monarque impassible le père reparut un moment. Il fit revenir le roi de
Rome et le contempla avec tendresse. Il crut y voir l'image même de
Marie-Louise et s'écria que «c'était bien son sang qui coulait dans ses
veines». Il jura à sa fille qu'il le prenait sous sa protection et qu'il
lui servirait de père[112]. Lorsque l'empereur d'Autriche et
Marie-Louise furent de nouveau seuls, la question du départ se
représenta urgente. L'Impératrice eût préféré attendre en Italie le
moment favorable pour se rendre auprès de Napoléon. Elle ne pouvait
admettre l'idée d'une séparation prolongée. Elle laissait entendre
qu'elle saurait se partager entre le duché de Parme et l'île d'Elbe.
François II, au contraire, suivant exactement les conseils de Metternich
qui l'avait supplié de ne pas se laisser fléchir, insistait pour un
séjour momentané à Schœnbrunn, loin de tous les périls et de tous les
embarras. Méneval, qui a vu alors Marie-Louise de près, nous affirme que
l'Impératrice, ne pouvant surmonter sa douleur, se retirait souvent dans
sa chambre «et là, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains,
s'abandonnait à l'amertume de ses pensées et versait d'abondantes
larmes». Pourquoi la politique autrichienne était-elle si dure et
imposait-elle ainsi, à qui n'en voulait pas, une séparation d'autant
plus cruelle, que cette séparation, dite momentanée, devait être
éternelle? Puisque l'Empereur avait renoncé officiellement à tous ses
droits sur les couronnes de France et d'Italie, puisqu'il avait accepté
l'exil et une modeste principauté, pourquoi ajouter à ses déceptions et
à ses désillusions une barbarie inutile? En quoi la défense de revoir sa
femme et son fils affermissait-elle les précautions que l'Autriche
croyait devoir prendre avec les autres puissances contre sa personne?...
L'observateur le moins partial n'y voit que la volonté d'effacer par
tous les moyens possibles la honte d'avoir, après la paix de Vienne,
sacrifié une archiduchesse au vainqueur. Il semble,--et le reste de ce
récit le prouvera,--que M. de Metternich tenait à rayer des fastes de
l'Autriche et des chartes impériales, non seulement le nom de Napoléon,
mais encore le souvenir de toute union avec lui. Pour le punir d'avoir
osé prétendre à s'allier aux Habsbourg,--comme si ce n'était pas
l'Autriche qui avait fait les premiers pas[113],--il fallait lui
arracher son fils et sa femme, lui dérober leurs embrassements, lui
refuser la consolation suprême de leur présence, leur enlever même leurs
titres et leurs noms, et en faire des étrangers à la France. C'était
aggraver inutilement la douleur de l'illustre vaincu. Qu'importe? La
politique le voulait, et, comme le disait récemment un diplomate, élevé,
lui aussi, dans les habitudes d'un sinistre sang-froid, «la douleur n'a
rien à voir avec les affaires!» Si l'on doute de ces affirmations, qu'on
lise cette dépêche de l'empereur François à Metternich, écrite six jours
avant l'entrevue de Rambouillet: «L'important est d'éloigner Napoléon de
la France, et plût à Dieu qu'on l'envoyât bien loin!... Je n'approuve
pas le choix de l'île d'Elbe comme résidence de Napoléon. On la prend à
la Toscane; on dispose _en faveur d'étrangers_ d'objets qui conviennent
à ma famille. C'est un fait qu'on ne peut admettre pour l'avenir.
D'ailleurs, Napoléon reste trop près de la France et de l'Europe. Au
demeurant, il faut tâcher d'obtenir que, si la chose ne peut être
empêchée, l'île d'Elbe revienne à la Toscane après la mort de Napoléon;
que je sois nommé cotuteur de l'enfant pour Parme, etc., et que, dans le
cas où ma fille et l'enfant viendraient à mourir, les États qui leur
sont destinés ne soient pas réservés à la famille de Napoléon[114]. «On
ne soutiendra pas que ce souverain avait la fibre bien paternelle, car,
avec le calme professionnel d'un notaire, il réglait sagement et
méthodiquement l'avenir. Comme l'avait dit Napoléon à Caulaincourt,
«l'Autriche était sans entrailles!» Elle était d'accord avec les alliés
pour faire payer à Napoléon toutes les inquiétudes et toutes les
angoisses par lesquelles l'Europe venait de passer. Les pouvoirs
extraordinaires donnés au marquis de Maubreuil, ainsi que l'attestent
les ordres authentiques du général baron de Sacken et du général baron
de Brokenhausen, commandants des troupes russes et autrichiennes à la
date du 17 avril 1814, prouvent que les alliés auraient même voulu aller
plus loin. On sait que la proposition de l'aventurier Maubreuil,
acceptée par les ministres de Louis XVIII, Dupont, Anglès et Bourrienne,
et par les puissances, était de se débarrasser de Napoléon par tous les
moyens. Si elle ne réussit pas, ce ne fut point la faute de Maubreuil.
