constaté l'abdication de Napoléon; il constatera la réclamation du
prince Lucien. Cette précaution suffira pour constater les droits de
Napoléon II, mais il est hors de France. Tranchons le mot: il est
captif.» En attendant, Cornudet réclamait, au nom de la sûreté publique
et de l'indépendance nationale, l'établissement d'un gouvernement
provisoire. Le comte de Ségur, appuyé par Joseph et Rœderer, et combattu
par le comte de Pontécoulant, demanda que ce gouvernement prît le titre
de Régence et négociât au nom de Napoléon II. Le duc de Bassano exigeait
la proclamation immédiate du fils de l'Empereur. Après diverses
observations de Quinette, du comte de Valence, de Thibaudeau,
l'ajournement fut voté. Puis la Chambre des pairs procéda au scrutin
pour la nomination de deux membres de la commission du gouvernement.
Elle élut le duc de Vicence et le baron Quinette. À la Chambre des
représentants, le général Grenier informa ses collègues que la
commission nommée pour se concerter avec la Chambre des pairs sur les
mesures de salut public, avait décidé la formation d'une commission
chargée de négocier avec les puissances coalisées. MM. Legrand, Crochon,
Duchesne se perdirent en divagations. Le prince d'Eckmühl décidé à
rassurer l'opinion au sujet de la situation de l'armée et des prétendues
menaces dirigées contre la Chambre. Enfin, le duc d'Otrante vint lire le
message de Napoléon et conclut ainsi: «Ce n'est pas devant une Assemblée
composée de Français que je croirais convenable de recommander les
égards dus à l'empereur Napoléon, et de rappeler les sentiments qu'il
doit inspirer dans son malheur. Les représentants de la nation
n'oublieront point, dans les négociations qui devront s'ouvrir, de
stipuler les intérêts de celui qui, pendant de longues années, a présidé
aux destinées de la patrie.» On sait le peu d'importance qui fut attaché
à cette recommandation, faite d'ailleurs pour la forme.
Fouché proposa ensuite de nommer une commission de cinq membres, chargée
de se rendre auprès des souverains alliés pour y traiter des intérêts de
la France et soutenir l'indépendance du peuple français. M. Mourgues
conseilla d'accepter l'abdication de Napoléon, de placer sa personne
sous la sauvegarde de l'honneur national, de transformer la Chambre en
Assemblée constituante, de confier le poste de généralissime au maréchal
Macdonald, de nommer La Fayette général en chef des gardes nationales de
France, et le maréchal Oudinot général en second, ce qui souleva de
nombreux murmures. M. Dupin aurait désiré, lui aussi, que la Chambre des
représentants se transformât en Assemblée nationale et préparât une
Constitution nouvelle. M. Garreau voulut lire l'article 67 de l'Acte
additionnel qui prohibait toute motion en faveur des Bourbons; mais le
président lui fit observer que cet article était bien connu. On voit que
Fouché avait déjà pris ses précautions pour ne rien compromettre.
Regnaud de Saint-Jean d'Angély pria le bureau de la Chambre de se rendre
auprès de l'Empereur et de lui exprimer la reconnaissance du peuple pour
le sacrifice fait par lui à l'indépendance nationale. Il fit accepter
cette proposition à l'unanimité, puis une autre qui repoussait les
motions relatives à l'Assemblée nationale ou Constituante. Enfin, la
Chambre arrêta la nomination sans délai d'une commission de cinq membres
prise dans les deux Chambres, pour exercer provisoirement les fonctions
du gouvernement, tout en conservant le ministère actuel.
La séance fut ensuite suspendue de trois heures et demie à quatre
heures. Le président rendit compte de la visite du bureau à l'Empereur.
«Sa Majesté, dit-il, a surtout insisté sur le motif qui avait déterminé
son abdication, et elle a recommandé à la Chambre de ne point oublier
qu'elle avait abdiqué en faveur de son fils.» Il cita ces autres paroles
de Napoléon: «Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je
recommande à la Chambre de renforcer les armées et de les mettre dans le
meilleur état de défense. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre.
Ne mettez pas cette grande nation à la merci de l'étranger, de peur
d'être déçus dans vos espérances. Dans quelque position que je me
trouve, je serai heureux, si la France est libre et indépendante. Si
j'ai remis le droit qu'elle m'a donné à mon fils, si j'ai fait de mon
vivant ce grand sacrifice, je ne l'ai fait que pour le bien de la
nation[247].» M. Durbach prit alors la parole et voulut faire admettre
la nomination d'un conseil de régence. De nombreuses voix lui crièrent:
«Ce n'est pas le moment!» Puis on procéda à l'élection de la commission.
On choisit le comte Carnot, le duc d'Otrante et le général Grenier.
Ceux-ci, avec le duc de Vicence et le baron Quinette de la Chambre des
pairs, formèrent le gouvernement provisoire.
Le même jour, Fouché fit part au chancelier Pasquier de sa joie d'avoir
obtenu l'abdication. «Qu'allez-vous faire, demanda Pasquier, sur la
condition faite en faveur de son fils qu'il prétend encore imposer à la
France?... Ce qu'il faut avant tout, c'est la paix, et on ne peut la
retrouver, au dehors, comme au dedans, qu'avec la maison de
Bourbon.--Croyez-vous que je ne le sache pas comme vous? répliqua
Fouché. Mais nous avons été pris de si court... On ne peut pas retourner
ainsi les esprits du jour au lendemain. Nous avons d'ailleurs à ménager
l'armée, qu'il ne faut pas effaroucher, qu'il faut tâcher de rallier,
car elle pourrait encore faire beaucoup de mal...» Il confiait à
Pasquier, avant la séance, qu'il serait président de la commission de
gouvernement, qu'il était sûr de n'y avoir que des gens à lui, dont il
ferait ce qu'il voudrait. «Vous voyez que je suis bien fort,
s'écriait-il orgueilleusement, car il n'y a rien de tel qu'une puissance
collective dont un seul homme dispose[248].»
Le soir, dans son salon, au milieu de soixante personnes, il répéta son
refrain: «Qu'on ne me presse pas! Si on ne me laisse pas le temps dont
j'ai besoin, on gâtera toutes les affaires.» Il ne fut pas content de
l'élection qui lui donnait Carnot et le général Grenier pour collègues.
Il préférait le choix de Caulaincourt et de Quinette. Cependant il sut
dissimuler sa mauvaise humeur, et il chercha immédiatement à s'entendre
avec ses quatre collègues sur la nécessité d'empêcher dans les Chambres
la reconnaissance des droits de Napoléon II. «Il est certain, dit le
chancelier, que toutes les forces dont le parti impérial disposait
encore allaient être mises en œuvre pour emporter un vote sur ce point.
M. Fouché en était fort préoccupé[249].» Le lendemain matin, avant la
séance des Chambres, Fouché et Pasquier reprirent leur conversation sur
ce sujet. Fouché raconta que Napoléon, furieux du peu de succès que
Lucien, Labédoyère, Bassano et Rœderer avaient eu à la Chambre des pairs
pour faire proclamer son fils, avait tout fait pour ranimer le zèle de
ses partisans et faire triompher sa cause à la Chambre des
représentants. «Sait-on jamais, dit-il, ce qui peut se passer dans une
Assemblée aussi mal organisée que celle-là?» Fouché redoutait beaucoup
une déclaration en faveur de Napoléon II, qui rallierait certainement
l'armée autour de lui. Rien ne pouvait être plus grave. «Hâtons-nous de
faire proclamer Louis XVIII! conseilla Pasquier.--Vous en parlez bien à
votre aise, répliqua Fouché. Voyez comme ils ont nommé hier Carnot! Ma
puissance se borne dans ce moment à éviter le mal, à parer au danger le
plus pressant!...» Il comptait sur Manuel. «Je lui disais encore tout à
l'heure qu'il fallait absolument, à tout prix, empêcher que les droits
de cet enfant ne fussent reconnus. Il m'a dit d'être tranquille et m'a
répondu de tout.» On verra tout à l'heure la conduite ambiguë de Manuel
et le résultat qu'elle produisit. Le duc d'Otrante était inquiet de
n'avoir pas de nouvelles de Gand. Il se plaignait du silence des amis du
Roi. «Est-ce qu'ils ne devraient pas avoir un agent ici? Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû déjà se mettre en rapport avec moi? Ils doivent
connaître mes intentions...» Tout en paraissant favorable aux Bourbons,
le duc d'Otrante ne s'avançait pas trop, car il se méfiait de la Chambre
des représentants, et il voulait, comme toujours, se ménager plusieurs
issues. La tâche qu'il assumait, n'était pas facile; elle eût fait
reculer un homme moins habitué à manier plusieurs intrigues à la fois.
