La surveillance sur les quelques Français encore en résidence à Vienne

était devenue très rigoureuse. M. de Bausset s'était arrangé pour

recevoir en cachette des journaux de Paris, par l'entremise d'un

joaillier de Vienne. On le sut et on menaça si sérieusement le joaillier

que celui-ci dut renoncer à servir d'intermédiaire pour ces périlleuses

communications. Bientôt François II fit entendre à Marie-Louise que les

événements étaient devenus trop graves pour laisser l'enfant impérial à

Schœnbrunn[169]. On avait répandu depuis quelque temps des bruits

fâcheux sur la gouvernante du prince, la vertueuse et fidèle Mme de

Montesquiou. On l'accusait de parler au prince de ce qui se passait et

de lui faire entendre qu'il pourrait retourner à Paris auprès de son

père. Cela était faux. Mme de Montesquiou ménageait, au contraire,

l'esprit d'un enfant aussi jeune; elle se contentait seulement de le

faire prier matin et soir pour son père. Mais c'était là encore un grief

impardonnable... Marie-Louise informa tristement la gouvernante qu'elle

allait conduire son fils au château impérial à Vienne. Le 20 mars, en

effet, le roi de Rome y arriva avec sa mère. En ce même jour qui était

l'anniversaire de sa naissance, et comme par un redoublement de

méchanceté inexplicable, le comte Wrbna reçut l'ordre de signifier à Mme

de Montesquiou qu'elle n'était plus chargée de l'éducation du prince, et

qu'elle eût à quitter Vienne au plus tôt. «Malgré ses prières, ses

instances, ses protestations, écrit Méneval, elle fut forcée

d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner à des

subalternes un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait

pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de

sa constante sollicitude[170].» Le motif de cette séparation si brusque

était, si l'on en croit Mme de Colloredo, que l'on soupçonnait le comte

Anatole de Montesquiou, son fils, présent alors à Vienne, d'avoir voulu

enlever l'enfant. Or, le 20 mars, le comte devait partir pour Paris. Il

avait quitté Schœnbrunn en même temps que Marie-Louise et le roi de

Rome, pour aller voir à Vienne son ami M. de Bresson de Valensole. Les

ordres qu'il avait donnés à son cocher n'avaient sans doute pas été

compris, car sa voiture se rendit au Prater. La police viennoise,

retrouvant cette voiture dans le parc, supposa que tout était arrangé

pour un enlèvement. Comme M. de Montesquiou était revenu à pied à

Schœnbrunn et un peu tard, les soupçons s'accentuèrent, d'autant plus

que, depuis le mois de janvier, on avait su que Fouché avait eu

l'intention de faire enlever le prince, afin d'établir une régence dont

il aurait été le premier ministre[171]. Je ne dis pas, en ce qui

concerne M. de Montesquiou, que celui-ci n'ait pas eu un moment

l'intention de soustraire le roi de Rome aux Autrichiens, mais de là à

une action définitive il y a loin, et rien ne prouve que M. de

Montesquiou ait alors voulu ou pu agir[172].

Mme de Montesquiou, qui avait obtenu la permission de voir encore une

fois le roi de Rome, était revenue à Schœnbrunn, après lui avoir

prodigué ses caresses. Le lendemain, elle songeait à partir, lorsque le

comte Wrbna revint auprès d'elle et lui dit que l'Empereur, ayant décidé

d'ajourner son départ, la priait de rester à Schœnbrunn. Elle refusa,

préférant se rendre au couvent de la Visitation à Vienne. Mais avant

d'abandonner pour toujours l'enfant qu'elle adorait, elle exigea un

ordre écrit de l'Empereur et un certificat médical attestant qu'elle

laissait le roi de Rome dans un parfait état de santé. François II lui

écrivit une lettre affectueuse, motiva son désir sur la rigueur des

circonstances et lui fit offrir une parure de saphirs. Marie-Louise y

ajouta une boucle des cheveux de son fils. On se figure aisément le

chagrin du roi de Rome, quand il ne retrouva plus auprès de lui celle

qu'il appelait dans son langage tendre et naïf «_maman Quiou_»...

