où, sous la direction de Mme de Montesquiou, l'enfant faisait sa prière
avant de s'endormir. «Mon Dieu, disait-il de sa petite voix naïve,
inspire à papa le désir de faire la paix, pour le bonheur de la France
et de nous tous!» L'Empereur, qui s'était arrêté, sourit et se retira
sans dire mot. Là où les courtisans gardaient un silence timide, c'était
une femme et un enfant qui venaient de lui faire connaître, sous une
forme humble et touchante, le vœu le plus cher de la France. Mais
Napoléon, se confiant à son génie fécond en prodiges, croyait encore que
la guerre seule pouvait empêcher la chute de son empire et de sa
dynastie.
CHAPITRE IV
LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.
Marie-Louise avait paru se préoccuper assez vivement des nouvelles
complications où s'était jeté l'Empereur après son départ de Dresde, et
ne trouver quelque apaisement à ses inquiétudes que dans son amour pour
son fils. Elle l'avait écrit, le 1er octobre 1812, à la comtesse de
Crenneville: «Vous me connaissez assez pour savoir que quand j'ai un
chagrin, il est bien cruel et que, malgré cela, je ne le montre pas.
Aussi vous pouvez juger celui que doit me causer l'absence de l'Empereur
et qui ne finira qu'à son retour! Je me tourmente et m'inquiète sans
cesse. Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au
désespoir, et quand j'en reçois une, cela ne me soulage que pour peu
d'heures... La seule consolation que j'aie dans ce moment est mon fils,
qui devient tous les jours plus aimable, et qui grandit et embellit
beaucoup. Le plaisir de venir le retrouver a beaucoup diminué le chagrin
que j'ai éprouvé en quittant mes parents, et trois mois ont suffi à
produire un changement si favorable en lui que j'aurais eu de la peine à
le reconnaître...[54].» Et dans une autre lettre: «J'ai été bien
contente de me retrouver auprès de mon fils et au milieu d'un peuple que
j'estime tant que les Français... J'ai revu mon fils embelli et grandi.
Il est si intelligent que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi;
mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut parvenir à me faire oublier,
fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père...» Au début de
l'année 1813, elle écrit encore: «Mon fils se porte à merveille. Il n'a
jamais été un instant sérieusement malade depuis sa naissance, et il a
toutes ses dents depuis trois mois... Je n'ai qu'à me louer de sa santé.
Il embellit et se fortifie à vue d'œil. C'est un enfant charmant...» Ces
quelques extraits semblent prouver, contrairement à certaines
affirmations, que Marie-Louise avait, à ce moment, tous les sentiments
d'une mère. Pourquoi n'en a-t-il pas été toujours ainsi?
Lamartine, à qui il est arrivé plus d'une fois de transformer les loups
en agneaux et les monstres mêmes en êtres harmonieux, a cru voir une
Marie-Louise dont les portraits les plus flatteurs n'ont jamais
approché. Il a voulu la réhabiliter, prétendant qu'elle avait été
calomniée. Il lui accorde tous les dons, la grâce, la tendresse, la
pitié... «C'était, déclare-t-il, une belle fille du Tyrol, les yeux
bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses
neiges et des roses de ses vallées, la taille souple et svelte,
l'attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir
besoin de s'appuyer sur le cœur d'un homme, le regard plein de rêves et
d'horizons intérieurs voilés sous le léger brouillard des yeux.» Est-ce
tout? Non. Il vante encore «sa poitrine pleine de soupirs et de
fécondité, ses bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant
avec une gracieuse langueur comme lassés du fardeau de sa destinée; le
cou naturellement penché sur l'épaule». Il la comparait à la «statue de
la Mélancolie du Nord, dépaysée dans le tumulte d'un camp français[55]».
Enfin cette Germaine avait «une nature simple, touchante, renfermée en
soi-même, muette au dehors, pleine d'échos au dedans...» C'est ainsi que
parlait un grand poète qui, l'ayant vue, dix ans après, déjà lourde et
massive, ayant perdu les charmes de la première jeunesse, la décrétait,
de par lui, souple, svelte, langoureuse. La vérité, c'est qu'elle avait
de beaux yeux et un teint animé. C'étaient là ses seuls avantages...