Le 23 juin, la séance des représentants s'ouvrit à onze heures et demie
du matin. M. Bérenger déposa une motion d'ordre tendant à rendre le
gouvernement provisoire responsable collectivement. Il loua le sacrifice
du plus grand des héros qui ferait bénir son nom par la postérité, avec
ceux de Titus et de Marc-Aurèle. Mais, du moment qu'il n'y avait plus de
monarque, il n'y avait plus d'inviolabilité, et dès lors il convenait de
décréter la responsabilité collective des cinq membres du gouvernement
provisoire. M. Dupin ajouta qu'il fallait prêter serment d'obéissance
aux lois et de fidélité à la nation. M. Defermon vint déclarer que
personne n'avait caractère pour recevoir ce nouveau serment. «Messieurs,
dit-il avec vivacité, avons-nous ou n'avons-nous pas un Empereur des
Français? Il n'est personne d'entre nous qui ne se dise à
lui-même:--Nous avons un Empereur dans la personne de Napoléon. (_Oui!
oui!_ s'écrient la plupart des membres de l'Assemblée.) Bien convaincu
de cette vérité, je me suis demandé si les ennemis du dehors pourraient
se jouer des efforts de la nation, lorsqu'ils verront que la
Constitution est notre étoile polaire, et qu'elle a pour point fixe
Napoléon II. (_Une foule de voix: Oui! oui!_). Que paraîtrions-nous aux
yeux de l'Europe et de la nation, si nous n'observions pas fidèlement
les lois fondamentales? Napoléon Ier a régné en vertu de ces lois.
Napoléon II est donc notre souverain. (_Même assentiment._) Lorsqu'on
verra que nous nous rallions fortement à nos constitutions, que nous
nous prononçons en faveur du chef qu'elles nous avaient désigné, on ne
pourra plus dire à la garde nationale que c'est parce que vous attendez
Louis XVIII, que vous ne délibérez pas. (_Non! non!_) Nous rassurons
l'armée, qui désire que nos constitutions soient observées. Il n'y aura
plus de doute sur le maintien constitutionnel de la dynastie de
Napoléon.»
À ce moment, comme le constate le procès-verbal, un mouvement
d'enthousiasme se manifesta dans toute l'Assemblée. Les cris de «_Vive
l'Empereur!_» retentirent avec la dernière énergie. Un grand nombre de
députés élevaient leurs chapeaux, en accentuant cette ovation. La
majorité demanda et obtint que cette manifestation presque unanime fût
consignée au procès-verbal. Boulay de la Meurthe profita de l'émotion
générale pour préciser la question. «Je crois, dit-il, qu'il n'est aucun
de nous qui ne professe que Napoléon II est notre empereur; mais, hors
de cette enceinte, il en est qui parlent d'une autre manière. Il n'y a
pas de doute que des journalistes affectent de considérer le trône comme
vacant. Or, je déclare, l'Assemblée serait perdue, la France périrait,
si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut pas y avoir de question
à cet égard. N'avons-nous pas une monarchie constitutionnelle?