D'après Méneval, cette séparation douloureuse fut vivement ressentie par

l'enfant, qui s'était fait une douce habitude des soins empressés et

maternels de sa gouvernante. «Il la redemandait sans cesse, et les

regrets qu'il témoignait de sa perte étaient la seule consolation

qu'elle pût recevoir dans cette triste circonstance[173].» Ainsi, une

femme dévouée était l'objet de la défiance et de la crainte de tout un

gouvernement. On persistait à croire que son fils était le chef d'un

complot, et on le lui fit bien voir. Le comte Anatole avait été autorisé

à retourner en France; mais, arrivé à Lembach, il fut brutalement arrêté

et ramené à Vienne, où on le tint plusieurs jours au secret. Il n'obtint

son élargissement que grâce aux instances du prince de Talleyrand[174];

mais il dut donner sa parole d'honneur de ne point quitter Vienne, sans

avoir demandé et obtenu un passeport en règle. La comtesse de

Montesquiou s'indigna des soupçons de la police, et, comme la _Gazette

de Vienne_ s'était faite spécialement l'écho de ces bruits, elle lui

adressa un démenti formel, que le journal, avec une discourtoisie peu

habituelle cependant en Autriche, ne publia pas[175].

La veuve du général de Mitrowsky remplaça provisoirement Mme de

Montesquiou; mais, si distinguée que fût cette dame, ce n'étaient plus

les mêmes soins maternels ni la même sollicitude[176]. On allait bientôt

remettre l'enfant aux mains de gouverneurs qui devaient lui faire

regretter encore plus celle qu'il avait considérée comme une seconde

mère, car Marie-Louise ne lui témoignait un peu d'affection que par

intervalles et se reposait sur les autres de la tâche, pourtant si

douce, d'instruire et d'élever son fils. Elle paraissait alors très

occupée à des exercices de piété. Une foi plus sincère et plus

intelligente lui eût fait comprendre ses devoirs d'épouse et de mère.

Mais elle manquait avec insouciance aux uns comme aux autres. De

nombreux émissaires étaient partis de Paris pour Vienne. Un seul, qui

avait, paraît-il, l'appui secret de Fouché, parvint en cette ville. On

suppose que Fouché voulait connaître définitivement l'opinion secrète de

Talleyrand sur la régence de Marie-Louise, et demandait s'il pouvait

compter sur lui. Cet émissaire était M. de Montrond, l'âme damnée de

Talleyrand. J'ai fait ailleurs le portrait de cet intrigant; je n'y

reviendrai pas[177]. M. de Montrond, qui s'était servi du passeport d'un

Italien, l'abbé Altieri, remit à Méneval une lettre de Napoléon pour

Marie-Louise, et des lettres de Caulaincourt pour lui et pour Mme de

Montesquiou. Il avait confié à Méneval, mais sur un ton plaisant qui

inspirait la défiance, qu'il avait carte blanche pour enlever

Marie-Louise en la faisant déguiser sous des habits d'homme. «Je pensai,

dit Méneval, qu'il venait plutôt pour faire les affaires de Talleyrand

que celles de Napoléon.» Il est bien permis de croire à cette

observation, car Montrond s'étonnait lui-même de la confiance subite que

lui avait témoignée le gouvernement impérial. Ayant à s'expliquer un peu

plus tard sur les émissaires envoyés par Napoléon à Vienne, Talleyrand

parlait ainsi de Montrond: «Il n'avait ni dépêche, ni mission

ostensible...» Talleyrand savait le contraire. «Ou plutôt, ajoute-t-il,

a-t-il été envoyé par le parti qui sert ostensiblement Bonaparte, que

par Bonaparte lui-même.» Ceci semble plus vrai. «Il était chargé de

paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi.» Or, il leur

remit des lettres de Caulaincourt. «Ce qu'il était chargé de me

demander, dit encore Talleyrand, était si je pouvais bien me résoudre à

exciter une guerre contre la France.--Lisez la déclaration, lui ai-je

répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce

n'est pas d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle

est contre l'homme de l'île d'Elbe[178].» Ceci était un sophisme, car la

France, qui avait acclamé le retour de Napoléon, marchait avec lui.

