Talleyrand, qui informait exactement Louis XVIII, lui faisait entendre

que le moyen de se concilier l'Europe serait de composer un ministère où

chaque parti trouvât des garanties. En résumé, les alliés déclaraient

que la présence de Bonaparte était incompatible avec le maintien de la

paix en Europe, mais, en même temps, qu'ils ne cherchaient pas à imposer

à la France l'obligation de prendre telle ou telle dynastie. Au fond,

chacun agissait dans son intérêt; nul n'était sincère. Telle était la

situation en mai 1815. Il fallut que Marie-Louise, à qui Alexandre avait

lui-même offert la régence, refusât formellement de retourner en France;

il fallut que le duc d'Orléans déclinât les propositions secrètes de

Fouché et de Talleyrand; il fallut enfin que la possibilité d'une sorte

de gouvernement fédératif ou républicain causât la plus grande frayeur à

Metternich et aux Anglais, pour que Louis XVIII retrouvât quelques

chances de ressaisir le pouvoir. Mais à quelles conditions?...

Wellington imposa Fouché, et Metternich, Talleyrand. Les alliés,

oubliant leur serment de ne faire la guerre qu'à Bonaparte, allaient

rançonner impitoyablement la France, comme si elle était encore

gouvernée par leur pire ennemi. Il convient cependant de reconnaître--et

ce n'est que simple équité--que le Roi, secondé par le duc de Richelieu,

montra le plus grand courage et la plus grande dignité au milieu de

formidables épreuves[225], car même vaincue, quand elle a un chef qui la

comprend, il faut toujours compter avec la France.

Tout me porte à croire que, si Marie-Louise avait exercé la régence avec

un conseil imposé par les alliés, la France n'aurait pas tenu la noble

attitude qui, sans pouvoir venir à bout de toutes les exigences de

l'Europe, imposa du moins le respect. On voit par le récit détaillé de

la mission d'Ottenfels que M. de Metternich a eu tort de ne considérer

cette mission que comme un incident. C'était quelque chose de plus en

effet: c'était une forte intrigue. Elle a prouvé que l'empereur

d'Autriche et son premier ministre étaient, en avril 1815, de concert

avec Fouché, prêts à toutes les propositions, disposés à toutes les

éventualités, tant était grande encore la terreur que leur inspirait

Napoléon.

CHAPITRE IX

NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.

Malgré le silence que l'on gardait à Vienne, malgré l'interruption de

toute correspondance, Napoléon espérait encore que Marie-Louise et son

fils viendraient le rejoindre à Paris. «Le peuple, dit un correspondant

de Wellington, à la date du 9 avril 1815[227], attache un si grand prix

au retour de Marie-Louise que dans tous les endroits où j'ai passé,

depuis Paris jusqu'à Valenciennes, on se portait en foule sur mon

passage, pour savoir si _Elle_ était déjà arrivée; et lorsque je

répondais qu'elle était encore à Vienne, je lisais la consternation sur

le visage des questionneurs, qui s'écriaient:--Oh! si Elle ne vient pas,

nous sommes perdus! Son père sera contre nous...» L'Impératrice ne

devait pas quitter Vienne en ce moment, ni pour son duché de Parme, ni

pour Paris. Le 12 avril, on affichait à Parme une déclaration de

Marie-Louise par laquelle elle faisait savoir à ses sujets «qu'ayant

pris en considération les circonstances et l'impossibilité de se rendre

en personne dans ses États, elle avait prié son très aimé père de

vouloir bien les faire administrer en son nom[228]». Le petit roi de

Rome était placé sous une surveillance rigoureuse. Des gardes nombreux

veillaient aux portes de son appartement et sous ses fenêtres. Une

police active examinait de près les alentours du palais où on le tenait

enfermé. La ville de Vienne, le château impérial, le château de

Schœnbrunn étaient inspectés jour et nuit par des agents qui avaient

reçu les ordres et les consignes les plus sévères[229]. Pendant que le

comte de Neipperg était occupé à manœuvrer avec sa division contre le

roi Murat, sa femme vint à mourir subitement en Wurtemberg, laissant

plusieurs enfants. J'ai dit que le comte l'avait jadis enlevée à son

mari, lequel était mort à la fin de 1814. Neipperg l'avait délaissée,

quoiqu'elle fût de bonne composition à son égard, lui permettant de se

livrer en toute liberté aux plaisirs de la table et du jeu[230]. Il

fallait à ce viveur hardi d'autres amours, et celles qu'il choisit

montrent à quelle hauteur il avait osé élever ses prétentions.

