de Guastalla, que lui avait concédés le traité de Fontainebleau, sous la
garantie des alliés et du gouvernement français. Mais, comme je l'ai dit
plus haut, tout était remis en question par l'opposition subite de la
France et de l'Espagne. Le prince de Talleyrand, qui venait de signer,
avec l'Autriche et l'Angleterre, un traité secret d'alliance défensive
contre la Russie et la Prusse, espérait toujours que l'Autriche
abandonnerait Parme à la reine d'Étrurie ou au jeune roi, son fils.
L'adroit négociateur aurait voulu également que Metternich lui sacrifiât
les intérêts du roi Murat, mais il redoutait d'être moins exaucé sur ce
point que sur l'autre, car il savait que le ministre de François II
était passionnément épris de la reine de Naples. Ce détail faisait
sourire Louis XVIII et lui inspirait ce souvenir classique: «Si Antoine
abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était lui-même et
non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué[146]...» Dans sa
lettre du 19 janvier 1815 au Roi, Talleyrand laissait entendre qu'il
avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait
réduite à une pension considérable: «Je dois dire à Votre Majesté,
ajoutait-il, que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément
le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et
l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à celui
qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant
pas posséder d'État indépendant[147].» Le 15 février, il donnait au roi
de France des détails minutieux sur l'affaire des duchés qui le
préoccupait toujours. La commission, chargée des arrangements
territoriaux, avait proposé de rendre à la reine d'Étrurie Parme,
Plaisance et Guastalla; les Légations au Saint-Siège; Lucques, les
Présides, Piombino et la réversion de l'île d'Elbe au grand-duc de
Toscane. Quant à Marie-Louise, avec la pension payée par la Toscane,
elle aurait eu quelques fiefs situés en Bohême. Talleyrand ajoutait que
ce plan, inspiré par lui, permettrait de diminuer en Italie les petites
souverainetés et d'enlever au fils de l'archiduchesse tout espoir de
gouverner le moindre État. Après bien des atermoiements, François II
paraissait consentir à rendre les duchés à la reine d'Étrurie et à
attribuer Lucques à Marie-Louise, avec deux pensions sur l'Autriche et
sur la France, à la condition que Lucques reviendrait à l'Autriche après
la mort de l'archiduchesse. Talleyrand laissait entendre qu'il y aurait
discussion sur ce dernier point, comme sur la pension française. Il en
avait parlé à Metternich et ne semblait pas satisfait de son entretien.
Sa grande présomption et sa grande légèreté, disait-il, l'avaient
empêché de prévoir qu'il pourrait ne pas avoir un succès complet. Mais,
au premier mot, l'archiduchesse Marie-Louise a paru ne pas vouloir se
contenter de Lucques, ni même se souvenir de cette principauté, «où il
ne lui serait pas agréable d'aller, disait-elle, tant que Napoléon sera
à l'île d'Elbe». S'appuyant sur le traité du 11 avril, elle voulait au
moins quelque chose d'équivalent au duché de Parme. Elle aurait bien
accepté les Légations, mais on craignait que la cour de Rome ne jetât
les hauts cris... Metternich avait, en dernier lieu, demandé trois jours
de délai pour arriver à une détermination ferme.