Montrond ayant ensuite demandé à M. de Metternich si le gouvernement

autrichien avait totalement perdu de vue ses idées du mois de mars 1814:

«La régence? nous n'en voulons point», répondit M. de Metternich[179].

Enfin, Montrond chercha à connaître les dispositions de l'empereur

Alexandre. «La destruction de Bonaparte et des siens», répondit

Nesselrode, et les choses en restèrent là. «On s'est borné, ajoute

Talleyrand, à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui

vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars

dernier. Il est reparti pour Paris, avec ces renseignements et ces

réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui, aujourd'hui,

se sont attachés à la fortune de Bonaparte[180].» La mauvaise humeur de

Talleyrand s'explique par la connaissance qu'il eut du décret de

confiscation pris par Napoléon contre lui et les membres du gouvernement

provisoire, ce qui fut une faute de la part de l'Empereur. Cette faute,

le courageux Caulaincourt aurait voulu la lui éviter, comme en témoigne

la lettre du 4 avril 1815, où il ose une fois de plus lui dire la

vérité, blâmant une mesure impolitique, contraire aux promesses de

tolérance et d'oubli faites par Napoléon. Le gouvernement provisoire

avait été créé à l'instigation formelle d'Alexandre. Les alliés avaient

négocié et conclu avec lui un armistice qui avait servi de base au

traité de Paris. Mettre en jugement les hommes de ce gouvernement,

c'était offenser sans utilité les principales puissances[181].

En attendant qu'il se prononçât définitivement pour la cause de

l'Empereur ou pour celle du Roi, Talleyrand mandait à Louis XVIII que le

voyage du comte de Montesquiou avait été l'objet de réels soupçons. Il

avait invité le comte à retourner immédiatement, en France, affirmant

que son voyage avait eu pour objet l'enlèvement du roi de Rome. «Le

langage de madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne

établie auprès d'elle, permettrait, disait-il, de le croire[182].» Or,

jamais Mme de Montesquiou n'avait parlé de l'enlèvement possible du

prince confié à ses soins. Mais ce n'était pas encore assez. Talleyrand,

informant le Roi de la remise du roi de Rome à l'empereur d'Autriche par

la gouvernante, osait ajouter: «Son langage a été si opposé aux

résolutions prises par l'Autriche et par les autres puissances, que

l'Empereur n'a pas voulu permettre qu'elle restât plus longtemps auprès

de son petit-fils.» Ceci était une fausseté de plus. Il est probable que

la déclaration du 13 mars, où l'on traitait Napoléon de «brigand», avait

blessé Mme de Montesquiou; mais il est impossible de prouver qu'elle ait

tenu ouvertement le moindre propos contre l'Autriche et contre son

Empereur.

Le jour où l'on signifiait à la gouvernante l'ordre d'avoir à se séparer

du roi de Rome, le jour où l'on enfermait le pauvre enfant au château

impérial sous les yeux de son grand-père, Napoléon rentrait aux

Tuileries. C'était le 20 mars. Il avait combiné son retour avec cette

date qui lui rappelait la naissance du fils tant désiré. Contrairement à

ses espérances, il rentrait seul dans ce palais. Aussi, quelques jours

après, confiait-il à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de

passage à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Il

disait à son beau-père que le plus vif de ses vœux était de revoir

bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que

l'Impératrice et le roi de Rome vinssent par Strasbourg, les ordres

étant donnés sur cette ligne pour leur réception dans l'intérieur de ses

États. Il ne doutait pas que l'Empereur ne se hâtât de presser l'instant

de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il

n'avait d'ailleurs qu'un but: consolider le trône que l'amour de ses

peuples lui avait conservé et rendu, pour le léguer un jour, affermi sur

d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de

ses bontés paternelles[183]. Cette lettre fut interceptée à Linz. Les

souverains alliés en sourirent devant le beau-père de Napoléon, et le

beau-père la laissa sans réponse.

