sans avoir combattu, et qu'il pouvait jouir de son succès sans avoir
perdu un seul homme. Il n'avait plus besoin que de savoir s'arrêter. «Ne
serait-il pas, ajoutait-il, dans son grand caractère de dire: J'étais
l'ennemi de l'empereur Napoléon, je n'étais point l'ennemi des Français?
Napoléon est mort politiquement, la guerre est finie[252].» Cette
déclaration suffisait, suivant Caulaincourt, pour amener la pacification
générale. Mais, pour le moment, Alexandre n'était pas plus favorable à
la cause de Napoléon qu'à celle de Louis XVIII. Il englobait un peu la
France dans son ressentiment contre l'Empereur qui avait troublé la paix
européenne, et contre le Roi qui avait cherché à le brouiller avec une
partie des alliés. Il ne pardonnait pas à Louis XVIII ses dédains
manifestes; il en voulait à Talleyrand qui avait signé un traité secret
contre lui avec l'Autriche et l'Angleterre. Donc c'était chose assez
imprudente de compter en cet instant sur une bonne volonté de sa part,
aussi grande qu'elle avait paru l'être en 1814. Talleyrand savait tout
cela. Mais connaissant aussi les sympathies nouvelles du Tsar pour le
duc d'Orléans, il était prêt à aller au prince vers lequel le portaient
d'ailleurs des tendances intimes et déjà anciennes[253]. Il n'avait pas
caché à Louis XVIII le mécontentement d'Alexandre fondé sur le refus du
cordon bleu, sur l'inutilité de son intervention en faveur du duc de
Vicence, sur le peu d'intérêt montré pour le projet de mariage entre le
duc de Berry et la grande-duchesse Anne, sa sœur, et sur la politique
antilibérale suivie par la cour et le ministère français. Il avait osé
dire au Roi que l'empereur de Russie était plus sympathique au duc
d'Orléans qu'à lui, car ce prince, qui avait porté la cocarde tricolore,
lui semblait être le seul qui pût réunir tous les partis. Louis XVIII
avait répondu à son ambassadeur qu'il avait besoin de ses sages avis et
l'avait invité à venir le rejoindre à Gand, aussitôt après la signature
de l'Acte final du Congrès. Talleyrand, attendant les événements pour
prendre un parti définitif, eut l'art d'ajourner son retour jusqu'au 10
juin. Il fut aidé en cela par la volonté des ministres des autres
puissances qui, se méfiant de ses intrigues, ne se souciaient guère de
voir un aussi habile homme reprendre trop tôt le chemin de la
France[254]. Il ne revit donc Louis XVIII que le 22 juin, à Mons, au
lendemain de Waterloo et lorsque la défaite de Napoléon lui eût permis
de se décider en connaissance de cause. Après bien des efforts et bien
des sacrifices, il obtint, le 28 juin, à Cambrai, une déclaration royale
qui corrigeait les maladresses et les imprudences de celle de
Cateau-Cambrésis. Il engagea en même temps Louis XVIII à s'opposer à
l'entrée de Fouché dans le nouveau ministère, car un tel choix lui
paraissait une faiblesse[255]. Mais il avait affaire à trop forte
partie, et le duc d'Otrante, qui allait écarter les partisans de
Napoléon II pour ramener la Restauration, devait exiger et obtenir le
payement de ses services.
Le 24 juin, Fouché, qui s'était fait nommer président du gouvernement
provisoire, avait reçu aussitôt les pouvoirs nécessaires pour se
débarrasser, à l'occasion, de ses rivaux ou de ses ennemis. Il envoie
plusieurs négociateurs auprès de Wellington, mais avec mission de ne
rien faire, ni de ne rien dire au sujet du futur gouvernement de la
France. Fouché se réserve le droit d'agir et de décider. La présence de
Napoléon à l'Élysée et les ovations qu'il y reçoit lui font peur, car il
redoute un coup de main contre les Chambres et le gouvernement
provisoire. Il laisse alors habilement répandre des bruits de complots
contre Napoléon et cherche à hâter son départ sous prétexte de
sauvegarder sa vie. Il fait lire à la Chambre des représentants une
lettre où lui, président du gouvernement provisoire, écrit à Wellington
que la France acceptera bien un monarque, mais un monarque qui voudra
régner sous l'empire des lois. Il ne nommait personne. Toutefois son
silence, défavorable à Napoléon II, parut à beaucoup favorable aux
Bourbons. L'Assemblée, hésitante et troublée, passe à l'ordre du jour.
