_LES FLECHES ET LES MOUTONS._
En ce tems-là; un prince avoit pour voisin de ses États un peuple
dispersé sur une grande étendue de pays. Il leur proposa de se
rassembler dans des villes, en leur offrant, pour leçon, l'exemple
d'un faisceau de fleches qu'on ne peut rompre, tant qu'elles sont
réunies. Votre force, leur fit-il dire par ses envoyés, naîtra de
votre union.
Un Ancien parmi ce peuple demi-sauvage, fut chargé de répondre; &
voilà comme il s'y prit: Nous convenons que rien ne peut briser des
javelots en paquet; & qu'un enfant en viendrait à bout, en les prenant
séparément; mais, convenez, à votre tour, qu'il n'est pas aussi facile
de faire ce qu'on veut d'un peuple dispersé, que d'une nation qu'on a
sous la main. Nous faisons ce que nous voulons du troupeau que nous
renfermons dans l'enceinte d'une bergerie; mais nous n'en pourrions
pas dire autant des moutons errans dans la plaine ou sur la montagne.