chapelle des Tuileries, en présence de l'Empereur, du grand-duc de
Wurtzbourg et du prince Eugène, des princes et des dignitaires, de
cardinaux et d'évêques. L'ondoiement fut fait par le cardinal Fesch,
assisté du prince de Rohan, premier aumônier, «le seul de son nom qui,
dès le premier moment, s'était hâté de s'offrir[22]». La cérémonie se
termina par le _Te Deum_, pendant lequel le roi de Rome, dont le duc de
Conegliano soutenait le manteau, fut reconduit dans ses appartements.
Puis le comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, et
le comte Marescalchi, grand chancelier de la Couronne de fer, déposèrent
sur son berceau les grands cordons de ces deux ordres. Ceux de l'empire
d'Autriche avaient déjà été apportés par M. de Metternich en personne.
Un feu d'artifice et de splendides illuminations terminèrent cette
mémorable soirée. Le lendemain, le général Hulin, le même qui avait
présidé le simulacre de tribunal à Vincennes le 21 mars 1804, adressait
un rapport enthousiaste au ministre de la guerre sur la joie de la
capitale au vingt-deuxième coup de canon qui avait annoncé la naissance
du fils de l'Empereur[23]. Des bulletins, affichés dans tout Paris et
autour desquels se groupait une foule anxieuse, donnaient les moindres
détails sur la santé du précieux enfant. L'impératrice Joséphine avait
eu la bonté de féliciter elle-même Napoléon de cet heureux événement, et
l'Empereur, en la remerciant, lui dit qu'il espérait bien que son fils
remplirait sa destinée. Cette phrase, qu'un prochain avenir allait si
étrangement souligner, il la répéta aux sénateurs qui lui apportaient
leurs vœux et leurs félicitations. C'était à qui saluerait avec le plus
d'empressement son heureuse fortune. Le Conseil d'État se montra aussi
enthousiaste que le Sénat. Le corps diplomatique se répandit en
compliments et en adulations. Quant au comte Garnier, président du
Sénat, il ne crut pas sa tâche terminée et alla prononcer un discours au
pied du berceau du roi de Rome, puis il offrit ses hommages et ses
éloges à la gouvernante[24].
Napoléon n'oublia point l'Église en cette circonstance. Le 20 mars, il
avait fait adresser aux évêques une lettre qui leur prescrivait de
chanter le _Te Deum_ pour remercier le ciel de lui avoir donné un fils
qui allait fixer les destinées de l'Empire. Cette lettre brève, qui a la
forme d'une circulaire, avait remplacé un projet de lettre plus étendue
et qu'il importe de connaître, car elle jette un nouveau jour sur les
véritables sentiments de Napoléon à l'égard du Saint-Siège. L'Empereur
se félicitait de la venue d'un fils, héritier de son pouvoir. «Le roi de
Rome, disait-il, lorsqu'il montera sur le trône, consolidera ce que nous
avons fait. Il saura que la religion est la base de la morale, le
fondement de la société et le plus ferme appui de la monarchie.»
Venaient ensuite d'étranges considérations. «Il saura que la doctrine de
Grégoire VII et de Boniface, doctrine destructive de la religion de
Jésus-Christ, et qui portait les Papes à s'ingérer dans les affaires
temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de
Charlemagne fut, à l'instigation des Papes, privé de son trône, de son
honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu, et soutenu
par l'amour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes
impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un
empire temporel sur une influence spirituelle; il protégera l'Église, il
en suivra les dogmes; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre
l'indépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein
de l'Église, si ceux qui seront appelés à l'exercer ne contractent
l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine
et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à
la vraie religion de Jésus-Christ[25].» Après y avoir réfléchi, et
probablement sur les sages conseils de son ministre des cultes, Bigot de
Préameneu, Napoléon s'en tint à une missive plus simple où il se bornait
à ordonner le chant du _Te Deum_. Les évêques se conformèrent à cet
ordre. La plupart remercièrent Dieu de la naissance d'un héritier de
l'Empire et y virent pour la France et l'Europe le gage de la paix.