Marie-Louise apprit la mort de la femme de Neipperg avec une

satisfaction peu déguisée. Un obstacle entre elle et son favori venait

déjà de s'écarter. Les autres pouvaient disparaître à leur tour.

Le 6 mai, Méneval, qui avait enfin obtenu son passeport pour la France,

alla au palais impérial, à Vienne, faire ses adieux au roi de Rome. Il

remarqua avec peine son air sérieux et mélancolique. Le petit prince

avait perdu cet enjouement et cette loquacité enfantine qui avaient tant

de charmes en lui. Il ne vint pas à la rencontre de son fidèle ami et le

vit entrer sans donner aucun signe qui annonçât qu'il le connût.

«Quoiqu'il fût déjà depuis plus de six semaines confié aux personnes

avec lesquelles je le trouvai, rapporte Méneval, il ne s'était pas

encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder avec méfiance ces

figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en

leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père

que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif sans

me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se

retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après

avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le

salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart,

debout, et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers

lui pour lui faire mes adieux, il m'attira vers la fenêtre et me dit

tout bas, en me regardant avec une expression touchante:--Monsieur

_Méva_, vous lui direz que je l'aime toujours bien!...»

Pauvre enfant! Pauvre orphelin! car il est permis de l'appeler ainsi,

puisque son père était à jamais éloigné de lui, puisque sa mère l'avait

abandonné sans remords à des mains étrangères!... La scène que Méneval

vient de décrire: cet air triste, ce silence étrange, cette fuite

soudaine dans l'embrasure d'une croisée, puis ce dernier aveu confié

tout bas à un ami montrent combien l'enfant impérial se méfiait des

nouveaux gardiens qu'on venait de lui imposer. Les derniers détails que

Méneval nous donne au moment de son départ nous attendrissent encore sur

lui. L'enfant redemandait sans cesse Mme de Montesquiou à Mme Marchand

qu'on ne lui avait laissée que provisoirement. Sa sous-gouvernante, Mme

Soufflot, qui, aidée de sa charmante fille, Fanny, savait le distraire

et l'intéresser mieux que personne, ne devait pas être plus épargnée que

les autres[231].

On avait cessé de l'appeler Napoléon, pour lui donner le nom de François

qu'il n'aimait pas. Il le disait franchement, sans se préoccuper que ce

fût le nom de son grand-père. Au moment où Méneval se séparait de lui,

c'était un bel enfant doué de qualités précieuses, que les événements

avaient singulièrement développées.

Que fit Marie-Louise en recevant les adieux de M. de Méneval? De quel

message le chargea-t-elle pour Napoléon? En termes d'une banalité

extrême, elle dit qu'elle lui souhaitait «tout le bien possible». Elle

se flattait d'apprendre que l'Empereur consentirait à une séparation «à

l'amiable», sans que cette séparation altérât en elle les sentiments

d'estime et d'affection. Elle disait cela au moment où elle s'était déjà

abandonnée à Neipperg, au moment où elle désirait ardemment son retour

d'Italie, «car, à son âge et dans sa situation, elle avait besoin de

conseil[232]». Elle ne pensait qu'aux dangers que Neipperg pouvait

courir, tandis qu'elle envisageait froidement la lutte gigantesque que

Napoléon allait soutenir contre l'Europe. Elle cherche alors à se

distraire. Elle commence à pincer de la guitare et se félicite

d'acquérir un nouveau talent. Elle voudrait avoir un mari semblable à M.

de Crenneville, «car, dit-elle naïvement, ce ne serait qu'un pareil qui

pourrait peut-être me décider à reprendre un esclavage pareil[233]». Or,

elle avait déjà fait son choix... En proie à une tristesse inexprimable,

Méneval quitta Marie-Louise pour ne plus la revoir. «Elle est redevenue

princesse autrichienne, dit-il; elle est aujourd'hui l'un des

instruments de la politique antifrançaise en Italie.... Mariée à

Napoléon, elle était unie à un homme trop grand pour qu'il pût y avoir

entre eux communauté d'idées et de sentiments.» Méneval déplorait son

caractère faible et mou, son esprit craintif, son absence de volonté, sa

disposition malheureuse à subir les coups du sort et à les considérer

comme irrémédiables.