Il avait, pour ainsi dire, prévu un an d'avance l'objet de la
déclaration des alliés qui, de l'aveu de Talleyrand lui-même, était
«projetée de manière à porter tous les individus qui figurent dans les
divers partis à faire disparaître Bonaparte[115]».
Il paraîtrait cependant que, le jour même de l'entrevue avec sa fille,
l'empereur d'Autriche aurait écrit à Napoléon, en lui donnant encore le
titre d'Empereur et de gendre, une lettre où il l'informait que, venant
de constater que la santé de Marie-Louise avait «prodigieusement
souffert», il lui avait proposé de «passer quelques mois dans le sein de
sa famille». Napoléon avait donné trop de véritables preuves
d'attachement à Marie-Louise pour ne point partager ses vues à cet
égard. «Rendue à la santé, affirmait François, ma fille ira prendre
possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du
séjour de Votre Majesté. Il serait superflu, sans doute, ajoutait-il,
que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de
ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les
soins que lui voue sa mère...[116]. «Pourquoi promettre à l'exilé qu'on
lui rendra bientôt ce qu'il a de plus cher, et décider secrètement qu'on
ne tiendra pas cette promesse? Cette politique, toute de ruses et
d'expédients, était méprisable, surtout à l'égard d'un tel vaincu. Le 19
avril, l'empereur Alexandre arriva à Rambouillet et désira voir
Marie-Louise, qui s'en plaignit, car elle lui attribuait toutes les
mesures prises contre Napoléon, ignorant que sans lui on eût envoyé
l'Empereur aux Açores. Alexandre lui témoigna les plus grands égards et
demanda à voir le roi de Rome. M. de Bausset le précéda, après avoir
fait prévenir Mme de Montesquiou. «En voyant ce bel enfant, Alexandre
l'embrassa, le caressa, l'admira beaucoup. Il dit des choses flatteuses
à Mme de Montesquiou et embrassa encore, en le quittant, le petit
roi...[117].» Deux jours après, le roi de Prusse voulut voir, lui aussi,
le roi de Rome. Il fut moins affectueux, moins caressant que l'empereur
Alexandre; mais, comme lui, il embrassa le petit roi[118]. D'après
Méneval, ces visites à Marie-Louise et à son fils auraient été
conseillées par Metternich «pour faire croire que Marie-Louise avait
renoncé à faire cause commune avec Napoléon et s'était jetée dans les
bras de ses ennemis». Le roi de Rome n'avait pas été bien démonstratif
pour les souverains qui étaient venus le voir. «Cet intéressant enfant
était assez ennuyé de ces visites. Il voyait bien qu'il n'était que
l'objet d'une indiscrète curiosité...[119].» Lorsque Napoléon en eut
connaissance, il blâma les visites du Tsar et du roi de Prusse, et
considéra comme chose inconvenante d'avoir imposé à l'Impératrice la
présence de princes qui venaient d'exiler son mari. Avant son départ, il
écrivit encore trois lettres à Marie-Louise, où il l'engageait à aller
aux eaux d'Aix conseillées par Corvisart, car il lui fallait conserver
sa santé pour son fils, qui avait tant besoin de ses soins. Ses derniers
mots étaient ceux-ci: «J'espère que ta santé se soutiendra et que tu
pourras me rejoindre... Tu peux compter sur le courage, le calme et
l'amitié de ton époux.... Un baiser au petit roi!» Il dit alors à
Caulaincourt, le seul homme qui eût osé lui parler avec une franchise
absolue aux heures les plus terribles: «La Providence l'a voulu, je
vivrai... Qui peut sonder l'avenir? D'ailleurs, ma femme et mon fils me
suffisent. Je les verrai, j'espère, je les verrai souvent. Quand on sera
convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me permettra
de les recevoir, peut-être d'aller les visiter.» Puis, emportant cette
espérance qui devait être si cruellement déçue, il s'achemina vers l'île
d'Elbe, après avoir fait aux soldats de sa vieille Garde ces adieux
qu'un Français ne peut lire sans frissonner, et après avoir baisé le
drapeau dont le souffle des batailles avait terni les couleurs, mais
dont les derniers revers n'avaient pu effacer la gloire.
