le nom de duchesse de Colorno, comme un officier désigné par le
gouvernement autrichien pour être attaché à sa personne. Il l'accompagna
de Carouge à Aix, se tenant toujours à cheval auprès de sa voiture.
Méneval, qui l'observa dès son apparition, lui trouva un air
bienveillant et des manières polies, mais le jugea bientôt «adroit et
peu scrupuleux, sachant cacher sa finesse sous les dehors de la
simplicité[128]». Marie-Louise se rappelait vaguement cet homme qui
devait avoir une si grande influence sur sa destinée. C'était en 1812, à
Dresde, époque à laquelle, chambellan de son père, il avait été mis pour
la première fois à ses ordres. Insinuant et flatteur, actif et prudent,
il devint bientôt son factotum. Ce fut lui qui lui choisit une villa aux
environs d'Aix. Il eut le talent d'en trouver une qui offrait une vue
charmante. Il ne laissa pas l'Impératrice s'ennuyer un moment. Il lui
procura, entre autres distractions, plusieurs auditions de Talma. Il fit
venir Isabey, son peintre préféré, pour qu'il s'occupât de son portrait.
Il la conduisit souvent en barque sur le lac du Bourget. Enfin, il ne
négligea aucune occasion de distraire cette belle égoïste qui se
laissait faire et soignait minutieusement «sa fragile santé», et qui
devait cependant survivre vingt-six ans à son époux. Quinze jours après
son arrivée à Aix, elle écrivit à Napoléon une lettre dont M. de Bausset
se chargea. Ce fut l'une des dernières. M. de Bausset, qui allait faire
un petit voyage à Parme pour se rendre compte de la future résidence de
sa souveraine, eut la bonne pensée de faire parvenir secrètement à l'île
d'Elbe un petit buste du roi de Rome, d'une ressemblance parfaite et qui
était, paraît-il, l'œuvre d'un statuaire français établi à Vienne[129].
La joie de l'Empereur fut grande en recevant cet objet si précieux. Mais
ses désirs étaient loin d'être satisfaits. Ce qu'il aurait voulu avant
tout, c'était la présence même de sa femme et de son fils. Le 9 août,
Marie-Louise avait reçu de lui une lettre qui la suppliait de se rendre
en Toscane, pour se rapprocher de l'île d'Elbe. «Vous savez combien je
désire faire la volonté de l'Empereur, écrivait Marie-Louise à Méneval,
qui était alors pour quelques semaines à Paris; mais, dans ce cas,
dois-je la faire, si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon
père?» Certainement, elle aurait dû obéir à son époux, qui devait,
suivant toutes les lois, être préféré à son père; mais elle se bornait à
se dire malheureuse et à vouloir mourir... Cette douleur et ce désespoir
n'étaient que factices, car on savait que le séjour d'Aix était pour
elle la fréquente occasion des plus agréables divertissements.
À cette même date, Napoléon faisait informer Méneval qu'il attendait
l'Impératrice pour la fin d'août. «Écrivez-lui, disait-il au général
Bertrand, que je désire qu'elle fasse venir mon fils, et qu'il est
singulier que je ne reçoive pas de ses nouvelles, ce qui vient de ce
qu'on retient les lettres; que cette action ridicule a lieu probablement
par les ordres de quelque ministre subalterne et ne peut pas venir de
son père; toutefois, que personne n'a de droits sur l'Impératrice et son
fils.» Le ministre subalterne était le comte de Neipperg, qui, fidèle
aux prescriptions du cabinet de Vienne, exerçait, avec autant d'adresse
que de courtoisie apparente, la surveillance la plus rigoureuse sur la
correspondance de Marie-Louise. Quelque temps après, le malheureux
empereur renouvellera vainement sa tentative. Il fera écrire par quatre
voies différentes et dira cette fois qu'il attend l'Impératrice à la fin
de septembre. Ses lettres ne lui parviendront pas davantage, et
Marie-Louise n'aura pas la vertu d'obéir à sa conscience et de faire son
devoir en allant spontanément le retrouver. L'ingrate épouse, après sa
cure, a le désir de voir quelques beaux sites de la Suisse. Le 9
septembre, on la voit à Lausanne; le 10, à Fribourg; le 11, à Berne.
