À peine Louis XVIII, après vingt-cinq années d'exil, était-il monté sur

le trône, que les fautes de son ministère et les imprudences de son

entourage lui avaient aliéné beaucoup d'esprits. Le mécontentement

s'était étendu de la vieille armée napoléonienne à la nation[195]. Aussi

des complots allaient-ils menacer l'autorité royale. Ils étaient formés

par des individus experts en agitation, et parmi eux devait reparaître

un des hommes les plus adroits et les plus dangereux de la Révolution:

j'ai nommé Fouché, duc d'Otrante. Celui-ci ne pouvait se consoler d'être

arrivé trop tard à la curée de 1814. Il espérait cependant avoir bientôt

une forte compensation, car il se rendait parfaitement compte que les

fautes de la Restauration amèneraient à bref délai une réaction fatale.

Lorsque les violences des ultras eurent répandu dans le pays un

véritable malaise et fourni un prétexte naturel d'agitation, il

recommença à comploter. Il s'était remis en relation avec le prince de

Talleyrand, auquel il avait confié ses intérêts pour le maintien de ses

dotations. Avant le départ de l'ambassadeur pour Vienne, il était allé

plusieurs fois rue Saint-Florentin sans avoir «l'avantage de le trouver

et de lui faire ses adieux[196]». Il aurait désiré lui parler des

affaires intérieures de la France et surtout des Français qu'on avait

exclus des places et qu'on allait obliger à quitter le pays. «Votre

Altesse, disait-il, peut s'en rapporter à moi sur la situation des

choses et les dispositions secrètes des esprits... Bientôt il n'y aura

ici de tranquillité pour personne.» Il le priait de se souvenir

quelquefois d'un homme qui lui était et lui serait toujours

attaché[197].

D'accord avec lui et prévoyant une catastrophe prochaine, il avait pensé

à faire offrir le pouvoir au duc d'Orléans, puis à Napoléon II avec

Marie-Louise régente. Toutes les combinaisons éloignaient naturellement

l'Empereur, qu'on devait envoyer aux Açores ou à Sainte-Lucie.

Talleyrand, qui était en rapport avec les diverses coteries parisiennes,

savait par Fouché, Jaucourt et d'Hauterive que l'autorité de Louis XVIII

était battue en brèche, et il prenait déjà ses dispositions, suivant son

habitude, pour se ranger du côté du plus fort. D'autre part, Fouché

s'était entendu avec le duc de Dalberg pour correspondre plus aisément

avec le prince de Metternich, auquel il faisait part de toutes ses

inquiétudes sur la triste situation de la monarchie. Aussi le ministre

de François II, si l'on en croit le duc de Rovigo, avait-il fait

adresser au duc d'Otrante, au commencement de l'année 1815, ces trois

questions: «1° Qu'arriverait-il si Napoléon reparaissait; 2° si le roi

de Rome se montrait à la frontière, appuyé par un corps autrichien; 3°

si simplement une révolution éclatait en France?» À la première

question, Fouché aurait répondu que tout dépendrait du premier régiment

français; à la seconde, que toute la France se prononcerait pour le roi

de Rome; à la troisième, que la révolution aurait lieu en faveur du duc

d'Orléans. Ces prévisions étaient exactes. En attendant, Fouché se

tenait adroitement à l'écart et laissait à d'autres le soin de préparer

le terrain. On travaillait l'armée et les ouvriers. De nombreux généraux

consultés acceptaient volontiers l'idée d'une régence[198]. «On

n'attendait plus qu'une réponse de Vienne pour commencer, rapporte le

duc de Rovigo, lorsque Napoléon débarque à Cannes. Il se fait précéder

de proclamations et du bruit que sa femme et son fils viennent le

joindre, si bien que tout le monde le croit.» Le duc de Rovigo ajoute

que ce langage était si conforme à celui que tenaient les gens de M.

Fouché, que tout le monde fit compliment au duc d'Otrante d'un événement

dont il était intérieurement mécontent.

