un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous
la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle.
Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver
l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes
combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de
ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la
trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux
n'ont manœuvré plus pitoyablement.
Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la
régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera
encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle
Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas
où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la
capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les
traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de
Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active
sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car
il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se
ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné
juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui
rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour
proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux
alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance
encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le
sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des
réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos
ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui
restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui
semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au
moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les
plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il
ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou
serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et
dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes
d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à
son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait
venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes
intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de
son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de
France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]?
Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux
Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde
nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et
Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le
roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il
savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce
qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du
territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et,
avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser
l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main
et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur
dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si
l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde
nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces
simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs
et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect.
La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les
cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient
quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle
séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui
était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand
Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer
simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les
impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière
fois Marie-Louise et son fils.
La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp
de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les
desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits,
l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le
Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas,
tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit
paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se
laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son
caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui,
d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et
de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste
équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de
janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers
la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que
l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où
l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt
après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est
au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver
son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la
liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et
son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des
souffrances par lesquelles il vient de passer.
Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend
Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes
une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher,
qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du
métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage
ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre
le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que
Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde
leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit
également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que
la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de
Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on
s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite,
m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon
ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui
répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit
échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus
coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur
Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion
pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet
est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut
détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de
la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre,
l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne
sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son
petit-fils[72]?
Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à
négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on
parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose
que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles.
Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à
Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé
les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle
des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit
Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans
l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque
temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me
bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je
concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé
échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me
jugera sévèrement[74].»
Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh,
persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les
conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis
1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces
insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est
battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les
alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils
veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de
Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France
n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars
sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne
s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich,
l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy
qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés
de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui
me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des
Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances
d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre
lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il
doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma
trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une
différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse.
«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur.
Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait
tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces
souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont
assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier
Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle
mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà,
d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de
Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande
alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous
vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui
affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que
d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il,
serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons
parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps,
Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient
de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait
Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises
de ses chers amis[77]»!
Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée
sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières
naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie,
Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les
alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à
Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les
comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on
verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt
conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés.
Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78].
L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à
Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille.
Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses
lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la
Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier
sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il
est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard.
Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée,
Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom
qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des
siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est
Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à
ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre
l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous
ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales,
sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et
à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix
députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de
plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du
roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à
la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un
roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait
hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais
été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice
et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de
Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à
l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en
relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et
la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald,
Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle,
obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication
conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente
et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où
il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des
maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son
règne était passé[79].
Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône
Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde
abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de
Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le
seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la
France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à
bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir
montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la
convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient
le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité
passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de
Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique,
reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté
sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et
deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de
Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin
au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même
traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds
personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses
meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et
sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et
aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement
du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France,
«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées
pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de
modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît
accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais,
une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si
petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication
qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a
honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles
épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité
de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII
montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île
d'Elbe.
Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de
Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur
François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et
Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction
du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux
délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles
contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour
l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois
heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de
Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion,
nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru
pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de
Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et
toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence,
l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et,
comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur
l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si
importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île
d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans
cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de
tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma
fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas
différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce
n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].»
* * * * *
Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce
qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si
remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi
Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais
laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain,
disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée,
l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir
l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le
régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se
trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice
régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre
et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la
femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle
a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient
mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais
qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne
comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice
pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une
mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je
n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie
regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!»
Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son
père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara
qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il,
la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut
qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui
feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père.
«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à
son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de
Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait,
mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il
avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était
bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à
Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des
forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir,
dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands
dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le
Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble
prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et
rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans
les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des
Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...»
Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix
honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle
s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses
heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la
charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle
avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes
acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries,
suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de
Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières,
adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle
avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux
alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français
allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur
courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son
père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son
petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle
s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait
adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche
pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre
Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit
et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la
lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince
qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier
ministre.