Lorsque M. de Laborde revint d'Autriche, Napoléon, impatient, le pressa
de questions sur la future Impératrice. «Que Votre Majesté, finit par
répondre le prudent conseiller d'État, sauve le premier coup d'œil, et
comme mari, je crois qu'Elle aura lieu d'être satisfaite.» M. Frédéric
Masson, qui en a parlé autrement qu'en poète, ne lui a trouvé que «l'air
d'une nourrice[56]». M. Thiers constate que l'Empereur sembla content du
genre de beauté et d'esprit qu'il crut voir en elle. D'ailleurs, «une
femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout
ce qu'il désirait...» Lorsque Napoléon voulut savoir quels conseils ses
parents lui avaient donnés: «D'être à vous tout à fait et de vous obéir
en toutes choses», avait-elle répondu avec une sincère candeur. Et elle
tint parole jusqu'en 1814, se montrant fort touchée des tendresses que
l'Empereur ne cessait de lui prodiguer. «Elle semblait, affirme M.
d'Haussonville, avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait
pas à l'Empereur qu'on s'en aperçût. Peut-être même y avait-il quelque
affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il
traitait la fille des empereurs d'Allemagne[57].»
Pendant les quatre mois qui s'écoulent avant la reprise des hostilités
contre la Prusse et la Russie, l'Empereur ne s'oublie pas dans les
effusions intimes. Sans doute, il montre qu'il a du bonheur à se trouver
avec sa femme et son fils, mais il tient tête aux difficultés et aux
soucis les plus effrayants qui aient jamais assailli un capitaine et un
chef d'État. Il obtient du Sénat de nouveaux contingents; il veut
maintenir à tout prix ses aigles dans l'Espagne insurgée. Il essaye même
de venir à bout des résistances du Pape qu'il a fait transférer de
Savone à Fontainebleau. Profitant de sa faiblesse et abusant de ses
fatigues, il lui arrache le Concordat du 25 janvier que Pie VII, mieux
conseillé et plus éclairé, rétractera formellement deux mois après.
L'Empereur, qui avait informé son beau-père de l'heureux apaisement du
différend de l'Église et de l'Empire, s'irrite et menace encore la
Papauté, lorsque les affaires extérieures s'aggravent et imposent un
dérivatif à son injuste courroux. La Prusse et la Russie viennent de se
liguer ouvertement contre la France. L'Autriche, qui avait cru un
instant aux succès de Napoléon en Russie, et qui redoutait qu'il n'en
profitât pour achever la Prusse et l'achever elle-même, refusait
poliment, à la fin de 1812, après les revers de la Grande Armée,
d'augmenter l'effectif de son contingent auxiliaire. Elle se bornait à
déclarer qu'elle était disposée à s'interposer pour amener le bienfait
d'une paix nécessaire[58]. Metternich, qui paraissait assez disposé à
une politique d'accommodement, n'avait pas les allures impérieuses qu'il
prit plus tard. Il affirmait que l'Autriche seule pouvait contenir par
son calme et sa fermeté des millions d'hommes prêts à profiter des
malheurs de la France. «Les rapports de sang qui lient les deux maisons
impériales d'Autriche et de France, disait-il à Floret, son agent à
Paris, donnent un caractère particulier à toute démarche faite par notre
auguste maître... L'empereur des Français paraît avoir pressenti ce qui
se passe en ce moment, en me disant si souvent que le mariage avait
changé la face des choses en Europe. Le moment s'approche. Il peut être
venu où Napoléon peut tirer le véritable profit de cette heureuse
alliance...[59].» Le 20 décembre, François II appuya cette déclaration
par une lettre personnelle à Napoléon, où il lui affirma qu'il n'avait
d'autre but que le bien-être d'un monarque «auquel l'attachait
personnellement le lien le plus sacré[60]». Le 7 janvier 1813, Napoléon
répondit que le froid seul avait été la cause de ses revers, mais que
ses forces étaient déjà reconstituées. Il admettait cependant des
ouvertures de paix, à la condition que la France ne céderait aucun des
pays réunis par des sénatus-consultes. Mais cette réponse rendait, pour
ainsi dire, les négociations impossibles. Aussi l'Autriche, tout en
affirmant son dévouement à Napoléon et son amour de la paix,
renforçait-elle son armée et choisissait-elle de fortes positions
stratégiques. L'Empereur s'en plaignait et blâmait entre autres un agent
autrichien, dont j'ai déjà parlé, M. de Neipperg, de travailler
ouvertement en Suède contre la France[61]. Metternich se récriait. Il
jurait que sa cour tenait «la conduite la plus franche et la plus loyale
que jamais personne eût tenue[62]». Ce qui ne l'empêchait pas de confier
à Lebzeltern que lorsque l'Autriche serait chargée d'une médiation
efficace, elle dicterait impérieusement les conditions de la paix.