Chose plaisante, la rumeur accentuée de l'arrivée de Marie-Louise et du

roi de Rome[199] fit croire à Fouché que Talleyrand l'avait joué en

disposant l'Autriche à céder ce précieux dépôt et en prévenant Napoléon

du moment favorable pour quitter l'île d'Elbe. Ce ne fut pas cette seule

hypothèse qui détermina Fouché à agir. À la nouvelle de la marche de

l'Empereur sur Paris, il vit la monarchie perdue; se dérobant alors aux

agents du Roi qui voulaient l'emmener de force à Gand, il prit son

parti. Le jour de la rentrée de Napoléon, il apparut. Cette fois, il

était satisfait, car son plus redoutable rival était retenu à Vienne. Le

duc d'Otrante allait pouvoir conduire les affaires à son gré, caresser

et tromper Napoléon beaucoup trop crédule, préparer sa chute et dicter

ses conditions au successeur, quel qu'il fût, de l'Empereur. Il reprit

le ministère de la police, où se trouvaient déjà ses créatures, et,

affectant une vive émotion, dit à Napoléon: «Sire, vous m'avez sauvé la

vie. J'étais caché depuis huit jours pour fuir la persécution!»

De son côté, Talleyrand se croyait joué par Fouché. Quand il apprit la

rentrée de son ami au ministère, il n'en douta plus. Les deux rusés

compères s'observaient sans rien dire, redoutant chacun, de la part de

l'autre, quelque rouerie nouvelle, lorsque Talleyrand, ayant été

maladroitement proscrit par un décret impérial[200], résolut de se

prononcer contre le nouveau régime. Il conseilla à Metternich d'envoyer

à Fouché un courrier secret chargé de connaître les sentiments réels de

ce dernier et de lui offrir, à la condition que Napoléon

disparût,--c'était la condition nécessaire et toujours

invoquée,--l'appui de l'Autriche pour réinstaller, à son choix, Louis

XVIII, la régence ou le duc d'Orléans. Talleyrand laissait, comme on le

voit, le champ libre aux intrigues de Fouché.

Le 25 mars, le duc d'Otrante eut avec le baron Pasquier, dans son

jardin, un entretien mystérieux. Il lui dit audacieusement que

l'Empereur était plus fou que jamais, et que son affaire serait faite

avant quatre mois. Il ne demandait pas mieux que les Bourbons

revinssent, mais il fallait que les affaires fussent arrangées «un peu

moins bêtement que l'année précédente». Des garanties bonnes et solides

étaient nécessaires. Il invita donc Pasquier à se tenir prêt au moindre

signal, ce qui indiquait bien que Fouché était disposé à trahir

Napoléon, qui ne l'avait employé qu'à regret sur le conseil de ses

intimes[201]. Or, Fouché jouait cyniquement son double jeu, paraissant

servir à la fois les intérêts du Roi et ceux de l'Empereur. Mais si,

contrairement à ses prévisions, le régime impérial se maintenait par des

victoires, il pouvait être, sinon emprisonné, du moins jeté dehors à la

première occasion. C'était une de ses craintes. Son entretien avec

Pasquier le prouve. Il cherchait donc d'autres combinaisons politiques,

soit avec Marie-Louise, soit avec Louis XVIII, soit avec le duc

d'Orléans. Il correspondait secrètement, comme je l'ai dit, avec

Metternich, allant jusqu'à livrer l'état de certains armements; mais, de

crainte d'être découvert, il demandait à Wellington, en avril 1815, de

lui procurer un asile en Angleterre, au cas où il serait proscrit.