Le 13 février, Talleyrand eut un entretien désagréable avec l'empereur
Alexandre. Celui-ci lui demanda brusquement pourquoi la France
n'exécutait pas le traité de Fontainebleau. C'était une affaire
d'honneur, et lui et l'empereur d'Autriche étaient blessés qu'on ne s'y
conformât point. Quand on pense que, dans ce moment même, le cabinet de
Vienne se disait prêt à abandonner Parme à la reine d'Étrurie,
contrairement aux engagements pris le 11 avril, on se demande lequel
était le plus fourbe de Talleyrand ou de Metternich. Pressé ensuite sur
la question de savoir pourquoi le gouvernement français ne faisait pas
remettre à Napoléon les sommes fixées par le même traité, Talleyrand
essayait de se tirer d'affaire en faisant remarquer qu'il y aurait «du
danger à fournir des moyens d'intrigue aux personnes que l'on pouvait
croire disposées à en former[148]». L'empereur de Russie prit cette
réponse pour ce qu'elle valait. Devant son attitude, Talleyrand ne
craignit pas de dire au Roi que l'affaire du traité du 11 avril était à
l'ordre du jour; que tout le monde en parlait; qu'elle reparaissait
souvent «et d'une manière déplaisante». Louis XVIII pouvait, selon lui,
se débarrasser de certains points pénibles au moyen d'un arrangement
avec l'Angleterre, laquelle prendrait peut-être à sa charge les pensions
stipulées. Le 26 février, Talleyrand fit encore remarquer que l'empereur
de Russie était fort actif dans les affaires de l'archiduchesse, et
qu'il avait dressé un plan dans lequel les Légations seraient presque en
entier enlevées au Pape, ce qui mettrait Alexandre en opposition avec
les principes convenus entre les plénipotentiaires des grandes
puissances. Une lettre, venue de Vienne à cette date, apprenait au
ministre des affaires étrangères à Paris que le projet, soutenu par la
France, de restituer Parme et Plaisance à la reine d'Étrurie et
d'apanager Marie-Louise, venait d'être rejeté, quoique l'Autriche y eût
d'abord consenti. L'opinion publique attribuait ce changement à
l'empereur de Russie, qui s'intéressait vivement au sort de la
malheureuse princesse. «On dit, ajoutait la lettre, que le prince de
Talleyrand s'était adressé à un diplomate russe pour gagner son
influence en faveur de la reine d'Étrurie, et que celui-ci lui avait
répondu qu'il était impossible de donner à une autre les pays qui
avaient été assignés à l'impératrice des Français par le traité de
Fontainebleau.--Ce traité, a dit Talleyrand, a été signé le pistolet sur
la gorge.--N'oubliez pas, répliqua gravement le ministre, que c'est le
même pistolet qui a remis Louis XVIII sur le trône de France[149]!»
Le Roi répondit à son ambassadeur, le 3 mars, que lord Castlereagh avait
également insisté auprès de lui pour l'exécution de la convention du 11
avril. Le diplomate anglais, se disant d'accord avec le ministre
autrichien qui consentait à coopérer à l'expulsion de Murat, lui avait
demandé de reconnaître que les duchés fussent donnés à Marie-Louise. Il
était, d'ailleurs, entendu que les trois branches de la maison de
Bourbon se chargeraient d'indemniser la reine d'Étrurie. Le Roi avait
répondu que si l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût
exécutée à l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, il exigeait que la
reine d'Étrurie, ou son fils, reçût en indemnité Lucques et l'État des
Présides. En outre, il posait la condition que la souveraineté de Parme
serait reconnue comme appartenant à la Reine ou à son fils et devrait
leur revenir à la mort de Marie-Louise, époque à laquelle Lucques et les
Présides seraient réunis à la Toscane. À la même date, Talleyrand,
assuré de plaire au Roi qui ne pouvait supporter les airs protecteurs de
l'empereur de Russie, se raillait de ce souverain en ces termes:
«L'Empereur, disait-il, a promis d'être chez lui pour la Pâque russe, et
je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la seule qu'il
tiendra, parce qu'il verrait pour lui de l'inconvénient à ne pas la
tenir... Ce besoin, ou ce désir que tout le monde a de s'en aller,
hâtera la conclusion des affaires[150].» Ces affaires allaient devenir
bientôt plus graves qu'on n'aurait pu le supposer, et les railleries
devaient faire place à des préoccupations extrêmement importantes.