Le 1er avril, Napoléon déclarait la guerre à la Prusse, puis un mois
après battait les Prussiens et les Russes à Lutzen; il informait
François II de sa victoire et l'assurait en même temps que Marie-Louise
était son premier ministre et s'acquittait admirablement de ses
fonctions. L'Empereur l'avait en effet investie de la régence, en lui
donnant pour premier conseiller le vieux Cambacérès, dont il estimait
l'expérience et la sagacité, mais qui était devenu bien pusillanime.
Trois semaines après, il achevait ses adversaires à Bautzen et jetait
l'Autriche dans l'incertitude la plus cruelle. Metternich, sachant que
l'armée russe et l'armée prussienne étaient démoralisées, conseilla à
François II de rassurer Alexandre et Frédéric-Guillaume. Il fallait
envoyer à Napoléon le comte de Bubna et obtenir de lui de sérieuses
promesses de paix, fondées sur la reconstitution de la Prusse et sur le
renoncement au protectorat de l'Empire germanique, au duché de Varsovie
et aux provinces illyriennes. Bubna se rend alors à Prague, au quartier
général de l'Empereur, et lui soumet les propositions de l'Autriche.
«Vous voulez me déshonorer, s'écrie Napoléon. Monsieur, l'honneur avant
tout, puis la femme, puis l'enfant, puis la dynastie!» Il affirma que le
monde allait être bouleversé. Il prédit les plus grands malheurs. «La
meilleure des femmes en sera la victime. La France sera livrée aux
jacobins. L'enfant dans les veines duquel le sang autrichien coule, que
deviendra-t-il? J'estime mon beau-père depuis que je le connais. Il a
fait le mariage avec moi de la manière la plus noble. Je lui en sais gré
de bien bon cœur. Mais si l'empereur d'Autriche veut changer de système,
il aurait mieux valu ne pas faire ce mariage dont je dois me repentir en
ce moment-ci. Je vous l'ai dit à Paris et je l'ai répété au prince
Schwarzenberg, rien ne me répugne tant que de faire la guerre à
l'Autriche. Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du roi de
Rome. Je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France. Les
longues guerres entre la France et l'Autriche ont fait germer des
ressentiments. Vous savez que l'Impératrice, comme princesse
autrichienne, n'était point aimée à son arrivée en France. À peine
commence-t-elle à gagner l'opinion publique par son amabilité, par ses
vertus, ses talents qu'elle développe dans les affaires, que vous voulez
me forcer à donner des manifestes qui irriteront la nation. Certes, on
ne me reproche pas d'avoir le cœur trop aimant. Mais si j'aime quelqu'un
au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne la guerre,
cela influera sur l'avenir du roi de Rome. C'est sous ce rapport-là
qu'une guerre contre l'Autriche m'est odieuse[63]!» Puis s'indignant
contre une médiation armée, par laquelle on voulait lui imposer les plus
grands sacrifices, il s'écria: «Vous vous dites encore mes alliés,
pendant que vous facilitez les mouvements des Russes en m'ôtant votre
corps auxiliaire, en chassant les Polonais du royaume de Cracovie!» Il
conclut énergiquement que si on voulait lui reprendre ses conquêtes, il
fallait que le sang coulât.