Le 5 mai 1815, M. de Talleyrand informait Louis XVIII, à Gand, que des

lettres saisies sur M. de Stassart avaient été envoyées à Vienne[234].

«Ces lettres, disait-il, réclament l'une et l'autre, pour des motifs

différents, le retour de l'archiduchesse et de son fils. Le ton que

prennent Buonaparte et son ministre est celui de la modération et de la

sensibilité. Les lettres sont restées cachetées jusqu'au moment de la

conférence; elles ont été ouvertes en présence des ministres des

puissances alliées. On est convenu de n'y point répondre. L'opinion a

été unanime[235].» Une demande aussi naturelle laissait le père de

Marie-Louise si placide qu'il poussait la condescendance jusqu'à

remettre aux alliés les lettres de son gendre. Cette conduite indignait

M. de Gentz lui-même. Décidément, le beau rôle en cette circonstance

n'était ni pour l'empereur d'Autriche, ni pour sa fille. Mais leur

soumission avait été récompensée. Dans l'acte final du congrès de

Vienne, par l'article 99, l'impératrice Marie-Louise était enfin

reconnue duchesse de Parme, de Plaisance et Guastalla. La réversibilité

des duchés n'était point déclarée en faveur de son fils. Elle devait

être déterminée entre les alliés par un acte ultérieur. Marie-Louise

était enfin au comble de ses vœux. Malgré l'opposition de la France et

de l'Espagne, elle avait obtenu ce qu'on lui avait contesté pendant plus

d'une année. Mais, en même temps, elle savait que son fils ne serait pas

son héritier et elle ne protestait point contre cette déchéance

injustifiée, de peur de perdre les États qui lui revenaient en vertu du

traité du 11 avril 1814. Sa petite ambition était satisfaite.

Marie-Louise pensait d'ailleurs qu'on trouverait bien en Autriche ou en

Bohême quelque apanage et quelque titre d'occasion pour en parer le

malheureux roi de Rome.

* * * * *

La haine des ennemis de l'Empereur était arrivée à son paroxysme. Le 13

avril, Talleyrand, dans une lettre au Roi, parlait de la «destruction»

de Napoléon et espérait que, grâce à la déclaration du 13 mars, on

arriverait à l'anéantir. «Cet objet rempli, les opinions particulières

de chaque parti se trouveront sans appui, sans force, sans moyen d'agir,

et ne présenteront plus aucun obstacle[236].» Il aurait même voulu que

les puissances votassent une autre déclaration qui accentuât celle du 13

mars, maintenant que Napoléon s'était rendu maître de Paris et avait

repris le pouvoir[237]. Les alliés acceptèrent cette idée, mais ne

purent s'entendre sur la forme à lui donner. Ils ajournèrent la

discussion, pensant peut-être qu'une proclamation, faite par leurs

généraux au moment de l'invasion du territoire français, suffirait[238].

À Londres, un placard affiché sur les murs de la capitale promettait

mille livres sterling à qui amènerait dans le royaume la personne «del

signore Napoleone Buonaparte». Le 28 avril, lord Castlereagh fulminait

contre l'Empereur à la Chambre des communes et insultait l'armée et la

nation françaises pour leur coupable docilité à défendre sa cause.

Napoléon essayait vainement d'apaiser toutes ces haines et de faire

connaître ses réelles intentions à l'Europe, c'est-à-dire le maintien de

la paix et l'espoir de revoir bientôt sa femme et son fils. Une note

venue de Vienne répondait laconiquement: «La France n'a qu'à se délivrer

de son oppresseur pour être en paix avec l'Europe[239].» Le roi de

Prusse appelait l'armée française «une armée de rebelles» et la sienne

«une armée de héros». Caulaincourt, qui informait l'Empereur de ces

provocations, disait avec sagesse: «Votre Majesté y répondra par un

noble silence, mais Elle verra sans doute dans ce nouvel acte d'une

implacable animosité un motif de plus de proportionner les moyens de

résistance à la violence de l'attaque.»