On a dit que Marie-Louise, préoccupée de l'avenir de son fils et
renonçant tout à coup à sa froide indifférence, aurait, à la date du 19
février 1815, fait valoir auprès du Congrès les droits de ce fils à la
couronne de France, et que cette protestation aurait été insérée au
protocole du 24 février dudit Congrès, malgré le refus de signer fait
par les ministres français. J'ai compulsé les protocoles aux Affaires
étrangères et n'y ai rien trouvé[151]. J'ai seulement, dans un des
volumes originaux du congrès de Vienne qui contient diverses pièces,
découvert une copie de cette protestation à la date indiquée, copie
faite d'après le _Vrai Libéral_ du 10 août 1817, qui l'avait empruntée à
des journaux anglais[152]. Metternich et Talleyrand n'en disent rien. Je
veux bien faire une courte analyse de cette pièce dont on n'a pas encore
parlé, mais je me hâte de dire qu'elle me paraît apocryphe. Marie-Louise
y prenait une allure fière qu'on ne lui connaissait pas. Elle citait
l'exemple de Marie-Thérèse; elle revendiquait les droits de son fils au
trône de France donné par le peuple et consacré par Dieu, «trône
national et de droit divin». Elle présentait un long exposé historique
des événements qui avaient amené Napoléon à prendre le pouvoir suprême
et à en faire reconnaître la légitimité par toutes les nations. Elle
composait un tel éloge de l'Empire et attaquait avec tant de violence la
monarchie légitime que je ne doute pas que cette protestation ne vienne
de Sainte-Hélène ou n'ait été fabriquée dans quelque officine
bonapartiste. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que
jamais Marie-Louise n'a été capable d'écrire ni de signer une pièce
pareille. Ce qui était plus vrai, c'est que Marie-Louise, qui voulait à
tout prix conserver les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, avait
confié au comte de Neipperg tous ses intérêts. Celui-ci, qui s'était
préalablement assuré de l'adhésion et de l'appui secrets d'Alexandre,
avait promis de les défendre énergiquement, mais à la condition que
l'Impératrice ne songerait pas à demander la réversion des duchés pour
son fils, ni à vouloir l'emmener avec elle. Cette dernière proposition
eût dû paraître inadmissible à une mère; cependant elle fut acceptée par
Marie-Louise. Méneval, qui était au courant de tous ces conciliabules,
ne put s'empêcher de dire combien il était affecté de voir l'Impératrice
prendre si facilement son parti[153]. Elle n'écoutait plus que Neipperg.
Elle avait fini par s'attacher à lui, au point que le général ayant reçu
l'ordre de se rendre provisoirement à Turin, elle alla demander à
Metternich la permission de le garder auprès d'elle jusqu'au règlement
définitif de ses affaires. Le ministre céda. Cette demande ne dérangeait
point ses plans, au contraire.
* * * * *
L'événement qui allait subitement arrêter à Vienne les bals, les
concerts, les tableaux vivants, les jeux, les loteries et les redoutes
était, comme on le sait, le retour de l'île d'Elbe.
J'ai été personnellement frappé, et depuis longtemps, de voir que
beaucoup d'historiens[154] ont attribué si peu d'importance aux raisons
intimes qui agirent si fortement sur l'esprit de Napoléon et le
décidèrent à sortir de l'île d'Elbe. Il est cependant de la dernière
évidence que la non-exécution du traité du 11 avril 1814 a dû
particulièrement impressionner et irriter l'Empereur. Ainsi on ne lui
avait pas encore remis la rente des deux millions promis; on laissait
dire partout que les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla allaient
revenir à la reine d'Étrurie, et qu'une pension serait seulement allouée
à Marie-Louise. On ne donnait plus à l'impératrice les titres que
l'article 2 du traité lui avait cependant maintenus comme à l'Empereur.
La famille impériale, qui eût dû être traitée avec égards, était l'objet
de menaces non déguisées. Enfin on n'avait pas encore attribué aux
officiers et aux serviteurs de l'Empereur, sur les fonds placés par
Napoléon sur le Grand-Livre, la Banque et les actions des forêts, les
gratifications promises par l'article 4. Un tel oubli des actes
approuvés officiellement par l'Europe et le gouvernement français était
fait pour l'exaspérer. Mais il y avait autre chose. Napoléon savait qu'à
Vienne on avait parlé, entre diplomates[155], de la nécessité de
l'enlever de l'île d'Elbe et de le mener soit aux Açores, soit à
Sainte-Lucie. Un nommé Mariotti, consul de France à Livourne, avait
écrit à Talleyrand, le 28 septembre 1814, qu'il serait facile de
l'enlever et de le conduire à l'île Sainte-Marguerite[156]. On a
contesté ce fait. Or, une nouvelle lettre de Mariotti, découverte
récemment par M. Wertheimer et datée du 5 octobre 1814, a été, celle-là,
vraiment envoyée à Talleyrand. Elle est ainsi conçue: «J'ai adressé le
28 (septembre) à Paris et le 30 à Vienne le projet d'une entreprise
destinée à enlever _le voisin_. Ce projet est, à mon avis, le seul qui
puisse réussir en ce moment. Pour peu que le capitaine (Taillade) du
brick (_l'Inconstant_) entre dans nos intérêts, le succès est certain.