Le 23 avril, Marie-Louise, cédant enfin aux volontés de son père,
quittait le château de Rambouillet, se dirigeant sur Vienne. Elle
s'arrêta un jour au château de Grosbois, où elle reçut les derniers
hommages du prince de Wagram, le même qui, ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire de Napoléon, avait fait à Vienne, le 8 mars 1810, la
demande solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise et déclaré
devant toute la Cour que cette princesse «assurerait le bonheur d'un
grand peuple et celui d'un grand homme».
CHAPITRE VI
LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.
«Je connais les femmes, et surtout la mienne, disait Napoléon dans son
dernier entretien avec Caulaincourt. Au lieu de la cour de France, telle
que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande
épreuve. Si elle m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais
désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de
l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras
ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera
enfin. Je ne lui demanderai que mon fils...» Le malheureux Empereur
n'aura ni l'un ni l'autre. Il a bien jugé sa femme quand il ne l'a pas
crue capable de subir une grande épreuve et quand il a ajouté: «Je la
connais. Elle est bonne, mais faible et frivole. Mon cher Caulaincourt,
César peut devenir citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer
d'être l'épouse de César...[120].» Il n'avait pas tout prévu. Un
prochain avenir allait montrer en Marie-Louise non seulement une épouse
faible et frivole, mais oublieuse de sa dignité, insoucieuse du trône
sur lequel elle était montée.
Je sais bien que dans le moment même, c'est-à-dire à l'heure du départ,
Marie-Louise n'aurait pas demandé mieux, si son père l'y eût encouragée,
de rejoindre l'Empereur et de partir avec lui pour l'île d'Elbe. Elle le
dit même à Caulaincourt qui était venu la voir de la part de Napoléon.
Elle le chargea sincèrement de paroles de tendresse pour lui; elle
renouvela ses promesses de fidélité et d'attachement à son époux; elle
jura de lui ramener bientôt son fils. Tout cela pouvait être sincère,
mais ne dura que peu de temps. Marie-Louise eut le tort de penser
qu'elle serait un embarras de plus pour Napoléon, tandis qu'il
traverserait la France. Elle crut trop facilement aux périls qui les
attendaient, elle et le roi de Rome, à ce moment, alors qu'il eût été si
facile aux alliés de les protéger. Toujours est-il qu'elle céda aux
instances de son père comme aux perfides conseils de son premier
ministre, et qu'elle perdit ainsi l'occasion d'assurer à son nom une
gloire ineffaçable. Élevée pourtant dans la pratique et le respect de la
religion, elle ne se rappelait déjà plus les belles paroles des Livres
sacrés qui, enveloppant l'épouse d'un voile de respect et de pureté, lui
recommandent de demeurer ferme dans la foi et dans l'observance des
commandements divins. C'en est fait désormais de son honneur. Pendant
quelques jours encore, elle aura presque envie d'imiter la noble
conduite de la princesse Augusta qui s'était attachée au prince Eugène,
malgré l'opposition et les menaces de son père, le roi de Bavière, et
avait opposé un non formel à toutes les promesses qu'on lui avait faites
pour oublier la loi inoubliable du devoir. Mais ce ne sera qu'une
velléité chez Marie-Louise. Cependant sa conscience se révoltera parfois
et lui dira secrètement qu'elle est une mauvaise épouse, jusqu'au jour
prochain où elle lui dira qu'elle est une mauvaise mère. Elle
s'attendrira un peu; elle représentera dans une aquarelle mélancolique
une jeune femme saluant de son écharpe un navire qui disparaît à
l'horizon; elle versera quelques larmes, et enfin elle s'associera
faiblement, puis résolument, à la politique impitoyable de l'Autriche.
Elle se laissera dominer par un général de rencontre à la solde de
Metternich. L'histoire ne peut plus avoir pour elle de la compassion;
elle ne lui doit que du mépris[121].