Invités, eux aussi, à s'associer à la joie de l'Empereur, les
consistoires réformés prescrivirent des prières pour Napoléon et son
fils.
À l'étranger, les démonstrations ne furent pas moins éclatantes qu'en
France. À Milan, Turin, Naples, Venise, Rome, Amsterdam, Bruxelles,
Francfort, Bade, Darmstadt, Wurtzbourg, Munich, Dusseldorf, Berne,
Berlin, Trieste, Stockholm, partout enfin, ce ne fut que salves
d'artillerie, illuminations, ovations, acclamations. À Vienne, on
attendait avec impatience la nouvelle de la délivrance de Marie-Louise.
Une correspondance de cette ville, en date du 26 mars, nous apprend que
le dimanche 24, la dépêche reçue par l'ambassadeur de France causa une
joie générale. Le 25, un courrier spécial apporta au palais impérial la
nouvelle officielle, et l'Empereur d'Autriche ordonna pour le lendemain
grand cercle à la cour, puis des représentations gratuites sur tous les
théâtres afin d'associer le peuple à la joie du souverain.
Les théâtres de Paris s'étaient ingéniés à flatter Napoléon. L'Opéra
avait donné le _Berceau d'Achille_ de Dumaniant et Kreutzer, composé et
appris en quelques jours, ce qui fut considéré «comme une sorte de
prodige». L'Opéra-Comique représentait le _Berceau_ de Pixérécourt; le
Théâtre-Français, la _Gageure imprévue_ de Désaugiers; les Variétés, la
_Bonne Nouvelle_ de Genty. Achille, Mars, Vénus, tous les dieux de
l'Olympe furent mis à contribution sur les autres scènes. Les auteurs,
qui s'étaient préparés à tout événement et voulaient arriver en temps
opportun, avaient pris la précaution d'écrire à l'avance un double
dénouement, l'un pour la naissance d'un fils, l'autre pour la naissance
d'une fille[26]. Les poètes s'étaient, eux aussi, piqués d'émulation, et
le censeur Sauvo, qui examina leurs œuvres, daigna parfois y reconnaître
le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour. Il
signala entre autres les compositions de Davrigny, Michaud,
Baour-Lormian, de Treneuil, Delrieu, Vigée et Briffaut, fournisseurs
attitrés de l'_Almanach des Muses_. J'ai lu tous ces poèmes. Il est
impossible de rien imaginer de plus médiocre, de plus banal. Que dire
des autres qui pullulèrent à l'envi? Que dire de ces milliers d'odes, de
ballades, de sonnets, d'idylles, de stances, de cantates et
d'églogues?... L'indulgence de l'Empereur fut grande, car tous ces
vermisseaux de lettres reçurent près de cent mille francs de
gratification, distribués par les mains délicates du ministre de la
justice, transformé pour le moment en Apollon[27]. Les musiciens
reçurent aussi leur part de cette manne généreuse[28]. M. de Montalivet,
ministre de l'intérieur, avait été chargé de présenter un compte rendu
détaillé de toutes ces productions. Il dut constater qu'en général les
intentions étaient excellentes, mais les compositions bien mauvaises. Il
eut alors l'idée d'associer l'Université aux fêtes de la naissance du
roi de Rome et rappela les précédents de 1661 à 1781 pour la naissance
des Dauphins. Il cita le compliment du dernier recteur, M. Charbonnel,
qui vivait encore et qui avait dit au premier fils de Louis XVI:
«Monseigneur, vous avez été longtemps l'objet de nos désirs. Vous l'êtes
maintenant de nos espérances. Puissions-nous l'être un jour de vos
bontés, comme vous le serez sans cesse de notre amour.» On ne pouvait,
en réalité, conjuguer plus élégamment le verbe «être». L'Empereur
repoussa le projet de harangue à l'enfant qui lui parut ridicule et
n'admit qu'une chose: la célébration d'un _Te Deum_, auquel
l'Université, les lycées et les collèges assisteraient[29].
