statue de Napoléon et la colonne Vendôme.--Le parti bonapartiste et les
desseins secrets de Metternich.--M. de Dalberg et Talleyrand.--Réveil du
bonapartisme avec les journées de Juillet.--Ignorance du duc de
Reichstadt à cet égard.--Défiance de Metternich contre l'influence de
Prokesch.--Mission de celui-ci à Bologne.--Lettre du duc de Reichstadt à
son ami.--Adieux et présents.--Le docteur Malfatti.--Continuation d'une
croissance exagérée chez le jeune prince et faiblesse de sa
poitrine.--Son traitement.--Retard momentané pour le service
militaire.--Amélioration passagère.--Le duc abuse des exercices.--Sa
santé s'en ressent de nouveau.-Commandement des troupes et abus de
l'équitation.--Ordre au duc de se rendre à Schœnbrunn pour s'y
reposer.--Le duc et le docteur Malfatti.--Entretiens sur Byron et
Lamartine.--L'_Andromaque_ de Racine.--Allusions à sa situation
personnelle recherchées par le duc de Reichstadt.--Le trône de
Belgique.--Casimir Périer et le fils de Napoléon.--Conférence de
Londres.--Manifestations à la place Vendôme.--Lettre de Victor Hugo à
Joseph Bonaparte en faveur du duc de Reichstadt.--Le duc et M. de
Prokesch.--Situation de l'Europe.--Le principe de non-intervention et M.
de Talleyrand.--Lettre du duc à son ami.--La politique et la
religion.--Réponse de Prokesch.--Sentiments religieux du duc de
Reichstadt.--Il offre à son ami les _Saintes Harmonies_
d'Albach.--Confidences intimes.--Fanny Essler et le duc de
Reichstadt.--Fausseté de leurs relations.--Gentz et Fanny
Essler.--Aggravation de l'état maladif du prince.--Son
découragement.--Conseils de Prokesch.--Nouvelles lettres du prince.--M.
Thiers et la pairie en 1831.--Le duc de Reichstadt à la
Hofburg.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Débats à la
Chambre des députés sur le bannissement de Charles X.--La loi du 12 juin
1816 contre les Bonaparte.--Proposition d'Isambert et de Gaëtan Murat
relatives à l'abrogation de l'article 4 de cette loi.--Rapport favorable
d'Abbatucci.--Nouvelle proposition de M. de Briqueville concernant le
bannissement de Charles X.--Rapport d'Amilhau, qui applique la même
mesure aux ascendants et descendants de Napoléon.--Discussions à la
Chambre des députés et à la Chambre des pairs de novembre 1831 à mars
1832.--Intervention de Pagès, Portalis, Martignac, Duvergier de
Hauranne, Rémusat, Guizot, Broglie.--Vote de la proposition Briqueville
le 20 mars 1832.--Brochure de Chateaubriand contre le bannissement.--Ses
observations sur la République, sur le duc de Bordeaux, le duc de
Reichstadt et les Bonaparte.--Pétition du sieur Lepayen relative aux
cendres de Napoléon.--Discours de Martin du Nord, du général Lamarque,
de Lameth, du général Bertrand.--Renvoi de la pétition au ministre des
affaires étrangères.--Conseils de Chateaubriand à un jeune
prince.--Application personnelle qu'en voudrait faire le duc de
Reichstadt.--Son amour de la guerre.
CHAPITRE XIX
LA MORT.
Santé précaire du duc de Reichstadt.--Les funérailles du général
Siegenthal.--Le prince est obligé de renoncer encore aux exercices
militaires.--Ses études historiques.--Lettres du prince à
Prokesch.--Conseils de celui-ci.--Bruit des fiançailles du duc de
Reichstadt avec la fille de l'archiduc Charles.--Imprudences du
prince.--Le bal du maréchal Maison.--Refus du prince de s'y
rendre.--Nouvelle mission diplomatique imposée à Prokesch par
Metternich.--Dernier entretien des deux amis.--Le duc remet son épée à
Prokesch.--Lettre de Marchand au duc.--Refus de laisser Marchand venir
en Autriche.--Mélancolie du prince.--Ses vers sur un portrait
d'Isabey.--Propos maladroits du général Kutschera.--Imprudences du duc
de Reichstadt.--Aggravation de sa maladie.--Consultation des principaux
docteurs.--Nouveaux avertissements donnés à Marie-Louise.--Indifférence
et légèreté de la duchesse de Parme.--Revues, dîners, bals et spectacles
en son duché.--Voyage à Naples projeté pour le duc de
Reichstadt.--Permission accordée par M. de Metternich.--Transport du
prince au château de Schœnbrunn.--Le château et le parc.--L'appartement
du prince.--Chambre où demeurait Napoléon en 1809.--Le lit de
camp.--Départ de M. de Dietrichstein.--La promenade à
Laxenbourg.--Nouvelle consultation.--Pronostics inquiétants.--Le prince
refuse de recevoir le maréchal Maison.--Le jardin réservé.--Confidences
du prélat Wagner à l'archiduchesse Sophie.--La dernière communion du
prince.--L'archiduc Maximilien.--La _Kaisergruft_.--La duchesse de Parme
ne peut se décider à venir à Vienne.--Ses illusions sur la santé de son
fils.--Aggravation effrayante.--Nouvelles données par Metternich au
comte Appony.--Communications destinées à Louis-Philippe.--Craintes du
chancelier au sujet du prince Louis Bonaparte.--Arrivée de Marie-Louise
à Schœnbrunn.--Entrevue du fils et de la mère.--Lettre du prince
Louis-Napoléon à son cousin.--Le duc de Reichstadt se sent perdu.--Son
courage devant la mort.--Le berceau et la tombe.--L'orage du 21
juillet.--Chute d'un aigle à Schœnbrunn.--Agonie et mort du
prince.--Douleur de l'archiduchesse Sophie.--Émotion de François
II.--Jugement de M. de Méneval sur la conduite de l'empereur
d'Autriche.--Le duc de Reichstadt a laissé à Prokesch le sabre de
Napoléon et ses livres.--Exposition du corps du prince à Schœnbrunn.--Le
masque du duc de Reichstadt et celui de Napoléon.--Le musée de Baden et
le docteur Hermann-Rollett.--Autopsie du prince.--Transport de ses
restes dans la chapelle de la Hofburg.--Nouvelle exposition et dernières
prières.--Le cœur du prince est porté à l'église des Augustins.--Les
funérailles.--Absoute en l'église des Capucins.--Descente du cercueil
dans la _Kaisergruft_.--Deuil officiel à la cour.--Lettre du maréchal
Maison à son gouvernement.--Émotion de Marie-Louise.--Sa lettre à la
comtesse de Crenneville.--Elle pleure le duc de Reichstadt et le comte
de Neipperg.--Tristes pressentiments qu'avait Prokesch en quittant le
duc de Reichstadt.--Son séjour à Rome.--Ses relations avec le prince
Gabriel et la princesse Charlotte Bonaparte.--Rappel de Prokesch.--Il
consent, avant de partir, à une entrevue avec Mme Lætitia.--Ses détails
sur le duc de Reichstadt.--Mission dont le charge Mme Lætitia pour son
petit-fils.--La bénédiction d'une aïeule.--Prokesch apprend la mort de
son ami à Bologne.--Sa douleur.--Audience que lui accorde François
II.--Lettre de Prokesch à la princesse Charlotte.--Noble conduite de
Prokesch.--Comment il a conquis l'amitié du prince et l'estime de tous
les gens de cœur.--Causes de la mort prématurée du duc de
Reichstadt.--Indifférence de l'Europe.--La presse viennoise:
l'_Observateur autrichien_.--La presse allemande: la _Gazette
d'Augsbourg_, le _Correspondant de Nuremberg_, le _Journal de
Francfort_.--La presse anglaise: le _Times_.--La presse française: le
_Moniteur_, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_, la _Gazette de
France_, la _Revue des Deux Mondes_, la _Chronique_, le
_Temps_.--L'opposition et les souvenirs de Napoléon.--Le théâtre: _Le
duc de Reichstadt_, _Le roi de Rome_.--Les manifestations.
CONCLUSION
Si le fils de Napoléon eût réussi à monter sur le trône, aurait-il pu
s'y maintenir?--Ce que François II pensait de son avènement
probable.--Opinion du duc de Reichstadt sur les garanties qu'il aurait
pu offrir à la France.--Espérances et illusions.--Puissance du nom de
Napoléon.--Impossibilité du jeune prince à se prévaloir, comme son père,
de gloire personnelle et de services rendus à la France.--Difficultés
extérieures auxquelles il eût été exposé.--Le prince n'aurait pu se
renfermer dans une politique exclusivement pacifique.--Sur quels hommes
se serait-il appuyé?--Comment eût-il constitué son
gouvernement?--Napoléon II et Napoléon III.--La France ne connaissait
pas le duc de Reichstadt.--Légendes répandues sur lui.--Sa vraie
situation à la cour d'Autriche.--Séquestration dont il était la
victime.--Ambitions inassouvies.--Il ne pouvait vivre comme un simple
officier ou comme un archiduc.--Faut-il regretter la perte prématurée de
ce prince?--Observations du chevalier de Prokesch et du comte Maurice
Esterhazy à ce sujet.--Nouveau portrait du fils de Napoléon par
Prokesch.--Ressemblance physique et morale du prince avec son
père.--Exposition rétrospective de l'Empire.--Souvenirs du roi de
Rome.--Les jeunes princes et la destinée.--La _Kaisergruft_ ou caveau
impérial à Vienne.--Les mausolées des empereurs.--Les tombeaux des
archiducs et du duc de Reichstadt.--Fin de la duchesse de Parme.--Examen
des résultats du divorce de Napoléon et de son second mariage.--Les
prédictions du sénatus-consulte du 17 février 1810.--Ce que l'avenir en
a fait.--L'Empire et la Papauté.
FIN DE LA TABLE.
INTRODUCTION
Le fils de Napoléon a porté plusieurs noms. Celui de roi de Rome, qui
lui avait été attribué avant sa naissance par le Sénatus-consulte du 17
février 1810, lui fut confirmé le 20 mars 1811. Par l'article 5 du
traité de Fontainebleau en date du 11 avril 1814, l'héritier de
l'Empereur reçut le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.
Dans la période des Cent-jours, le 23 juin 1815, il fut proclamé
Empereur sous le nom de Napoléon II par la Chambre des représentants et,
avec la même qualification, dans l'Adresse au peuple français votée par
les deux Chambres, les 1er et 2 juillet. Enfin il fut appelé, en 1818,
duc de Reichstadt par l'empereur François II, son grand-père, et mourut,
en 1832, au palais de Schœnbrunn, sous ce quatrième et dernier nom.
Pour le titre de cet ouvrage, j'ai préféré restituer au prince impérial
l'appellation grandiose que son père lui avait donnée, parce que, dès le
premier jour, elle a été populaire, et surtout parce qu'elle me paraît
accentuer la leçon philosophique que je voudrais voir sortir de mon
travail, c'est-à-dire l'inanité des prétentions humaines, quand elles
offensent le droit. Non content, en effet, de dérober à Pie VII le
patrimoine du Saint-Siège, Napoléon avait encore voulu prendre pour son
héritier le nom de la Ville sacrée dont il avait chassé le Pape, afin
d'attester devant l'Europe entière sa toute-puissance sur l'Église comme
sur la société. Mais ce titre pompeux ne sera qu'un titre éphémère.
Moins de cinq ans après, Pie VII rentrera à Rome en souverain, tandis
que l'Empereur et son fils partiront pour l'exil, démonstration
saisissante du triomphe inévitable de la Justice, même lorsqu'elle a
paru succomber sous les coups de la plus formidable volonté qui ait
jamais fait trembler les hommes.
Une autre leçon me paraît se dégager de l'histoire que j'ai entrepris
d'écrire. J'ai dit ailleurs que, la veille d'Austerlitz, Napoléon,
laissant errer sa pensée sur divers sujets, était arrivé à la question
des crimes politiques et avait essayé d'en tempérer l'horreur en
invoquant la nécessité ou la raison d'État. C'était le meurtre du duc
d'Enghien qui obsédait alors sa mémoire. Il cherchait vainement des
prétextes pour se persuader qu'il avait frappé un vrai coupable. Le
remords était entré dans sa conscience et ne la quittait point.
L'expiation vint un jour, et elle l'atteignit au plus intime de son
être. «Napoléon, disais-je, a ressenti, lui aussi, la douleur qui
arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir... Pendant six longues
années, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu
élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette
raison de sa vie. Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait
dépeindre, il a dû souvent regretter l'arrêt implacable qu'il avait
rendu contre le duc d'Enghien et reconnaître que tout crime entraîne
après lui une expiation nécessaire[1].»
La vie du fils de Napoléon, qui va si rapidement du berceau à la tombe,
présente, lorsqu'on y pénètre, des détails du plus haut intérêt, des
faits et des enseignements graves. Résumez-les un instant par la pensée
et dites s'ils ne méritaient pas l'attention de l'historien?... La
naissance d'un fils voulue et prédite par un Empereur auquel la nature
et les hommes ne demandaient qu'à obéir, les acclamations de la France
et de l'Europe entière à la venue de ce fils, son baptême solennel et
les vœux des princes, des courtisans, des rois et des peuples, les
premiers malheurs de l'Empire succédant aux jours de gloire, les
dernières et inutiles victoires, puis les grands désastres, la déchéance
et l'exil de l'Empereur, l'arrivée en Autriche et la séquestration de
son fils, les intrigues et les dessous du congrès de Vienne, la
tourmente des Cent-jours, la seconde abdication, puis Sainte-Hélène,
l'éloignement des Français restés fidèles au roi de Rome, la suppression
de tout ce qui peut lui rappeler la France, le remplacement de son nom
par un nom allemand, la mort de Napoléon et les premières douleurs de
l'enfant, ses désirs, ses ambitions, puis ses illusions et ses
découragements, son constant amour pour son père et pour la France, ses
dernières joies et ses derniers espoirs, ses vains efforts pour dompter
un corps rebelle, enfin la maladie implacable, le suprême recours à
Dieu, l'agonie et la mort en pleine jeunesse, n'y avait-il pas là
matière suffisante pour contempler et étudier dans un seul être les
pitoyables contrastes des grandeurs et des misères humaines?
Ce qu'on ne sait pas ou presque pas, car en cette histoire la légende a
jusqu'ici prédominé sur la vérité, c'est que le fils de Napoléon a, dès
les premiers moments d'une maturité précoce, eu conscience de son
origine, de ses devoirs, de son avenir. Il avait beaucoup appris, il
avait beaucoup médité. Dans un écrit du prince, je trouve cette pensée
qui montre à elle seule combien ce jeune esprit était déjà pondéré: «Si
nous commençons à juger, écrivait-il, par l'impulsion de nos passions et
non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et
nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre
dignité.» Il avait conservé l'amour du sol natal et le respect de ses
gloires. Quant aux devoirs d'un souverain, il s'en était formé l'idée la
plus haute, voulant une autorité puissante et ferme, capable de
satisfaire au bien moral du peuple comme à tous ses besoins, préoccupée
sans trêve de l'honneur et de la grandeur de la patrie. Les lettres qui
nous restent de lui attestent une générosité et une élévation d'âme
vraiment peu ordinaires. Le prince cherchait à s'ouvrir la carrière des
armes, la seule qui, suivant lui, convînt au fils de Napoléon, car il
avait la conviction que la gloire militaire serait un acheminement plus
rapide vers le trône qu'il ambitionnait. Mais il se refusait à courir
les aventures. Ce qu'il voulait, c'était se rendre digne de sa grande
mission par un travail assidu et par une instruction profonde. Les yeux
fixés sur l'avenir, il souhaitait de n'être pas surpris quand sonnerait
l'heure décisive. Aussi s'apprêtait-il à s'affranchir de tout joug
importun, à voir par lui-même, à être vu et à montrer partout, comme le
lui avaient prescrit les dernières volontés de son père, «qu'il était né
prince français». Surveillé et observé de près par les agents de
Metternich, il gardait jalousement en son cœur certains secrets. Plus
d'une fois, au moment des crises politiques extérieures, des orages y
grondèrent; sa physionomie demeura impassible. Cependant ces luttes
pénibles finirent par briser son corps. Les souffrances morales ont en
effet développé chez lui les maux physiques et les ont même aggravés. La
froide détermination du chancelier autrichien qui, en détournant les
occasions ainsi que les hommes propres à les seconder, s'opposa sans
pitié à ses projets d'ambition, fut une des causes non discutables de
son prompt dépérissement.