Le 25 avril, Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et de
Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, de Méneval et de
Bausset, le docteur Corvisart et le chirurgien Lacorner, quittait le
château de Grosbois. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou,
Mme Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général
Kinski et de plusieurs officiers. Marie-Louise arriva le 25 à Provins,
où elle écrivit quelques mots à Napoléon, qui les reçut à Porto-Ferrajo.
Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul,
le 1er mai à Belfort. Le 2 mai, elle passait le Rhin, près de Huningue,
et se dirigeait sur Bâle. Méneval, qui nous donne ces détails, nous
apprend qu'elle reçut dans cette ville une lettre de Napoléon, datée de
Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de
n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau. «C'était, dit-il, une
peine secrète, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré
tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser
paraître...[122].» Marie-Louise entra à Bâle à cinq heures du soir, au
milieu de troupes suisses, bavaroises et autrichiennes qui lui rendirent
les honneurs comme à une souveraine. Il convient de dire qu'elle se
déroba aux bruyantes acclamations de la foule et demeura un jour entier
chez le sénateur Wincker, sans vouloir recevoir d'autres personnes que
le général Kinski et les chambellans Wrbna et de Tosi. Elle partit avec
un équipage nombreux; vingt-quatre voitures la suivaient. Le roi de Rome
était dans une voiture particulière avec sa gouvernante, Mme de
Montesquiou. Le voyage le distrayait visiblement, mais il lui échappa
tout à coup cette triste réflexion: «Pourquoi ne veut-on plus me laisser
embrasser mon papa[123]?»
Marie-Louise écrivit de Zurich à son père pour lui dire que les
nouvelles reçues de l'Empereur, dans sa dernière lettre, l'avaient fort
impressionnée. Napoléon paraissait attristé de son passage en Provence,
où il avait eu à subir les invectives de la foule, comme si les alliés,
qui lui avaient maintenu le titre d'Empereur et accordé une principauté,
n'auraient pas pu faire protéger son voyage avec les quatorze cents
soldats qu'ils lui avaient laissés. Marie-Louise prenait sur elle
d'engager son père à faire remettre à Napoléon ses objets confisqués à
Orléans, sa bibliothèque et les économies qu'il avait pu réaliser sur sa
liste civile. Son gendre n'était plus son ennemi; il devait avoir
confiance dans sa générosité et sa bonté. Ce fut la dernière démarche
qu'elle tenta auprès de l'empereur François. La façon dont elle fut
accueillie devait la dissuader, d'ailleurs, de renouveler de pareilles
instances. Partout on célébrait son retour, et sur son passage des
députations badoises, wurtembergeoises, bavaroises venaient la saluer.
Elle traversa la Suisse, passant par Schaffouse et le lac de Constance.
Une fois dans le Tyrol, ce furent des ovations enthousiastes. À
Innsbruck, qui appartenait alors à la Bavière et qui aurait voulu
revenir à l'Autriche, on détela les chevaux de sa voiture, et les
habitants la traînèrent comme en triomphe. Le soir, sous ses fenêtres,
des Tyroliens firent entendre leurs chants nationaux. À la vue d'un des
tableaux qui ornaient le palais d'Innsbruck et qui représentait
Marie-Thérèse et Joseph II, M. de Bausset remarqua que le roi de Rome
ressemblait au jeune prince autrichien. Marie-Louise fit appeler son
fils. M. de Bausset le prit alors dans ses bras et l'éleva à la hauteur
du tableau pour qu'on pût faire la constatation. Et chacun convint
aussitôt de la ressemblance[124]. Il y avait là une flatterie de
courtisan, car tous les portraits du roi de Rome--et j'ai vu
personnellement les meilleurs--attestent que l'enfant impérial n'avait
du type autrichien que la lèvre inférieure. Le nez, les yeux, le front,
le menton sont visiblement napoléoniens. Pendant la durée de ce long
voyage, le roi de Rome resta confié à sa gouvernante. «Il ne voyait sa
mère, rapporte Méneval, qu'aux lieux où elle s'arrêtait. Il avait oublié
le chagrin avec lequel il avait quitté les Tuileries. La nouveauté des
objets qui passaient sous ses yeux le divertissait, et il en jouissait
avec l'heureuse insouciance de son âge[125].» À Salzbourg, la princesse
de Bavière fit un aimable accueil à Marie-Louise. À Melk, elle fut reçue
par le prince Trautmannsdorf, et, près de Saint-Poelten, par
l'impératrice d'Autriche, sa belle-mère, et la comtesse Lazouska, son
ancienne grande maîtresse. Le 21 mai 1814, elle arriva à Schœnbrunn. Ses
sœurs, Léopoldine, Marie-Clémentine, Caroline, Ferdinande et Marie-Anne,
ses frères et les archiducs ses oncles, l'attendaient impatiemment. Le
jeune prince François-Charles-Joseph devait être le compagnon habituel
des jeux de son fils. L'archiduc Charles donna la main à Marie-Louise
pour descendre de voiture. Cette fois, elle était redevenue
l'archiduchesse d'Autriche. Le général Caffarelli, qui avait accompli sa
mission, lui laissa une longue lettre où l'on remarque ce passage: «Dès
ce moment, Votre Majesté ne s'appartient plus à elle-même; elle
appartient à la postérité. Il faut donc continuer à ennoblir le malheur;
et c'est la conduite de Votre Majesté qui fixera l'opinion de la France,
de l'Allemagne, de l'Europe entière...[126].» Cette opinion allait
bientôt être fixée.