L'empereur d'Autriche était plus hésitant que son ministre. Il prévoyait
que si Napoléon gagnait encore une ou deux batailles, l'Europe
redeviendrait ce qu'elle était en 1811, ou peut-être pire encore. M. de
Metternich eut de la peine à l'amener à suivre une politique qui
consistait à avoir les apparences de la neutralité, et qui donnait le
temps de préparer une habile défection. Il y parvint cependant. Et
pendant que la cour de Vienne protestait de sa loyauté, elle signait
avec la Prusse et la Russie une convention secrète par laquelle
l'Autriche s'engageait à se joindre aux alliés, si Napoléon repoussait
le projet de médiation armée. L'Empereur, qui connaissait toutes ces
perfidies, aurait pu refuser l'armistice proposé jusqu'au 20 juillet. Il
l'accepta et le porta même jusqu'au 10 août, car il lui fallait ce temps
pour concentrer et augmenter ses forces. Le 26 juin, Napoléon et M. de
Metternich ont, à Dresde, ce terrible entretien de six heures d'où l'on
peut dire que la guerre est sortie. L'Empereur s'y répand en menaces et
en reproches. Ce qui revient à chaque instant dans ses plaintes, c'est
la folie qu'il a faite en épousant une archiduchesse. Et le ministre
autrichien,--si l'on admet son dire,--aurait, répondu: «Puisque Votre
Majesté veut connaître mon opinion, je dirai très franchement que
Napoléon le Conquérant a commis une faute[64].» L'Empereur, sans se
déconcerter, va droit au but: «Ainsi l'empereur François veut détrôner
sa fille?--Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'empereur François
est avant tout souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours
la première place dans ses calculs.» Devant le sang-froid de son
adversaire, Napoléon s'emporte. Il s'étonne qu'on lui demande de livrer
ses conquêtes sans tirer l'épée. «Et c'est mon beau-père, s'écria-t-il,
qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie! Dans quelle
attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il
s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France
un refuge pour sa fille et son petit-fils!...» Et alors il lui échappe
des paroles cruelles, des paroles irréparables qui expliquent la haine
posthume de Metternich: «Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour
vous décider à jouer ce rôle contre moi[65]?»
Un profond silence succède à cette violente apostrophe. Puis Napoléon
croit pouvoir ajouter: «Vous ne me ferez pas la guerre?» Et Metternich
lui répond, ou lui aurait répondu: «Vous êtes perdu, Sire!» Et à peine
est-il sorti qu'il expédie un courrier à Schwarzenberg pour savoir, au
point de vue pratique, quelle doit être la durée de l'armistice.
Schwarzenberg fixe un délai de vingt jours pour renforcer son armée de
75,000 hommes, et le prétendu négociateur de la paix consacre tous ses
efforts à obtenir ce délai. Les négociations de Prague, entre
Metternich, d'Anstett, Caulaincourt et Narbonne, qui s'engagent alors,
ne sont en réalité que des conversations diplomatiques. Ni d'un côté ni
de l'autre, on n'était sincère. Si Napoléon eût accordé les concessions
exigées, l'Autriche en eût immédiatement présenté d'autres. Quant à
l'Empereur, il ne voulut jusqu'au dernier moment en admettre aucune. Il
quitta Dresde pendant quelques jours pour aller recevoir Marie-Louise à
Mayence, pensant que de grands égards, témoignés officiellement à la
fille de François II, produiraient une impression favorable en Autriche
et faciliteraient un rapprochement. Il engagea même l'Impératrice à
écrire à son père une lettre capable de toucher son cœur et de le
déterminer à une paix plus honorable[66]. À la veille même de la rupture
de l'armistice, Napoléon sembla disposé à céder sur quelques points,
mais, cette fois, il était trop tard. Les signaux préparés de Prague à
la frontière de Silésie s'allumèrent dans la nuit du 10 au 11 août,
apprenant aux alliés que les négociations étaient rompues. Sans doute,
l'Empereur avait eu tort de ne point chercher à faire la paix, comme il
l'avoua plus tard à M. Fazakerley[67]; mais la médiatrice de cette paix,
l'Autriche, était-elle sincère dans ses offres? Elle qui, le 27 juin,
avait signé avec la Prusse et la Russie le traité secret de Reichenbach,
dressé le 9 juillet le plan de campagne à Trachenberg avec les alliés,
conclu le traité secret de Prague avec l'Angleterre le 27 juillet,
