Lorsque les alliés se rapprochèrent de Paris, le roi Joseph communiqua à

la régente et à son intime conseiller, Cambacérès, la lettre du 16 mars,

puis un conseil important fut tenu aux Tuileries. C'était le 28 mars. La

majorité parut d'abord opposée au départ de l'Impératrice. Talleyrand,

qui savait fort bien qu'il ne serait pas écouté, affirma, mais sans

insister, que si Marie-Louise quittait Paris, elle céderait la place aux

royalistes. Le duc de Rovigo fut de cet avis; le conseil semblait

ébranlé, lorsque Joseph lui lut les lettres de Napoléon en date des 8

février et 16 mars. Ce fut un véritable coup de foudre. On conclut

naturellement au départ[83]. Un instant, Marie-Louise avait eu

l'intention d'aller droit à l'Hôtel de ville, et d'y renouveler la

conduite de Marie-Thérèse. On l'en dissuada. Méneval le regrette fort.

«La présence de Marie-Louise à Paris, dit-il, aurait pu y déjouer de

coupables manœuvres et donner à Napoléon le temps d'arriver au secours

de Paris[84].» La régente, très embarrassée, demanda l'avis personnel de

Cambacérès, qui, craignant de se compromettre, se récusa. Elle relut

alors les lettres de l'Empereur et les considéra comme un ordre sacré.

Elle fixa le départ au lendemain matin, 29 mars. Au dernier moment,

prise d'angoisses et de remords, entendant autour d'elle des avis

différents, ne sachant que répondre aux officiers de la garde nationale

qui lui rappelaient le discours de Napoléon, elle rentra dans sa chambre

à coucher, jeta son chapeau sur le lit, s'assit dans une bergère, prit

sa tête à deux mains et pleura abondamment. Au milieu de ses sanglots,

on entendait ces paroles: «Mon Dieu! qu'ils se décident donc et qu'ils

mettent un terme à cette agonie[85]!» D'après M. de Bausset, elle aurait

dû accepter la capitulation et répondre par sa présence à la

proclamation des alliés qui disaient chercher de bonne foi en France une

autorité capable de cimenter l'union de toutes les nations et de tous

les gouvernements[86]. Malheureusement, Marie-Louise était une jeune

femme de vingt-trois ans, qui avait plus de timidité que d'énergie, et

qui n'osa jamais prendre une décision ferme. Elle eût tenu une place

brillante dans un règne pacifique. Elle était absolument désorientée au

milieu de ces événements tragiques, en face des horreurs de la guerre et

de l'invasion, des intrigues de toutes sortes qui l'entouraient et

l'enserraient.

Les cours des Tuileries étaient remplies d'équipages et de fourgons; des

voitures de parade, même celle du sacre, des caissons du Trésor et de

l'argenterie étaient là. Les mouvements des hommes et des chevaux

amusaient le roi de Rome, qui ne croyait pas à un départ immédiat. À

neuf heures du matin, les préparatifs étaient terminés. Ce ne fut

pourtant qu'à dix heures et demie que l'Impératrice monta en

voiture[87]. Elle était accompagnée de Mmes de Montesquiou, de

Montebello, de Brignole, de Montalivet et de Castiglione. Lorsqu'on

voulut faire descendre le roi de Rome, l'enfant opposa la plus vive

résistance. Il pleurait, il poussait des cris, il s'accrochait aux

rideaux de son appartement, puis aux portes et à la rampe de l'escalier.

«N'allons pas à Rambouillet, disait-il, c'est un vilain château. Restons

ici!» La comtesse de Montesquiou, puis la sous-gouvernante, Mme

Soufflot, furent obligées de le prendre dans leurs bras. Il se débattait

violemment, et l'écuyer de service, M. de Canisy, arriva, non sans

peine, à le porter jusqu'à la voiture de sa mère. «Je ne veux pas

quitter ma maison, criait-il; je ne veux pas m'en aller. Puisque papa

est absent, c'est moi qui suis le maître!» Cette résistance inattendue,

ces cris et ces pleurs d'enfant troublaient un pénible silence et

jetaient dans l'âme de ceux qui assistaient à cette scène les

pressentiments les plus sinistres[88]. «J'étais près de lui, rapporte M.