Wellington refuse les passeports que le ministre de la police a
sollicités pour Napoléon et veut que la personne de l'Empereur soit
livrée aux alliés. Il conseille en même temps à Louis XVIII de ne pas
insister sur le passage de sa déclaration du 28 où il parle de punir les
régicides, «parce que le Roi ayant consenti avant son départ au principe
de l'emploi de Fouché», il ne pouvait se refuser de l'employer.
Fouché, qui prévoit tout, se fait écrire par le prince d'Eckmühl qu'il
convient de traiter avec Louis XVIII, à la condition que le Roi rentrera
sans garde étrangère, qu'il prendra la cocarde tricolore, qu'il assurera
la sécurité des personnes et des propriétés, qu'il maintiendra les
Chambres existantes et conservera les généraux et les fonctionnaires
actuels. Il ne se préoccupe plus des droits de Napoléon II qu'il a paru
défendre un instant. Maintenant qu'il se croit en mesure de dicter des
conditions, il fait comprendre à ses amis et aux autres que ce serait un
péril pour la France de risquer ses destinées en faveur d'un enfant
prisonnier à Schœnbrunn. Il ajoute qu'on aura de la peine à le délivrer.
Puis le fils de Napoléon, qui tient de près à l'Autriche, sera peut-être
une source de grosses difficultés pour l'avenir. Enfin cet habile homme
manœuvre si bien ses affaires que le comte d'Artois, les princes, le
faubourg Saint-Germain le considèrent, sinon avec estime, du moins avec
confiance. Et Wellington lui-même osera dire, quelque temps après, à
Louis XVIII: «C'est à lui que vous devez d'être remonté sur le trône de
vos pères!...»
Napoléon, dont le gouvernement provisoire avait refusé les dernières
offres contre l'armée étrangère, se décide à partir pour Rochefort. Le
29 juin, Fouché informe hypocritement la Chambre de ses démarches en
faveur de Napoléon. Le ministre de la marine avait armé deux frégates,
et le général Becker avait été chargé de pourvoir à la sûreté de
l'Empereur. Celui-ci venait de s'éloigner, en faisant des vœux pour la
prospérité de la France et persuadé que son fils allait lui succéder,
ainsi que les deux Chambres l'avaient déclaré par le vote de l'ordre du
jour du 23 juin. Les partisans de Napoléon II étaient fort nombreux dans
la Chambre des représentants; et si le duc d'Otrante avait voulu
seconder leurs intentions et leurs votes, l'Autriche se fût probablement
résignée à soutenir Napoléon II et la régence. Mais les politiciens
intriguaient dans l'ombre. Les négociateurs, Andréossy, Boissy d'Anglas,
Valence, Flauguergues et La Besnardière, qui ne devaient s'occuper que
de l'armistice, n'avaient pas craint d'aborder la question politique.
Leur désir, peu dissimulé, était de faire triompher la solution
monarchique, mais avec une Charte qui consacrât le dogme de la
souveraineté nationale. Ce n'était pas chose aussi facile qu'ils le
pensaient. Pas plus que la majorité des représentants, l'armée n'était
favorable à la Restauration. On allait s'en apercevoir à la séance du 30
juin. Le général Laguette-Mornay vint dire tout à coup aux représentants
qu'ayant visité, avec le prince d'Eckmühl, les troupes depuis la
Villette jusqu'à Saint-Denis, il avait reçu d'elles l'assurance de
défendre la liberté et la patrie jusqu'à la mort. Mais à ces intentions
généreuses se mêlait le souvenir de leur ancien Empereur et de leurs
serments d'obéissance et de fidélité à Napoléon II. L'autre commissaire,
Garat, fit le même récit et ajouta: «Je me suis particulièrement attaché
à prononcer aux soldats le nom de patrie, de liberté, de constitution,
d'indépendance. Ils me répondaient avec transport, mais il est vrai de
dire que le nom de Napoléon II était dans toutes les bouches.» Alors un
membre s'écrie: «Eh bien, disons donc comme l'armée: Vive Napoléon II!»
