était devenue très rigoureuse. M. de Bausset s'était arrangé pour
recevoir en cachette des journaux de Paris, par l'entremise d'un
joaillier de Vienne. On le sut et on menaça si sérieusement le joaillier
que celui-ci dut renoncer à servir d'intermédiaire pour ces périlleuses
communications. Bientôt François II fit entendre à Marie-Louise que les
événements étaient devenus trop graves pour laisser l'enfant impérial à
Schœnbrunn[169]. On avait répandu depuis quelque temps des bruits
fâcheux sur la gouvernante du prince, la vertueuse et fidèle Mme de
Montesquiou. On l'accusait de parler au prince de ce qui se passait et
de lui faire entendre qu'il pourrait retourner à Paris auprès de son
père. Cela était faux. Mme de Montesquiou ménageait, au contraire,
l'esprit d'un enfant aussi jeune; elle se contentait seulement de le
faire prier matin et soir pour son père. Mais c'était là encore un grief
impardonnable... Marie-Louise informa tristement la gouvernante qu'elle
allait conduire son fils au château impérial à Vienne. Le 20 mars, en
effet, le roi de Rome y arriva avec sa mère. En ce même jour qui était
l'anniversaire de sa naissance, et comme par un redoublement de
méchanceté inexplicable, le comte Wrbna reçut l'ordre de signifier à Mme
de Montesquiou qu'elle n'était plus chargée de l'éducation du prince, et
qu'elle eût à quitter Vienne au plus tôt. «Malgré ses prières, ses
instances, ses protestations, écrit Méneval, elle fut forcée
d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner à des
subalternes un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait
pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de
sa constante sollicitude[170].» Le motif de cette séparation si brusque
était, si l'on en croit Mme de Colloredo, que l'on soupçonnait le comte
Anatole de Montesquiou, son fils, présent alors à Vienne, d'avoir voulu
enlever l'enfant. Or, le 20 mars, le comte devait partir pour Paris. Il
avait quitté Schœnbrunn en même temps que Marie-Louise et le roi de
Rome, pour aller voir à Vienne son ami M. de Bresson de Valensole. Les
ordres qu'il avait donnés à son cocher n'avaient sans doute pas été
compris, car sa voiture se rendit au Prater. La police viennoise,
retrouvant cette voiture dans le parc, supposa que tout était arrangé
pour un enlèvement. Comme M. de Montesquiou était revenu à pied à
Schœnbrunn et un peu tard, les soupçons s'accentuèrent, d'autant plus
que, depuis le mois de janvier, on avait su que Fouché avait eu
l'intention de faire enlever le prince, afin d'établir une régence dont
il aurait été le premier ministre[171]. Je ne dis pas, en ce qui
concerne M. de Montesquiou, que celui-ci n'ait pas eu un moment
l'intention de soustraire le roi de Rome aux Autrichiens, mais de là à
une action définitive il y a loin, et rien ne prouve que M. de
Montesquiou ait alors voulu ou pu agir[172].
Mme de Montesquiou, qui avait obtenu la permission de voir encore une
fois le roi de Rome, était revenue à Schœnbrunn, après lui avoir
prodigué ses caresses. Le lendemain, elle songeait à partir, lorsque le
comte Wrbna revint auprès d'elle et lui dit que l'Empereur, ayant décidé
d'ajourner son départ, la priait de rester à Schœnbrunn. Elle refusa,
préférant se rendre au couvent de la Visitation à Vienne. Mais avant
d'abandonner pour toujours l'enfant qu'elle adorait, elle exigea un
ordre écrit de l'Empereur et un certificat médical attestant qu'elle
laissait le roi de Rome dans un parfait état de santé. François II lui
écrivit une lettre affectueuse, motiva son désir sur la rigueur des
circonstances et lui fit offrir une parure de saphirs. Marie-Louise y
ajouta une boucle des cheveux de son fils. On se figure aisément le
chagrin du roi de Rome, quand il ne retrouva plus auprès de lui celle
qu'il appelait dans son langage tendre et naïf «_maman Quiou_»...