de Bausset, et j'entendis l'expression de sa petite colère... L'instinct

de ce jeune prince parla d'une autre manière que les conseillers du

trône...» Comment ne pas évoquer ici un souvenir d'une analogie

frappante: le duc de Bordeaux refusant à Cherbourg de monter sur le

navire qui devait l'emmener avec Charles X en exil? M. de Damas, qui

portait l'enfant, dut, comme M. de Canisy pour le roi de Rome, faire un

violent effort pour venir à bout de sa résistance. Ainsi que l'a dit un

historien, «toutes ces infortunes se ressemblent...» M. de Bausset, qui

assistait au départ de Marie-Louise, dépeint le découragement et la

peine des Parisiens en voyant passer cet interminable cortège, rendu

plus considérable encore par les voitures des membres du gouvernement et

des diverses chancelleries ministérielles, marchant sous la protection

d'une escorte de mille à douze cents hommes, et occupant près d'une

lieue de terrain!... «Rien ne ressemblait moins à un voyage de cour que

cette tumultueuse retraite de personnes et de bagages de toute

nature[89].» C'était plutôt, pour employer une expression de Tacite, un

long cortège de deuil... _veluti longæ exesquiæ_. Outre les dames

d'honneur, le comte de Beauharnais, MM. de Gontaut et d'Haussonville, le

prince Aldobrandini, MM. d'Héricy et de Lambertye, de Cussy et de

Bausset, de Seyssel et de Guerchy, MM. Corvisart, Bourdier et Boyer

étaient les principaux personnages qui suivaient Marie-Louise et le

prince impérial. «Les voitures traversaient une foule de peuple dont la

contenance indiquait la sombre tristesse[90].» L'Impératrice laissait,

par son départ, le champ libre aux intrigues de Talleyrand.

On sait avec quelle habileté le vice-grand électeur, aidé en cela par M.

de Rémusat et ses gardes nationaux, demeura à Paris et se dispensa de

suivre l'Impératrice comme il en avait reçu l'ordre. L'astucieux

personnage n'était pas encore entièrement décidé en faveur des Bourbons,

car il voulait savoir d'abord ce que pensaient les alliés, qui eux-mêmes

paraissaient encore indécis. La régence de Marie-Louise, dont il serait

le premier ministre, était une idée qui ne lui déplaisait point[91].

Napoléon pouvait, en effet, abdiquer ou mourir subitement. D'autre part,

si l'Autriche ne soutenait pas la régence, si la Russie y était opposée,

il serait toujours temps de se retourner du côté des Bourbons et de leur

faire croire que leur restauration était due à son habileté et à son

empressement. Talleyrand eut soin de faire dire à Nesselrode par un

officieux, Alexandre de Laborde, qu'il était à Paris, au courant de

l'état des esprits et prêt à être consulté. Une manifestation royaliste

qui avait paru être du goût des alliés, et l'attitude de l'Empereur qui

n'avait pas encore l'air d'un homme qui veut abdiquer, ramenèrent

Talleyrand aux Bourbons. L'arrivée du Tsar dans son hôtel de la rue

Saint-Florentin, son langage et celui de Nesselrode, partisan de la

Restauration, achevèrent de le convaincre. Alors le 1er avril, dans le

conseil tenu chez lui en présence du Tsar, du roi de Prusse et des

ministres étrangers, il déclara que la régence serait dangereuse pour le

repos de l'Europe, car ce serait l'Empereur qui régnerait sous le nom de

Marie-Louise[92]. Il fît intervenir le baron Louis et l'abbé de Pradt

pour soutenir cette opinion et affirmer avec lui que la France était

royaliste; enfin, il répondit de l'assentiment du Sénat[93]. À sa

demande, les alliés décidèrent qu'on ne traiterait ni avec Napoléon, ni

avec aucun membre de sa famille. Ainsi, comme le fait remarquer le

chancelier Pasquier, ils consentirent formellement à exclure du trône de

France le fils de Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune

autorisation de l'empereur d'Autriche pour prendre un tel engagement. La

proclamation avait été préparée à l'avance par Talleyrand et par

Pozzo[94], ou par Nesselrode. Mais tous savaient que François II

laisserait faire, car l'empereur d'Autriche n'hésiterait pas entre la

reprise de ses anciennes provinces et la conservation d'un trône pour sa

fille[95].