Et, dans un mouvement subit d'enthousiasme, la majorité de l'Assemblée
se lève aux cris de: «Vive Napoléon II!» Cette nouvelle manifestation
semblait un échec pour les intrigues de Fouché et pour les habiletés de
Manuel. Le général Mouton-Duvernet accentua les dispositions ardentes
des représentants en affirmant qu'ils n'accepteraient pas le
gouvernement monarchique qui n'avait su que «flétrir leurs anciens
lauriers». M. Garreau déclara qu'il avait vu des chefs et des soldats
terrifiés à la lecture d'une adresse royaliste aux deux Chambres et au
gouvernement, composée par M. de Maleville, qui, naguère encore,
proposait de déclarer coupable quiconque proférait les cris séditieux
de: «Vive Louis XVIII! Vivent les Bourbons!» Et ce même homme osait
aujourd'hui proposer de les reprendre[256]. La Chambre ordonna
l'impression et l'envoi aux départements et aux armées du discours de M.
Durbach, qui reposait sur cette solennelle déclaration qu'aucune
proposition de paix ne serait acceptée, si l'exclusion des Bourbons
n'était reconnue. Manuel revint donner lecture d'une adresse patriotique
aux Français, où M. Bérenger regretta de ne point trouver le nom de
Napoléon II. Ce représentant réclama l'observation de la Constitution,
c'est-à-dire l'exclusion des Bourbons et la possession du trône confiée
à Napoléon et à sa famille. «Le père a abdiqué, dit-il, le fils règne;
vous l'avez déclaré... Je demande que votre commission revoie son
adresse, que vos véritables sentiments soient exprimés et qu'elle se
termine par ces mots: «Vive Napoléon II!» Cette motion fut appuyée par
de nombreux représentants. Manuel remonta à la tribune et exprima sa
surprise de n'avoir pas été bien compris. «Je veux le bonheur des
Français, dit-il, et je ne crois pas que ce bonheur puisse exister si le
règne de Louis XVIII recommence.» Ici l'orateur fut interrompu par les
applaudissements qui soulignèrent cet aveu, plus que Manuel ne l'aurait
désiré. Le projet d'adresse fut renvoyé à la commission.
Le 1er juillet, M. Bory de Saint-Vincent raconta qu'étant allé au
quartier général de la Villette avec les commissaires de la Chambre, il
avait entendu les soldats crier: «Vive la liberté! Vive Napoléon II!
Vivent les représentants! Point de Bourbons!» Son discours, qui était
dirigé contre Louis XVIII et contre les princes, fut, lui aussi, imprimé
et envoyé aux départements et aux armées. M. Jacotot donna ensuite
lecture de l'adresse remaniée. Il s'y trouvait entre autres le passage
suivant: «Napoléon n'est plus le chef de l'État. Lui-même a renoncé au
trône. Son abdication a été acceptée par nos représentants. Il est
éloigné de nous. Son fils est appelé à l'Empire par les Constitutions de
l'État. Les souverains coalisés le savent. La guerre doit donc être
finie, si les promesses des rois ne sont pas vaines...»