L'Empereur mort, l'Empereur vit. Napoléon Ier a déclaré son abdication;
vous l'avez acceptée. Par cela seul, par la force des choses, par une
conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français...» Mais
il dénonça aussitôt les machinations du dehors et du dedans. Il attaqua
la faction d'Orléans. «Je sais, ajouta-t-il, que cette faction est
purement royaliste. Je sais que son but secret est d'entretenir des
intelligences même parmi les patriotes.» Puis, pour déjouer les
intrigues, il fit la proposition suivante, qui fut chaleureusement
applaudie: «Je demande que l'Assemblée déclare et proclame qu'elle
reconnaît Napoléon II pour empereur des Français.»
M. Penières, répondant à Boulay de la Meurthe, proposa d'édicter que les
commissaires envoyés aux alliés seraient chargés de réclamer à
l'empereur d'Autriche, «comme un gage de la paix», le jeune Napoléon et
sa mère. Cette motion fut soulignée par des murmures. Le général
Mouton-Duvernet fut mieux accueilli, quand il s'écria: «Je ne suis pas
orateur, je suis soldat. L'ennemi marche sur Paris. Il faut que vous
ayez des armes à lui opposer. Proclamez Napoléon II empereur des
Français. À ce nom, il n'y aura pas un Français qui ne s'arme pour
défendre l'indépendance nationale!» M. de Maleville intervint pour
proposer l'ajournement, sous prétexte que les représentants n'avaient
pas reconnu de successeur à Napoléon. Son discours fut interrompu par
des négations et par des cris de colère: «Vous calomniez l'Assemblée!»
lui disait-on. Regnaud de Saint-Jean d'Angély redemanda que dans cette
même séance on proclamât Napoléon II empereur des Français, et que tous
les actes publics ou privés fussent rédigés en son nom. «Appuyé!
appuyé!» criaient de nombreuses voix. M. Dupin voulut s'opposer encore à
une acclamation irréfléchie, à un mouvement d'enthousiasme peu raisonné.
Comment pouvait-on espérer d'un enfant ce qu'on n'avait plus attendu
d'un héros? «Gardons-nous, s'écria-t-il, d'interpréter le vœu de la
nation et de lui imposer un choix!... C'est au nom de la nation qu'on se
battra, qu'on négociera; c'est d'elle qu'on doit attendre le choix du
souverain...» Une vive agitation suivit ce discours, et une voix cria:
«Que ne proposez-vous la République?» M. Duchesne réclama l'ajournement,
car, sans examiner si le traité de Fontainebleau avait été, oui ou non,
violé, il suffisait de dire que Napoléon II n'était pas en France. La
question ne serait éclaircie que lorsque l'Autriche, connaissant enfin
ses véritables intérêts, aurait rendu le prince et sa mère.
Apparut alors Manuel, sur lequel le duc d'Otrante comptait beaucoup pour
retourner l'Assemblée et pour empêcher que les droits du roi de Rome ne
fussent législativement reconnus. L'orateur résuma avec adresse le débat
et essaya de montrer toutes les difficultés que présenterait une
détermination quelconque. On l'écouta avec une attention marquée.
«S'agit-il ici d'un homme, d'une famille? dit-il. Non, Messieurs, il
s'agit de la patrie. Il s'agit de ne rien compromettre, de ne point
proscrire l'héritier constitutionnel du trône et de se livrer à
l'espérance que les alliés n'auront point contre ce fils d'un père--dont
leur politique n'a point voulu reconnaître l'existence sur le trône de
France,--et la même politique et les mêmes intérêts...» Il regardait
cette discussion comme une calamité. «N'est-ce pas, en effet, un grand
malheur que d'être obligé de divulguer, de proclamer, à la face de
l'Europe, jusqu'à quel point des considérations politiques ont influé ou
pourraient avoir influé dans la décision de Napoléon et dans celle que
vous avez à prendre, relativement à son fils?» Mais la discussion
s'était ouverte; il fallait établir et résoudre la question.