Pendant que se préparait cette œuvre d'intrigues, Marie-Louise arrivait

le soir du 29 mars au château de Rambouillet, et en repartait le

lendemain pour Châteaudun, où elle retrouvait les frères de Napoléon,

Joseph et Jérôme. À Vendôme, le 1er avril, elle reçut des nouvelles de

Napoléon, qui, à l'endroit appelé la «Cour de France», venait

d'apprendre la capitulation de Paris et de là s'était rendu à

Fontainebleau. Le 2 avril, elle était à Blois. Elle y exerça la régence

pendant quelques jours encore. Le 3,--c'était le dimanche des

Rameaux,--elle reçut après la messe les autorités et ne put leur

dissimuler sa profonde tristesse. Le 4, elle chargea le duc de Cadore

d'un message pour son père, message où elle répète que son fils et elle

n'ont de refuge qu'auprès de lui. Elle le suppliait de ne pas sacrifier

à l'Angleterre et à la Russie le repos et les intérêts de son

petit-fils. «Je vous confie, écrivait-elle, le salut de ce que j'ai de

plus cher au monde, un fils encore trop jeune pour connaître le malheur

et le chagrin[96]!» Le 7 avril, elle reçoit la visite du colonel de

Garbois, qui vient, de la part de Napoléon, lui annoncer l'abdication.

Elle s'étonne et s'afflige de cet acte. Elle dit qu'elle veut aller

rejoindre l'Empereur. Le colonel objecte que la chose n'est pas

possible. Alors elle s'écrie: «Pourquoi donc, monsieur le colonel? Vous

y allez bien, vous! Ma place est auprès de l'Empereur, dans un moment où

il doit être si malheureux! Je veux le rejoindre et je me trouverai bien

partout, pourvu que je sois avec lui!...» Le colonel de Garbois présenta

d'autres objections, parla de dangers de toutes sortes. Il eut beaucoup

de peine à dissuader l'Impératrice, qui finit par écrire à Napoléon. Le

colonel porta aussitôt la lettre à l'Empereur. «Il me parut, dit

Garbois, très touché du tendre intérêt que cette princesse lui

témoignait. L'Impératrice parlait de la possibilité de réunir cent

cinquante mille hommes. L'Empereur lut ce passage à haute voix, et il

m'adressa ces paroles remarquables:--Oui, sans doute, je pourrais tenir

la campagne, et peut-être même avec succès. Mais je mettrais la guerre

civile en France, et je ne le veux pas. D'ailleurs, j'ai signé mon

abdication. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai signé[97].

«Marie-Louise, si l'on en croit Méneval et d'autres personnes qui

l'entouraient, était alors réellement décidée à rejoindre Napoléon. Elle

ne croyait pas à ce moment qu'on la séparerait de son époux. Elle avait

parlé plusieurs fois en ce sens à Mme de Luçay et à Mme de Montesquiou.