Lorsque Méneval revint à Paris, le 17 mai, son premier soin fut d'aller

voir l'Empereur pour lui donner des nouvelles de sa femme et de son

fils. L'Empereur voulut d'abord connaître le sort du roi de Rome. Il en

parla avec la plus grande tendresse et il écouta, visiblement ému, les

moindres détails donnés sur cet enfant. Il s'entretint ensuite, mais

avec beaucoup de ménagements, de Marie-Louise. Il la plaignit même de

ses épreuves, ne paraissant douter ni de sa franchise ni de sa fidélité.

Méneval rapportait à Napoléon l'émotion produite à Vienne et à

Schœnbrunn par son retour; comment on avait privé Marie-Louise de toute

communication avec lui; comment elle avait juré de ne point lui écrire

et de remettre à François II les lettres de son mari. Il dépeignit, en

termes attristés, ses insomnies et ses alarmes continuelles, sa

séparation d'avec son fils, qui avait dû résider momentanément à la Burg

sous les yeux de l'Empereur et des alliés. Il disait, en ces termes, les

causes de l'éloignement de Mme de Montesquiou: «Les sentiments connus de

cette dame respectable et le tendre attachement qu'elle se plaisait à

nourrir dans le cœur de son auguste élève pour l'Empereur son père, la

rendirent bientôt suspecte[240].» Quant au petit prince, voici le

portrait qu'il en faisait: «Plus grand et plus fort que ne le sont

ordinairement les enfants de son âge, beau, bon, doué des plus aimables

qualités et annonçant les dispositions les plus heureuses, il fait la

consolation de sa mère et a gagné la tendresse de l'Empereur son

grand-père. Le souvenir de la France lui est toujours présent, et son

affection enfantine pour sa chère patrie se peint dans les réflexions

touchantes qui lui échappent, lorsqu'il en entend parler...»

Quelque temps après, l'Empereur dicta au duc de Vicence une note

spéciale dont le but était de faire écrire par Méneval un rapport sur la

situation de l'Impératrice et du roi de Rome, rapport destiné à la

Chambre des représentants, qui, dès l'ouverture de la session, serait

peut-être appelée à se prononcer sur la conduite de l'Autriche. Voici

quelle était cette note: «Il est possible que la Chambre fasse une

motion pour le roi de Rome, tendant à faire ressortir l'horreur que doit

inspirer la conduite de l'Autriche. Cela serait d'un bon effet. Méneval

doit faire un rapport daté du lendemain de son arrivée. Il tracera,

depuis Orléans jusqu'à l'époque de son départ de Vienne, la conduite de

l'Autriche et des autres puissances à l'égard de l'Impératrice; la

violation du traité de Fontainebleau, puisqu'on l'a arrachée, ainsi que

son fils, à l'Empereur; il fera ressortir l'indignation que montra à cet

égard à Vienne sa grand'mère, la reine de Sicile. Il doit appuyer

particulièrement sur la séparation du prince impérial de sa mère, sur

celle avec Mme de Montesquiou, sur ses larmes en la quittant, sur les

craintes de Mme de Montesquiou relatives à la sûreté, à l'existence du

jeune prince. Il traitera ces deux points avec la mesure convenable. Il

parlera de la douleur qu'a éprouvée l'Impératrice, lorsqu'on l'arracha à

l'Empereur. Elle a été trente jours sans dormir, lors de l'embarquement

de Sa Majesté. Il appuiera sur ce que l'Impératrice est réellement

prisonnière, puisqu'on ne lui a pas permis d'écrire à l'Empereur et

qu'on lui a même fait donner sa parole d'honneur de ne jamais lui écrire

un mot. Méneval encadrera dans ce rapport tous les détails qu'il a

donnés à l'Empereur, et qui sont de nature à y trouver place et peuvent

donner à ce rapport de la couleur[241].» Dans les deux mois qui

précédèrent la reprise des hostilités, l'Empereur cherchait à tromper

son impatience de revoir son fils, en recevant plusieurs fois les petits

princes et les petites princesses, ses neveux et nièces. Il les faisait

déjeuner avec lui, les interrogeait, leur demandait des fables; mais

leur présence ne remplaçait point celle du roi de Rome tant désirée et

si vainement attendue.