Caulaincourt essayait, en sa qualité de ministre des affaires

étrangères, de faire connaître partout la valeur réelle des événements

qui avaient ramené Napoléon en France. Il écrivait à Méneval, le 26

mars, que le _Moniteur_ contenait l'exacte vérité, et que, pour le

surplus, il s'en rapportait à ceux qui avaient vu les choses.

«Ramenez-nous l'Impératrice, disait-il. Nous ne pouvons pas mettre son

retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici

qu'elle ne saurait trop se hâter.» En même temps, il mandait à Mme de

Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux en lui

remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir[184].

Revenez vite, ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous

aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais

mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime et nous

ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout

de suite une femme à son mari et un fils à son père...» Le duc de

Vicence écrivait dans le même sens au prince Eugène. Puis s'adressant à

M. de la Besnardière, le factotum de M. de Talleyrand: «Je ne vous parle

pas des événements, Monsieur; les résultats vous disent ce qui est. Ceux

qui en ont été spectateurs peuvent vous attester qu'il n'y a plus que

des vœux pour l'Empereur dans le Midi, dans la Bretagne, comme à Paris

et dans le Nord. Tous les princes sont partis en licenciant leurs

maisons, et vos courriers de Vienne et de Madrid m'arrivent comme si on

me les expédiait. Votre retour est exigé... L'Empereur aime à penser

que, depuis _le chef_ jusqu'aux derniers employés, tout le monde est

avant tout Français, dans cette affaire toute nationale. Le passé n'est

rien. La patrie est tout. Nos premiers vœux et tous nos vœux sont pour

le maintien de la paix...»

Le 27 mars, Caulaincourt avait adressé à M. de Metternich une lettre

importante où il montrait comment la nation française, «trompée dans ses

vœux et lasse d'obéir à un gouvernement dont les mesures irréfléchies et

les principes mal déguisés tendaient à faire rétrograder la raison

humaine», avait rappelé l'Empereur. Il affirmait que la première pensée

de Napoléon avait été le maintien de la paix. Il tenait à en donner

l'assurance formelle à l'Autriche. Il attendait des principes et des

sentiments de son beau-père le retour de l'Impératrice et du roi de

Rome. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était

adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la

France[185]. Mais le général allemand commandant à Kehl faisait savoir

au général commandant à Strasbourg qu'il ne pouvait laisser passer de

courriers allant à Vienne. Le duc de Vicence protesta vainement contre

ce procédé contraire aux droits et aux usages, d'autant plus irrégulier

que la France était en paix avec l'Europe entière. Sa lettre au ministre

des affaires étrangères du grand-duc de Bade n'obtint pas plus de

réponse que les autres. Les souverains firent aussi semblant de n'avoir

pas reçu la lettre de Napoléon, en date du 4 avril, où celui-ci disait

que son retour était l'ouvrage d'une irrésistible puissance, la volonté

unanime d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits,

et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable

tranquillité. Napoléon écrivait encore à Marie-Louise: «Ma bonne Louise,

je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que

tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque

que toi, ma bonne Louise, et mon fils.--Napoléon[186].» Marie-Louise,

qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet, daté de Lyon, 11

mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été apporté à

Schœnbrunn par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il

contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec

mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars[187].» Marie-Louise

parut n'avoir reçu aucun de ces billets et, oubliant délibérément

qu'elle était la femme de Napoléon, garda le même et odieux silence.

