viendront des hommes de guerre rivaux et jaloux. Il n'y a qu'un seul
homme qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement, c'est le prince
Eugène. Que dirait M. de Metternich de cette proposition?... Werner
répond qu'il ne le sait pas. Et les alliés?... Les alliés non plus.
D'ailleurs, cette question n'ayant point été prévue, Werner ne peut ni
ne doit y répondre. Fleury reprend ses affirmations. Le seul chef qui
convienne à la France, c'est Napoléon, non plus l'ambitieux et le
conquérant, mais l'homme corrigé par l'adversité. S'il est tel que
Fouché l'espère maintenant, Fouché s'estimera heureux de pouvoir
concourir, avec Metternich, à établir la bonne harmonie entre l'Autriche
et la France, et à restreindre en même temps la puissance de l'Empereur,
de telle façon qu'il ne puisse plus troubler la tranquillité
universelle. Voilà quel doit être aussi le but des alliés... Au surplus,
Fleury se chargera de rendre compte à Fouché de ce qu'il a entendu; mais
à supposer qu'on écarte Napoléon, qu'en fera-t-on?...--Je l'ignore,
répond Werner; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard. Je
lui soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur
la situation de la France et de Napoléon; mais je prévois d'avance
combien les sentiments actuels de M. Fouché lui causeront de
l'étonnement...--Les circonstances changent les hommes, conclut
sentencieusement Fleury. M. Fouché a pu détester l'Empereur quand il
tyrannisait la France, et s'être réconcilié avec lui depuis qu'il veut
la rendre libre et heureuse.--Tel est succinctement le premier entretien
de Fleury et d'Ottenfels[212]. Les deux agents, après quelques autres
propos sur divers sujets, convinrent de se rendre immédiatement à leurs
postes respectifs, et de se retrouver huit jours après à Bâle.
Fleury, au bout de quatre jours, vint rapporter à l'Empereur les détails
de son entrevue. Celui-ci fut satisfait de son empressement, et se
félicita de ce que Metternich n'avait rien projeté contre sa vie.
«Avez-vous demandé à M. Werner, interrogea-t-il ensuite, des nouvelles
de l'Impératrice et de son fils?--Oui, Sire. Il m'a dit que
l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
charmant.--Vous êtes-vous plaint qu'on violait à mon égard le droit des
gens et les premières lois de la nature? Lui avez-vous dit combien il
est odieux d'enlever une femme à son mari, un fils à son père; qu'une
telle action est indigne des peuples civilisés?...--Sire, je n'étais que
l'ambassadeur de M. Fouché...» Ce nom rappela les intrigues qu'il
fallait découvrir. «Fouché, confia l'Empereur à Fleury, pendant votre
absence est venu me raconter l'affaire. Il m'a tout expliqué à ma
satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours aimé
l'intrigue, il faut bien le laisser faire...» Ainsi, Napoléon s'était,
une fois de plus, laissé duper par son ministre. Plus tard à
Sainte-Hélène, et après avoir vu de quelles trahisons il avait été la
victime, il regretta de ne l'avoir point fait arrêter. Cependant, là
encore, il affirma que cette arrestation aurait produit un éclat qui eût
brusquement suspendu une négociation si importante. Fleury remarque de
son côté, pour expliquer une telle indulgence, que Fouché avait le don
de plaire et de persuader au plus haut degré, et qu'il avait su obtenir
de l'Empereur plus de confiance que celui-ci ne désirait lui en
accorder.
Se conformant aux ordres de Napoléon, qui lui dit d'aller raconter sa
mission à Fouché, Fleury se rendit auprès du ministre de la police et
lui fit un récit complet de l'affaire, sans lui indiquer toutefois la
date précise de la seconde entrevue.
«Belle mission! s'écria audacieusement Fouché, voilà comment est
l'Empereur!... Il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux!...