Le 7, elle avait lancé une dernière proclamation, dont l'auteur était

Cambacérès[98]; elle y suppliait les Français d'écouter la voix de

Napoléon. Elle se disait confiée à leur bonne foi, glorieuse d'être

Française et d'être associée aux destinées du souverain qu'ils avaient

librement choisi. «Mon fils, ajoutait-elle, était moins sûr de vos cœurs

au temps de sa prospérité. Ses droits et sa personne sont sous votre

sauvegarde.» Mais cette proclamation, si elle fut lue, ne produisit

aucun effet. La France était lasse de la guerre et toute prête à

accepter le régime qui lui assurerait la paix[99]. Cette lassitude, plus

que tout autre sentiment, explique comment l'opinion publique accueillit

favorablement le retour des Bourbons. Le 8 avril,--c'était le vendredi

saint,--Joseph et Jérôme, accompagnés de Cambacérès, vinrent, dès le

matin, conférer avec la régente. Ils lui dépeignirent les dangers très

prochains qui la menaçaient et lui dirent qu'il fallait quitter Blois au

plus vite. «Soit qu'ils eussent l'intention, rapporte M. d'Haussonville,

de se ménager une garantie du côté de l'Autriche en s'emparant de la

personne de l'Impératrice, soit qu'ils eussent songé à rejoindre avec

elle et son fils l'armée française qui revenait d'Espagne, et à tenter

les dernières chances d'une guerre civile, ils employèrent tous les

moyens pour décider l'Impératrice à passer de l'autre côté de la Loire.

Elle résista tant qu'elle put. Ils parlèrent alors de l'y contraindre de

force[100].»

C'est ce que Marie-Louise apprit elle-même à M. de Bausset. Alors

celui-ci demanda à la régente ce qu'elle comptait faire. «Rester à Blois

et y attendre les ordres de l'Empereur», telle fut sa réponse brève. Sur

ce, M. de Bausset alla raconter au chambellan d'Haussonville ce qui se

passait. M. d'Haussonville appela les officiers qui veillaient avec

quelques troupes sur la sécurité de la régente et leur demanda s'ils

laisseraient violenter Marie-Louise. Les officiers se présentèrent en

masse à elle et lui jurèrent formelle obéissance, ce qui déjoua les

projets des frères de Napoléon. Peu de temps après survinrent le comte

Schouvaloff, aide de camp du Tsar, et le baron de Saint-Aignan pour

faciliter la retraite de la régente sur Orléans[101]. L'Empereur avait

abdiqué, et la malheureuse princesse était livrée désormais à tous les

caprices de la fortune. Marie-Louise remet à M. de Bausset une lettre

pour Napoléon et une autre pour son père. Le grand maître du palais

parvient non sans peine à Fontainebleau et s'acquitte de sa mission. La

lettre touchante de Marie-Louise émeut Napoléon, qui s'écrie: «Bonne

Louise!» puis fait mille questions à M. de Bausset sur sa santé et sur

celle de son fils. On parla ensuite de l'île d'Elbe: «L'air y est pur et

sain, dit l'Empereur, et les habitants sont excellents. Je n'y serai pas

trop mal, et j'espère que Marie-Louise ne s'y trouvera pas mal non

plus.» Il croyait qu'une fois en possession du duché de Parme, il serait

permis à l'Impératrice de venir avec son fils s'établir auprès de lui à

l'île d'Elbe. Les calculs haineux de Metternich empêchèrent cette

réunion. On peut dire que ce fut un malheur pour tous, car cette réunion

et l'exécution fidèle du traité de Fontainebleau eussent probablement

empêché les Cent-jours. Heureux auprès d'une femme et d'un fils qu'il

adorait, Napoléon n'aurait peut-être pas songé à rompre ses liens. En

tout cas, il n'eût pu fournir les raisons ou les prétextes qui rendirent

sa conduite excusable[102]...

Marie-Louise était, je le répète, bien décidée à le rejoindre alors, et

il fallut toutes les intrigues de la diplomatie pour l'empêcher de

réaliser cette intention formelle. M. d'Haussonville l'atteste:

«L'Impératrice, dit-il, en apprenant que l'Empereur avait reçu en

souveraineté l'île d'Elbe, voulut savoir ce qu'elle devait penser de son

nouveau séjour. Elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était

Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n'est pas de questions

qu'elle ne lui fît sur le climat, sur les habitants, sur les ressources

du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu'elle pût avoir d'autre

séjour que celui de son époux, ni d'autre avenir que le sien. Son

langage n'était pas seulement convenable sur le compte de l'Empereur; il

était plutôt exalté... Mon père est demeuré persuadé qu'elle était de

bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu'elle a

depuis si complètement oublié[103].» Il convient de faire remarquer ici

combien la conduite de Marie-Louise au milieu de ces graves événements

est à son honneur. Comment, peu de temps après, changera-t-elle de

sentiments et sera-t-elle aussi frivole et aussi inconsidérée qu'elle a

été sérieuse et digne?... Devant une telle versatilité, je ne vois

qu'une explication. Tant que Marie-Louise est sous l'influence et la

direction de Napoléon, elle comprend ses devoirs et s'y montre fidèle.

