législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix
conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par
l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a
rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de
la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un
État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de
l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction
qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la
religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des
intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à
ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à
Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront
séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi
que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces
quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent
une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les
surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon
déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin
de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à
l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre
sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la
Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix
du continent ne sera pas troublée.»
Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les
autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon
injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure
paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations.
La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme
si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais
l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait
consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer
à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en
espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne
sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse
assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras
considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera
y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères,
puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de
sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en
apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni
l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux,
les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé,
les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié,
tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se
retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou
viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli.
CHAPITRE III
L'ENFANCE DU ROI DE ROME.
(1811-1812)
Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie
Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce
de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du
tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je
suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la
politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait
déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux,
«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant,
quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie,
qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui
qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que
dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi
inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le
même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se
ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même
temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre
contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce,
cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs
que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où
elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait
touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère
qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur
de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est
étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux
éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil:
«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons
depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon
fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui
avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en
flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute
joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie,
mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et
disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition...
Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours
après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec
lui[40].»
On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et
une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente
comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire
répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été
un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant
tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas,
en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier
d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon
père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne
pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et
vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les
soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous
apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle
ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en
victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la
tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première
heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de
bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la
fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle
allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les
victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms
comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour
l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop
peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour
demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le
reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un
sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance
de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une
alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait
à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui
permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces
ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le
mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister
et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces
à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].»
Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une
discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux.
Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle
sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle
avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise
à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances
il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer,
comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands
égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours
et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les
plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait
pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus
gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des
enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet
amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient
les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à
son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait
désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les
grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin
n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait
tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il
lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même
à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur
de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il
paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait
pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne
s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant
sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de
crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus
affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été
difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une
famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente
éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et
éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie
n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un
peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et
par l'obligeance la plus gracieuse...[45].»
Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la
confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des
faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était
le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand
affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la
comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à
Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial
n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de
Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit
pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de
l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi
n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit
prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il
le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans
la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La
gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux
éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a
remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre
cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome
une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre
1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins,
peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du
roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des
préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la
gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre
dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la
nourrice[46].
«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812,
Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec
lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome
grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il
avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les
réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se
roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les
fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et
demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous,
répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils
savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le
roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon,
_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de
cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la
pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse,
s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la
pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa
Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot,
consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures
de l'Empire[48].
«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement
auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable
distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les
affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se
plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute
féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies
par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio,
dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le
spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus
douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première
année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la
campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père
et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre
de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les
obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à
l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire
plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment
Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.»
Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets,
les spectacles, les chasses, les divertissements les plus
extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les
superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice
d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant
de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança
son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion
à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu
pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention
à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à
Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me
consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma
famille.»
Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque
temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de
Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6
septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui
demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais,
dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait
tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de
la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais.
Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le
faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir
que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils
contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance
aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il
appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui
attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les
sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon
fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en
peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il
le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves
officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un
nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout
le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut
placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].»
Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et
militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de
Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une
reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se
rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds,
avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu
vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur
un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite
le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le
grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le
regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme
des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait
par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves
se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire,
semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette
toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de
l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme
qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document
propre à la méditation et bien fait pour émouvoir.
* * * * *
On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les
plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet.
Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt,
puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un
sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et
l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des
troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se
dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de
police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le
général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque
Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la
conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la
décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût
aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine,
Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de
l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette
affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à
Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats
pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et
l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui
apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la
pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire
oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du
général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille
avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un
détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint
l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le
balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un
attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue
durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration.
Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait
annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui
précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause,
quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra
dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de
l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un
dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours
obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et
le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves,
cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et
bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à
Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de
l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil.
En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa
défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant
attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire
de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour,
raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la
porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du
petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis
auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit
frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à
Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais,
voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait
modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému;
il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse,
ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des
hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de
divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections
d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs
sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de
Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques
et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait
manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux
instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût
écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec
l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers
revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une
partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme
dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été
battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à
de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants
répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui
inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus
qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans
le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet.