LEÇON LIV.

_LES HOMMES POISSONS._

Un soir, en rentrant dans la ville, je m'arrêtai aux barrieres & m'y

endormis. C'est alors que j'eus la vision dont je vais rapporter les

principales circonstances. Je me crus assis sur le bord d'un grand

vivier. Il étoit revêtu de marbre. Des poissons de tout âge & de toute

grandeur alloient çà &, là en grand nombre, au milieu d'une eau

bourbeuse. Une douzaine de pêcheurs, qui paroissoient les

propriétaires en commun de ce vivier, se disputoient leur proie qui ne

pouvoit cependant leur échapper. Ils étoient si acharnés au butin,

qu'ils aimoient mieux massacrer les poissons, que de se les céder l'un

à l'autre. Les pauvres captifs assez indifférens sur leur propre sort,

mais poussés par la nécessité, alloient se présenter en foule

n'importe auquel hameçon. En regardant au fond, autant que je le pus

distinguer à travers l'onde fangeuse, il me sembla en voir

quelques-uns qui aimoient mieux périr de besoin, que de servir à

rassasier les pêcheurs avides qui les attendoient vainement. Je voulus

intercéder pour les poissons auprès des pêcheurs. Du moins, leur

dis-je, que votre intérêt vous touche! Si vous êtes jaloux de vous

procurer une pêche abondante & saine, ayez soin d'aggrandir & de

nettoyer le vivier. Pour mon salaire, on me proposa de m'envoyer au

milieu des poissons pour les consoler. Je me réveillai à la morale:

mais bientôt je me rendormis: & voici le reste de ma vision.

Non loin du vivier étoit un grand lac, au travers duquel couloit un

grand fleuve, lequel se rendoit à la mer. Un géant passa par-là. Mon

récit le toucha sur le sort des poissons. Il fut indigné de la cruauté

& de l'incapacité des pêcheurs qui voulurent prendre la fuite à son

aspect. Sa voix de tonnerre les retint. Il leur commanda de travailler

sous ses ordres. Ils obéirent, dirigés & aidés par lui. Bientôt il

s'établit à travers les terres une communication du vivier avec

l'étang. Alors l'eau où les poissons nageoient avec peine, fut

renouvellée. Alors les poissons eux-mêmes furent libres. Ils

multiplierent comme les grains de sables du lac, & parvinrent dans peu

au degré de perfection dont leur espece étoit susceptible.

Témoin de cette révolution, je me promis bien d'en faire le récit aux

habitans de la Ville, aux portes de laquelle j'eus cette vision.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 61 / 170 题