De son côté, et sans se lasser, Caulaincourt continuait ses

communications. Le 8 avril, il informait le cardinal Fesch que

l'Empereur le nommait ambassadeur près le Saint-Siège. Il lui résumait

ainsi la nouvelle politique de son maître: «Assagi par les événements,

mais se croyant toutefois encore en mesure de parler haut à l'Église,

l'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y

a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette cour. Quant

au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la bulle de Savone... Pour le

moment, l'Empereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires

ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne

l'institution canonique aux évêques qu'Elle avait nommés avant son

départ. Votre Éminence doit en avoir la liste... Sa Majesté a vu avec

plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille et par

celles qui ont été interceptées, que le Saint-Père n'a point cédé sur

les principes du Concordat, et qu'il s'est refusé à reconnaître les

évêques émigrés. Cette conduite n'a pu que lui être très agréable.

Cependant, d'un autre côté, on a trouvé dans les mêmes pièces la preuve

que la cour de Rome avait mis en usage contre le roi de France les

pratiques obscures et illégales dont l'Empereur avait eu aussi

précédemment à se plaindre. Il ne peut convenir à Sa Majesté d'admettre

en France ni des Jésuites, ni des Pères de la Foi. Lors de la vacance

des sièges, Sa Majesté ne peut reconnaître que des vicaires

capitulaires[188].» La lettre se terminait par ce curieux détail: «Sa

Majesté a vraiment à cœur que Votre Éminence puisse s'arranger pour être

à Paris le 30 mai, afin d'officier au couronnement du prince impérial.»

Donc, d'après cette lettre, Napoléon n'avait pas perdu l'espoir de voir

revenir son fils auprès de lui; il parlait même de le faire couronner,

ainsi que le stipulait un des articles du sénatus-consulte du 5 février

1813, comme s'il était absolument maître de sa destinée et de celle du

roi de Rome.

Le 8 mars, M. de Méneval avait fait parvenir secrètement au duc de

Vicence une lettre détaillée sur la situation à Vienne. Les journaux

français étaient soigneusement interdits par le ministère autrichien;

les négociations du Congrès suspendues, les troupes en mouvement sur

tous les points. L'empereur Alexandre avait «une haine d'enfant contre

Napoléon». Tout gouvernement monarchique, aristocratique ou

démocratique, lui paraissait bon en France, sauf le gouvernement

impérial. Cependant, la seule personne qui pût encore obtenir quelque

chose de lui, c'était Caulaincourt. On n'était pas rassuré pour

l'avenir, car les fonds avaient baissé à Vienne dès l'arrivée de

Napoléon à Paris. «M. de Talleyrand, ajoutait Méneval, est en défiance

aujourd'hui près des alliés et de tout le monde.» Il était évident que

ni ses démonstrations actives ni la déclaration du 13 mars, dont il

était l'auteur, n'avaient rassuré les alliés contre sa versatilité si

connue.

On supposait en effet à toutes ses actions des motifs doubles et

contradictoires. Quant au retour de l'Impératrice en France, le cabinet

de Vienne ne paraissait pas disposé à l'admettre. «L'esprit de

l'Impératrice, disait encore Méneval, est tellement travaillé à cet

égard, qu'elle n'envisage son retour en France qu'avec terreur. Tous les

moyens possibles ont été employés depuis huit mois,--dois-je dire depuis

trois ans?--pour l'éloigner de l'Empereur... On ne m'a pas permis depuis

six mois de lui parler sans témoin... On lui a fait faire, à l'insu de

tout le monde, plusieurs démarches pour se déclarer étrangère aux

projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde de son père et

des alliés, pour demander la couronne de Parme...» Sa santé n'en avait

pas souffert. «L'Impératrice a beaucoup engraissé. Le prince impérial

est un ange de beauté, de force et de douceur. Mme de Montesquiou le

pleure tous les jours. Cette pauvre dame est traitée avec bien de la

rigueur. Elle est reléguée dans un petit appartement de deux pièces dans

une maison particulière à Vienne...» À cette lettre Méneval ajoutait un

petit post-scriptum afin d'excuser un peu Marie-Louise, ce qui prouvait

sa générosité naturelle. «Elle est vraiment bonne au fond, disait-il,

mais bien faible et ennemie de la réflexion. Il est bien fâcheux qu'elle

n'ait pas eu un meilleur entourage[189].»

