LEÇON LIII.

_LE CONTRAT SOCIAL._

En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre

isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même

sous l'oeil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur

les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force

d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce

discours:

Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a

un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire

naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent

chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où

chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera

suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il

me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de

souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez

dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa

propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le

sang, & par les intérêts.

Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:

N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre

tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait,

nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous

gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme

vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez

en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une

condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous

proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous

arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En

conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous

votre regne.... Y consentez-vous?....

Le harangueur court encore, & l'isle continue à être heureuse.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 60 / 170 题