Savez-vous que vous m'avez donné de l'inquiétude? Si l'on vous avait
vendu, on aurait bien pu vous envoyer dans quelque forteresse et vous y
garder jusqu'à la paix!...» Fleury, en entendant ces menaces indirectes,
ne se troubla point. Il répliqua que, devant des intérêts aussi grands,
il ne fallait pas songer à soi. «J'avais d'abord, reprit Fouché, regardé
tout cela comme une mystification; mais je vois bien que je m'étais
trompé.» Et le vieux renard, paraissant enchanté de ce qu'avait dit
Fleury à Ottenfels, déclara que cette conférence pouvait ouvrir les yeux
à Metternich. «Pour achever de le convaincre, dit-il sans sourire, je
lui écrirai et je lui peindrai avec tant de clarté et de vérité la
situation réelle de la France, qu'il sentira que le meilleur parti à
prendre est d'abandonner les Bourbons à leur malheureux sort et de nous
laisser nous arranger à notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez
près de partir, venez me revoir, et je vous remettrai une lettre.» Puis,
semblant s'ouvrir entièrement à Fleury: «Je n'avais point parlé tout de
suite à Napoléon de la lettre de Metternich, parce que son agent ne
m'avait point remis la poudre nécessaire pour faire reparaître
l'écriture. Il a fallu avoir recours à des procédés chimiques qui ont
demandé du temps.» Enfin il lui lut la lettre qui forme l'annexe des
instructions d'Ottenfels. «Vous voyez qu'elle ne dit rien», ajouta-t-il
avec une incroyable indifférence... Ainsi, une lettre où l'on refusait
de traiter avec Napoléon, où l'on parlait de guerre à outrance contre
lui, où l'on invitait enfin Fouché à révéler «ce qu'il voulait», une
telle lettre ne disait rien!... Sans vouloir remarquer l'incrédulité de
Fleury, Fouché ajouta qu'il méprisait et détestait les Bourbons, au
moins avec autant de violence que Napoléon les méprisait et les
détestait lui-même. Fleury quitta le ministre de la police, certain,
cette fois, qu'il venait de parler à un traître; puis il alla faire part
à l'Empereur de sa conviction. À sa grande surprise, Napoléon ne la
partagea point. Il rassura seulement Fleury sur les insinuations
menaçantes de Fouché, et lui dit qu'il n'avait rien à craindre.
Or, au moment même de la première entrevue de Fleury et de Werner, il
s'était passé à Paris un incident qui montre une fois de plus combien
Fouché était perfide. M. Pasquier, qui tenait à être renseigné sur les
événements, était venu le 2 mai demander à Fouché l'autorisation de
séjourner quinze jours à Paris. Celui-ci l'avait engagé à y demeurer
tout le temps qu'il voudrait, car l'Empereur allait être obligé de
partir pour l'armée, «et, une fois parti, disait-il cyniquement, nous
resterons maîtres du terrain. Je veux bien qu'il gagne une ou deux
batailles, il perdra la troisième, et alors notre rôle à nous
commencera. Croyez-moi, nous amènerons un bon dénouement...[213].» Le
chancelier Pasquier a raison de dire que cette trahison de Fouché est
une des particularités les plus singulières de cette époque. Mais ce qui
est plus singulier, c'est que Napoléon, averti par ses meilleurs
serviteurs, ait pu si longtemps ménager le duc d'Otrante. Cette
indulgence ne s'explique, je le répète, que par sa confiance en lui-même
et par la résolution secrète de faire justice quand les événements le
permettraient. «Il paraît certain, affirme Bignon, que Napoléon n'avait
fait que différer jusqu'à sa première victoire la mise en jugement de ce
ministre[214].»
Quelques jours après, Fleury retourna chez Fouché chercher la lettre
promise. Celui-ci, après s'être étonné de son prompt départ, lui remit
deux lettres au lieu d'une pour M. de Metternich. Dans la première, il
déclarait que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et l'amour
des Français, n'avait rien à redouter des attaques des alliés. Dans la
seconde, il discutait habilement les ouvertures faites par Werner et il
concluait après examen des trois propositions: République, Régence,
Orléans, que Napoléon était le seul chef possible. Il est permis de
croire que M. de Metternich dut recevoir, par un agent secret, une
troisième lettre qui le mit un peu mieux au courant des réelles
intentions de Fouché.
Fleury revint auprès de Napoléon et lui montra la seconde lettre, mais
il chercha vainement à faire ressortir les sous-entendus qui s'y
trouvaient. «Il n'y vit, dit-il, que les éloges donnés à son génie; le
reste lui échappa[215].»