pouvait-elle dire qu'elle avait négocié loyalement?... Quoi qu'il en
soit, elle était arrivée à son but; gagner du temps. Et le 12 août,
grâce à son concours et à son adresse, la Triple Alliance devenait un
acte officiel. Les 26 et 27 août, les alliés sont battus à Dresde; les
Autrichiens, entre autres, abandonnent à Napoléon 20,000 prisonniers, 60
pièces de canon et de nombreux équipages de guerre, ce qui n'empêche pas
Metternich d'affirmer «que les troupes de Napoléon ne méritaient plus le
nom d'armée». Mais les lieutenants de l'Empereur n'ont malheureusement
ni son génie ni ses triomphes. Les 18 et 19 octobre, à Leipzig, la
trahison des Saxons et des Wurtembergeois transforme la bataille en
déroute, quoique les pertes des alliés soient énormes. Le combat plus
heureux de Hanau facilite la retraite de l'armée française; mais c'en
est fait, l'invasion est proche et l'Empire menacé. Napoléon allait
revenir en hâte à Saint-Cloud, prêt à créer de nouvelles armées et avec
la certitude inébranlable de trouver dans son génie militaire les
occasions de réparer ses désastres.
Pendant cette terrible campagne et les péripéties extraordinaires qui
l'avaient remplie, l'Empereur n'oubliait pas son fils. Ainsi, le 7 juin,
il avait écrit à Mme de Montesquiou: «Je vois avec plaisir que mon fils
grandit et continue à donner des espérances», et il avait assuré la
gouvernante de toute sa satisfaction. Quant à Marie-Louise, il s'en
préoccupait à tout instant, inquiet de sa santé et voulant qu'on lui
procurât des distractions de nature avec son âge. Mais l'Impératrice
avait pris son rôle de régente au sérieux et les tristesses, de 1813,
qui avaient singulièrement aggravé celles de 1812, ne lui inspiraient
pas beaucoup le désir de chercher des plaisirs et des divertissements.
Napoléon avait eu un moment l'intention de faire couronner
solennellement le roi de Rome; les circonstances pénibles où se trouvait
jetée la France l'en avaient dissuadé. Marie-Louise, qui désirait
ardemment la paix, avait consenti avec joie à écrire à son père, quelque
temps après son voyage à Mayence. Elle émettait l'espérance que
l'empereur d'Autriche ne se mêlerait pas à la guerre. Elle lui parlait
en même temps de son intérieur. Elle se félicitait d'avoir retrouvé son
fils bien portant, très gai, très aimable et prononçant déjà quelques
paroles. Six semaines après, le 23 septembre, n'ayant pas reçu de
réponse favorable, elle suppliait encore son père de mettre fin aux
hostilités. Avant la bataille de Leipzig, elle était allée au Sénat lire
un discours patriotique où elle faisait hautement appel à la vaillance
des Français contre l'Angleterre et la Russie, qui avaient entraîné la
Prusse et l'Autriche dans leur coalition. «Associée depuis quatre ans
aux pensées les plus intimes de mon époux, disait-elle, je sais de quels
sentiments il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne sans
gloire.» Elle souleva un enthousiasme sénatorial qui dura toute une
séance.
Lorsque, le 9 novembre à cinq heures du soir, Napoléon revint subitement
au château de Saint-Cloud, il trouva l'Impératrice en larmes. «Ému et
attendri, rapporte un témoin, il la prit sur son cœur avec un
redoublement de tendresse. Leur fils, amené par la gouvernante, vint
mettre le dernier trait à ce tableau de famille, qui intéressa vivement
le petit nombre des spectateurs qui en étaient témoins.» Méneval, qui se
trouvait à Saint-Cloud, dit du roi de Rome: «C'était alors un très bel
enfant. Il avait toutes les apparences de la force de la santé, et son
intelligence se développait d'une manière remarquable. La reine de
Naples lui avait fait présent d'une petite calèche dans laquelle il se
promenait joyeusement dans les jardins du château. Cette voiture était
traînée par des moutons qu'avait dressés l'habile écuyer Franconi.» Ces
joies ne sont que des joies éphémères. L'Empereur, qui prodigue à sa
femme et à son fils ses plus vives tendresses, ne soupçonne pas qu'il
les voit pour la dernière fois. Quelques semaines encore, et tout sera
rompu entre eux. La campagne de France, l'abdication, l'île d'Elbe, les
Cent-jours, la seconde abdication, le départ pour Sainte-Hélène, tous
ces événements dramatiques se succéderont tumultueusement, sans que
Napoléon puisse revoir Marie-Louise et le roi de Rome.