J'ai exposé dans mes rapports les moyens à employer pour le sonder et
pour le séduire. J'envoie maintenant de Genève un marchand de légumes,
et de Florence par Piombino (à l'île d'Elbe) une marchande de modes, car
tout ce qui vient d'ici est tellement suspect qu'un séjour de plus de
trois jours est impossible. Je fais tout pour arriver à bonne fin, mais
je plie sous le poids des dépenses, car jusqu'ici je n'ai pas reçu un
rouge liard[157].» Le fait est donc certain aujourd'hui. Outre
l'enlèvement, il avait été question de l'assassinat. Des bruits sérieux
étaient venus jusqu'à l'Empereur, qui avait cru devoir prendre les
précautions les plus minutieuses dans l'île d'Elbe et autour de l'île.
Enfin, on s'était appliqué à écarter de Parme sa femme et son fils, pour
les empêcher de le venir voir et de demeurer avec lui. On avait arrêté
toute correspondance entre eux, comme si les liens du sang étaient à
jamais rompus.
En conséquence, il est permis de dire: «Si Napoléon n'a pas tenu ses
engagements, qu'est-ce que l'Europe a fait des siens? Pourquoi lui
a-t-elle fourni des motifs plausibles pour s'échapper de sa
retraite?...» On voit que la politique autrichienne, mesquine et
méchante, portait ses fruits. Elle jetait l'Europe dans de nouveaux
périls; elle l'exposait à de nouvelles angoisses; elle allait affaiblir
la monarchie des Bourbons, faire verser inutilement des flots de sang,
bouleverser et ruiner la France déjà si éprouvée, amener sur son sol
attristé les confiscations, les proscriptions, la terreur et la guerre
civile... Encore une fois, si l'Empereur eût trouvé devant lui des
souverains et des ministres faisant honneur à leurs serments et à leurs
signatures, s'il avait eu la situation solennellement promise par le
traité du 11 avril 1814, si on lui avait épargné la douleur de le
séparer brutalement de sa femme et de son fils, si des projets sinistres
n'avaient pas menacé sa liberté et sa vie, il eût été impardonnable de
quitter sa retraite et de rejeter sa patrie dans des maux
incommensurables. Sans doute, les débuts de la Restauration n'avaient
pas été heureux. Sans doute, de nombreux mécontentements s'étaient
élevés, et leurs rumeurs étaient arrivées jusqu'à l'île d'Elbe. Mais
quelle que fût l'ambition de Napoléon, quel que fût son désir de
reprendre le pouvoir, de châtier ses ennemis, de punir les traîtres et
de dominer encore une fois l'Europe, s'il s'était trouvé en face des
alliés respectueux de son infortune et de ses droits suprêmes, il n'eût
pu invoquer des raisons sérieuses pour justifier sa réapparition parmi
les Français. Il faut bien admettre encore que la façon insolente dont
le congrès de Vienne osait traiter la France, et que les mesures
impolitiques des Bourbons contre les institutions nouvelles et contre
les soldats de la vieille armée, avaient fait bouillonner son sang et
lui avaient inspiré l'ardent désir de défendre les unes et de venger les
autres. Toutefois, ce qu'on a appelé les causes secondaires,
c'est-à-dire la violation des articles du traité et les menaces dirigées
contre lui et les siens, a dû figurer, suivant moi, parmi les causes
primordiales de son départ. Une politique plus habile, sinon plus
généreuse, eût évité de les lui fournir.
* * * * *
En remettant le pied sur le sol français, l'Empereur disait au peuple:
«J'arrive parmi vous reprendre mes droits. Tout ce qui a été fait sans
vous est illégitime.» Il affirmait à ses soldats qu'ils n'avaient pas
été vaincus, et il les invitait à reprendre le drapeau tricolore, le
drapeau de la nation et de la victoire. «Nous devons oublier,
ajoutait-il cependant, que nous avons été les maîtres des nations, mais
nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires.» Ces
paroles allaient droit au cœur des Français. Mais l'étranger ne croyait
pas à la modération de Napoléon et au changement de sa politique. Ce fut
dans la soirée du 6 mars qu'on apprît à Vienne la nouvelle de son
retour. On donnait à ce moment à la Burg devant les membres du Congrès
une belle représentation de tableaux vivants[158], lorsqu'une agitation
subite se manifesta parmi les spectateurs. Comme cela se voit au
troisième acte d'un grand opéra, la fête fut brusquement interrompue.