Le faux Werner fut exact au nouveau rendez-vous. Il dit à Fleury qu'il
avait rapporté à M. de Metternich la conversation franche et loyale
qu'ils avaient eue ensemble. «Il s'est empressé, affirma-t-il, d'en
rendre compte aux souverains alliés, et les souverains ont pensé qu'elle
ne devait rien changer à la résolution qu'ils ont prise de ne jamais
reconnaître Napoléon pour souverain de la France et de n'entrer
personnellement avec lui dans aucune négociation.» Puis il fit cette
importante confidence: «Mais, en même temps, je suis autorisé à vous
déclarer formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le
trône, et qu'ils consentent à vous donner le jeune prince Napoléon. Ils
savent que la régence était, en 1814, l'objet des vœux de la France, et
ils s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui[216].--Mais
que ferez-vous de l'Empereur? redemanda Fleury, car c'était là le point
important à connaître.--Commencez par le déposer. Les alliés prendront
ensuite, et selon les événements, la détermination convenable. Ils sont
grands, généreux et humains, et vous pouvez compter qu'on aura pour
Napoléon les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.» De
la part d'une puissance qui avait toujours protesté contre l'envoi trop
clément de son ennemi à l'île d'Elbe et qui aurait voulu les Açores ou
les petites Antilles pour lieu de détention de l'Empereur, ces
assertions étaient vraiment peu rassurantes. Fleury voulut savoir si
l'Empereur serait prisonnier des alliés ou libre de choisir sa retraite.
«Je n'en sais pas davantage, se borna à répondre Werner.--Je vois,
riposta Fleury, que les alliés voudraient qu'on leur livrât Napoléon
pieds et poings liés. Jamais les Français ne se rendront coupables d'une
pareille lâcheté!» Il fit alors valoir l'adhésion unanime de la France
et sa ferme volonté, si on l'attaquait, de se défendre. Werner objecta
que les Français n'avaient plus ni artillerie, ni cavalerie, ni argent
pour faire la guerre. Fleury lui démontra en peu de mots qu'il se
trompait. Alors Werner jura que les alliés ne poseraient point les armes
tant que Napoléon serait sur le trône, car M. de Metternich l'avait
chargé de dire que l'Autriche agissait d'un commun accord avec les
autres puissances, et qu'elle n'entamerait aucune négociation sans leur
assentiment.
Fleury essaya de prouver éloquemment à Werner de quelle gloire le nom de
M. de Metternich serait entouré, si le ministre autrichien consentait à
devenir le médiateur de l'Europe et à défendre la cause de l'humanité.
L'agent français crut découvrir (chose étonnante!) quelque émotion chez
son interlocuteur, qui s'empressa d'affirmer que M. de Metternich
accepterait le rôle de médiateur, si rien ne l'en empêchait. Fleury lui
lut ensuite les lettres de Fouché, qui le surprirent beaucoup. Le faux
Werner ajouta qu'elles surprendraient encore plus M. de Metternich. «Il
me répétait, disait-il, la veille de mon départ, que le duc d'Otrante
lui avait témoigné en toute occasion une haine invétérée contre
Bonaparte, et que, même en 1814, il lui avait reproché de ne l'avoir
point fait enfermer dans un château fort... Il faut que M. Fouché, pour
croire au salut de l'Empereur, ignore totalement ce qui se passe à
Vienne; ce qu'on lui a fait dire par M. de Montrond[217] et par M.
Bresson le ramènera sans doute à des idées différentes et lui fera
sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels et pour celui de la
France, seconder les efforts des alliés...--Napoléon personnellement
n'est rien pour nous, répéta Fleury, mais son existence sur le trône se
trouve tellement liée au bonheur et à l'indépendance de la nation que
nous ne pourrions le trahir sans trahir aussi la patrie... Le parti le
plus sage est de se borner à lui lier les mains, de manière à l'empêcher
d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
ou ouvertement ses vues salutaires...» Fleury affirme encore une fois
qu'il est ainsi le fidèle interprète du duc d'Otrante. L'homme de
Metternich dit, en quittant Fleury, qu'il répétera textuellement à son
ministre tout ce qu'il a entendu. Les deux agents conviennent ensuite
d'un nouveau rendez-vous pour le 7 juin.
Fleury redit à l'Empereur les détails de son second entretien, et
Napoléon, parut en concevoir quelques espérances. «Ces messieurs,
remarquait-il, commencent à s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence.