La lecture de l'adresse fut couverte de bravos et renvoyée à la Chambre
des pairs, qui en soumit l'examen à une commission spéciale. Un
secrétaire de la Chambre des représentants lut ensuite une lettre signée
par le prince d'Eckmühl, les généraux Pajol, Fressinet, d'Erlon, Roguet,
Petit, Henrion, Brunet, Vandamme. Cette lettre demandait aux
représentants de ne pas reprendre les Bourbons rejetés par l'immense
majorité des Français. «Les Bourbons, disaient les chefs de l'armée,
n'offrent aucune garantie à la nation... Nous les avions accueillis avec
les sentiments de la plus généreuse confiance. Nous avions oublié tous
les maux qu'ils nous avaient causés par un acharnement à vouloir nous
priver de nos droits les plus sacrés. Eh bien! comment ont-ils répondu à
cette confiance? Ils nous ont traités comme rebelles et vaincus.
L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons pour
se remettre sur le trône de France; elle dira aussi la conduite de
l'armée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité
jugera qui mérita mieux l'estime du monde!» La lettre fut lue deux fois
et acclamée. On adopta l'ordre du jour, tout en disposant que des
commissaires iraient à l'armée porter, avec l'adresse, le procès-verbal
de la séance. Le 2 juillet, le comte Thibaudeau lut aux pairs le rapport
de la commission sur l'adresse des représentants. Il eut soin de relever
que, dans leurs diverses déclarations, «les alliés avaient promis de
cesser la guerre, dès que Napoléon aurait disparu, et de laisser la
France libre de choisir elle-même son gouvernement». Il insista sur la
déclaration de l'Autriche, en date du 9 mai, où il était dit:
«L'Empereur (François II), quoique irrévocablement résolu à diriger tous
ses efforts contre l'usurpation de Napoléon Buonaparte, est néanmoins
convaincu que le devoir qui lui est imposé par l'intérêt de ses sujets
et par ses propres principes, ne lui permettra pas de poursuivre la
guerre pour imposer à la France un gouvernement quelconque.» Il rappela
que cette affirmation solennelle avait été adoptée le 12 mai par toutes
les puissances participant au congrès de Vienne.
Mais, malgré l'abdication de Napoléon, les armées anglaises et
prussiennes avaient précipité leur marche sur Paris; les monarques
avaient paru se jouer de leurs promesses et de leurs serments. Aussi,
d'après Thibaudeau, la Chambre des pairs devait-elle partager les
sentiments de la Chambre des représentants, défendre la souveraineté du
peuple et son indépendance, enfin repousser tout chef qui, appuyé par
les étrangers, viendrait opposer ses droits à ceux de la nation.
L'adresse fut votée par quarante-quatre voix contre six. Fouché, qui
voyait bien les intentions des Chambres, ne se pressait point de leur
faire une opposition formelle. C'est ce que lui reproche le chancelier
Pasquier, qui, dans ses Mémoires, s'étonne de ses irrésolutions et de
ses tergiversations, et le blâme de n'avoir pas su entraîner les deux
Chambres. Fouché écrivait à Wellington, le 1er juillet, une lettre qu'il
faut examiner de près. Les commissaires chargés de négocier l'armistice
avaient pu se rendre auprès du général anglais, qui leur annonça, le 27
juin, de la part de Blücher, qu'aucun armistice n'aurait lieu, tant que
Napoléon serait à Paris. Vainement il avait été répondu que l'Empereur
avait quitté la capitale, les opérations des alliés avaient continué, et
leur quartier général s'était installé le 1er juillet à Louvres, à six
lieues de la capitale. Or, Fouché, dans sa lettre à Wellington[257],
s'étonnait que les commissaires n'eussent pas encore reçu de réponse
positive: «Je dois parler franchement à Votre Altesse, disait-il; notre
état de possession, notre état légal, qui a la double sanction du peuple
et des deux Chambres, est celui d'un gouvernement où le petit-fils de
l'empereur d'Autriche est le chef de l'État. Nous ne pourrions songer à
changer cet état de choses que dans le cas où la nation aurait acquis la
certitude que les puissances révoquent leurs promesses et que leur vœu
commun s'oppose à la conservation de notre gouvernement actuel.» Mais
l'armistice était nécessaire pour laisser aux puissances le temps de