On se pressait, on s'étouffait presque aux Tuileries pour avoir des
nouvelles de la santé du roi de Rome. Dans les listes qui figuraient à
l'entrée des appartements on trouve les signatures de la plus grande
partie des représentants de la noblesse française. Les adresses
pleuvaient par milliers. Cahiers bleus, cahiers roses, cahiers dorés,
cahiers ornés de dessins à la plume, écrits par les meilleurs
calligraphes, tout cela est encore aux Archives nationales. Militaires,
magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout rang, avocats,
écrivains, jeunes gens, jeunes filles, enfants, tous se réunissent pour
apporter des félicitations, des compliments, des vœux enthousiastes. Les
grandes villes se joignent à ce concert de louanges[30]. Les diplomates
offrent, eux aussi, leur tribut. Pour ne donner qu'un exemple, le
marquis de Gallo écrit de Naples à l'Empereur, le 10 avril: «Voilà donc
accomplis les vœux de votre cœur, Sire, et les voilà remplis par la plus
grande et la plus adorable princesse qui fût digne de donner un héritier
à Votre Majesté Impériale et Royale. Avoir eu l'honneur d'admirer de
près les vertus de cette auguste princesse pendant son éducation, ajoute
infiniment, Sire, au bonheur qui enivre mon âme à l'occasion de ce grand
événement.» Il dit que ses vœux partent «d'un cœur qui admire et adore
Votre Majesté Impériale et Royale depuis le commencement de sa carrière
immortelle et qui n'a démenti dans aucune occasion le zèle, le
dévouement et l'admiration qu'il lui a voués, depuis les heureux et
mémorables jours de Leoben[31]». Les étrangers prenaient part à ces
démonstrations, comme le prouve une lettre de l'ambassadeur de France à
Berlin, qui écrit, le 19 avril 1811, à l'Empereur, qu'il reçoit chaque
jour une foule d'écrits pour célébrer sa gloire et sa fortune. L'un
d'eux mérite plus particulièrement son attention. La naissance du roi de
Rome l'a dicté aux malheureux parents des jeunes gens séduits par
Schill[32]. C'est un beau cahier bleu orné de faveurs jaune d'or et
intitulé: «Les mères allemandes, dont les fils sont encore aux fers de
France, à Napoléon le Grand, empereur de France et roi d'Italie, à
l'occasion de la naissance de Sa Majesté le roi de Rome.» Les
signataires de cette adresse suppliaient l'Empereur comme si elles
s'adressaient à un dieu, et le priaient d'être à la fois Titus et Trajan
afin que son nom vécût à jamais dans les siècles[33].
Le ministre de l'intérieur, qui tenait à perpétuer le souvenir d'un
événement aussi considérable, soumettait à Napoléon un pressant rapport
sur l'opportunité de gratifier les enfants nés en France le même jour
que le roi de Rome. Il rappelait «l'exemple d'Aménophis, père de
Sésostris, qui voulut que tous les enfants mâles--ils étaient mille sept
cents--nés le même jour que Sésostris, fussent élevés avec le jeune
prince»! Il proposait, «à l'imitation de l'un des plus grands hommes de
l'antiquité», de faire instruire dans les écoles impériales les enfants,
au nombre de deux mille, nés le 20 mars[34]. Enfin le grand maréchal du
palais, le duc de Frioul, soumettait, le 9 avril, à l'Empereur, un
rapport sur les fêtes qui devaient avoir lieu le jour où Sa Majesté se
rendrait à la métropole pour remercier Dieu. Largesses et dons divers,
grâces multiples, secours extraordinaires, mariages de jeunes filles
pauvres avec d'anciens militaires, divertissements et réjouissances de
toute nature, tel était le programme qui fut adopté et exécuté. Le 19
avril, Marie-Louise fit ses relevailles dans la chapelle des Tuileries.