Ces préliminaires, importants à connaître, nous amènent précisément aux

rapports de Fouché avec Metternich, c'est-à-dire à ceux qui ont trait à

la mission du baron d'Ottenfels à Bâle. Dans ses Mémoires, le chancelier

autrichien appelle cette mission «un incident dans l'histoire des

Cent-jours», et il paraît ne lui accorder qu'une valeur légère. On verra

bientôt que c'était là plus qu'un incident. Metternich dit que Fouché,

après avoir repris le portefeuille de la police au retour de Napoléon,

faisait voir pour la seconde fois «ce singulier mélange de soumission

aux volontés de l'Empereur et d'insubordination qui le caractérisait. Ce

ministre, ajoutait-il, voyait parfaitement clair dans la situation de

Napoléon et de la France. Il savait on ne peut mieux ce que voulaient et

pouvaient les puissances alliées; aussi ne croyait-il pas à la victoire

finale de Napoléon revenu sur le trône de France. Il m'envoya donc à

Vienne un agent secret, chargé de proposer à l'empereur François de

laisser proclamer empereur le roi de Rome. En même temps, il me faisait

prier d'expédier un affidé à Bâle pour qu'on pût s'entendre sur les

moyens d'exécution de l'entreprise. L'empereur François était incapable

de se prêter à une démarche pareille; le ministre de la police française

pouvait seul se faire illusion à cet égard[202]...» Cette façon de

narrer les choses n'est pas exacte. M. de Metternich, qui redoutait

encore la puissance et le génie militaires de Napoléon, profita de

l'offre de Fouché pour tenter de renverser au plus tôt le pouvoir

renaissant de l'Empereur. Il résolut de caresser la vanité et l'ambition

du duc d'Otrante, et, pour cela, il lui laissa entrevoir que, dans un

avenir prochain, lui, Fouché, serait peut-être appelé à jouer le rôle

considérable que Talleyrand avait su prendre en 1814. Telle est la

vérité.

À la fin du mois d'avril, le comte Perregaux, chambellan de service

auprès de Napoléon, lui annonça qu'un premier commis de la banque

Eskelès et Cie, de Vienne, était arrivé à Paris pour des règlements de

comptes avec la banque Perregaux, Laffitte, Baguenault et Delchert; il

ajouta que ce voyage, dont l'urgence ne lui paraissait pas justifiée,

devait avoir un motif secret. Le 28 avril, Réal fut averti, rechercha le

commis, le fit arrêter et conduire à l'Élysée, où Napoléon lui-même

l'interrogea[203]. On examina ses papiers, qui n'avaient rien de

mystérieux. On avait arrêté par précaution son jeune fils venu avec lui;

puis on avait promis à l'agent autrichien de le rendre à la liberté,

ainsi que son enfant, s'il avouait qu'il avait une mission secrète.» Il

déclara--c'est le chancelier Pasquier qui le raconte--que le prince de

Metternich l'avait chargé d'une mission secrète auprès du duc d'Otrante;

qu'il avait déjà vu deux fois ce dernier, la veille et l'avant-veille, à

l'hôtel de la Police générale. Il ajouta que le but de sa mission était

d'engager le duc d'Otrante à envoyer promptement à Bâle, à l'auberge des

_Trois Rois_, une personne de sa confiance intime, laquelle y trouverait

un secrétaire du prince de Metternich sous le nom de Henri Werner. Quant

à lui, ses pouvoirs consistaient dans une lettre en chiffres du prince

de Metternich (il l'avait laissée au duc d'Otrante) et dans un bordereau

avec lequel celui qui en serait porteur se ferait reconnaître de M.

Henri Werner. Il expliqua à peu près le contenu de ce bordereau, qui

était resté aussi dans les mains de M. Fouché». La lettre de Metternich

était écrite en caractères sympathiques, et le prince avait remis au

commis une poudre spéciale pour faire ressortir l'écriture. Le

rendez-vous avec Henri Werner était fixé au 1er mai. Napoléon songea

tout de suite à faire arrêter Fouché et saisir ses papiers; puis il

réfléchit que les papiers devaient être en sûreté, loin de toute

recherche[204]. Alors il résolut d'approfondir l'affaire, mais très

secrètement.