Mais, lorsqu'elle tombe sous l'influence délétère de Metternich et de

son agent Neipperg, elle change brusquement d'attitude et perd l'estime

qu'elle avait si justement méritée pendant les jours d'angoisses et de

périls. Arrivée à Orléans, le samedi saint 9 avril, Marie-Louise reçut

une lettre de son père que lui apportait le duc de Cadore. François II

l'assurait de son affection, mais il doutait que les alliés

partageassent son zèle pour les intérêts et les droits de sa fille. Ce

malheureux monarque, dont un sujet, Schwarzenberg, était pourtant le

généralissime de la coalition, s'était annihilé à tel point qu'il

n'avait plus la faculté d'émettre un désir. Le lien qui l'attachait aux

autres souverains depuis le traité de Chaumont était un lien

infrangible. L'empereur d'Autriche était bien monarque et membre de la

Quadruple Alliance, mais il ne semblait vraiment plus ni souverain, ni

père. M. de Sainte-Aulaire, porteur d'une autre lettre de l'empereur

d'Autriche, où celui-ci donnait à Marie-Louise quelques détails sur la

tentative de suicide de Napoléon, a raconté à M. d'Haussonville un

incident que je crois enjolivé. Il paraîtrait qu'il fut reçu le matin

par l'Impératrice dans sa chambre à coucher. Elle était à peine éveillée

et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds sortaient de

dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d'une si

grande infortune, M. de Sainte-Aulaire tenait les yeux baissés pour

n'avoir pas l'air d'observer sur sa figure l'effet de la triste missive.

«Ah! vous regardez mon pied, s'écria l'Impératrice. On m'a toujours dit

qu'il était joli...» Quel que soit l'intérêt avec lequel il faut

accueillir les dires de M. de Sainte-Aulaire, il est difficile de croire

à celui-ci. Tant de coquetterie féminine, et, le dirai-je? si familière

et si bourgeoise, ne semble pas possible en pareille circonstance,

surtout de la part d'une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise a pu

avoir un moment de distraction ou de trouble. M. de Sainte-Aulaire a

sans doute cru piquant d'y ajouter cet étrange commentaire.