L'abbé de Pradt dit la messe; la duchesse de Montebello et la marquise
de Luçay portèrent les offrandes. Le 23 avril, l'Impératrice fit part à
son père de «son immense bonheur», se louant beaucoup des bontés
particulières de l'Empereur et se disant émue jusqu'aux larmes, des
témoignages d'affection qu'il lui avait donnés. «Quand je lui dis que
vous aimez déjà cet enfant, ajoutait-elle, il en est tout ravi!...» Un
mois après, Napoléon informait les évêques que le 9 juin, jour de la
Trinité, il irait lui-même présenter son fils au baptême dans l'église
Notre-Dame. Son intention était que, le même jour, ses peuples vinssent
dans leurs églises entendre le _Te Deum_ et unir leurs prières et leurs
vœux aux siens. À la même date, le cardinal Fesch, le comte de Ségur,
grand maître de la cour, l'abbé de Sambucy, maître des cérémonies de la
chapelle impériale, et l'architecte Fontaine, visitèrent la cathédrale
pour régler et ordonner, de concert avec l'archevêque Maury, les
préparatifs de la solennité.
Le 9 juin, toutes les rues que devait traverser le cortège impérial
étaient occupées par la garde et par les troupes de la garnison. La
place de la Concorde, les rues, les boulevards étaient ornés de
drapeaux, d'oriflammes, de festons de verdure, et les maisons d'emblèmes
impériaux, d'écussons et de tapisseries. Les trottoirs et les fenêtres
étaient garnis d'innombrables spectateurs qui criaient à tue-tête: «Vive
l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le roi de Rome!...» Le ciel était
clair, la température très douce. À cinq heures du soir, le canon
retentit; les portes des Tuileries s'ouvrirent. Un régiment de chasseurs
de la garde parut en grand uniforme, puis les voitures impériales où se
trouvaient Napoléon et Marie-Louise, le roi de Rome et Mme de
Montesquiou, sa gouvernante. «Tous les regards se portaient, dit un
témoin, sur l'auguste enfant dont le nom royal allait être consacré sous
les auspices de la religion.» Des acclamations enthousiastes saluèrent
le cortège jusqu'à l'arrivée à la cathédrale. Devant l'entrée centrale
de Notre-Dame on avait disposé une tente soutenue par des lances et
parée de draperies, de guirlandes et de drapeaux. Dans la tribune du
chœur, à droite, se trouvaient les princes étrangers; dans celle de
gauche, le corps diplomatique; dans le pourtour, les femmes des
ministres et des grands officiers de la couronne; dans le sanctuaire,
les cardinaux et les évêques; dans le chœur, le Sénat, le Conseil
d'État, les maires et les députés des bonnes villes; dans la nef, les
membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour des
comptes, du Conseil de l'Université et de la Cour impériale,
l'état-major et les autres invités. Au seuil de la cathédrale, le
cardinal Fesch, grand aumônier, reçut Leurs Majestés, puis, aux sons des
grandes orgues et de nombreux instruments, le cortège entra lentement
dans l'enceinte sacrée. Vinrent d'abord les hérauts d'armes, les pages,
les maîtres des cérémonies, les officiers d'ordonnance, le préfet du
palais, les officiers de service du roi de Rome, les écuyers de
l'Empereur, les chambellans, le premier écuyer, les grands aigles de la
Légion d'honneur, les grands officiers de l'Empire, les ministres, le
grand chambellan, le grand écuyer et le grand maître des cérémonies,
tous en costume d'apparat. Parurent ensuite les Honneurs de l'enfant et
les Honneurs des parrain et marraine. Le cierge était tenu par la
princesse de Neufchâtel, le chrémeau par la princesse Aldobrandini, la
salière par la comtesse de Beauvau, le bassin par la duchesse de
Dalberg, l'aiguière par la comtesse Vilain XIV, la serviette par la
duchesse de Dalmatie. Ces honneurs avaient été aussi enviés que jadis le
privilège de remettre la chemise au roi de France. Marchaient devant le
roi de Rome: à droite, l'archiduc Ferdinand et le grand-duc de
Wurtzbourg, représentant son frère l'empereur d'Autriche, parrain; à
gauche, Son Altesse Impériale Madame Mère, marraine, et la reine
Hortense, représentant la reine de Naples. Le roi de Rome était porté
par sa gouvernante, Mme de Montesquiou. L'enfant impérial était revêtu
d'un manteau d'or, tissé d'argent, doublé d'hermine. Le duc de Valmy
portait fièrement la queue du manteau. À droite et à gauche se tenaient
les deux sous-gouvernantes et la nourrice. Sous un dais soutenu par des
chanoines, on apercevait l'Impératrice portant le diadème et l'immense
manteau de cour, dont le grand écuyer tenait la queue. Marie-Louise
était entourée de la première dame d'honneur et de la dame d'atour, du
chevalier d'honneur et du cardinal de Rohan, premier aumônier. Venaient
ensuite la princesse Pauline, les dames du palais, le duc de Parme,
archichancelier, le prince de Neufchâtel et de Wagram, vice-connétable,
le prince de Bénévent, vice-grand électeur, le prince Borghèse, duc de
Guastalla, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le prince Joseph
Napoléon, roi d'Espagne, et le prince Jérôme, roi de Westphalie.