L'égoïsme de sa mère accrut encore ses douleurs. Comment cette princesse
avait-elle pu oublier ainsi et son fils et son époux? Elle s'imagina,
avec une naïveté voisine de l'impudeur, avoir le droit de rechercher
d'autres affections, ne comprenant pas qu'elle ne s'appartenait plus,
ayant été marquée pour une seule et même destinée. Un souvenir classique
rendra ma pensée. Euripide a cru pouvoir intéresser au sort d'Andromaque
en lui supposant des inquiétudes et des craintes pour la vie d'un fils
qu'elle aurait eu de Pyrrhus. Racine s'en est justement étonné et a dit:
«La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
connaissent guère que pour la veuve d'Hector et la mère d'Astyanax. On
ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et
je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes
spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé
pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector...»
Le prince Napoléon n'avait vu Marie-Louise qu'une fois. C'était en 1836,
sur la grand'route près de Parme. Il était avec son père, lorsque tout à
coup le roi Jérôme lui saisit la main avec une violente émotion et lui
dit: «Voilà l'impératrice Marie-Louise!... Non, reprit-il, ce n'est plus
l'impératrice, c'est madame Neipperg!...» Aussi le fils de Napoléon,
tout en gardant à sa mère un attachement respectueux, n'a-t-il jamais pu
lui témoigner une tendresse égale à celle qu'il avait vouée à son père.
Il avait le culte absolu d'une mémoire sacrée, et, sans jamais prononcer
un mot qui eût l'apparence d'un regret ou d'un blâme, il dut se dire
plus d'une fois, avec une peine amère, que l'impératrice Marie-Louise
avait disposé de sa vie contrairement à d'inviolables devoirs. Comment
l'histoire ne s'attendrirait-elle pas sur les chagrins et les tortures
que subit et endura ce prince, dès qu'il fut arrivé à l'âge de
comprendre son infortune?
J'ai mis à profit pour mon livre les différentes pièces des Archives
nationales et les dépêches du Ministère des Affaires étrangères qui
m'ont été libéralement communiquées. Ayant à examiner la période
historique qui s'écoule entre 1810 et 1832, et à faire l'étude des
hommes et des événements de cette période, j'ai employé encore de
nombreux Mémoires et des opuscules oubliés ou peu connus. Je me suis
servi également des indications fournies par les journaux français et
étrangers de l'époque. J'ai profité de quelques observations
personnelles faites en Autriche, tout en regrettant que les archives de
l'État et de la Cour soient peu abondantes aujourd'hui en documents
relatifs au fils de Napoléon. Mais le voyage que j'ai fait à Vienne, à
Schœnbrunn, à Baden, dans les endroits mêmes que le prince habitait ou
fréquentait, m'a été fort utile pour me rendre un compte exact de sa vie
intime. J'ai consulté, en outre et avec soin, la Correspondance de
Marie-Louise, puis l'ancien ouvrage de M. de Montbel, sachant que M. de
Metternich lui avait ouvert les Archives de la chancellerie d'État et
celles de la famille impériale, alors en possession de pièces très
curieuses. Mais je n'ai pas oublié que le chancelier a reconnu lui-même
avoir exercé une influence décisive sur l'auteur dans toutes les parties
du livre qui n'avaient pas pour objet de rendre hommage à la branche
aînée des Bourbons. M. de Montbel a bien juré qu'il était demeuré
indépendant; ce qui diminue un peu la valeur de son affirmation, c'est
cette déclaration de Metternich faite au baron de Neumann: «Les grands
points de vue politique, et surtout ce qui est relatif au bonapartisme,
sont écrits sous ma direction[2]...» La princesse Mélanie, troisième
femme de Metternich, a dit aussi, dans son _Journal_, que son mari avait
chargé M. de Montbel de composer cette histoire, et lui avait fourni
toutes les indications nécessaires. Elle trouvait «du charme et du
piquant» à voir un ancien ministre de Charles X «entreprendre de
raconter au public la courte existence de ce pauvre jeune homme».