Vers cette même époque, Marie-Louise, causant avec Méneval, lui avait

confié que si elle consentait à laisser son fils à Vienne et à se rendre

sans lui à Parme, c'était dans son intérêt. Elle pensait bien, dans ses

duchés, faire une économie annuelle de cinq cent mille francs et lui

assurer ainsi en quelques années une existence indépendante. À quoi

Méneval s'était permis de répondre que le nom de Napoléon lui paraissait

une fortune suffisante pour l'enfant impérial. Peu de temps après, il

voulut savoir si Marie-Louise consentirait à rejoindre l'Empereur, un

jour ou l'autre. Elle commença par déclarer qu'elle n'était plus

maîtresse de ses actions, qu'elle était née sous une étoile funeste, et

qu'elle était condamnée à n'être jamais heureuse[190]. Elle ajouta enfin

que son oncle l'archiduc Charles et un jurisconsulte avaient dissipé ses

incertitudes au sujet de son rapprochement avec l'Empereur, et «qu'elle

traiterait avec Napoléon de séparation à l'amiable, quand elle pourrait

lui écrire[191]». Elle n'en avait pas encore l'autorisation, mais, en

revanche, on lui laissait adresser des lettres aussi nombreuses que

passionnées au général de Neipperg, qui était parti le 18 avril, à la

tête d'une division, pour combattre Murat. Le séjour de Vienne et de

Schœnbrunn étant devenu intolérable pour les Français, Méneval demanda

la permission de retourner en France. Le pauvre petit roi de Rome allait

rester presque seul au milieu des Autrichiens, qui espéraient en faire

ce qu'avait tant redouté Napoléon: un prince étranger.

CHAPITRE VIII

LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.

On a lu, dans une dépêche du prince de Talleyrand à Louis XVIII, que M.

de Metternich, interrogé par M. de Montrond sur les sentiments de

l'Autriche à l'égard de la régence de Marie-Louise, aurait sèchement

répondu: «La régence? Nous n'en voulons point[192].» Les documents et

les faits que j'ai étudiés imposent, comme on va le voir, un démenti

absolu à cette assertion. Les relations de Fouché et de Metternich au

début des Cent-jours, leurs communes intrigues au sujet du renversement

de Napoléon et son remplacement éventuel par Napoléon II ou par le duc

d'Orléans,--car Louis XVIII ne venait dans leurs combinaisons qu'en

troisième ligne,--sont un très intéressant point d'histoire qui doit

former une des parties essentielles de ce récit. Ces intrigues si

curieuses ont donné lieu à ce que l'on a appelé la «mission

d'Ottenfels».

M. Thiers avait posé, en 1849, à M. de Metternich,--quelques mois avant

la mort du chancelier,--la question suivante: «La mission de M.

Werner[193] à Bâle est certaine. Quels en étaient l'objet et

l'importance? Ce point a de la gravité, car cette mission, en brouillant

Napoléon avec Fouché, eut des conséquences assez sérieuses.» On verra

bientôt que l'affaire d'Ottenfels n'eut aucune action décisive sur les

sentiments du duc d'Otrante, puisque, dès sa rentrée au ministère de la

police, il était disposé à trahir l'Empereur. D'autre part, le prince

Richard de Metternich admet que le récit de M. Thiers[194] est assez

fidèle, ce qui s'expliquerait, d'après lui, par les renseignements que

M. de Metternich lui aurait communiqués. On verra aussi quelle confiance

il faut attacher à ces renseignements. Rien n'est si compliqué que les

machinations de Fouché et de Metternich à propos de l'éventualité de la

régence de Marie-Louise avec Napoléon II, et il m'a fallu les regarder

de bien près pour en découvrir tous les ressorts. Mais pour comprendre

clairement cette question, il convient de revenir un peu en arrière.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 12 / 45 段