Ainsi ce n'était pas assez pour l'Empereur de vouloir ressembler par sa

puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre,

pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté

avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire

carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire

romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à

gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la

dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire

échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août

1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la

Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne

d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom

de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du

Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses

ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de

diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait

choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il

avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation

empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot

_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de

«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus

autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs,

lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à

frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à

rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses

successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le

croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne

de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre

couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout

espoir d'en obtenir une.

Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois

avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un

héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place

prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les

honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa

capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et

d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les

événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les

contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de

Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle

puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain;

aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout,

d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait

lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il

en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés,

à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser.

Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions,

n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la

plus simple résistance, elle serait frappée et asservie.

L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après

avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de

Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire

observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine

atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera

plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir

les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois.

C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans

contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même

sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction

orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité

sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non

pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous

l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12:

«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute

autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu

restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même

sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur

exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de

1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où

il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des

Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir,

disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.»

Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle

existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique

impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant

de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les

honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en

compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le

sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait

résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que

le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur

diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de

quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses

pauvres vêtements.

Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre

plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se

reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise.

C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer

ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu

la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à

déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le

cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes

les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII.

L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à

examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich

s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son

consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que

l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne

fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce

moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se

manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le

moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une

guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé

«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique.

C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait

amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean

d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie

VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait

l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait

les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine

de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne

héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle

emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet,

qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui

l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques

l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui

n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la

politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des

Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et

faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du

grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais

été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie

de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître

en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon

n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il

ne put jamais le réaliser.

L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne

lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par

lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de

lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et

leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le

sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le

comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet

étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en

seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les

autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était

trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec

l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les

droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout

s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même

commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et

François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon

épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel

empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne.

Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se

disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le

Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné

soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la

religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement

imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix

continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction

des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par

la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par

d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder

sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend

directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son

entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit

toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller

ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son

anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime

de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir

auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son

temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront

que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son

pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à

l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante

de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César

sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à

lui-même.

Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de

Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper

toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du

vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous

l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler

de fond en comble le régime lui-même.

* * * * *

Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège,

l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du

Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de

la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de

l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va

s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur

la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que

Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les

évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse

nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour

l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma

famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant

au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous

dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières

pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent

unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la

Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le

mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très

chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il

serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis

vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les

ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous

l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous

dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre

bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à

des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être

exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles

à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de

dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots:

«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque

de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des

prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un

mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles

Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la

famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire

l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre

des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui

semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère

qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine

ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin,

qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des

observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison

spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir

encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté

impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut

au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa

demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui

faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il

avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire

cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là

rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat

qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait

donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le

conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de

l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu

faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois,

dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur

donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la

France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un

fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de

l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après.

Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet

assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les

Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes.

Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les

synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les

vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux

aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer

Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre

de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par

son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce

poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait

naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais

toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait

soulever la naissance du roi de Rome.

CHAPITRE II

LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.

Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la

conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon.

Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la

maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les

coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du

mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de

Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du

Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule

enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main:

«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les

convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean

d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans

que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de

cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué

jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement

honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des

Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été

ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel

Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet

acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut

pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la

Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François

II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef

du Saint-Empire romain.

Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars

1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du

prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les

plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus

grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit

heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne

le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon

chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter

une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre

Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet

événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne

l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de

vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de

sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome

le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa

lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été

grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses

peuples l'avait complètement dédommagée.

Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel:

«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a

été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un

prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En

présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la

reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince

archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le

comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le

vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été

signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi

par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de

Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.

L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands

dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre

la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat

d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore,

ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires

aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe.

Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et

princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les

départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de

tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de

Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes

les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre

de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports.

Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les

églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait

pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon

annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une

allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé.

Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à

l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le

roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses

angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration

définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et

Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de

la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la

délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes,

Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux

pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il

versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un

instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du

Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les

petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême,

puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].»

On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la

naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art,

dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et

Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de

lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de

balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était

supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les

génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne

triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied

du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir

s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles

brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la

fortune ont amenée et retenue à Vienne[21].

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 3 / 45 段