Mon attitude leur impose. Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne
les craindrai plus!» Fleury insista sur les allures mystérieuses de
Montrond et de Bresson. L'Empereur finit par admettre que Fouché le
trahissait. «Je regrette, ajouta-t-il, de ne pas l'avoir chassé, avant
qu'il fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich. À présent,
l'occasion est manquée. Il crierait partout que je suis un tyran
soupçonneux et que je le sacrifie sans motif...» Napoléon craignait
aussi de jeter en France quelque alarme, car les adversaires du régime
impérial n'auraient pas manqué de dire que sa cause était perdue,
puisque le ministre le plus habile l'abandonnait. L'Empereur recommanda
ensuite à Fleury d'aller voir Fouché et de le laisser bavarder à son
aise. Mais l'air contraint et les captieux efforts du ministre de la
police pour connaître toutes les paroles d'Ottenfels prouvèrent à Fleury
que ses soupçons étaient fondés.
Le prince Richard de Metternich affirme que «dès la seconde entrevue de
Bâle, la mystification devint si évidente que les pourparlers furent
tout simplement rompus...» Ils ne le furent pas aussi simplement qu'il
le suppose, ni dès la seconde entrevue, puisque le baron d'Ottenfels,
dont la confiance dans Fleury était plus grande qu'on ne veut le
reconnaître aujourd'hui, avait paru accepter une troisième entrevue.
Seulement, comme je l'ai dit, il est plus que probable que dans
l'intervalle Fouché avait trouvé le moyen d'éclairer Metternich.
Napoléon s'en doutait bien, et si Waterloo eût été un succès comme
Fleurus, le duc d'Otrante eût été révoqué et emprisonné. Un soir,
Lavalette entendit Napoléon dire à Fouché: «Vous êtes un traître; il ne
tiendrait qu'à moi de vous faire pendre, et tout le monde
applaudirait[218].» Il paraîtrait que Fouché aurait froidement répondu:
«Sire, je ne suis point de l'avis de Votre Majesté.» Mais il comprit une
fois de plus combien l'Empereur le méprisait. Il devait se venger de ce
mépris en faisant tous ses efforts pour anéantir le régime impérial.
Lorsque approcha le moment fixé pour la troisième entrevue de Bâle,
Fleury alla demander à Napoléon ses ordres à ce sujet. L'Empereur voulut
s'opposer au départ de son zélé serviteur. Metternich devait être averti
par Fouché. L'agent ne viendrait plus. Des périls certains attendraient
Fleury à Bâle... Celui-ci insista. L'Empereur le laissa enfin partir,
mais en lui recommandant beaucoup de prudence... Ce que Napoléon avait
prévu arriva en partie. Ottenfels ne reparut point. «Ainsi se termina
cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des espérances, si
M. Fouché ne l'eût point fait échouer.» Fleury fait observer au cours de
son récit que l'Angleterre, dans le mémorandum du 27 avril, et
l'Autriche, dans la déclaration du 9 mai, avaient dit «qu'elles ne
s'étaient point engagées, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis
XVIII sur le trône, et que leurs intentions n'étaient point de
poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement
quelconque». C'étaient les paroles mêmes d'Ottenfels prononcées dans la
première entrevue. Napoléon, les ayant retrouvées là, dit un jour à son
lever, comme il l'avait déjà dit à Fleury: «Eh bien! messieurs, on
m'offre déjà la régence! Il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter.» Or
Fouché s'empara de ce mot et fit donner une grande publicité aux
propositions de Metternich pour diminuer ainsi le nombre des partisans
de Napoléon. On voit d'ici le thème. Napoléon était d'un égoïsme odieux,
puisqu'il aurait pu assurer à sa dynastie une succession paisible et
épargner à la France les horreurs d'une lutte sans merci. Mais ce qu'on
ne disait pas, c'est que la question réitérée de Fleury: «Que fera-t-on
de Napoléon?» était toujours demeurée sans réponse. On connaît celle que
fit l'Angleterre trois mois après.
Fouché avait encore dirigé sur Vienne, et cela d'accord avec l'Empereur,
un de ses familiers, M. de Saint-Léon, qui avait porté à Metternich une
lettre du même style que la lettre remise à Ottenfels par Fleury. Elle
est datée du 23 avril 1815. Elle mérite d'être examinée de près.