Elle a quitté Aix, non point parce que le gouvernement français l'a
désiré[130], mais parce qu'elle a fini son traitement. Du 11 au 20
septembre, elle va visiter les glaciers de la région, en compagnie de
Mme de Brignole et de M. de Neipperg, deux créatures qui semblent avoir
été inventées tout exprès pour la détourner de son époux, car l'une,
stylée par M. de Talleyrand, parlait adroitement contre l'Empereur, et
l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait point à
M. de Metternich et à François II. Marie-Louise rentre à Berne le 21
septembre et reçoit dans cette ville la visite de la princesse de
Naples, Caroline d'Angleterre. Les deux princesses passent la journée au
milieu d'agréables distractions; le soir venu, elles chantent le duo de
_Don Juan: La ci darem la mano_, accompagnées au piano par Neipperg
lui-même, aussi bon musicien que bon officier. Et, pendant ce temps,
Napoléon croit sa femme malheureuse, et il gémit sur son sort
déplorable!... Après une visite à Zurich et au château de Habsbourg,
Marie-Louise revient à Schœnbrunn. Elle a laissé son fils pendant trois
mois aux mains de sa gouvernante; elle veut bien reconnaître qu'il est
«fort aimable et se porte à merveille».
On sait maintenant qu'elle aurait désiré prolonger son séjour, de façon
à ne quitter la Suisse que pour aller prendre possession de ses duchés.
Elle avait reçu au mois d'août un pli officiel signé de son père,
relatif à l'organisation de ses nouveaux domaines. Les étrangers,
c'est-à-dire les Français, n'avaient pas droit de séjour chez elle. Le
comte Magnanoli allait être chargé de l'administration, et Marie-Louise
espérait bien que le comte de Neipperg, devenu pour elle un compagnon
indispensable, aurait, comme ministre, la haute main sur les duchés.
Mais voici qu'une lettre de Metternich lui parvient peu de temps après
et l'informe respectueusement que l'Empereur la dissuade de tout voyage
à Parme pour le moment et l'invite même à rentrer en Autriche. Les
royalistes et les jacobins se remuaient beaucoup, paraît-il; des
conspirations s'ourdissaient dans l'ombre, et il fallait attendre, pour
aller à Parme, des jours plus calmes. Le comte de Neipperg, avec
beaucoup d'habileté et d'insistance, fit valoir toutes ces raisons et
décida l'Impératrice à se soumettre. Pendant le voyage de Suisse, sa
tante, Marie-Caroline, était morte. Cette fin subite attrista quelque
temps Marie-Louise et lui remit en mémoire les conseils énergiques de la
vieille reine, conseils qu'elle s'était bien gardée de suivre, et
qu'elle allait à jamais oublier. «Les fautes dans lesquelles
Marie-Louise est tombée, assure formellement Méneval, doivent être
imputées à ceux entre les mains desquels elle a été un instrument de
haine et de vengeance. Ses liens ont été brisés par la politique qui les
avait formés[131].» Ceci ne veut pas dire que Méneval excuse
Marie-Louise, car il la savait d'une nature très égoïste. Un jour de
franchise, elle-même l'avait avoué à l'Empereur, qui s'était ainsi
récrié: «C'est le vice le plus affreux que je connaisse[132]!»