Deux heures après, Fouché vint, comme il le faisait chaque jour,

travailler chez l'Empereur. Le travail terminé, Napoléon l'emmena dans

le jardin de l'Élysée et mit la conversation sur la politique des

diverses puissances, cherchant évidemment à le faire parler. Fouché ne

dit mot de la lettre de Metternich et ne manifesta aucun embarras. Dès

qu'il fut parti, Napoléon appela un de ses secrétaires, Fleury de

Chaboulon, celui qui lui avait rendu tant de services à l'île d'Elbe, et

qui l'avait décidé au retour. Il lui expliqua ce qu'il attendait de lui:

prendre des passeports chez le duc de Vicence, aller à Bâle et chercher

à savoir ce que voulait cet Henri Werner. Fleury reçut en même temps, de

la main de l'Empereur, un ordre ainsi libellé:

«_Paris_, 28 _avril_ 1815.--Le lieutenant général Rapp, notre aide de

camp, les généraux commandant à Huningue et nos agents civils et

militaires, à qui le présent ordre sera communiqué, accorderont pleine

et entière confiance au chevalier Fleury, notre secrétaire, et lui

faciliteront, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, la

communication avec Bâle, soit pour y passer, soit pour en faire venir

des individus[205].» La relation impériale de _L'île d'Elbe et les

Cent-jours_, celles de Fleury de Chaboulon[206] et de Pasquier, disent

que l'Empereur ne parla à son ministre de l'agent secret que plusieurs

jours après, lorsque Fouché, averti par Réal, vint faire l'aveu d'une

lettre venue de Vienne. Mais les minutes des lettres de Napoléon placent

cet aveu le jour même de l'interrogatoire de l'agent autrichien et du

départ de Fleury. Je trouve en effet à la date du 29 avril 1815[207] un

billet de Napoléon au comte Réal, où l'Empereur lui mande ces détails

précis: «Fouché m'a parlé hier de cet homme. Il supposait que c'était un

mystificateur. Il paraîtrait que cet homme aurait menti et lui aurait

apporté une lettre à l'encre sympathique qui était pour...--l'adresse du

banquier à qui il en a remis une autre en même temps

(_sic_).--Interrogez là-dessus ces individus. Il pourrait avoir remis

d'autres lettres à d'autres personnes.» Tout me porte donc à croire

qu'après son travail habituel avec l'Empereur, Fouché a été aussitôt

prévenu de ce qui avait été découvert, et qu'il est revenu auprès de

Napoléon pour lui dire simplement la chose, en affectant de la

considérer comme ridicule et en laissant croire qu'il n'était peut-être

pas la seule personne à laquelle l'agent de Metternich eût remis une

lettre confidentielle. Et ici je reprends la version impériale:

«L'Empereur demanda seulement s'il savait ce qu'était devenu son agent.

Le duc d'Otrante balbutia et finit par avouer qu'il venait d'apprendre

que la préfecture de police l'avait fait arrêter. Il était donc bien

évident que la confidence n'était faite que parce que l'intrigue était

éventée. Il eût été bien sans doute, dès ce moment, de faire arrêter ce

ministre; mais l'Empereur jugea plus prudent d'attendre le retour de

l'agent qu'il avait envoyé à Bâle, et se contenta de défendre à Fouché

de donner suite à cette négociation[208].»

