_L'UN DES INCONVÉNIENS DE LA ROYAUTÉ._
En ces tems-là; deux marchands voyageoient pour leur commerce. Ils
aborderent dans un pays où le trône étoit vacant. Pour éviter les
suites funestes d'une concurrence, le peuple rassemblé convint de s'en
rapporter au hasard, & de prendre pour roi le premier étranger qui
toucheroit le rivage. L'un de ces marchands fut donc élu à son grand
étonnement. Il nourrissoit depuis quelque tems un ressentiment secret
contre son associé & compagnon de voyage. Le premier acte d'autorité
qu'il exerça en montant sur le trône, fut de faire mettre en prison
celui à qui il en vouloit, & de le condamner presqu'aussitôt à la
mort. Comme il étoit tard, on sursit à l'exécution de la sentence
jusqu'au lendemain matin. La nuit conseille le jour. Le nouveau roi
eut le tems de donner audience à ses remords. Il étoit né bon, & la
vengeance de la veille n'étoit qu'une surprise de ses sens. L'aube du
lendemain vint à peine blanchir le faîte de son palais, qu'il fit
assembler le peuple pour lui tenir ce discours: Reprenez votre
sceptre; j'abdique le trône; je renonce à une dignité qui me donne le
droit & le pouvoir de faire le mal. Simple particulier, une heureuse
impuissance m'avoit empêché de me venger. Mais avant de redescendre à
mon ancien état, j'ordonne qu'on délivre mon prisonnier d'hier.--Ce
qui fut exécuté: & les deux associés poursuivirent leur route dans la
plus douce intimité.