Les empereurs et les rois se réunirent aussitôt pour se concerter sur
les mesures à prendre. Le 7 mars, Talleyrand, qui avait eu connaissance
de la terrible nouvelle par un agent des Rothschild de Vienne, et par M.
de Metternich, en informa Louis XVIII à tout hasard. Il croyait que
Bonaparte se porterait de côté de Gênes ou vers le midi de la France. Il
conseillait aussitôt de le traiter comme un bandit[159]. «Je ferai,
disait-il, tout ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas et
pour faire prendre par le Congrès une résolution qui fasse tout à fait
descendre Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui
avait conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux
désastres à l'Europe.» Le 12 mars, il informait le Roi que le projet de
déclaration contre Bonaparte avait été rédigé par la légation française
et communiqué à Wellington et à Metternich. Il lui importait plus qu'à
personne de montrer contre Napoléon un acharnement impitoyable, parce
que la haute société de Vienne et la plupart des diplomates le
soupçonnaient de connivence avec l'Empereur. Aussi, lui d'ordinaire si
réservé, se répandait-il en paroles menaçantes. Il disait à tout propos
que l'on devait «lui courir sus comme à un chien enragé». Il pariait, en
proposant une forte somme, que dans trois mois l'usurpateur serait
anéanti[160].
Talleyrand avait chargé son secrétaire de confiance, La Besnardière, de
rédiger un mémoire où se trouveraient exposés tous les motifs qui
devaient porter les alliés à réunir leurs forces et à marcher sans
retard contre Napoléon. Voici comment débute ce mémoire que l'on croyait
perdu[161]: «Les puissances de la chrétienté, réunies en congrès général
à Vienne pour compléter les dispositions du traité du 30 mai 1814, ayant
appris de quelle manière et avec quelle suite Napoléon Bonaparte avait
quitté l'asile dont il était redevable à la clémence de l'Europe, n'ont
pu douter qu'il ne méditât quelque nouvel attentat contre les droits et
le repos des nations, et l'événement vient de prouver qu'il aspire à
faire encore de la France son instrument et sa première victime. Les
entreprises, qu'un seul individu ose ainsi, sans droit, sans titre, sans
prétexte quelconque, former contre un grand royaume par l'unique motif
d'une ambition furieuse et sans autre moyen que ceux qu'il espère tirer
de l'égarement des peuples et des doctrines révolutionnaires,
n'appartiennent point à l'état de guerre, tel que la loi des nations le
reconnaît et l'admet, et constituent un acte de brigandage, dans le sens
propre et précis du mot. Cet individu s'est donc placé lui-même hors de
la protection de toute loi divine et humaine; _c'est justement qu'il
tombera sous les coups du premier qui l'aura frappé_, et il est,
d'ailleurs, passible de toutes les peines que les codes des peuples
civilisés décernent contre les brigands et les malfaiteurs.» Comment,
après de pareilles provocations à l'assassinat, douter de la mission
confiée à M. de Maubreuil?... Mais ce n'est pas fini. «Tout persuade,
ajoutait le mémoire, aux puissances de la chrétienté qu'au lieu de
fauteurs et de complices, les tentatives de Napoléon Bonaparte ne
rencontreront en France que l'horreur qu'elles méritent et le châtiment
qui leur est dû. Mais, comme en rétablissant, par le traité du 30 mai
1814, la paix générale de la chrétienté, les puissances, et
particulièrement celles qui ont signé ce traité, se sont, par cela même,
engagées et ont, d'ailleurs, un intérêt évident et commun à concourir de
tout leur pouvoir au maintien de cette paix par la base immuable des
négociations qui l'ont formée, elles regardent comme un devoir, dans les
circonstances présentes, de déclarer, ainsi qu'elles le font, que, sur
la première demande de Sa Majesté Très Chrétienne, elles seront prêtes à
se porter, et si besoin était, avec toutes leurs forces, au secours du
roi et du royaume de France contre tout perturbateur de cette paix,
spécialement contre Napoléon Bonaparte, et qu'il ne sera jamais accordé
ni paix, ni trêve, ni asile à cet ennemi de tous les hommes. Donné à
Vienne, etc.[162].» Le 13 mars, la fameuse déclaration était signée par
les représentants des huit puissances et envoyée immédiatement aux
préfets des départements frontières. Talleyrand en informait ainsi M. de
Jaucourt, le 14 mars: «Jamais il n'y a eu une pièce de cette force et de
cette importance signée par tous les souverains de l'Europe... Je ne
crois pas qu'ici nous ayons pu faire mieux[163].» On en connaît la
teneur, mais il est bon d'en rappeler ces quelques lignes: «En rompant
ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Buonaparte
détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée...