D'après Méneval, cette séparation douloureuse fut vivement ressentie par
l'enfant, qui s'était fait une douce habitude des soins empressés et
maternels de sa gouvernante. «Il la redemandait sans cesse, et les
regrets qu'il témoignait de sa perte étaient la seule consolation
qu'elle pût recevoir dans cette triste circonstance[173].» Ainsi, une
femme dévouée était l'objet de la défiance et de la crainte de tout un
gouvernement. On persistait à croire que son fils était le chef d'un
complot, et on le lui fit bien voir. Le comte Anatole avait été autorisé
à retourner en France; mais, arrivé à Lembach, il fut brutalement arrêté
et ramené à Vienne, où on le tint plusieurs jours au secret. Il n'obtint
son élargissement que grâce aux instances du prince de Talleyrand[174];
mais il dut donner sa parole d'honneur de ne point quitter Vienne, sans
avoir demandé et obtenu un passeport en règle. La comtesse de
Montesquiou s'indigna des soupçons de la police, et, comme la _Gazette
de Vienne_ s'était faite spécialement l'écho de ces bruits, elle lui
adressa un démenti formel, que le journal, avec une discourtoisie peu
habituelle cependant en Autriche, ne publia pas[175].
La veuve du général de Mitrowsky remplaça provisoirement Mme de
Montesquiou; mais, si distinguée que fût cette dame, ce n'étaient plus
les mêmes soins maternels ni la même sollicitude[176]. On allait bientôt
remettre l'enfant aux mains de gouverneurs qui devaient lui faire
regretter encore plus celle qu'il avait considérée comme une seconde
mère, car Marie-Louise ne lui témoignait un peu d'affection que par
intervalles et se reposait sur les autres de la tâche, pourtant si
douce, d'instruire et d'élever son fils. Elle paraissait alors très
occupée à des exercices de piété. Une foi plus sincère et plus
intelligente lui eût fait comprendre ses devoirs d'épouse et de mère.
Mais elle manquait avec insouciance aux uns comme aux autres. De
nombreux émissaires étaient partis de Paris pour Vienne. Un seul, qui
avait, paraît-il, l'appui secret de Fouché, parvint en cette ville. On
suppose que Fouché voulait connaître définitivement l'opinion secrète de
Talleyrand sur la régence de Marie-Louise, et demandait s'il pouvait
compter sur lui. Cet émissaire était M. de Montrond, l'âme damnée de
Talleyrand. J'ai fait ailleurs le portrait de cet intrigant; je n'y
reviendrai pas[177]. M. de Montrond, qui s'était servi du passeport d'un
Italien, l'abbé Altieri, remit à Méneval une lettre de Napoléon pour
Marie-Louise, et des lettres de Caulaincourt pour lui et pour Mme de
Montesquiou. Il avait confié à Méneval, mais sur un ton plaisant qui
inspirait la défiance, qu'il avait carte blanche pour enlever
Marie-Louise en la faisant déguiser sous des habits d'homme. «Je pensai,
dit Méneval, qu'il venait plutôt pour faire les affaires de Talleyrand
que celles de Napoléon.» Il est bien permis de croire à cette
observation, car Montrond s'étonnait lui-même de la confiance subite que
lui avait témoignée le gouvernement impérial. Ayant à s'expliquer un peu
plus tard sur les émissaires envoyés par Napoléon à Vienne, Talleyrand
parlait ainsi de Montrond: «Il n'avait ni dépêche, ni mission
ostensible...» Talleyrand savait le contraire. «Ou plutôt, ajoute-t-il,
a-t-il été envoyé par le parti qui sert ostensiblement Bonaparte, que
par Bonaparte lui-même.» Ceci semble plus vrai. «Il était chargé de
paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi.» Or, il leur
remit des lettres de Caulaincourt. «Ce qu'il était chargé de me
demander, dit encore Talleyrand, était si je pouvais bien me résoudre à
exciter une guerre contre la France.--Lisez la déclaration, lui ai-je
répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce
n'est pas d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle
est contre l'homme de l'île d'Elbe[178].» Ceci était un sophisme, car la
France, qui avait acclamé le retour de Napoléon, marchait avec lui.
