LEÇON LII.

_LA GALETTE._

Avant qu'il y eût des rois, sur le déclin du gouvernement patriarchal,

dans une contrée dont je ne dirai pas le nom, il étoit d'usage, à un

certain jour de l'année, que chaque famille réunie dans la maison

paternelle, se mettoit à table & divisoit une galette, en autant de

morceaux qu'il y avoit de parens au banquet. Un étranger sans famille

vint à passer dans ce canton, & instruit de cette fête coutumiere,

parvint par ses beaux discours à réunir toutes les familles en une

seule assemblée: Mes amis, leur dit-il, dans trois jours vous rompez

la galette d'usage, chacun dans le sein de vos foyers. Faites mieux

cette année; puisque vous êtes tous des hommes, tous égaux; amassez en

monceaux toute la farine qui servoit à composer vos galettes, & n'en

pétrissez qu'une de toutes, que vous mangerez tous en commun, comme il

convient à des freres. Si vous le voulez même, comme c'est moi qui

vous ai ouvert cet avis, vous me chargerez de cette besogne & du soin

de la distribution par égales parties. Les bonnes gens qui formoient

l'assemblée, ne se méfiant de rien, répondirent: À la bonne heure.

Tenez-là prête pour dans trois jours, & vous nous la partagerez

également. Le troisieme jour arrivé, on s'assemble. Notre avanturier

placé au haut bout de la table, commence par couper la grande galette

en autant de morceaux qu'il y a de chefs de famille. Puis, il leur

dit: Mes enfans, vous êtes convenu de me laisser faire les fonctions

de pere de famille; par conséquent de prendre à moi seul toute la

peine que chaque pere de famille auroit prise dans la maison. Or,

comme il est juste que toute peine ait son salaire, & que le salaire

soit proportionné à sa peine, vous trouverez bon que je commence par

me servir, & par m'adjuger la part de chaque chef de famille; le reste

sera pour vous, & le harangueur tout de suite de porter à sa bouche un

morceau qu'il dévora: il n'avoit pas mangé depuis trois jours. Il se

préparoit à entamer une seconde part, lorsque son voisin lui dit, en

retenant son bras: Un moment, mon ami; comme vous n'avez qu'une

bouche, vous ne pouvez consommer la nourriture de cent autres bouches.

Tenez-vous-en à votre premier morceau, puisqu'il est mangé, & souffrez

que nous mangions les autres ou retournez d'où vous venez.

L'avanturier fut obligé de retourner d'où il venoit. Et depuis ce

tems les bonnes gens, qu'il vouloit séduire, ne souffrirent plus

d'étranger parmi eux & firent leur part eux-mêmes.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 59 / 170 题