Les puissances déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est
placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et
perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique.»
Il est facile de remarquer la corrélation qu'il y a entre cette pièce et
le mémoire publié plus haut.
C'était, en réalité, une provocation officielle à un attentat direct
contre la vie de l'Empereur[164]. Les alliés avaient pris, toujours à
l'instigation de Talleyrand, comme le prouvent les documents officiels,
des mesures contre Pauline Borghèse, Jérôme et Joseph Bonaparte. Les
Polonais au service de Napoléon étaient rappelés par le gouvernement
russe. Napoléon était déclaré par Louis XVIII traître et rebelle; chacun
devait lui courir sus. Les adresses en faveur de la monarchie légitime
se multipliaient chaque jour. Les grands Corps et les conseils
municipaux, les maréchaux, les généraux, les magistrats, les
fonctionnaires, tous juraient fidélité au Roi. Une semaine après, les
mêmes, avec un non moindre enthousiasme, prêtaient serment à l'Empereur.
C'est le 7 mars seulement qu'on avait appris à Schœnbrunn le départ de
l'île d'Elbe. Marie-Louise en fut informée au retour d'une promenade à
cheval avec le comte de Neipperg[165]. L'archiduc Jean souhaita
franchement devant elle que Napoléon se cassât le cou dans une telle
aventure. Marie-Louise parut très affligée, mais ceux qui la
connaissaient intimement ne doutaient pas que son émotion ne fût excitée
que par l'égoïsme et par la crainte. Ces duchés de Parme, Plaisance et
Guastalla qu'elle croyait avoir reconquis, elle allait donc les perdre
par la faute de son impatient époux. Il faudrait, à la suite de ce
terrible coureur d'aventures, reprendre une vie d'angoisses et de
périls!... Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir
l'homme dont le génie tumultueux l'épouvantait. Méneval affirme que
François II avait dit à sa fille «que si Napoléon pouvait réussir, il ne
la laisserait aller en France que lorsque l'expérience aurait fait voir
qu'on pouvait se fier à ses dispositions pacifiques». Quelles que soient
la précision et la valeur habituelles des affirmations de Méneval, je
crois qu'il a dû se tromper ici, ou reproduire une parole sans
conséquence. Des entretiens de Marie-Louise et de son père à cette
époque, il est sorti autre chose qu'une promesse de laisser Marie-Louise
revenir tôt ou tard en France. D'abord toute communication fut interdite
avec cette terre dangereuse. Lettres et journaux furent interceptés.
Puis Metternich eut avec l'archiduchesse un mystérieux entretien. Le 12
mars, Marie-Louise écrivit à ce ministre une lettre préparée par M. de
Neipperg et dans laquelle, se disant étrangère aux projets de Napoléon,
elle se mettait sous la protection des puissances. Le 13, les alliés
lançaient leur déclaration menaçante. En échange de sa soumission,
Marie-Louise recevait l'assurance que les duchés lui resteraient; de
plus, Neipperg, pour tous ses services, obtenait la dignité de maréchal
de la cour, ce qui lui permettait de monter désormais dans le carrosse
de l'archiduchesse... Voilà ce que l'empereur d'Autriche et sa
diplomatie avaient su trouver pour se venger de l'empereur des Français!
Non seulement François II s'associait aux puissances qui le livraient «à
la vindicte publique», mais encore il essayait de le déshonorer, car il
connaissait bien le genre d'intimité qui régnait ouvertement entre le
comte de Neipperg et sa fille[166]. En tolérant une pareille intrigue,
il faisait tomber sur la maison d'Autriche une honte que ne voulut pas
admettre Napoléon, car celui-ci persistait à croire sa femme fidèle et
n'osait pas soupçonner de telles infamies[167]. Il paraîtrait que
l'empereur Alexandre était venu secrètement à Schœnbrunn pour conférer
avec Marie-Louise et savoir ses intentions définitives. Elle avait
répondu que son père était seul maître de ses destinées, et elle avait
refusé de se prononcer sur la possibilité de reprendre la régence[168].
Elle était décidée depuis longtemps à ne plus retourner en France. Elle
ne souhaitait qu'un petit pays paisible où elle occuperait ses loisirs
auprès de l'homme qui avait remplacé pour elle le héros dont la
réapparition subite faisait trembler l'Europe.