s'expliquer, et à la France le temps de connaître leurs intentions
réelles. «Toute tentative détournée pour nous imposer un gouvernement,
avant que les puissances se soient expliquées, forcerait aussitôt les
Chambres à des mesures qui ne laisseraient, dans aucun cas, la
possibilité d'aucun rapprochement... Tout emploi de la force en faveur
du Roi serait regardé par la France comme l'aveu du dessein formel de
nous imposer un gouvernement malgré notre volonté... Plus on userait
envers la nation de violence, plus on rendrait cette résistance
invincible!» Pendant qu'il paraissait défendre ainsi les droits et
l'indépendance de la France, Fouché laissait entendre au gouvernement
provisoire qu'on pourrait en finir autrement. Ses communications
insidieuses, ses mensonges et ses perfidies irritèrent Carnot, qui le
traita avec une violence dont Fouché devait se souvenir[258]. Une autre
déconvenue était réservée au président du gouvernement provisoire. Il
avait cru que Davout était disposé à accepter le retour de Louis XVIII,
et il lui avait dépêché Vitrolles pour s'entendre avec lui à ce sujet,
lorsque survinrent la visite des représentants aux avant-postes et les
démonstrations non équivoques des soldats. Les officiers, qui
partageaient leurs sentiments pour Napoléon II, en parlèrent au
maréchal, au moment même où celui-ci les interrogeait sur la possibilité
du retour des Bourbons. De telles protestations s'élevèrent que Davout
oublia l'acquiescement qu'il allait donner aux propositions du duc
d'Otrante et signa même l'adresse napoléonienne de l'armée aux deux
Chambres. Sur ces entrefaites, une vigoureuse offensive du maréchal
Exelmans à Velizy et à Versailles rendit Blücher plus conciliant. Il
consentit à recevoir les commissaires français à Saint-Cloud et à
adhérer à une convention qui n'était autre que la capitulation de Paris,
et dont l'un des articles, l'article 12, qui aurait dû sauver la vie à
tous les généraux compromis, fut plus tard judaïquement interprété et
trompa ainsi les légitimes espérances des négociateurs[259].
Dès que Fouché apprit la présence de Talleyrand à Cambrai, il lui fit
expliquer la situation et l'étendue des services que lui Fouché était
appelé à rendre comme président du gouvernement provisoire. Il laissait
entendre quelle était sa force, et quelle récompense il était en droit
d'exiger s'il menait les choses au point où le voulaient les Bourbons.
Le 4 juillet, les Chambres eurent connaissance de la capitulation de
Paris. Le représentant Garat constata qu'on ne pouvait rien obtenir de
plus avantageux, mais il ajouta qu'il fallait, par une série d'articles
législatifs, établir les principes fondamentaux de la Constitution et
faire reconnaître les droits des Français. Manuel, qui était d'accord
avec Fouché pour retarder toute solution compromettante, demanda et
obtint le renvoi de la motion de Garat à la commission chargée
d'élaborer un projet de Constitution. Par un article spécial, la Chambre
décréta que la cocarde, le drapeau et le pavillon aux trois couleurs
étaient mis sous la sauvegarde de l'armée, de la garde nationale et de
tous les citoyens. On revint ensuite à la motion de Garat. Le 5 juillet,
les représentants la votèrent par trois cent vingt et une voix contre
quarante-deux. Elle disait qu'aucun prince ne pourrait être appelé au
trône, s'il ne jurait de reconnaître la souveraineté du peuple, la
liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté de conscience,
l'inamovibilité de la magistrature, l'égalité des droits civils et
politiques, l'inviolabilité des propriétés nationales et des domaines
nationaux. Le même jour, malgré l'opposition de Manuel, qui jouait
vraiment un triste rôle, la Chambre discuta mot à mot une déclaration
solennelle destinée au pays. «Le gouvernement de la France, disait-elle,
quel qu'en puisse être le chef, doit réunir les vœux de la nation
légalement émis. Un monarque ne peut offrir de garanties réelles, s'il
ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation
nationale et acceptée par le peuple.» Cette déclaration, qui convenait
plutôt à un empire plébiscitaire qu'à une monarchie légitime, fut
ajournée par la Chambre des pairs, qui n'en trouva point la délibération
opportune.