Napoléon avait dit à Fleury de profiter de la circonstance pour faire

connaître à M. de Metternich sa position et ses intentions pacifiques,

et tâcher d'établir un rapprochement entre lui et l'Autriche. Fleury,

qui ne voulait pas se laisser devancer par l'agent véritable de Fouché,

ne perdit pas une minute. Il se pourvut d'une commission d'inspecteur

général des vivres, et le 3 mai se présenta à Bâle, sous le prétexte d'y

faire de nombreux achats. «On est, disait-il avec humour, toujours bien

reçu des Suisses avec de l'argent.» Il se rendit sans obstacle à

l'auberge des _Trois Rois_, où devait descendre M. Werner. Celui-ci

était déjà arrivé depuis le 1er mai. «L'agent secret de Metternich,

disent les notes de l'éditeur des _Mémoires_, était le baron

d'Ottenfels, alors secrétaire aulique à la chancellerie d'État. Il avait

reçu l'ordre de se rendre incognito à Bâle, sous le pseudonyme de Henri

Werner, et de s'y rencontrer à l'hôtel des _Trois Rois_ avec l'affidé de

Fouché...» Comment Metternich, qui prétend avoir été convié à cette

négociation par Fouché, finit-il par y accéder?... L'empereur d'Autriche

lui aurait dit de communiquer l'affaire au Tsar et au roi

Frédéric-Guillaume, et de leur laisser le soin de décider si l'on devait

envoyer «un homme de confiance à Bâle pour s'édifier sur les vues et les

desseins de l'auteur de la proposition». Les deux souverains voulurent

bien y acquiescer. «Je chargeai de cette mission, dit Metternich, un

employé de mon département. Je lui indiquai les signes auxquels il

reconnaîtrait l'agent français et lui recommandai de bien écouter _sans

rien répondre_.»

Voici maintenant les instructions écrites que le secrétaire aulique

avait reçues de Metternich lui-même, s'il rencontrait aux _Trois Rois_

une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et le prouverait

par une copie du même document ainsi conçu: «_Le_ 9 _avril_ 1815. Les

puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une

guerre à outrance, désirant ne pas la faire à la France[209]. Elles

désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne

prétendent point s'immiscer dans les questions de nationalité et dans

les désirs de la nation, relativement à son gouvernement; mais elles ne

sauraient, dans aucun cas, souffrir Bonaparte sur le trône de France.

Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que

vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler[210].» C'était

la lettre écrite par Metternich, mais sans signature et avec de l'encre

sympathique, lettre qui démontre que Metternich a fixé lui-même le

rendez-vous à Bâle et ce qu'il attendait de Fouché.

Le baron d'Ottenfels devait dire qu'il avait été envoyé à Bâle par le

cabinet autrichien pour s'aboucher avec la personne de confiance

déléguée par le duc d'Otrante, en vertu d'une invitation qui lui aurait

été adressée directement à Paris. Il devait ajouter que le duc d'Otrante

connaissait le but de sa mission; qu'il savait que les puissances ne

voulaient plus traiter avec Napoléon Bonaparte, et qu'il s'agissait de

s'expliquer sur le choix de la personne destinée à le remplacer, sans

avoir recours préalablement à une guerre redoutable pour tous. On

pouvait donc faire la chose pacifiquement. Si la France désirait Louis

XVIII, les puissances l'engageraient à rentrer en vertu d'un nouveau

pacte, en le priant d'éloigner les émigrés et d'écarter les entraves que

les alentours du Roi avaient mises à l'établissement d'un nouvel ordre

de choses. Si la France, au contraire, voulait le duc d'Orléans, les

puissances serviraient d'intermédiaire «pour engager le Roi à se

désister de ses prétentions». Enfin, si la France préférait la régence,

la lettre de Metternich répondait à cette hypothèse par ces cinq mots

bien clairs: «On ne s'y refusera pas.» Toutefois les instructions du

baron d'Ottenfels contenaient cette restriction relative à la régence:

«L'Autriche, la première, est loin de la désirer:

«_a_.--Parce qu'une longue minorité du souverain offre une infinité de

chances de désordres;

«_b_.--Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence

directe en France, ce dont elle pourrait être accusée bientôt par cette

nation et par les autres puissances de l'Europe[211].»

Mais ce n'était là qu'une précaution diplomatique, car, quelque temps

après, l'Autriche elle-même offrira nettement la régence.