L'Impératrice avait un chagrin bien réel en ce moment et ne songeait

qu'au départ de Napoléon et aux intérêts de son fils. Elle voyait avec

stupéfaction disparaître tous ceux qui, jusqu'alors, l'avaient entourée

de leurs hommages. Elle les voyait allant au plus vite chercher des

passeports et préparant déjà leur soumission au gouvernement nouveau. Un

grossier personnage, M. Dudon, apparaît tout à coup. Il vient, au nom du

gouvernement provisoire, fouiller les voitures de l'Impératrice, enlever

l'or, l'argenterie et les diamants qui s'y trouvaient. Il pousse ses

exigences si loin qu'il veut même enlever à la malheureuse femme la

parure qu'elle porte sur elle. L'Impératrice le traite avec dédain et

part pour Orléans. Les Cosaques pillent à leur tour ses bagages, mais,

sur l'ordre du commissaire russe, Schouvaloff, ils rendent bientôt à

Marie-Louise ce qu'ils ont pris. M. de Méneval, qui était resté auprès

d'elle, recevait force lettres de Napoléon, qui demandait si

l'Impératrice voulait le suivre dans sa mauvaise fortune, ou se retirer

dans ses nouveaux États, ou rejoindre son père. Il voulait savoir

également si Mme de Montesquiou resterait auprès de son fils. Méneval

lui répondit que la gouvernante ne quitterait jamais le roi de Rome, «à

moins que la force ne l'arrachât de ses bras[104]». Marie-Louise était

de plus en plus dévorée par les inquiétudes et par le désir ardent de

revoir enfin l'Empereur. «Se dérobant à des conseils qui n'étaient pas

en harmonie avec la pensée qui la préoccupait, rapporte Méneval, elle

sortit précipitamment, un jour, de son cabinet de toilette, à demi

vêtue, traversa une terrasse qui séparait son appartement de celui de

son fils et alla se jeter dans les bras de Mme de Montesquiou, qu'elle

tenait en grande estime... Elle s'affermit auprès d'elle dans sa

résolution d'aller rejoindre Napoléon à Fontainebleau.» Elle fit même

des préparatifs sérieux pour un départ qui ne put se faire, car

Metternich et François II surent s'y opposer[105]. Il paraîtrait que la

duchesse de Montebello, jalouse de Mme de Montesquiou, fut une des

personnes qui dissuadèrent le plus Marie-Louise d'aller à l'île d'Elbe.

La régente quitta Orléans, et le lendemain le général Cambronne arrivait

en cette ville, suivi de deux bataillons de la Garde, pour la ramener

avec son fils à Fontainebleau. Il était trop tard.

Marie-Louise avait reçu une lettre de Metternich, lui affirmant qu'il

aurait bientôt de nouvelles preuves à lui fournir de la sollicitude de

son père; qu'il pouvait toutefois lui donner d'avance la certitude d'une

existence indépendante; mais que l'arrangement le plus convenable serait

qu'elle se rendît «momentanément» en Autriche avec son enfant, en

attendant qu'elle choisît entre le séjour de l'empereur Napoléon et son

propre établissement. Le ministre ajoutait que son père aurait ainsi le

bonheur d'aider de son mieux à sécher des larmes qu'elle n'avait que

trop de motifs de répandre. Il affirmait qu'elle serait tranquille, pour

le moment, et libre de sa volonté, pour l'avenir; qu'elle pourrait

emmener avec elle les personnes auxquelles elle accordait le plus de

confiance[106]. Les princes Paul Esterhazy et Wenzel-Lichtenstein

avaient été chargés de la conduire à Rambouillet, où son père devait la

rejoindre. Marie-Louise informa Napoléon de toutes ces nouvelles, en

regrettant la hâte avec laquelle on décidait de son sort. «Je ne vis que

de larmes!» s'écriait-elle. Et pendant qu'avec les égards les plus

délicats en apparence on l'amenait vers l'issue fatale, c'est-à-dire

vers la séparation d'avec son époux, celui-ci, réduit au désespoir,

disait tristement: «Je suis un homme condamné à vivre!» Ainsi

s'écroulait un gigantesque Empire, au milieu des angoisses de son

fondateur, au milieu des larmes d'une femme et des regrets instinctifs

d'un enfant, sous les coups des intrigues des uns et de la défection des

autres[107].

Le 18 avril, l'empereur François arrive à Rambouillet. Marie-Louise

descend le recevoir aux portes mêmes du palais «prédestiné pour servir

d'agonie à toutes les dynasties expirantes[108]». Elle prend son fils

des mains de Mme de Montesquiou et le jette en pleurant dans les bras de

l'Empereur, avant d'avoir reçu elle-même ses premières caresses. «Ce

mouvement, dit un témoin de la scène, produisit une émotion visible dans

les traits de l'empereur François[109].» Il embrassa cordialement son

petit-fils. Mais, d'après un autre témoin, le roi de Rome parut peu

sensible à cette marque de tendresse. Il considérait avec étonnement

cette longue et grave figure. «Quand il rentra dans son appartement, il

dit: «Je viens de voir l'empereur d'Autriche; il n'est pas beau[110].»

L'enfant impérial annonçait déjà un esprit attentif. Il confiait à

Méneval que Blücher était son plus grand ennemi; que Louis XVIII avait

pris la place de son papa et qu'il retenait tous ses joujoux, mais qu'il

faudrait bien qu'il les lui rendît[111]. Un mot, saisi au passage, se

gravait dans sa mémoire et lui faisait souvent comprendre bien des

choses. Mme de Montesquiou, qui était la prudence même, prenait toutes

les mesures possibles pour ne pas enflammer et fatiguer une imagination

aussi précoce.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 8 / 45 段