L'abdication existait. Elle emportait avec elle une condition en faveur
du fils de Napoléon. Cette condition, l'Assemblée l'avait acceptée, en
recevant l'abdication de l'Empereur. Maintenant, il importait que le
gouvernement provisoire agît au nom de la nation; mais dans cette nation
n'y avait-il qu'une opinion, qu'un parti? Ce n'est pas que l'orateur
crût les divers partis si nombreux et si forts qu'on le disait. Le parti
républicain n'existait que chez des êtres dépourvus d'expérience et de
maturité. Le parti d'Orléans n'était guère plus à craindre. Le parti
royaliste avait de nombreux fidèles, mais qui ne servaient que par
souvenir et par sentiment. Quels que fussent ces partis, le plus grand
nombre des Français n'avaient d'autre idée que de sauver l'État. «Dans
un tel moment, ajoutait Manuel, pouvez-vous avoir un gouvernement
provisoire, un trône vacant? Laisserez-vous chacun s'agiter, les alarmes
se répandre, les prétentions s'élever? Voulez-vous qu'ici on arbore le
drapeau des lis, là le drapeau tricolore?... Au milieu de l'agitation et
des troubles qui naîtraient d'un tel état de choses, que deviendrait le
salut de la patrie? Je répète que, par cela seul qu'on l'a mis en
question, Napoléon II doit être reconnu.» Manuel se gardait bien de
contester les droits de Napoléon II, mais il s'arrangeait de façon qu'on
ne tirât pas des conséquences positives et immédiates de ces droits.
Très habilement, il laissait de côté la question de la régence, pour ne
pas remettre le pouvoir aux frères de Napoléon. «Il faut, disait-il,
éviter qu'on puisse réclamer les principes de la Constitution qui
appelleraient tel ou tel prince à la tutelle du souverain mineur et qui
donneraient à sa famille une influence immédiate sur la marche du
gouvernement.»
Il concluait ainsi: «La Chambre des représentants passe à l'ordre du
jour motivé:
«1° Sur ce que Napoléon II est devenu empereur des Français, par le fait
de l'abdication de Napoléon Ier et par la force des constitutions de
l'Empire;
«2° Sur ce que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur arrêté à
la date d'hier, portant nomination d'une commission de gouvernement
provisoire, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin pour sa
liberté et son repos, au moyen d'une administration qui ait toute la
confiance du peuple.»
Ainsi Manuel, tout en paraissant défendre les droits du roi de Rome,
faisait écarter le serment à Napoléon II et la proclamation officielle
du nouvel Empereur. C'est ce qui allait permettre, deux jours après, au
gouvernement provisoire de libeller tous ses actes: «Au nom du peuple
français.» La Chambre ne vit pas les restrictions habiles glissées dans
cette rédaction. Elle ne comprit qu'une chose: la reconnaissance
incontestable des droits de Napoléon II. Aussi, lorsque l'ordre du jour
fut soumis à son vote, elle se leva tout entière et l'adopta, en
poussant le cri de «_Vive l'Empereur!_» qui fut acclamé dans l'enceinte
législative et répété dans les tribunes. On crut Manuel plus
impérialiste que les autres représentants, et l'on demanda l'impression
de son discours. La Chambre des pairs fut presque aussitôt avisée de
l'ordre du jour adopté, et elle s'y rallia à l'unanimité. Thibaudeau lui
avait fait observer que ce vote devait causer toute satisfaction aux
amis de la patrie, parce qu'il écartait le gouvernement royaliste qu'une
minorité factieuse aurait voulu leur imposer, gouvernement qui n'était
d'accord avec aucune des institutions militaires et civiles.