Apparaissait enfin, sous un autre dais porté également par des
chanoines, l'Empereur ayant à sa droite et à sa gauche ses aides de
camp. Derrière le dais marchaient le colonel général de la garde de
service au Palais, le grand maréchal, les dames d'honneur des
princesses, les dames et officiers de service.
L'Empereur et l'Impératrice allèrent se placer à leurs prie-Dieu dans la
partie supérieure de la nef, le roi de Rome à la droite de l'Empereur,
le parrain et la marraine également à droite, puis les princes,
princesses, ministres, grands officiers, grands aigles, chambellans,
aides de camp et généraux autour de Leurs Majestés. Après le chant du
_Veni Creator_, le grand aumônier se présenta à l'entrée du chœur et
procéda à la cérémonie du baptême. Alors le chef des hérauts d'armes
s'avança au milieu du chœur et cria par trois fois d'une voix puissante:
«Vive le roi de Rome!» Tous les spectateurs répétèrent ce cri qui
redoubla d'intensité, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses
bras, le présenta lui-même à l'assistance. À ce moment, un immense
orchestre, dirigé par Lesueur, exécuta un _Vivat_ triomphal qui redoubla
l'émotion des spectateurs de cette scène grandiose.
Comment ne pas s'arrêter ici un instant pour se rendre compte des
sentiments qui devaient remplir à cette heure solennelle le cœur de
l'Empereur?... Qu'avait-il voulu avec le mariage autrichien, et que
croyait-il avoir obtenu? La fondation de sa dynastie, la consolidation
du pouvoir qu'il avait créé, la mise à l'abri de ce pouvoir
extraordinaire contre les haines et les jalousies de sa famille qui
auraient éclaté quand il ne serait plus là; enfin la défense de son
œuvre contre les rancunes de l'Europe qui aurait rapidement renversé un
édifice énorme, construit avec tant de labeurs, et au prix de quels
sacrifices! Sans doute, sa gloire n'était pas une gloire éphémère, son
nom devait durer dans l'histoire, ses institutions avaient des chances
de vie, mais ce n'était pas encore assez. Il fallait une alliance, la
plus haute de toutes, avec une monarchie orgueilleuse et fière de ses
mariages. Il fallait que la Révolution elle-même fût couronnée et sacrée
dans son chef par cette union solennelle, et que de cette union sortît
un fils dont le monde reconnaîtrait tous les droits. Et voilà que ce
rêve prodigieux, qu'il avait conçu depuis plusieurs années[35], il
venait enfin de le réaliser. Comment n'aurait-il pas ressenti une joie
profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées,
alors que, dans cette cathédrale, la religion avec ses prêtres, la cour
avec ses pompes, la société avec ses directeurs, l'Europe avec ses
représentants, tout enfin s'inclinait devant lui?
Le baptême terminé, Mme de Montesquiou reprit l'enfant, fit une grande
révérence à l'Empereur et sortit par la porte du sanctuaire. Elle se
rendit avec le roi de Rome à l'archevêché, d'où elle repartit avec lui
pour les Tuileries. Après le _Te Deum_ et le _Domine, salvum fac
Imperatorem et Regem_, le cardinal Fesch donna la bénédiction épiscopale
et le cortège se retira, avec le même cérémonial que pour l'entrée, dans
une majestueuse splendeur. Un murmure, puis une clameur d'admiration
saluèrent ce prestigieux cortège qui constituait le plus beau et le plus
expressif des spectacles.