Marie-Louise était rentrée à Schœnbrunn, au moment où la ville de Vienne
recevait les souverains alliés, leurs ministres et de nombreux
diplomates pour le congrès qui allait s'ouvrir un mois après. Ce fut
surtout, comme on le sait, une occasion de divertissements et de fêtes
de tout genre, festins, bals, concerts, représentations, carrousels,
redoutes, avant d'être l'objet de discussions graves, car on était
tellement heureux de la chute de Napoléon, qu'on ne pensait qu'à s'en
réjouir de toutes les façons. Aussi, comme l'avait dit le prince de
Ligne, le Congrès ne marchait pas, il dansait. Cependant, un grand
nombre de diplomates ne se gênaient point pour déclarer aux heures
graves que l'Empereur était encore trop près de l'Italie et de la
France. On répétait à Vienne ce qu'on disait à Paris. «On murmure ici
beaucoup, écrivait Mme de Rémusat à son mari, que l'Empereur ne
demeurera point à l'île d'Elbe. On l'envoie à Sainte-Lucie ou à
Madagascar.» Il est certain que le choix de cette dernière île eût été
singulièrement heureux. Quelques mois de séjour dans la région fiévreuse
de Majunga, et l'Europe eût été délivrée de celui qui faisait encore sa
terreur et son obsession. D'autres parlaient déjà de Sainte-Hélène. Le
fils n'était pas ménagé non plus. M. de Bausset dit avoir entendu à
Vienne le propos suivant relatif au roi de Rome: «Quant à son fils, il
fallait l'élever pour en faire un prêtre.» Qu'on ne s'étonne point de ce
propos; nous lui verrons prendre bientôt une forme officielle.
L'animosité contre la France, même gouvernée par un roi, n'était pas
moins ostensible. Les membres du congrès de Vienne s'étonnaient d'avoir
tiré un parti insuffisant de la capitulation de Paris et se reprochaient
de n'avoir pas assez affaibli la France. L'un des principaux, Hardenberg
ou Humboldt, disait avec un sentiment de jalousie évidente: «Il n'a
fallu que trois mois à la France pour reprendre son rang et sa
considération politique dans les affaires de l'Europe[133].» Aussi se
concertaient-ils tous pour amoindrir son influence et pour l'exclure
presque officiellement des délibérations du Congrès. On sait comment
l'extrême habileté de M. de Talleyrand arriva à triompher de toutes ces
intrigues et à semer la division parmi ses adversaires. Dès la première
conférence, avec un sang-froid imperturbable, il ne voulut rien
reconnaître de ce qui avait pu être décidé avant son arrivée entre les
quatre Cours principales; il protesta contre les idées ambitieuses
prêtées à la France et ne demanda que de grands égards pour elle; puis
en faisant valoir, selon les instructions de Louis XVIII, le principe de
la légitimité, principe d'ordre et de stabilité pour toutes les
puissances, en obtenant enfin que les pouvoirs du Congrès fussent
attribués aux huit Cours signataires du traité de Paris, il replaça peu
à peu la France à son rang[134].
Il faut reconnaître ici,--et cela est de simple justice,--que
Marie-Louise se tint à l'écart des fêtes qui ne convenaient point à sa
situation, et des réunions où elle aurait pu entendre des paroles
malsonnantes. Elle se reprenait à s'occuper de son fils, dont la grâce
enfantine et les aimables paroles la charmaient. À ce moment même, des
souvenirs touchants furent réveillés en elle. Le directeur du
garde-meuble de la couronne de France fit prévenir M. de Méneval que le
ministère de la maison du Roi était disposé à lui rendre le berceau du
roi de Rome, ce berceau magnifique que la ville de Paris avait offert à
Marie-Louise quelque temps avant la naissance du petit roi. On comprend
quelles durent être les impressions de l'Impératrice, lorsqu'elle revit
cette œuvre d'art qui rappelait de si belles espérances et de si douces
joies!... Quelques jours avant l'ouverture du Congrès, le général
autrichien Delmott mourut, et de pompeuses obsèques lui furent faites à
Vienne. Le roi de Rome tint à voir le cortège, et comme le soir il
racontait naïvement au prince de Ligne le plaisir qu'il avait éprouvé à
voir défiler tant de soldats: «À ma mort, lui dit le prince, vous verrez
