puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre,
pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté
avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire
carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire
romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à
gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la
dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire
échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août
1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la
Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne
d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom
de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du
Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses
ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de
diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait
choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il
avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation
empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot
_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de
«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus
autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs,
lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à
frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à
rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses
successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le
croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne
de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre
couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout
espoir d'en obtenir une.
Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois
avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un
héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place
prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les
honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa
capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et
d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les
événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les
contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de
Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle
puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain;
aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout,
d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait
lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il
en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés,
à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser.
Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions,
n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la
plus simple résistance, elle serait frappée et asservie.
L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après
avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de
Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire
observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine
atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera
plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir
les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois.
C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans
contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même
sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction
orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité
sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non
pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous
l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12:
«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute
autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu
restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même
sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur
exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de
1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où
il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des
Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir,
disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.»
Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle
existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique
impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant
de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les
honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en
compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le
sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait
résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que
le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur
diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de
quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses
pauvres vêtements.
Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre
plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se
reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise.
C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer
ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu
la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à
déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le
cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes
les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII.
L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à
examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich
s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son
consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que
l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne
fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce
moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se
manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le
moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une
guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé
«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique.
C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait
amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean
d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie
VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait
l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait
les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine
de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne
héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle
emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet,
qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui
l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques
l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui
n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la
politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des
Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et
faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du
grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais
été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie
de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître
en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon
n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il
ne put jamais le réaliser.
L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne
lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par
lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de
lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et
leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le
sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le
comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet
étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en
seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les
autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était
trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les
droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout
s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même
commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et
François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon
épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel
empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne.
Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se
disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le
Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné
soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la
religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement
imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix
continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction
des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par
la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par
d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder
sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend
directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son
entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit
toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller
ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son
anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime
de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir
auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son
temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront
que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son
pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à
l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante
de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César
sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à
lui-même.
Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de
Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper
toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du
vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous
l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler
de fond en comble le régime lui-même.
* * * * *
Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège,
l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du
Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de
la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de
l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va
s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur
la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que
Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les
évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse
nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour
l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma
famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant
au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous
dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières
pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent
unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la
Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le
mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très
chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il
serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis
vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les
ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous
l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous
dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre
bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à
des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être
exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles
à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de
dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots:
«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque
de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des
prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un
mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles
Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la
famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire
l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre
des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui
semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère
qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine
ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin,
qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des
observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison
spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir
encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté
impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut
au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa
demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui
faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il
avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire
cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là
rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat
qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait
donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le
conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de
l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu
faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois,
dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur
donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la
France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un
fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de
l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après.
Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet
assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les
Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes.
Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les
synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les
vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux
aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer
Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre
de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par
son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce
poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait
naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais
toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait
soulever la naissance du roi de Rome.
CHAPITRE II
LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.
Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la
conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon.
Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la
maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les
coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du
mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de
Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du
Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule
enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main:
«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les
convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean
d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans
que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de
cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué
jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement
honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des
Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été
ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel
Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet
acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut
pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la
Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François
II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef
du Saint-Empire romain.
Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars
1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du
prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les
plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus
grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit
heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne
le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon
chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter
une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre
Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet
événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne
l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de
vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de
sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome
le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa
lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été
grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses
peuples l'avait complètement dédommagée.
Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel:
«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a
été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un
prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En
présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la
reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince
archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le
comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le
vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été
signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi
par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de
Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.
L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands
dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre
la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat
d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore,
ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires
aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe.
Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et
princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les
départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de
tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de
Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes
les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre
de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports.
Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les
églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait
pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon
annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une
allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé.
Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à
l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le
roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses
angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration
définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et
Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de
la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la
délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes,
Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux
pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il
versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un
instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du
Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les
petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême,
puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].»
On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la
naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art,
dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et
Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de
lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de
balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était
supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les
génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne
triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied
du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir
s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles
brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la
fortune ont amenée et retenue à Vienne[21].