il pas

s'étonner que l'Europe se soit préoccupée autant de Schœnbrunn que de

Sainte-Hélène.

Parmi les précepteurs du roi de Rome figurait Mathieu Collin, le frère

du poète autrichien Henri Collin. C'était un écrivain de valeur qui

s'était adonné à la littérature et à la composition dramatique. Son

esprit et sa moralité l'avaient fait appeler auprès des archiduchesses

Clémentine, Léopoldine et Caroline pour leur donner quelques leçons

littéraires. Il voulut bien s'occuper de l'éducation du petit prince et

s'y adonna avec zèle. D'un caractère affectueux et complaisant, il

parvint à gagner en peu de temps la confiance du roi de Rome. Entre les

leçons, il s'amusait avec lui dans un bosquet voisin de la Gloriette, ce

portique laid et prétentieux qui domine le parc de Schœnbrunn. Ils

jouaient tous deux à «Robinson Crusoë», creusaient une caverne et

fabriquaient de petits ustensiles ingénieux. C'était avec ce mélange de

gravité et de gaieté qu'on pouvait plaire à cet enfant. «Près

d'accomplir sa cinquième année, écrit Gentz le 26 février 1816, il est

rempli de charmes et de grâce, mais rien moins que facile à traiter,

puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion pour tout ce

qui est contrainte et assujettissement. Cet enfant qui, avec une

éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable,

est naturellement condamné à languir dans la médiocrité[274].» Gentz

n'était pas juste. L'éducation qu'on donnait au roi de Rome était la

même que celle des archiducs. Quant à la destinée que Gentz lui

prédisait, ce ne devait pas être la faute de ses maîtres. Si elle a été

obscure, c'est parce que Metternich l'a voulu ainsi, en interdisant au

fils de Napoléon toute ambition royale ou impériale. Gentz est plus

exact lorsqu'il fait de cet enfant un objet d'alarmes et de terreurs

pour la plupart des cabinets européens. «Il faut avoir assisté, dit-il,

aux discussions politiques de l'été dernier pour savoir à quel point le

nom de ce pauvre enfant agite et effraye les ministres les plus éclairés

et tout ce qu'ils voudraient inventer ou proposer pour faire oublier

jusqu'à son existence[275]!...» François II croyait devoir employer tous

les moyens pour mettre fin à tant d'alarmes. Ainsi, il exigeait que le

roi de Rome ne vît plus les personnes qui avaient pris part à sa

première éducation. Gentz va jusqu'à dire qu'on aurait voulu faire

oublier à l'enfant la langue française et ne lui laisser d'autre idiome

que l'allemand. Gentz exagérait, mais c'était de bonne foi. Il

s'étonnait d'un tel régime, et il formulait à cet égard des critiques

fort sévères. «Si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré,

non pas seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de

calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son

ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.» Il

trouvait que le gouvernement autrichien n'était pas juste. «Il serait

sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme

un épouvantail, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de

l'avenir; une pareille conduite ne serait pas digne d'une grande

puissance. Mais il y a une mesure en tout.» Gentz s'étonnait de la

simplicité du cabinet autrichien et de son manque d'habileté. «Lorsqu'on

entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la

cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses

arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet pour

juger ses accusateurs. Si l'empereur de Russie, ajoutait-il, avait pu

marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il

eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, la même

candeur que François II; et cependant pour toute récompense on nous a

fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était

intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de

nourrir sur notre compte.» En résumé, le confident de Metternich

critiquait l'incapacité du ministère autrichien et le peu de profondeur

de sa politique. Il affirmait que des bruits, «sortis d'une source

supérieure», couraient sur une prétendue renonciation du titre

d'Impératrice, faite solennellement à Schœnbrunn par Marie-Louise. «Par

un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de

nos amis, disait-il encore, on va sacrifier le titre d'Impératrice que

l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe du droit public

et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. On lui

laissera toutefois par courtoisie le titre de Majesté. Cependant, comme

ce serait encore trop aux yeux des autres cours qui ont très souvent

critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quitterait

même la Majesté, si la reine d'Estrurie veut y renoncer à son

tour[276]...»

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 18 / 45 段