L'Empereur et l'Impératrice remontèrent en voiture pour se rendre à la
grande fête donnée à l'Hôtel de ville. Le préfet de la Seine, comte
Frochot, les reçut à l'entrée du palais municipal, les harangua et les
conduisit à l'appartement impérial où les attendaient le préfet de
police, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires et les
adjoints de Paris. On se rendit ensuite au banquet où l'Empereur, placé
sous un dais, avait à sa droite Madame Mère, à sa gauche l'Impératrice,
et autour de lui les principaux personnages de l'Empire. Après le
banquet, on entendit un concert; puis Leurs Majestés voulurent bien
recevoir leurs invités jusque vers minuit. Un bal et un grand souper
terminèrent la fête de l'Hôtel de ville, tandis qu'au dehors des
illuminations nombreuses et de brillants feux d'artifice réjouissaient
les Parisiens. Dès le matin de cette belle journée, les cloches et le
canon n'avaient cessé de retentir; dans toutes les églises, le _Te Deum_
avait été chanté; dans toutes les rues et sur toutes les places, des
acclamations frénétiques avaient salué l'héritier de l'Empire. Et ces
sonneries, ces salves, ces vivats, ces acclamations avaient éclaté aux
mêmes heures dans la France tout entière, dans presque toute l'Europe.
Partout, au milieu des fêtes et des réjouissances publiques, ce n'était
que le même vœu exprimé par des millions de voix: «Vive le roi de Rome!»
Des évêques, comme ceux de Nantes et d'Angers, avaient adressé des
discours enthousiastes au peuple. «Que l'ange tutélaire de la France,
disait l'évêque d'Angers, veille autour de son berceau et en écarte tous
les dangers! Qu'il vive pour la gloire de la religion dans le sein de
laquelle il vient de naître, et que, fidèle aux serments de son baptême,
le titre de fils aîné et de protecteur de l'Église soit le plus beau de
ses titres!» Les poètes se montrèrent plus enthousiastes encore, si bien
que le censeur Sauvo put affirmer dans un rapport officiel: «Tous les
âges, toutes les classes et presque tous les idiomes ont acquitté
noblement leur tribut, sûrs d'être accueillis par l'estime due au
succès, ou par l'indulgence qui sourit à l'intention.»
L'Empereur, satisfait de toutes ces ovations, se montra généreux. Le
grand-duc de Wurtzbourg reçut une épaulette en diamants de 100,000
francs et des porcelaines de Sèvres d'une valeur de 42,700 francs; la
marraine, un médaillon dont le prix était de 100,000 francs et des vases
de Sèvres estimés 36,700 francs; la gouvernante, une parure de 60,000
francs et deux tapisseries des Gobelins, le _Combat de Mars et de
Diomède_ et _Cornélie, mère des Gracques_, évaluées à 57,146 francs; la
reine Hortense, des porcelaines de Sèvres pour 15,440 francs; les six
dames chargées des Honneurs, des bijoux dont le montant s'élevait à
120,000 francs. Le roi de Westphalie eut une tapisserie, _Aria et
Pætus_, d'une valeur de 13,220 francs; l'archichancelier, une tapisserie
de 12,500 francs. Déjà, à l'occasion des couches de l'Impératrice et de
la naissance de son fils, Napoléon avait distribué en divers cadeaux
plus de 500,000 francs[36]. Les premières médailles frappées à
l'occasion de la naissance coûtèrent à elles seules 50,000 francs. Le
vice-roi d'Italie reçut un admirable service de Sèvres, et les aides de
camp des porcelaines de prix, de la même manufacture[37]. Le comte de
Montesquiou, chambellan de Sa Majesté, lui présenta, quelque temps
après, un rapport où il lui rappelait qu'il avait promis des «grâces» au
Corps législatif à l'occasion de la naissance et du baptême du roi de
Rome. Il lui soumettait une liste de soixante-cinq candidats, parmi
lesquels Napoléon nomma deux officiers de la Légion d'honneur et douze
chevaliers, ce qui, pour un temps où la décoration n'était point
prodiguée, parut une promotion considérable.