* * * * *

Les Chambres se réunirent le 3 juin. La Chambre des pairs chargea

Cambacérès, son président, de porter aux pieds de l'Empereur

l'expression de ses sentiments de reconnaissance et de dévouement. La

Chambre des représentants attendit qu'elle fût constituée pour offrir

ses hommages à l'Empereur. Ce n'était là en réalité que de vaines

formules. L'attention se portait ailleurs. Le 17 juin, Napoléon ouvre la

session législative, informe les pairs et les représentants qu'une

coalition formidable menace de nouveau la France, et déclare qu'il

compte sur le patriotisme et le dévouement de tous pour assurer

l'indépendance du pays. On l'acclame. On lui renouvelle des serments

qu'on tiendra un mois à peine. Carnot fait connaître le lendemain à la

France que le vœu national a rappelé l'Empereur, instruit par ses

épreuves et prêt à réparer les malheurs des Français. Les étrangers vont

apprendre quelle est l'énergie d'un grand peuple qui combat pour son

indépendance. Benjamin Constant, qui, la veille encore, jurait de mourir

pour la monarchie légitime, défend dans un manifeste éloquent la cause

de l'Empereur qui s'apprête à ressaisir ses armes et à conduire ses

soldats à la victoire[242]. Le 16 juin, Boulay de la Meurthe lit aux

Chambres un rapport de Caulaincourt sur la situation extérieure, par

lequel le ministre démontre que le retour de Napoléon n'a été pour

l'Europe que le prétexte d'une nouvelle invasion, et que le but des

alliés est le démembrement et la ruine de la France. Quatre jours après,

on apprend, presque en même temps que la victoire de Fleurus, le

désastre de Waterloo. Malgré l'héroïsme de la vieille armée et les

efforts suprêmes de son chef, l'existence du pays était de nouveau

menacée.

Le mercredi 21 juin, Napoléon est de retour au palais de l'Élysée. À une

heure, les Chambres se réunissent, et Carnot leur annonce les terribles

nouvelles. L'intention de l'Empereur était de se concerter avec les

Chambres sur les mesures à prendre contre l'invasion. Le représentant

éternel de la Révolution, La Fayette, reparut à la tribune. Il fit voter

une résolution par laquelle la Chambre des représentants se déclarait en

permanence, proclamait le péril auquel était exposée l'indépendance de

la nation, remerciait les armées de leur dévouement, invitait les

ministres à se rendre auprès d'elle et disait que toute tentative faite

pour dissoudre la Chambre serait réputée crime de haute trahison. Dès

cet instant, il fut évident pour tous que Napoléon allait être acculé à

une nouvelle abdication. Les ministres lurent un message de l'Empereur

qui exposait la situation et réclamait la nomination d'une commission de

cinq membres pour se concerter avec une commission pareille, nommée par

la Chambre des pairs, en vue des mesures immédiates à prendre. Trois

heures après, les commissaires étaient désignés, ils se réunirent et

conclurent à l'élection de négociateurs chargés de s'entendre avec les

puissances coalisées. Cette promptitude était significative. Napoléon la

comprit. Sur la sollicitation de sa mère, de ses frères, du maréchal

Davoust, de plusieurs généraux et de nombreux représentants, l'Empereur

se décida à signer l'abdication fameuse, dont on connaît les termes.

Elle fut lue le 22 juin à une heure à la Chambre des pairs, et à deux

heures à la Chambre des représentants. Napoléon reconnaissait que ses

efforts pour vaincre avaient échoué. Il ne blâmait personne. Il

n'accusait que les circonstances. «Je m'offre, disait-il, en sacrifice à

la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs

déclarations et n'en avoir voulu qu'à ma personne!» Un avenir prochain

allait démontrer combien ces prévisions pessimistes et ces craintes

étaient fondées. «Ma vie politique est terminée, ajoutait-il, et je

proclame mon fils empereur des Français, sous le nom de Napoléon II. Les

ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.»