bien autre chose. L'enterrement d'un feld-maréchal est tout ce que l'on
petit voir de plus beau en ce genre.» Un mois après il mourait, et le
petit prince pouvait admirer les régiments qui suivaient le cercueil de
son vieil ami[135]. Le roi de Rome n'était conduit chez son grand-père
que dans les circonstances solennelles. Celui-ci lui témoignait une
réelle affection. Les sœurs de Marie-Louise étaient également fort
gracieuses pour lui. Seule, l'impératrice d'Autriche lui montrait
quelque froideur. Elle et ses beaux-frères parlaient de le faire entrer
plus tard dans les Ordres, et il fallut plusieurs fois que l'Empereur
s'interposât pour faire cesser la conversation sur un sujet qui blessait
Marie-Louise. Autour d'elle s'échangeaient des propos hostiles contre
Napoléon et contre son fils, propos qu'elle trouvait ensuite reproduits
par les feuilles autrichiennes. C'était ce que Napoléon avait le plus
redouté, et ses lettres à Joseph montrent combien il avait eu raison de
craindre pour son fils le sort douloureux du fils d'Hector. Le 2
décembre 1814, Marie-Louise s'était rendue à Vienne avec le petit roi.
Des curieux s'arrêtèrent avec insistance devant les armoiries impériales
qui ornaient encore sa voiture et s'exprimèrent à ce sujet en termes
presque inconvenants. De retour à Schœnbrunn, Marie-Louise donna à M. de
Bausset l'ordre de faire effacer les armoiries et de les remplacer par
son chiffre. La livrée verte des laquais fit place à une livrée bleue,
et, dès ce moment, on n'appela plus Marie-Louise que la duchesse de
Parme[136]. Neipperg ne la quittait pas. Ayant accepté de l'observer, de
la surveiller à toute heure, il s'acquittait de cette triste mission
avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait
surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de
Schœnbrunn pour cette île. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il
en était réduit le 10 octobre à recourir au grand-duc de Toscane pour
lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât chaque
semaine une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en
retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte,
disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses,
Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié.» Telle était la
situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'Empereur. Est-ce que
le traité de Fontainebleau était vraiment observé ainsi? Et lorsque les
alliés signèrent ce traité, tous, sauf les représentants de l'Autriche,
ne crurent-ils pas que l'impératrice et le roi de Rome iraient séjourner
à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec Napoléon?
Encore une fois, à quoi servait ce raffinement de cruauté?
Il est curieux d'examiner ici, comme le comporte d'ailleurs notre sujet,
l'attitude du prince de Talleyrand à Vienne au sujet de Marie-Louise et
de son fils, et de voir quelles impressions il transmettait à Louis
XVIII sur Vienne et sur Schœnbrunn. Il réclamait Parme, Plaisance et
Guastalla pour la reine ou le petit roi d'Étrurie, en raison du principe
sacré de la légitimité, et parce que c'était leur patrimoine[137]. Il
affirmait le 13 octobre que l'empereur d'Autriche avait déjà fait
pressentir l'archiduchesse Marie-Louise «qu'il avait peu d'espoir de lui
conserver Parme». En effet, devant l'opposition de la France et de
l'Espagne, l'Autriche hésitait à tenir la promesse contresignée à
Fontainebleau. Marie-Louise était, comme le remarque justement Méneval,
«réduite au rôle d'une plaideuse[138]», et ses affaires marchaient mal.
On verra bientôt que Neipperg les prit au sérieux, s'en occupa
activement et, avec l'appui d'Alexandre, sut leur donner une tournure
plus favorable. Dans la même lettre, Talleyrand révélait ainsi les
desseins des alliés et les siens à l'égard de Napoléon: «On montre ici
une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe.
Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre.
J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents lieues d'aucune terre.
Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme dans les
premiers jours de son arrivée à Vienne. On y met moins d'appareil et
plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la Légion d'honneur
et on y a substitué celui de Saint-Étienne[139].» Un jour, le fin
diplomate avait eu l'occasion de rencontrer le petit roi, et l'archiduc
Charles, le lui désignant, lui dit malicieusement: «Reconnaissez-vous
cet enfant?--Altesse, fit l'autre, je le connais, mais je ne le
reconnais pas.» Le 12 novembre, il rappelait à Louis XVIII qu'Alexandre,
contrarié de l'opposition de l'Autriche à ses vues secrètes et mécontent
surtout de Metternich, aurait dit: «L'Autriche se croit assurée de
l'Italie, mais il y a là un Napoléon dont on peut se servir.» À quoi
Louis XVIII avait répondu à son ministre: «Je crois au propos attribué à
l'empereur Alexandre au sujet de l'Italie. Il est dans ce cas de la plus
haute importance que l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de
l'adage, trivial si l'on veut, mais plein de sens et surtout éminemment
applicable à la circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus_[140].»
Voilà quatre mots latins dont il ne faudrait pas trop vouloir
approfondir le sens, ni étendre la portée, car on pourrait alors leur
trouver une certaine ressemblance avec quelques mots français du duc de
Berry dits à M. de Bruslart, à propos de Napoléon: «Ne se trouvera-t-il
pas quelqu'un pour lui donner le coup de pouce?»
À la même date du 12 novembre, les ambassadeurs du roi de France
écrivaient au ministre des affaires étrangères: «Nous sommes fondés à
espérer de faire rendre Parme à la famille d'Espagne et de faire donner
une des Légations à l'archiduchesse Marie-Louise. Si cet échange peut
être observé, on en proposera le retour au Saint-Siège, dans le cas où
le prince son fils mourrait sans enfants[141].» Metternich paraissait
être de cet avis, car il avait laissé entendre à Talleyrand qu'il
désirait «qu'une ou deux Légations fussent données à l'archiduchesse
Marie-Louise et à son fils[142]». Le 23, les ambassadeurs du Roi mandent
au ministre des affaires étrangères: «Si les paroles de M. de Metternich
pouvaient inspirer la moindre confiance, on serait fondé à croire qu'il
trouverait l'archiduchesse Marie-Louise suffisamment établie en obtenant
l'État de Lucques qui rapporte cinq à six cent mille francs, et que,
pour lors, les Légations pourraient être rendues au Pape et Parme à la
reine d'Étrurie[143].» Mais les affaires ne prenaient pas une tournure
aussi favorable. Le 30 novembre, Talleyrand écrivait au Roi que le
prince de Metternich avait assuré récemment à Marie-Louise qu'elle
conserverait Parme. On avait appris que Murat avait adressé à
l'ex-Impératrice une longue lettre dans laquelle il lui promettait, si
l'Autriche l'aidait à rester à Naples, de la faire remonter au rang dont
elle n'aurait jamais dû descendre. Le 7 décembre, Talleyrand se
plaignait de l'astuce de Metternich, qui ne songeait qu'à faire perdre
du temps au Congrès et détournait par des fêtes multipliées son
attention sur les choses graves. Cependant, le 20 décembre, il croyait
pouvoir dire: «Je suis fondé à espérer que la reine d'Étrurie aura pour
Parme l'avantage sur l'archiduchesse[144].» Il se trompait. Marie-Louise
allait obtenir les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla; mais son
fils n'en devait pas avoir l'héritage, contrairement aux prescriptions
formelles du traité du 11 avril. Ses droits, on ne se donnera pas la
peine de les examiner, et sa mère, par un égoïsme sans nom, ne songera
même pas à émettre la moindre protestation. L'Autriche avait trouvé
cette exclusion nécessaire pour faire admettre par les alliés la
concession faite à Marie-Louise.
CHAPITRE VII
LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.