En apprenant la défection officielle de l'Autriche, défection qui
n'aurait cependant pas dû la surprendre, Marie-Louise avait manifesté le
plus vif chagrin. Elle craignait pourtant que l'Empereur ne lui en
voulût et ne lui témoignât une affection moindre. Elle se trompait;
jamais Napoléon ne fut plus aimant. Il souriait seulement, lorsqu'elle
lui disait: «L'Empereur mon père m'a répété vingt fois, quand il m'a
mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon
père est un honnête homme...» Le 14 novembre, l'éternel Lacépède
haranguait Napoléon au nom du Sénat et lui dépeignait la sollicitude de
cette assemblée pour lui. Le lendemain, le Sénat mettait à la
disposition de l'Empereur trois cent mille conscrits. Le 1er décembre,
les alliés lancent la fameuse déclaration de Francfort où ils cherchent
à séparer la cause de Napoléon de la cause du pays. Ils jurent que c'est
à l'Empereur seul qu'ils font la guerre[68]. Ils veulent la France forte
et heureuse, et lui laissent une étendue de territoire plus grande que
sous ses rois. L'offre des limites naturelles et la bienveillance pour
les intérêts de la France n'étaient en réalité qu'un leurre. On le vit
bientôt. Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur que Napoléon allait
rencontrer des embûches, c'était encore chez lui, dans son propre
empire. Le Sénat, qui était toujours prêt, sur un signe du maître, à
envoyer des millions d'hommes à la mort[69], attendait l'occasion pour
se livrer, sans péril, à une lâche défection. Le 16 novembre 1813, le
lendemain du sénatus-consulte qui ordonnait de nouvelles levées, le
comte Molé écrivait dans son Journal intime: «À quatre heures, je fus
chez Fontanes. Nous causâmes longtemps. Il me fit connaître l'opinion du
Sénat. La très grande majorité hait l'Empereur. Elle ne le cache pas. Ce
qu'on appelle le vieux Sénat, c'est-à-dire un noyau de dix-huit environ,
tels que Sieyès, Tracy, Lanjuinais, Garat, Villetard, voudraient un
directoire; un grand nombre veut le roi de Rome et la régente; un très
petit nombre est dévoué à l'Empereur. Ces derniers mêmes demandent la
paix à tout prix. Tous repoussent les Bourbons.» Moins de cinq mois
après, Napoléon était frappé de déchéance, le roi de Rome et la régente
abandonnés à l'Autriche, et Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au
trône par ces mêmes sénateurs, qui avaient eu bien soin de stipuler en
même temps qu'ils seraient inamovibles et garderaient leurs traitements
et leurs majorats.
Au cours de ces événements, Pie VII avait, malgré une surveillance
rigoureuse, pu faire connaître au nonce sa rétractation du concordat de
Fontainebleau. Lors des conférences de Prague, il avait, par l'entremise
du nonce Severoli, déclaré à l'empereur d'Autriche qu'il maintenait ses
droits à la souveraineté temporelle. Napoléon fut averti de ces
démarches. Il comprit cette fois, mais trop tard encore, qu'il fallait
céder. Il fit faire des propositions au cardinal Consalvi pour arriver à
une sorte de pacification entre le Saint-Siège et l'Empire. Qui aurait
pu admettre cette hypothèse même quelques mois auparavant?... Celui qui
avait pris Rome pour en donner le titre et la souveraineté à son fils,
allait être contraint de reconnaître la souveraineté temporelle de ce
Pape qu'il avait si brutalement dépossédé.
CHAPITRE V
FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.
(1814)