Le 31 décembre 1813, Blücher passait le Rhin avec ses soldats. Bientôt

un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous

la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle.

Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver

l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes

combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de

ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la

trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux

n'ont manœuvré plus pitoyablement.

Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la

régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera

encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle

Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas

où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la

capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les

traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de

Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active

sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car

il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se

ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné

juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui

rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour

proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux

alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance

encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le

sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des

réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos

ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui

restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui

semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au

moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les

plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il

ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou

serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et

dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes

d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à

son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait

venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes

intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de

son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de

France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]?

Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux

Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde

nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et

Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le

roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il

savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce

qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du

territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et,

avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser

l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main

et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur

dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si

l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde

nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces

simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs

et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect.

La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les

cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient

quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle

séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui

était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand

Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer

simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les

impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière

fois Marie-Louise et son fils.

La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp

de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les

desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits,

l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le

Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas,

tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit

paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se

laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son

caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui,

d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et

de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste

équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de

janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers

la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que

l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où

l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt

après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est

au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver

son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la

liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et

son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des

souffrances par lesquelles il vient de passer.

Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend

Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes

une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher,

qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du

métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage

ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre

le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que

Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde

leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit

également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que

la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de

Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on

s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite,

m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon

ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui

répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit

échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus

coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur

Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion

pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet

est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut

détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de

la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre,

l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne

sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son

petit-fils[72]?

Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à

négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on

parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose

que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles.

Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à

Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé

les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle

des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit

Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans

l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque

temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me

bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je

concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé

échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me

jugera sévèrement[74].»

Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh,

persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les

conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis

1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces

insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est

battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les

alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils

veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de

Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France

n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars

sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne

s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich,

l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy

qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés

de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui

me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des

Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances

d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre

lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il

doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma

trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une

différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse.

«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur.

Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait

tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces

souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont

assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier

Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle

mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà,

d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de

Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande

alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous

vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui

affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que

d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il,

serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons

parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps,

Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient

de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait

Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises

de ses chers amis[77]»!

Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée

sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières

naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie,

Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les

alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à

Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les

comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on

verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt

conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés.

Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78].

L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à

Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille.

Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses

lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la

Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier

sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il

est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard.

Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée,

Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom

qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des

siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est

Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à

ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre

l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous

ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales,

sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et

à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix

députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de

plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du

roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à

la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un

roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait

hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais

été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice

et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de

Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à

l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en

relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et

la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald,

Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle,

obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication

conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente

et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où

il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des

maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son

règne était passé[79].

Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône

Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde

abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de

Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le

seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la

France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à

bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir

montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la

convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient

le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité

passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de

Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique,

reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté

sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et

deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de

Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin

au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même

traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds

personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses

meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et

sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et

aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement

du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France,

«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées

pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de

modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît

accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais,

une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si

petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication

qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a

honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles

épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité

de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII

montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île

d'Elbe.

Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de

Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur

François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et

Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction

du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux

délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles

contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour

l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois

heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de

Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion,

nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru

pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de

Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et

toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence,

l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et,

comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur

l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si

importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île

d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans

cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de

tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma

fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas

différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce

n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].»

* * * * *

Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce

qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si

remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi

Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais

laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain,

disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée,

l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir

l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le

régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se

trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice

régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre

et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la

femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle

a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient

mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais

qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne

comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice

pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une

mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je

n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie

regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!»

Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son

père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara

qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il,

la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut

qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui

feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père.

«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à

son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de

Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait,

mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il

avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était

bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à

Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des

forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir,

dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands

dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le

Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble

prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et

rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans

les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des

Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...»

Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix

honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle

s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses

heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la

charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle

avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes

acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries,

suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de

Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières,

adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle

avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux

alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français

allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur

courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son

père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son

petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle

s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait

adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche

pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre

Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit

et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la

lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince

qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier

ministre.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 7 / 45 段