Le 16 juin, l'Empereur ouvrait solennellement les séances du Corps

législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix

conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par

l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a

rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de

la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un

État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de

l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction

qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la

religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des

intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à

ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à

Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront

séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi

que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces

quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent

une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les

surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon

déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin

de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à

l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre

sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la

Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix

du continent ne sera pas troublée.»

Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les

autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon

injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure

paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations.

La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme

si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais

l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait

consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer

à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en

espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne

sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse

assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras

considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera

y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères,

puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de

sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en

apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni

l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux,

les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé,

les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié,

tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se

retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou

viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli.

CHAPITRE III

L'ENFANCE DU ROI DE ROME.

(1811-1812)

Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie

Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce

de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du

tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je

suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la

politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait

déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux,

«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant,

quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie,

qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui

qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que

dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi

inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le

même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se

ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même

temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre

contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce,

cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs

que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où

elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait

touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère

qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur

de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est

étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux

éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil:

«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons

depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon

fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui

avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en

flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute

joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie,

mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et

disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition...

Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours

après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec

lui[40].»

On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et

une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente

comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire

répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été

un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant

tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas,

en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier

d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon

père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne

pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et

vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les

soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous

apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle

ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en

victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la

tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première

heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de

bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la

fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle

allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les

victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms

comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour

l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop

peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour

demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le

reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un

sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance

de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une

alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait

à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui

permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces

ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le

mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister

et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces

à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].»

Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une

discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux.

Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle

sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle

avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise

à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances

il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer,

comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands

égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours

et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les

plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait

pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus

gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des

enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet

amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient

les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à

son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait

désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les

grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin

n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait

tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il

lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même

à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur

de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il

paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait

pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne

s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant

sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de

crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus

affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été

difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une

famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente

éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et

éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie

n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un

peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et

par l'obligeance la plus gracieuse...[45].»

Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la

confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des

faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était

le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand

affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la

comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à

Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial

n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de

Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit

pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de

l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi

n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit

prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il

le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans

la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La

gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux

éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a

remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre

cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome

une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre

1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins,

peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du

roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des

préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la

gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre

dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la

nourrice[46].

«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812,

Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec

lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome

grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il

avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les

réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se

roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les

fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et

demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous,

répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils

savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le

roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon,

_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de

cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la

pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse,

s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la

pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa

Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot,

consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures

de l'Empire[48].

«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement

auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable

distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les

affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se

plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute

féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies

par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio,

dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le

spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus

douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première

année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la

campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père

et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre

de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les

obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à

l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire

plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment

Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.»

Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets,

les spectacles, les chasses, les divertissements les plus

extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les

superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice

d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant

de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança

son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion

à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu

pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention

à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à

Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me

consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma

famille.»

Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque

temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de

Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6

septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui

demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais,

dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait

tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de

la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais.

Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le

faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir

que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils

contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance

aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il

appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui

attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les

sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon

fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en

peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il

le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves

officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un

nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout

le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut

placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].»

Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et

militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de

Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une

reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se

rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds,

avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu

vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur

un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite

le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le

grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le

regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme

des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait

par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves

se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire,

semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette

toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de

l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme

qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document

propre à la méditation et bien fait pour émouvoir.

* * * * *

On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les

plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet.

Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt,

puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un

sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et

l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des

troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se

dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de

police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le

général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque

Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la

conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la

décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût

aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine,

Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de

l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette

affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à

Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats

pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et

l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui

apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la

pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire

oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du

général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille

avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un

détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint

l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le

balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un

attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue

durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration.

Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait

annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui

précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause,

quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra

dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de

l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un

dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours

obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et

le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves,

cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et

bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à

Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de

l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil.

En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa

défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant

attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire

de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour,

raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la

porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du

petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis

auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit

frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à

Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais,

voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait

modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému;

il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse,

ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des

hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de

divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections

d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs

sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de

Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques

et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait

manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux

instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût

écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec

l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers

revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une

partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme

dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été

battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à

de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants

répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui

inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus

qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans

le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 5 / 45 段