Le 6 juillet, Manuel vint présenter à ses collègues l'analyse des
travaux de la commission chargée d'élaborer un projet de constitution.
Le mode de gouvernement seul possible était un équilibre entre les
pouvoirs du peuple et les pouvoirs du monarque. C'était donc la
monarchie constitutionnelle qui paraissait le seul régime convenable, et
la commission le proposait avec la division de la puissance législative
entre deux Chambres. Ces dispositions furent aussitôt votées, mais la
suite de la discussion fut interrompue par les récriminations de
Bory-Saint-Vincent contre une minorité factieuse qui voulait substituer
le drapeau blanc au drapeau tricolore. On s'ajourna au lendemain. Le 7,
on vit paraître des soldats étrangers dans le jardin du Luxembourg. Le
maréchal Lefebvre protesta à la Chambre des pairs contre cette présence
offensante pour un des grands corps de l'État. Bientôt après, on vint
lire un message du gouvernement provisoire, ainsi conçu: «Jusqu'ici nous
avons dû croire que les intentions des souverains alliés n'étaient point
unanimes sur le choix du prince qui doit régner en France; nos
plénipotentiaires nous ont donné les mêmes assurances à leur retour.
Cependant les ministres et les généraux des puissances alliées ont
déclaré hier, dans la conférence qu'ils ont eue avec le président de la
commission, que tous les souverains s'étaient engagés à replacer Louis
XVIII sur le trône, et qu'il va faire ce soir ou demain son entrée dans
la capitale. Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries, où
siège le gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus
faire que des vœux pour la patrie, et, nos délibérations n'étant plus
libres, nous croyons devoir nous séparer.» On ne pouvait finir plus
misérablement, et, la conduite louche du président du gouvernement
provisoire, qui, après avoir trompé les bonapartistes, les libéraux et
les républicains, se vendait aux royalistes, méritait la plus entière
réprobation. Fouché était arrivé à vaincre la résistance de ses
collègues du gouvernement qui avaient eu l'idée de se retirer avec
l'armée sur les bords de la Loire. Ce message était donc pour les uns
l'aveu de leur impuissance, pour les autres l'aveu de leur défection.
La Chambre des pairs écouta silencieusement cette communication, puis se
retira, ou plutôt s'enfuit. Pendant ce temps, la Chambre des
représentants perdait son temps à discuter de vaines questions
constitutionnelles. On lui lut enfin le message du gouvernement, qui fut
entendu avec stupeur. Alors Manuel, voulant ressaisir une popularité qui
lui échappait, s'élança à la tribune et, parodiant Mirabeau, s'écria:
«Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par
la force des baïonnettes!» Ce pastiche oratoire n'eut aucun succès. La
Chambre passa à l'ordre du jour pur et simple sur le message, puis
invita le prince d'Essling à prendre les mesures d'ordre que nécessitait
la situation de Paris. Le lendemain, 8 juillet, les portes du palais
législatif étant fermées, un simulacre de séance se fit chez Lanjuinais.
Les cent cinquante représentants présents signèrent un procès-verbal qui
constatait l'illégalité des mesures prises et se séparèrent. La Chambre
des représentants était morte, comme on l'a dit, «en travail de
constitution». Malgré la bonne volonté de la majorité, la cause de
Napoléon II était irrémédiablement perdue. Fouché avait obtenu de
Wellington le 6 juillet, dans une secrète entrevue à Neuilly, la
promesse qu'il ferait agréer ses services au Roi. Après avoir trahi
l'Empereur, le duc d'Otrante trahissait son fils, et si quelques-uns
s'en indignèrent, nul ne s'en étonna.
CHAPITRE X
NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.