Lorsqu'elle entendit la lecture de l'ouvrage, elle se permit d'en
critiquer le style. Le prince de Metternich fut plus aimable pour
l'auteur, sans doute à cause de sa collaboration personnelle.
Après les pages agréables que M. Imbert de Saint-Amand, dans sa
collection des «Femmes des Tuileries», a consacrées en 1885 à
Marie-Louise et au duc de Reichstadt, j'ai lu avec intérêt et profit les
deux excellents écrits du chevalier de Prokesch-Osten sur ses _Relations
avec le duc de Reichstadt_ et sur la mort de ce prince, ainsi que
l'édition allemande qui contient plusieurs lettres non traduites dans
l'édition française qu'a publiée son fils, le comte de Prokesch-Osten,
en 1878.
MM. Antonin et Amédée Lefèvre-Pontalis, petits-fils de Mme Soufflot, qui
fut nommée première dame du roi de Rome en 1811, puis devint
sous-gouvernante en 1814, ont bien voulu m'ouvrir leurs archives de
famille et me communiquer des documents précieux. Mme Soufflot, veuve
d'André Soufflot, ancien membre du Corps législatif, consentit à l'exil
en 1814 pour rester fidèle aux obligations qu'elle avait acceptées. Elle
se rendit en Autriche avec sa fille Fanny, qui devint l'amie préférée du
petit prince. Mme Soufflot, à son retour en France, reçut de nombreux et
flatteurs témoignages de la haute estime qu'elle avait su inspirer à la
Cour d'Autriche. Pour n'en donner ici qu'un exemple, la comtesse
Scarampi, grande maîtresse de la duchesse de Parme, lui écrivait le 1er
septembre 1817: «Sa Majesté a les meilleures nouvelles possibles de son
auguste fils qui, à ce que le comte de Dietrichstein assure, répond
parfaitement aux espérances que vous avez vues naître et que vos
sollicitudes ont tant contribué à fonder en lui.»
Je remercie également Mme la baronne Chr. de Launay de m'avoir autorisé
à reproduire en tête de cet ouvrage la miniature originale d'Isabey
faite à Vienne en 1815, et qui est, sans contredit, le plus exact comme
le plus charmant portrait du roi de Rome.
Peu de jours avant la mort du prince, un de ses amis, le comte Maurice
Esterhazy se désolait de le voir disparaître sans avoir été connu et
apprécié, sans avoir donné la mesure de son intelligence et de sa
valeur. «Cette courte existence, disait-il, sera bientôt oubliée,
ignorée un jour, et pourtant il semblait annoncer d'autres destinées.»
J'ai compris ces regrets et j'ai tenu à prouver, par une étude
approfondie, qu'il y avait un intérêt historique à s'occuper d'un prince
français qui fut l'objet de tant de vœux et de tant d'espérances. En
même temps, j'ai cru qu'après l'exposé du divorce de Napoléon, il était
utile de montrer ce que l'avenir avait fait des projets ambitieux de
l'Empereur. Il m'a paru nécessaire, chemin faisant, de signaler les
causes de la chute du régime impérial, les machinations subtiles de ses
ennemis, et plus particulièrement les intrigues et les menées du prince
de Metternich, qui, usant de tous les moyens permis ou non en politique,
voulut éteindre dans la lointaine captivité du père et dans l'obscurité
systématique du fils le souvenir d'une alliance imposée par les
circonstances, mais détestée dès son origine par l'orgueilleuse Maison
des Habsbourg.
H. W.
Paris, février 1897.
LE ROI DE ROME
CHAPITRE PREMIER
LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.
Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de
l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
lisait aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du
sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir
dit que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête
du sol romain, puis à régler l'usage de cette conquête; après avoir
accusé la Papauté d'être la cause volontaire de ce qu'il appelait une
révolution, le ministre félicitait Napoléon de placer une seconde fois
sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il dévoilait ensuite la pensée
maîtresse de son souverain: «Il veut, disait-il, que l'héritier de cette
couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la Cour
impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y
renouvelant la splendeur des arts.» L'article 7 du sénatus-consulte, que
le Sénat s'empressa de voter sans opposition comme tous les autres
articles, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et
reçoit les honneurs de roi de Rome.»