LEÇON LXXI.

_LE FOU ROI._

En ce tems-là; il étoit un fou qui se croyoit roi. En conséquence, il

parcouroit les carrefours de la capitale où il étoit né dans les

derniers rangs de la société, & revêtu du costume du souverain. Il

rendoit la justice à son gré & de sa pleine autorité. Sa folie

paroissant peu dangereuse, on eut pitié de lui, & on lui laissa la

liberté. Il s'en servit pour mettre de la réforme partout où il

passoit. Canaille empesée! disoit-il quelquefois aux magistrats, vous

allez au palais de la justice en bonne voiture, tandis que vos cliens,

ruinés par vous, marchent à pied, & ont à peine un bâton blanc pour

les ramener dans leur pauvre chaumine.--Fourbes! disoit-il aux

prêtres; vous annoncez au peuple des dieux auxquels vous ne croyez pas

vous-mêmes, & l'on haussoit les épaules en passant. Quelques-uns

sourioient; le roi régnant n'ayant pas encore ordonné sur son sort.

Ce roi vint à mourir; il laissoit un héritier présomptif, qui

n'annonçoit rien moins qu'un bon prince. Les états s'assemblerent. Un

homme du peuple se leva, & vint à bout de se faire écouter.--Le

successeur du roi défunt ne s'est point rendu digne du trône au pied

duquel il est né. Pour éviter toute jalousie, élisons ce fou qui nous

dit journellement dans nos carrefours tant de vérités en riant.

Essayons-en. Nous serons toujours à même de revenir sur notre

choix.--La bizarrerie de la proposition la fit accepter. Le fou fut

élu roi; & jamais prince sage ne rendit son peuple plus heureux:

heureux du moins, autant que les hommes peuvent l'être sous un roi.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 79 / 170 题