_LES HOMMES POISSONS._
Un soir, en rentrant dans la ville, je m'arrêtai aux barrieres & m'y
endormis. C'est alors que j'eus la vision dont je vais rapporter les
principales circonstances. Je me crus assis sur le bord d'un grand
vivier. Il étoit revêtu de marbre. Des poissons de tout âge & de toute
grandeur alloient çà &, là en grand nombre, au milieu d'une eau
bourbeuse. Une douzaine de pêcheurs, qui paroissoient les
propriétaires en commun de ce vivier, se disputoient leur proie qui ne
pouvoit cependant leur échapper. Ils étoient si acharnés au butin,
qu'ils aimoient mieux massacrer les poissons, que de se les céder l'un
à l'autre. Les pauvres captifs assez indifférens sur leur propre sort,
mais poussés par la nécessité, alloient se présenter en foule
n'importe auquel hameçon. En regardant au fond, autant que je le pus
distinguer à travers l'onde fangeuse, il me sembla en voir
quelques-uns qui aimoient mieux périr de besoin, que de servir à
rassasier les pêcheurs avides qui les attendoient vainement. Je voulus
intercéder pour les poissons auprès des pêcheurs. Du moins, leur
dis-je, que votre intérêt vous touche! Si vous êtes jaloux de vous
procurer une pêche abondante & saine, ayez soin d'aggrandir & de
nettoyer le vivier. Pour mon salaire, on me proposa de m'envoyer au
milieu des poissons pour les consoler. Je me réveillai à la morale:
mais bientôt je me rendormis: & voici le reste de ma vision.
Non loin du vivier étoit un grand lac, au travers duquel couloit un
grand fleuve, lequel se rendoit à la mer. Un géant passa par-là. Mon
récit le toucha sur le sort des poissons. Il fut indigné de la cruauté
& de l'incapacité des pêcheurs qui voulurent prendre la fuite à son
aspect. Sa voix de tonnerre les retint. Il leur commanda de travailler
sous ses ordres. Ils obéirent, dirigés & aidés par lui. Bientôt il
s'établit à travers les terres une communication du vivier avec
l'étang. Alors l'eau où les poissons nageoient avec peine, fut
renouvellée. Alors les poissons eux-mêmes furent libres. Ils
multiplierent comme les grains de sables du lac, & parvinrent dans peu
au degré de perfection dont leur espece étoit susceptible.
Témoin de cette révolution, je me promis bien d'en faire le récit aux
habitans de la Ville, aux portes de laquelle j'eus cette vision.