Le baron d'Ottenfels ne devait faire d'ouvertures officieuses qu'après

avoir écouté tout ce que l'envoyé du duc d'Otrante pouvait avoir à lui

dire. Par excès de prudence, Metternich avait ajouté: «Il ne lui donnera

dans aucun cas _rien par écrit_ et se dira spécialement homme de ma

confiance. Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les

ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications

du duc d'Otrante.» Ces détails prouvent bien que Metternich et son

souverain n'ont pas eu la moindre hésitation à se prêter à une entrevue

qui devait les fixer sur les points les plus importants de la situation

et les préserver peut-être d'une guerre nouvelle où ils auraient eu plus

à perdre qu'à gagner, étant données les compétitions si ardentes des

alliés. Fleury, déterminé à bien jouer son rôle, annonce donc au faux

Werner qu'il était chargé par _quelqu'un_ de Paris de s'entretenir avec

lui. Ils se montrent leurs signes de ralliement, puis ils se mettent à

causer. Werner fait d'abord à Fleury les politesses d'usage; il lui dit

ensuite qu'il l'attendait depuis deux jours, et qu'il commençait à

craindre que Fouché ne se fût désisté. Fleury, qui ne savait rien et qui

ne voulait cependant pas se compromettre, répond, en s'avançant pas à

pas, que la lettre de Metternich laissait bien quelques incertitudes,

mais que le ministre de la police était prêt à offrir au chef du cabinet

autrichien toutes les preuves de son dévouement. Lui, son agent de

confiance, devait répondre en toute franchise aux ouvertures qui lui

seraient faites. Il demandait donc nettement ce qu'on attendait de lui.

Werner, qui ne devait point parler, répond alors que Metternich a

l'espoir qu'un homme aussi prévoyant que Fouché n'a dû accepter le

ministère de la police que pour épargner aux Français les malheurs de la

guerre civile et ceux de la guerre étrangère. Il compte bien qu'il

secondera les efforts des alliés pour se débarrasser de Bonaparte. «Par

quels moyens? demande Fleury sans sourciller.--M. de Metternich, déclare

Werner, ne m'a point entièrement communiqué ses vues à cet égard.» On

voit que les deux agents jouaient serré. Fleury insiste. «M. Fouché,

ajoute alors Werner, pourrait trouver les moyens de délivrer la France

de Bonaparte, sans que les alliés répandissent de nouveaux flots de

sang.

«--Je ne connais que deux moyens, dit brutalement Fleury: le premier,

c'est de l'assassiner...

«--L'assassiner! s'écrie Werner; jamais un tel moyen ne s'offrit à la

pensée de M. de Metternich!

«--Le second moyen, poursuit Fleury sans se déconcerter, c'est de

conspirer contre Napoléon... M. de Metternich et les alliés ont-ils déjà

quelques relations d'établies?

«--Ils n'en ont aucune. À peine a-t-on eu le temps à Vienne de

s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner ses plans...»

Alors Fleury change de langage et va droit au but que lui avait

recommandé l'Empereur. Il affirme audacieusement que les alliés ont été

trompés, et qu'il n'est plus facile de soulever la France contre

Napoléon. Les ennemis des Bourbons sont devenus ses partisans. Sur ce,

Werner s'étonne et objecte que cette affirmation est entièrement

contraire aux rapports venus de Paris. Fleury soutient que l'accueil

enthousiaste fait à l'Empereur depuis le golfe de Jouan jusqu'à la

capitale montre qu'il a pour lui aussi bien la nation que l'armée.

Werner veut protester. Fleury, sans l'écouter, développe et soutient

énergiquement cette idée. D'ailleurs, comment Napoléon aurait-il pu

faire la loi à des millions d'hommes disséminés sur sa route? La nation,

quoi qu'on en dise, approuve les sentiments de l'armée pour son chef. Et

l'approche des alliés, loin de diviser les Français, les réunira plus

étroitement encore. Alors Werner croit que son interlocuteur veut lui

assurer que la France secondera, comme autrefois, les projets de

conquête de Napoléon. Fleury proteste. La France veut les garanties que

lui ont refusées les Bourbons, mais elle veut aussi la paix. Si

l'Empereur refusait cela, Fouché et les véritables patriotes se

réuniraient pour se défaire de lui. «Mais, répond Werner, le duc

d'Orléans procurerait à la France ces garanties.--Le duc d'Orléans

aurait contre lui les partisans de Louis XVIII, de Napoléon et de la

régence.--Eh bien, alors, les alliés pourraient consentir à vous donner

le jeune Napoléon et la régence...--Un peuple qui a été en guerre avec

lui-même et avec ses voisins a besoin d'être conduit par un homme qui

sache tenir ferme les rênes du gouvernement...--Mais l'on pourrait vous

composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et

de la France.» Ottenfels livrait ainsi la pensée secrète de l'Autriche

et des alliés.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 13 / 45 段