«Tous les événements, disait Fouché, ont confirmé ce que je vous
prédisais il y a un mois. Vous étiez trop préoccupé pour m'entendre.
Écoutez-moi aujourd'hui avec attention et confiance.» Fouché faisait
alors remarquer qu'ils pouvaient tous deux influer puissamment sur les
destinées très prochaines et peut-être éternelles de la France, de
l'Autriche et de l'Europe. On trompait Metternich sur ce qui se passait
et sur ce qu'on préparait. Napoléon n'avait pas seulement pour lui une
soldatesque ivre de guerre... L'armée était tirée du sein de la nation
tout entière, et la nation se rangeait autour de Napoléon et de son
trône. Les Bourbons, réduits à chercher partout la Vendée, ne l'avaient
pas trouvée dans la Vendée même. Ils avaient à peine quelques petites
bandes tremblantes dans le Midi. Sans doute, Napoléon avait beaucoup
gêné la liberté, mais sans la détruire. La gloire était pour la France
une compensation: «Elle n'a pu supporter l'avilissement où l'avait jetée
le gouvernement des Bourbons. Le peuple français veut la paix; mais si
on le force à la guerre, il se croit sûr avec Napoléon de n'être pas
humilié[219]!»
Fouché discutait alors le refus des puissances de reconnaître Napoléon
et leur volonté d'obliger la France à choisir un autre prince. Il
constatait que cette prétention portait atteinte au droit des gens, et
que, de tous les sentiments de la nature, la haine était celui qui
paraissait avoir le plus d'empire sur le cœur des rois. La France,
d'ailleurs, était prête à se défendre. Avec un million d'hommes elle
était résolue à maintenir le chef qui faisait son orgueil: «Dans cette
guerre, qui sera réellement une croisade contre l'indépendance d'une
nation, la contagion des principes de la Révolution française pourra
passer chez des peuples trop ignorants et trop barbares encore pour
qu'elle serve à leur bonheur. À l'approche de l'empereur Napoléon et de
ses armées marchant au feu en chantant la liberté, les rois peuvent être
abandonnés de leurs sujets, comme les Bourbons l'ont été par les soldats
sur lesquels ils comptaient le plus...» Fouché paraissait impatient de
connaître au plus tôt les secrets desseins de Metternich. Il désirait
entre autres lui faire demander par son agent Saint-Léon «ce qu'on
pourrait faire et obtenir en adoptant le duc d'Orléans. M. Fouché, dit
Pasquier qui rapporte ce fait, voulait avoir plusieurs cordes à son arc.
Il avait remis à M. de Saint-Léon une lettre que celui-ci avait cachée
dans la selle d'un harnois. Il ne la remit pas dans le premier moment et
voulut, sur sa simple parole, trancher du négociateur. Mais, voyant que
ce qu'il pouvait dire de son chef était peu écouté, il se décida enfin à
remettre la lettre dont il était porteur[220].» Talleyrand, faisant part
de cette missive à Metternich, le prit sur le ton léger. Il dit que
Saint-Léon était un agent bénévole de M. Mollien, et il ajouta même «un
peu de mes affaires». Il fit croire que cet agent était venu avec des
intentions menaçantes de la part de Napoléon; toutefois il se hâta de
déclarer: «Saint-Léon est un fort bon et galant homme, mais qui entend
les affaires politiques à peu près comme Dupont de Nemours, que l'on
m'enverrait sûrement aussi, s'il n'était pas parti pour
l'Amérique[221].» Le chancelier Pasquier est dans le vrai quand il
conclut ainsi: «Toutes ces menées, toutes ces intrigues ne devaient
conduire à rien, la situation étant de celles qui ne se dénouent que sur
les champs de bataille.»
Il ressort cependant bien des choses importantes de l'affaire
d'Ottenfels. On y trouve d'abord la preuve de la trahison évidente de
Fouché, trahison que l'Empereur finit par reconnaître et ne sut pas
châtier[222]. Il subissait ainsi la faute d'avoir repris un pareil
misérable, faute dont souffrira bientôt Louis XVIII lui-même. On peut
constater ensuite que les entrevues de Bâle ont amené, par contre-coup,
le rapprochement définitif de Talleyrand et de Fouché, et leur union
étroite dans les mêmes intrigues et les mêmes complots. Mais c'est
Fouché qui, cette fois, devait paraître le plus en avant, précipiter,
dès Waterloo, la chute de l'Empereur, lui refuser tout moyen de tenter
un effort suprême, envoyer des émissaires à Gand, puis les désavouer
cyniquement, tromper à la fois les royalistes, les libéraux et les
bonapartistes, enfin revenir comme pis aller aux Bourbons. Louis XVIII
acceptera ses services et fera comme on l'a dit, «le plus cruel
sacrifice qu'ait fait un frère et un roi».