Montrond ayant ensuite demandé à M. de Metternich si le gouvernement
autrichien avait totalement perdu de vue ses idées du mois de mars 1814:
«La régence? nous n'en voulons point», répondit M. de Metternich[179].
Enfin, Montrond chercha à connaître les dispositions de l'empereur
Alexandre. «La destruction de Bonaparte et des siens», répondit
Nesselrode, et les choses en restèrent là. «On s'est borné, ajoute
Talleyrand, à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui
vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars
dernier. Il est reparti pour Paris, avec ces renseignements et ces
réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui, aujourd'hui,
se sont attachés à la fortune de Bonaparte[180].» La mauvaise humeur de
Talleyrand s'explique par la connaissance qu'il eut du décret de
confiscation pris par Napoléon contre lui et les membres du gouvernement
provisoire, ce qui fut une faute de la part de l'Empereur. Cette faute,
le courageux Caulaincourt aurait voulu la lui éviter, comme en témoigne
la lettre du 4 avril 1815, où il ose une fois de plus lui dire la
vérité, blâmant une mesure impolitique, contraire aux promesses de
tolérance et d'oubli faites par Napoléon. Le gouvernement provisoire
avait été créé à l'instigation formelle d'Alexandre. Les alliés avaient
négocié et conclu avec lui un armistice qui avait servi de base au
traité de Paris. Mettre en jugement les hommes de ce gouvernement,
c'était offenser sans utilité les principales puissances[181].
En attendant qu'il se prononçât définitivement pour la cause de
l'Empereur ou pour celle du Roi, Talleyrand mandait à Louis XVIII que le
voyage du comte de Montesquiou avait été l'objet de réels soupçons. Il
avait invité le comte à retourner immédiatement, en France, affirmant
que son voyage avait eu pour objet l'enlèvement du roi de Rome. «Le
langage de madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne
établie auprès d'elle, permettrait, disait-il, de le croire[182].» Or,
jamais Mme de Montesquiou n'avait parlé de l'enlèvement possible du
prince confié à ses soins. Mais ce n'était pas encore assez. Talleyrand,
informant le Roi de la remise du roi de Rome à l'empereur d'Autriche par
la gouvernante, osait ajouter: «Son langage a été si opposé aux
résolutions prises par l'Autriche et par les autres puissances, que
l'Empereur n'a pas voulu permettre qu'elle restât plus longtemps auprès
de son petit-fils.» Ceci était une fausseté de plus. Il est probable que
la déclaration du 13 mars, où l'on traitait Napoléon de «brigand», avait
blessé Mme de Montesquiou; mais il est impossible de prouver qu'elle ait
tenu ouvertement le moindre propos contre l'Autriche et contre son
Empereur.
Le jour où l'on signifiait à la gouvernante l'ordre d'avoir à se séparer
du roi de Rome, le jour où l'on enfermait le pauvre enfant au château
impérial sous les yeux de son grand-père, Napoléon rentrait aux
Tuileries. C'était le 20 mars. Il avait combiné son retour avec cette
date qui lui rappelait la naissance du fils tant désiré. Contrairement à
ses espérances, il rentrait seul dans ce palais. Aussi, quelques jours
après, confiait-il à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de
passage à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Il
disait à son beau-père que le plus vif de ses vœux était de revoir
bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que
l'Impératrice et le roi de Rome vinssent par Strasbourg, les ordres
étant donnés sur cette ligne pour leur réception dans l'intérieur de ses
États. Il ne doutait pas que l'Empereur ne se hâtât de presser l'instant
de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il
n'avait d'ailleurs qu'un but: consolider le trône que l'amour de ses
peuples lui avait conservé et rendu, pour le léguer un jour, affermi sur
d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de
ses bontés paternelles[183]. Cette lettre fut interceptée à Linz. Les
souverains alliés en sourirent devant le beau-père de Napoléon, et le
beau-père la laissa sans réponse.
Caulaincourt essayait, en sa qualité de ministre des affaires
étrangères, de faire connaître partout la valeur réelle des événements
qui avaient ramené Napoléon en France. Il écrivait à Méneval, le 26
mars, que le _Moniteur_ contenait l'exacte vérité, et que, pour le
surplus, il s'en rapportait à ceux qui avaient vu les choses.
«Ramenez-nous l'Impératrice, disait-il. Nous ne pouvons pas mettre son
retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici
qu'elle ne saurait trop se hâter.» En même temps, il mandait à Mme de
Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux en lui
remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir[184].
Revenez vite, ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous
aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais
mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime et nous
ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout
de suite une femme à son mari et un fils à son père...» Le duc de
Vicence écrivait dans le même sens au prince Eugène. Puis s'adressant à
M. de la Besnardière, le factotum de M. de Talleyrand: «Je ne vous parle
pas des événements, Monsieur; les résultats vous disent ce qui est. Ceux
qui en ont été spectateurs peuvent vous attester qu'il n'y a plus que
des vœux pour l'Empereur dans le Midi, dans la Bretagne, comme à Paris
et dans le Nord. Tous les princes sont partis en licenciant leurs
maisons, et vos courriers de Vienne et de Madrid m'arrivent comme si on
me les expédiait. Votre retour est exigé... L'Empereur aime à penser
que, depuis _le chef_ jusqu'aux derniers employés, tout le monde est
avant tout Français, dans cette affaire toute nationale. Le passé n'est
rien. La patrie est tout. Nos premiers vœux et tous nos vœux sont pour
le maintien de la paix...»
Le 27 mars, Caulaincourt avait adressé à M. de Metternich une lettre
importante où il montrait comment la nation française, «trompée dans ses
vœux et lasse d'obéir à un gouvernement dont les mesures irréfléchies et
les principes mal déguisés tendaient à faire rétrograder la raison
humaine», avait rappelé l'Empereur. Il affirmait que la première pensée
de Napoléon avait été le maintien de la paix. Il tenait à en donner
l'assurance formelle à l'Autriche. Il attendait des principes et des
sentiments de son beau-père le retour de l'Impératrice et du roi de
Rome. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était
adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la
France[185]. Mais le général allemand commandant à Kehl faisait savoir
au général commandant à Strasbourg qu'il ne pouvait laisser passer de
courriers allant à Vienne. Le duc de Vicence protesta vainement contre
ce procédé contraire aux droits et aux usages, d'autant plus irrégulier
que la France était en paix avec l'Europe entière. Sa lettre au ministre
des affaires étrangères du grand-duc de Bade n'obtint pas plus de
réponse que les autres. Les souverains firent aussi semblant de n'avoir
pas reçu la lettre de Napoléon, en date du 4 avril, où celui-ci disait
que son retour était l'ouvrage d'une irrésistible puissance, la volonté
unanime d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits,
et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable
tranquillité. Napoléon écrivait encore à Marie-Louise: «Ma bonne Louise,
je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que
tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque
que toi, ma bonne Louise, et mon fils.--Napoléon[186].» Marie-Louise,
qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet, daté de Lyon, 11
mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été apporté à
Schœnbrunn par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il
contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec
mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars[187].» Marie-Louise
parut n'avoir reçu aucun de ces billets et, oubliant délibérément
qu'elle était la femme de Napoléon, garda le même et odieux silence.