Marie-Louise s'installa au château, au premier étage, dans un
appartement voisin de celui de son fils, et donnant de côté sur l'allée
centrale du parc. On le montre encore aujourd'hui aux visiteurs, et j'ai
pu constater moi-même que la situation de ces appartements, entourés
d'une verdure riante, devait être des plus agréables. Marie-Louise
reprit ses relations de douce intimité avec ses jeunes sœurs. Le matin,
elle aimait à s'occuper de son fils; elle le faisait venir à la fin du
déjeuner pour lui donner quelques friandises; mais c'était Mme de
Montesquiou, «noble de cœur, noble de nom», comme le dit si bien le
baron d'Helfert, qui, aidée de Mme Soufflot et de sa fille Fanny,
veillait sur cet aimable enfant. La fidèle gouvernante lui apprenait à
prier pour son père absent, et, chaque fois qu'elle en trouvait
l'occasion, elle lui en parlait, pour habituer le roi de Rome à ne pas
oublier l'empereur Napoléon. Le reste du jour, Marie-Louise faisait de
la musique ou du dessin, apprenait l'italien, montait à cheval ou en
voiture. Ses chevaux de selle et ses objets particuliers arrivèrent
bientôt au palais, venant de Rambouillet où elle les avait laissés. Elle
emmenait parfois avec elle son fils, dont les Viennois ou les habitants
de Schœnbrunn admiraient la grâce et le charmant visage. Le public
l'appelait familièrement le _petit Bonaparte_, et, sauf les courtisans,
personne ne songeait à le nommer «Mgr le duc de Parme», comme l'avait
voulu le traité de Fontainebleau. Le 15 juin 1814, Marie-Louise alla
au-devant de son père à Siegartskirchen, et revint avec lui à
Schœnbrunn. L'Empereur la traitait visiblement comme une fille chérie,
mais ne la considérait plus comme une souveraine. Le lendemain, François
II fit une entrée triomphale à Vienne et vint remercier Dieu à la
cathédrale de Saint-Étienne, où l'attendait l'archevêque Sigismond, le
même qui en 1805 avait reçu à Vienne Napoléon triomphant, et qui, en
1810, avait béni son mariage par procuration. Du 29 au 30 juin, la
duchesse de Montebello, Mme de Saint-Aignan et le docteur Corvisart
prirent congé de Marie-Louise, ce qui lui causa quelques instants de
tristesse. Bausset conservait encore ses fonctions de grand maître;
Méneval, celles de secrétaire intime; M. Héreau, celles de médecin; Mme
de Montesquiou, de gouvernante; Mme Soufflot, de sous-gouvernante; Mmes
Hureau de Sorbec et Rabusson, celles de lectrices. Mlle Fanny Soufflot
secondait sa mère auprès du petit prince, qui l'aimait tout
particulièrement et ne voulait pas la quitter.»