Il invitait les Chambres à organiser sans délai ce conseil. Le dernier

souhait aux Français partait du cœur d'un patriote: «Unissez-vous pour

rester encore une nation indépendante!» Ici, comme le fait observer le

chancelier Pasquier, il alliait habilement l'idée de l'indépendance

nationale avec celle de la proclamation de son fils comme empereur. Il

espérait séduire ainsi l'armée et élever entre elle et les Bourbons une

barrière infranchissable. Fouché paraissait être de l'avis d'une

régence, mais ce n'était que pour gagner du temps. Sûr déjà du retour

des Bourbons qui allaient s'imposer comme une nouvelle nécessité, il

avait à préparer ses conditions. Pour cela, il fallait opposer de

nombreux obstacles à un retour précipité, et paraître ensuite les

aplanir, afin de donner à son concours une valeur toute particulière, ce

qu'on peut littéralement appeler «une valeur marchande».

Après la lecture de l'acte d'abdication, Carnot essayait de rassurer les

pairs sur la situation de l'armée, lorsqu'il fut interrompu avec la

dernière violence par le maréchal Ney, qui affirma que l'ennemi était à

Nivelle avec quatre-vingt mille hommes; que dans six ou sept jours il

serait dans le sein de la capitale, et qu'il n'y avait plus d'autre

salut que dans des propositions de paix[243]. Cette scène fut des plus

pénibles. L'intervention du général Drouot, qui annonça le ralliement

d'une certaine partie de la vieille Garde, put seule en diminuer le

déplorable effet. Mais lorsque le prince Lucien vint dire à la tribune:

«L'empereur Napoléon a abdiqué en faveur de son fils. Politiquement,

l'Empereur est mort. Vive l'Empereur!» et conseilla aux pairs de prêter

un serment immédiat à Napoléon II, M. de Pontécoulant s'opposa

immédiatement à cette motion. «Je suis loin, dit-il, de me déclarer

contre ce parti, mais je déclare fermement,--quels que soient mon

respect et mon dévouement pour l'Empereur,--que je ne reconnaîtrai

jamais pour roi un enfant, pour mon souverain celui qui ne résiderait

pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel

sénatus-consulte. On nous dirait que l'Empereur doit être considéré

comme étranger ou captif, et que la régence est étrangère ou captive, et

on nous donnerait une autre régence qui nous amènerait la guerre

civile[244]...» Le prince Lucien lui répliqua: «Du moment où Napoléon a

abdiqué, son fils lui a succédé. Il n'y a pas de délibération à prendre,

mais une simple déclaration à faire... En reconnaissant Napoléon II,

nous appelons au trône celui que la Constitution et la volonté du peuple

y appellent.»

Le comte Boissy d'Anglas proposa l'ajournement, car c'était assez de la

guerre étrangère, sans vouloir y ajouter la guerre civile. Aussitôt le

brave Labédoyère, qui avait payé de sa personne dans les derniers

combats, se précipite à la tribune. «L'Empereur, dit-il avec colère, a

abdiqué en faveur de Napoléon II. Je regarde son abdication comme nulle,

de toute nullité, si l'on ne proclame pas à l'instant Napoléon II. Eh!

qui s'oppose à cette résolution généreuse? Ceux qui ont toujours été aux

pieds du souverain, tant qu'il fut heureux et triomphant. Ces individus,

qui se sont éloignés de lui dans son malheur, veulent aussi repousser

Napoléon II. Ils sont déjà pressés de recevoir la loi de

l'étranger[245]!» Ces paroles violentes déchaînent un tumulte

effroyable. Labédoyère, rendu plus furieux, crie que de vils généraux

méditent peut-être en ce moment de nouvelles trahisons. Il fallait les

saisir, les traduire devant les Chambres, les juger et les punir pour

effrayer ceux qui voudraient déserter les drapeaux; il fallait raser

leurs maisons, proscrire leurs familles. «Je sais, ajoute-t-il, que les

amis du patriotisme paraissent étrangers dans cette enceinte, où, depuis

dix ans, il ne s'est fait entendre que des voix basses!» Une partie de

la Chambre des pairs se dresse irritée. Elle interrompt bruyamment

l'orateur. Labédoyère hausse encore la voix et menace du geste ses

adversaires. «À l'ordre! à l'ordre! répondait-on de toutes parts.--Jeune

homme! vous vous oubliez! disait le prince d'Essling.--Vous vous croyez

encore au corps de garde! criait M. de Lameth exaspéré.--Désavouez ce

que vous avez dit!...» objurguait le comte de Valence[246]. Le

président, Lacépède, se couvrit, mais le calme ne se rétablit que très

lentement.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 15 / 45 段