De son côté, et sans se lasser, Caulaincourt continuait ses
communications. Le 8 avril, il informait le cardinal Fesch que
l'Empereur le nommait ambassadeur près le Saint-Siège. Il lui résumait
ainsi la nouvelle politique de son maître: «Assagi par les événements,
mais se croyant toutefois encore en mesure de parler haut à l'Église,
l'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y
a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette cour. Quant
au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la bulle de Savone... Pour le
moment, l'Empereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires
ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne
l'institution canonique aux évêques qu'Elle avait nommés avant son
départ. Votre Éminence doit en avoir la liste... Sa Majesté a vu avec
plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille et par
celles qui ont été interceptées, que le Saint-Père n'a point cédé sur
les principes du Concordat, et qu'il s'est refusé à reconnaître les
évêques émigrés. Cette conduite n'a pu que lui être très agréable.
Cependant, d'un autre côté, on a trouvé dans les mêmes pièces la preuve
que la cour de Rome avait mis en usage contre le roi de France les
pratiques obscures et illégales dont l'Empereur avait eu aussi
précédemment à se plaindre. Il ne peut convenir à Sa Majesté d'admettre
en France ni des Jésuites, ni des Pères de la Foi. Lors de la vacance
des sièges, Sa Majesté ne peut reconnaître que des vicaires
capitulaires[188].» La lettre se terminait par ce curieux détail: «Sa
Majesté a vraiment à cœur que Votre Éminence puisse s'arranger pour être
à Paris le 30 mai, afin d'officier au couronnement du prince impérial.»
Donc, d'après cette lettre, Napoléon n'avait pas perdu l'espoir de voir
revenir son fils auprès de lui; il parlait même de le faire couronner,
ainsi que le stipulait un des articles du sénatus-consulte du 5 février
1813, comme s'il était absolument maître de sa destinée et de celle du
roi de Rome.
Le 8 mars, M. de Méneval avait fait parvenir secrètement au duc de
Vicence une lettre détaillée sur la situation à Vienne. Les journaux
français étaient soigneusement interdits par le ministère autrichien;
les négociations du Congrès suspendues, les troupes en mouvement sur
tous les points. L'empereur Alexandre avait «une haine d'enfant contre
Napoléon». Tout gouvernement monarchique, aristocratique ou
démocratique, lui paraissait bon en France, sauf le gouvernement
impérial. Cependant, la seule personne qui pût encore obtenir quelque
chose de lui, c'était Caulaincourt. On n'était pas rassuré pour
l'avenir, car les fonds avaient baissé à Vienne dès l'arrivée de
Napoléon à Paris. «M. de Talleyrand, ajoutait Méneval, est en défiance
aujourd'hui près des alliés et de tout le monde.» Il était évident que
ni ses démonstrations actives ni la déclaration du 13 mars, dont il
était l'auteur, n'avaient rassuré les alliés contre sa versatilité si
connue.
On supposait en effet à toutes ses actions des motifs doubles et
contradictoires. Quant au retour de l'Impératrice en France, le cabinet
de Vienne ne paraissait pas disposé à l'admettre. «L'esprit de
l'Impératrice, disait encore Méneval, est tellement travaillé à cet
égard, qu'elle n'envisage son retour en France qu'avec terreur. Tous les
moyens possibles ont été employés depuis huit mois,--dois-je dire depuis
trois ans?--pour l'éloigner de l'Empereur... On ne m'a pas permis depuis
six mois de lui parler sans témoin... On lui a fait faire, à l'insu de
tout le monde, plusieurs démarches pour se déclarer étrangère aux
projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde de son père et
des alliés, pour demander la couronne de Parme...» Sa santé n'en avait
pas souffert. «L'Impératrice a beaucoup engraissé. Le prince impérial
est un ange de beauté, de force et de douceur. Mme de Montesquiou le
pleure tous les jours. Cette pauvre dame est traitée avec bien de la
rigueur. Elle est reléguée dans un petit appartement de deux pièces dans
une maison particulière à Vienne...» À cette lettre Méneval ajoutait un
petit post-scriptum afin d'excuser un peu Marie-Louise, ce qui prouvait
sa générosité naturelle. «Elle est vraiment bonne au fond, disait-il,
mais bien faible et ennemie de la réflexion. Il est bien fâcheux qu'elle
n'ait pas eu un meilleur entourage[189].»