La reine Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse, sœur de
Marie-Antoinette, était venue s'installer au château d'Hertzersdorf,
voisin de Schœnbrunn, avec l'espoir d'obtenir la reconnaissance de ses
droits au trône de Naples. On sait quelle inimitié avait régné entre
elle et Napoléon; mais les malheurs de l'Empereur avaient adouci les
rancunes de la vieille reine. Elle ne comprenait pas que Marie-Louise
fût revenue à Schœnbrunn. «Quand on est marié, disait-elle avec sa
franchise ordinaire, c'est pour la vie!» Elle s'étonna de voir que
Marie-Louise eût caché dans un écrin le portrait de Napoléon, le même
portrait, entouré de seize gros diamants, que sa grande maîtresse avait
solennellement attaché à son cou, le 7 mars 1810. Elle avait pris en
affection le petit roi de Rome et le comblait de caresses. Un jour
qu'elle parlait de l'Empereur avec sa nièce, elle exprima de nouveau son
étonnement de ne l'avoir pas encore vue se rendre à l'île d'Elbe. «Je ne
suis pas libre, répliqua tristement Marie-Louise.--On saute par la
fenêtre!» s'écria Marie-Caroline. Mais sa nièce n'avait ni son audace,
ni son énergie. Au bout d'un mois, Marie-Louise parut s'ennuyer de la
vie monotone de Schœnbrunn, où elle n'avait pour distractions que la
compagnie de ses sœurs, des archiducs Charles et Rodolphe, quelquefois
de l'Empereur et de l'Impératrice. Son fils ne suffisait pas à
l'occuper. Sous le coup de remords évidents, elle avait besoin, pour les
dissiper, de changer de pays, de se distraire par un voyage. Schœnbrunn
est cependant à quelques pas de Vienne et contient de magnifiques
ombrages. Mais le calme de ce palais et de son parc ne convenait pas à
l'agitation secrète de Marie-Louise. Elle voulait partir pour les eaux
d'Aix que lui avait conseillées Corvisart; elle parlait de ce voyage
avec affectation. Sa famille cherchait à l'en dissuader, de crainte
qu'elle ne revînt pas et qu'elle ne trouvât quelque moyen de rejoindre
Napoléon, car des lettres étaient venues de l'île d'Elbe qui rappelaient
à l'Impératrice ses récentes promesses. Marie-Louise demanda directement
à son père la permission d'aller à Aix en Savoie, espérant qu'elle
pourrait de là se rendre à Parme, comme on le lui avait assuré.
Celui-ci, après avoir consulté Metternich, autorisa ce voyage à deux
conditions: elle laisserait son fils à Schœnbrunn et elle prendrait avec
elle une personne de choix qui servirait d'intermédiaire entre elle et
le cabinet autrichien. Elle accepta. Metternich avait d'abord pensé au
prince Nicolas Esterhazy, puis son attention politique se porta sur le
général comte de Neipperg, qui commandait une division près de Genève.
Ce Neipperg avait déjà une histoire. Beau cavalier, à la chevelure
blonde et au teint coloré, portant gracieusement le bel uniforme des
hussards hongrois, homme distingué et élégant, quoiqu'une blessure reçue
à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à porter un bandeau noir
qui coupait son front en deux, doué d'un esprit souple et astucieux,
passionné pour les arts et surtout pour la musique, le comte avait
enlevé la femme d'un de ses amis et en avait eu plusieurs enfants. Cela
ne l'empêchait pas de mener encore joyeuse vie.
Le comte de Neipperg, né à Salzbourg en 1771, était issu d'une famille
de Souabe au service de l'Autriche[127]. Il avait autant de disposition
pour les négociations diplomatiques que pour les études militaires.
Metternich saisit bientôt ses aptitudes et l'employa dans plusieurs
missions délicates. Ce fut Neipperg qui, ministre plénipotentiaire en
Suède, contribua à détacher Bernadotte de Napoléon et à montrer aux
alliés «le chemin du sol sacré». Ce fut Neipperg qui poussa le roi Murat
à se réunir aux ennemis de la France, le 11 janvier 1814. Ce fut encore
lui qui, muni d'une lettre du roi de Bavière, osa inviter le prince
Eugène à imiter un pareil exemple. On sait le refus qu'il essuya... À
vrai dire, il fallait être singulièrement apte à l'intrigue pour
accepter successivement de pareilles tâches. De tels services avaient
attiré les regards de l'empereur d'Autriche et du premier ministre sur
lui; on comprit que l'on avait affaire à un homme précieux qui, à
l'occasion, ne reculerait devant aucun ordre ni aucune besogne. C'est,
en effet, ce qui arriva.