On était cependant en face d'une réelle équivoque. «Si le parti
napoléonien, dit le chancelier Pasquier, avait eu satisfaction dans les
termes, leurs adversaires avaient le succès réel, parce que le second
paragraphe de l'ordre du jour détruisait presque nécessairement dans ses
effets le premier[250].» Toutefois la Chambre avait cru faire une
véritable démonstration en faveur de Napoléon II. Le chancelier Pasquier
l'en blâme ainsi: «La Chambre des représentants n'en fut pas moins, par
cette concession au parti bonapartiste, compromise avec le pays, comme
avec la maison de Bourbon. Elle perdit tout le mérite de la vigueur dont
elle avait fait preuve en provoquant l'abdication.» Mais elle n'avait
pas provoqué l'abdication de l'Empereur avec l'intention d'exclure son
héritier légitime. Elle respectait la Constitution; elle voulait qu'elle
fût appliquée strictement; c'est ce qu'on ne comprit pas. Quant à
Manuel, il essaya d'être habile, et il le fut trop. Son habileté tourna
contre lui, car les partisans de l'Empereur furent absolument persuadés
qu'il avait parlé en faveur de Napoléon II. En réalité, aucun parti ne
devait être satisfait de la séance de la Chambre, parce que les
tentatives faites pour repousser ou pour reconnaître les droits du roi
de Rome n'avaient point abouti.
Le lendemain, 24 juin, la commission du gouvernement disait aux
Français: «Un grand sacrifice a paru nécessaire à votre paix et à celle
du monde. Napoléon a abdiqué le pouvoir impérial. Son abdication a été
le terme de sa vie politique. Son fils est proclamé.» Mais la
déclaration du gouvernement provisoire contenait un peu plus loin cette
information qui paraissait en contradiction formelle avec les droits de
Napoléon II: «Des plénipotentiaires sont partis pour traiter _au nom de
la nation_ et négocier avec les puissances de l'Europe cette paix
qu'elles ont promise à une condition qui est aujourd'hui remplie... Quel
qu'ait été son parti, quels que soient ses dogmes politiques, quel
homme, né sur le sol de la France, pourrait ne pas se ranger sous le
drapeau national pour défendre l'indépendance de la patrie?...
L'Empereur s'est offert en sacrifice en abdiquant. Les membres du
gouvernement se dévouent en acceptant de vos représentants les rênes de
l'État.» On va voir avec quelle habileté Fouché et ses amis
confisquèrent les droits de Napoléon II, mais comment aussi ils furent
amenés à subir Louis XVIII, que les uns auraient voulu écarter et les
autres soumettre à toutes leurs exigences.
Ne se laissant donc pas décourager par l'attitude des représentants qui
étaient en grande partie favorables à Napoléon II, le duc d'Otrante
correspondait en secret avec la cour de Gand, à laquelle il promettait
d'étouffer l'esprit révolutionnaire. Il rentrait en relation avec
Wellington en jurant de rétablir les Bourbons et en s'efforçant de
tromper les alliés sur la situation réelle des partis. Ce qu'il voulait,
c'était un gouvernement où il pût être le maître. Il se jugeait au moins
aussi fort que Talleyrand en 1814, et il ne négligeait rien pour assurer
ses propres intérêts. De son côté, Talleyrand ne demeurait pas dans
l'ombre. Déjà on s'adressait à lui, car on pressentait le parti qu'il
pouvait tirer de la situation. Au lendemain de l'abdication, le duc de
Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, lui écrivait que
le pays avait besoin d'hommes sages et d'un esprit supérieur à tous les
événements. Il fallait un gouvernement selon l'esprit et les habitudes
de la France, et qui offrît de solides garanties. Le prince connaissait
mieux que personne les fautes du passé et les besoins de l'avenir. Il ne
laisserait certainement pas échapper l'occasion de rendre un grand
service à sa patrie[251]. Le duc de Vicence adressait en même temps au
comte de Nesselrode une lettre où il se félicitait d'avoir pu apprécier,
mieux que personne, la noblesse et la grandeur d'âme de l'empereur
Alexandre. «Cette connaissance est pour moi, disait-il, une base sur
laquelle je me plais à fonder l'espoir du rétablissement de la paix et
du repos général de l'Europe, aujourd'hui que l'obstacle qu'on accusait
la France d'y opposer, n'existe plus.»