Vers cette même époque, Marie-Louise, causant avec Méneval, lui avait
confié que si elle consentait à laisser son fils à Vienne et à se rendre
sans lui à Parme, c'était dans son intérêt. Elle pensait bien, dans ses
duchés, faire une économie annuelle de cinq cent mille francs et lui
assurer ainsi en quelques années une existence indépendante. À quoi
Méneval s'était permis de répondre que le nom de Napoléon lui paraissait
une fortune suffisante pour l'enfant impérial. Peu de temps après, il
voulut savoir si Marie-Louise consentirait à rejoindre l'Empereur, un
jour ou l'autre. Elle commença par déclarer qu'elle n'était plus
maîtresse de ses actions, qu'elle était née sous une étoile funeste, et
qu'elle était condamnée à n'être jamais heureuse[190]. Elle ajouta enfin
que son oncle l'archiduc Charles et un jurisconsulte avaient dissipé ses
incertitudes au sujet de son rapprochement avec l'Empereur, et «qu'elle
traiterait avec Napoléon de séparation à l'amiable, quand elle pourrait
lui écrire[191]». Elle n'en avait pas encore l'autorisation, mais, en
revanche, on lui laissait adresser des lettres aussi nombreuses que
passionnées au général de Neipperg, qui était parti le 18 avril, à la
tête d'une division, pour combattre Murat. Le séjour de Vienne et de
Schœnbrunn étant devenu intolérable pour les Français, Méneval demanda
la permission de retourner en France. Le pauvre petit roi de Rome allait
rester presque seul au milieu des Autrichiens, qui espéraient en faire
ce qu'avait tant redouté Napoléon: un prince étranger.
CHAPITRE VIII
LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.
On a lu, dans une dépêche du prince de Talleyrand à Louis XVIII, que M.
de Metternich, interrogé par M. de Montrond sur les sentiments de
l'Autriche à l'égard de la régence de Marie-Louise, aurait sèchement
répondu: «La régence? Nous n'en voulons point[192].» Les documents et
les faits que j'ai étudiés imposent, comme on va le voir, un démenti
absolu à cette assertion. Les relations de Fouché et de Metternich au
début des Cent-jours, leurs communes intrigues au sujet du renversement
de Napoléon et son remplacement éventuel par Napoléon II ou par le duc
d'Orléans,--car Louis XVIII ne venait dans leurs combinaisons qu'en
troisième ligne,--sont un très intéressant point d'histoire qui doit
former une des parties essentielles de ce récit. Ces intrigues si
curieuses ont donné lieu à ce que l'on a appelé la «mission
d'Ottenfels».
M. Thiers avait posé, en 1849, à M. de Metternich,--quelques mois avant
la mort du chancelier,--la question suivante: «La mission de M.
Werner[193] à Bâle est certaine. Quels en étaient l'objet et
l'importance? Ce point a de la gravité, car cette mission, en brouillant
Napoléon avec Fouché, eut des conséquences assez sérieuses.» On verra
bientôt que l'affaire d'Ottenfels n'eut aucune action décisive sur les
sentiments du duc d'Otrante, puisque, dès sa rentrée au ministère de la
police, il était disposé à trahir l'Empereur. D'autre part, le prince
Richard de Metternich admet que le récit de M. Thiers[194] est assez
fidèle, ce qui s'expliquerait, d'après lui, par les renseignements que
M. de Metternich lui aurait communiqués. On verra aussi quelle confiance
il faut attacher à ces renseignements. Rien n'est si compliqué que les
machinations de Fouché et de Metternich à propos de l'éventualité de la
régence de Marie-Louise avec Napoléon II, et il m'a fallu les regarder
de bien près pour en découvrir tous les ressorts. Mais pour comprendre
clairement cette question, il convient de revenir un peu en arrière.