Il faudrait être bien naïf pour croire que Fouché ait un seul moment
regretté ses palinodies et les trahisons qui ont signalé sa conduite. Il
s'en félicita, au contraire, devant Fleury de Chaboulon. Il lui dit un
jour qu'il avait prévu que Napoléon ne pourrait se soutenir, et qu'il
avait dû «préférer le bien de la France à toute autre considération!...»
M. Thiers, ajoutant un peu trop de confiance aux Mémoires de Lavalette,
a reproché à l'Empereur d'avoir dit crûment à Fouché ce qu'il pensait de
lui et d'avoir provoqué ainsi une défection irrémédiable. L'entretien du
15 mars avec Pasquier prouve suffisamment que le duc d'Otrante était
déjà résolu à trahir Napoléon, puisque cet entretien précède d'un mois
l'affaire d'Ottenfels.
Après les diverses intrigues que cette affaire a révélées, il convient
encore de faire remarquer la manière dégagée avec laquelle la maison
d'Autriche et son premier ministre y traitaient les Bourbons. Si la
France veut leur retour, ce ne sera qu'en vertu d'un nouveau pacte. Ils
devront éloigner les émigrés et changer de politique. Si la France aime
mieux le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaire pour
engager le Roi et sa ligne _à se désister de leurs prétentions_... Voilà
ce qui s'appelle malmener «le principe sacré de la légitimité», qui
avait eu tant de succès à l'ouverture du congrès de Vienne! Enfin,
l'Autriche va jusqu'à dire que si la France désire la régence, elle ne
s'y refusera pas. Et bientôt l'Autriche offrira elle-même cette régence,
oubliant tout à fait les Bourbons, dont elle avait paru, au retour de
l'île d'Elbe, vouloir défendre les droits. Le généralissime de la
coalition, le prince de Schwarzenberg, était d'accord avec Metternich
pour traiter le Roi et les princes avec un dédain vraiment inouï. Ainsi,
le 12 mai 1815, Schwarzenberg osait écrire à Metternich[223]: «Comment
voudrait-on persuader aux Français que Louis XVIII est l'homme qu'il
leur faut, tandis que son état de décrépitude ne leur assure pas une
année de règne? Serait-ce l'imbécile d'Angoulême ou le ridicule Berry
qui doit leur offrir la perspective d'un brillant règne?» Schwarzenberg
pensait bien que Metternich déterminerait Fouché à préférer le duc
d'Orléans, qui serait «toujours plus homogène à la France actuelle».
Mais il fallait avant tout, suivant Schwarzenberg, faire disparaître
Napoléon «de la scène qu'il n'a que trop longtemps souillée de sa
présence outrageante pour l'humanité[224]». Puis, revenant aux Bourbons
qu'il honore des mêmes injures: «Ces gens-là, dit le généralissime, ne
sont plus faits pour régner. Il me semble que nos baïonnettes peuvent
les mettre sur le trône, mais jamais elles ne parviendront à les y
soutenir.» Cette constatation prouvait qu'il fallait choisir d'autres
chefs pour la France, après avoir renversé ce Napoléon dont on redoutait
toujours la popularité.
Metternich était de cet avis. Le premier prétendant venu, pourvu qu'il
ne fût pas jacobin, ferait probablement l'affaire. Puis le hasard
arrange les choses même les plus difficiles. Ne savait-on pas,
d'ailleurs, que l'empereur Alexandre ne cachait point ses sympathies
pour le duc d'Orléans?... En se prononçant trop nettement pour telle ou
telle résolution, les alliés pouvaient craindre de maintenir autour de
l'usurpateur des hommes utiles à sa politique. L'Angleterre, il est
vrai, par l'organe de lord Clancarty, paraissait devoir soutenir le
souverain légitime; mais elle se heurtait à une telle opposition de la
part du tsar, qu'elle se décidait, elle aussi, à attendre les
événements.