L'influence du comte de Neipperg sur Marie-Louise se faisait sentir de
plus en plus. C'est ainsi qu'il avait amené l'Impératrice à céder au
désir, hautement exprimé par le prince de Metternich, de ne plus
communiquer avec l'île d'Elbe et de remettre au premier ministre et à
l'empereur François II les lettres qu'elle recevrait de Napoléon. Elle
osa avouer ce fait à Méneval. Et, grâce à cette lâche soumission,
l'empereur d'Autriche, voulant prouver jusqu'où allait son énergie
personnelle, avait pu montrer aux alliés réunis à Vienne une lettre où
Napoléon se plaignait, à la date du 20 novembre, du silence obstiné de
Marie-Louise. Le captif de Sainte-Hélène avait dit, à ce propos, au
commissaire anglais, le colonel Campbell: «Ma femme ne m'écrit plus. Mon
fils m'est enlevé, comme jadis les enfants des vaincus, pour orner le
triomphe des vainqueurs. On ne peut citer dans les temps modernes
l'exemple d'une pareille barbarie!» Hélas! on pouvait citer
l'arrachement du petit Louis XVII à sa mère et son enfance livrée à la
férocité et à la perversité du savetier Simon, actes abominables qui
resteront parmi les plus grandes monstruosités que l'histoire ait jamais
relevées et flétries... On pouvait citer encore l'enlèvement et le
meurtre du duc d'Enghien; attentat inique dont l'auteur, à son insu
peut-être, subissait en ce moment même le châtiment... Mais si tout à
coup la pensée de Napoléon le ramenait à la fatale matinée du 21 mars,
il devait se dire avec effroi qu'il avait méconnu, onze ans auparavant,
le désespoir d'un père, et qu'il n'avait pas reculé devant l'assassinat
d'un jeune prince innocent, croyant en être absous par l'approbation de
lâches courtisans et par la trop facile raison d'État.
Méneval, qui, en ces tristes circonstances comme partout ailleurs, se
montra homme de cœur et de courage, faisait parvenir de temps à autre à
l'île d'Elbe des nouvelles de Marie-Louise et du roi de Rome. La plus
grande distraction de Méneval était,--il l'avoue dans ses intéressants
Souvenirs--de passer chaque jour quelques heures dans l'appartement du
petit prince. Il loue sans restriction sa gentillesse et sa douceur, son
intelligence précoce, ses vives reparties. Il en fait alors ce gracieux
portrait qui répond fidèlement à celui d'Isabey placé en tête de cet
ouvrage; une chevelure blonde et bouclée, de beaux yeux bleus, un teint
frais et animé, des traits réguliers. La santé de l'enfant était
excellente et permettait de lui donner une instruction au-dessus de son
âge. Sa dévouée gouvernante avait pour lui une tendresse et des soins
exceptionnels. Elle le levait habituellement à sept heures du matin.
Après une prière où le roi de Rome n'oubliait jamais son père,
commençaient les leçons. Déjà l'enfant, qui allait avoir quatre ans,
lisait couramment. C'était avec l'aimable fille de Mme Soufflot qu'il
avait appris ses premières lettres. Il possédait quelques petites
notions d'histoire et de géographie. L'aumônier de la Légation
française, l'abbé Lanti, lui parlait italien; un valet de chambre lui
parlait allemand; cette dernière langue ne plaisait guère au roi de
Rome; il en trouvait la prononciation rude et pénible[145]. Après ses
leçons, l'enfant courait à ses promenades et à ses jeux dans le parc de
Schœnbrunn. Le jour des Rois, Marie-Louise donna un goûter à ses frères
et à ses sœurs. Elle y fit venir son fils, et le hasard voulut qu'il
trouvât la fève dans sa part de gâteau. On but à la santé du petit roi,
et le jeune prince se réjouit des acclamations qui saluaient sa royauté
fortuite, aussi éphémère cependant que la royauté dont son père avait
cru lui assurer le pompeux héritage.