_LE CONTRAT SOCIAL._
En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre
isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même
sous l'oeil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur
les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force
d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce
discours:
Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a
un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire
naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent
chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où
chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera
suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il
me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de
souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez
dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa
propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le
sang, & par les intérêts.
Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:
N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre
tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait,
nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous
gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme
vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez
en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une
condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous
proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous
arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En
conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous
votre regne.... Y consentez-vous?....
Le harangueur court encore, & l'isle continue à être heureuse.