_L'ÉCHANGE DES PRISONNIERS DE GUERRE._
En ce tems-là; deux rois puissans étoient en guerre; car ils étoient
voisins. L'un d'eux souffroit à sa cour le fou en titre d'office, dont
son prédécesseur avoit créé la charge. Ce fou fut mis au nombre des
prisonniers; mais que son maître en fut amplement dédommagé, en voyant
arriver le roi, son rival, chargé de chaînes! Le vainqueur fit à sa
guise les clauses du traité qui eut lieu; & il montra beaucoup de
modération. Car il offrit de rendre le roi, pourvu seulement qu'on lui
rendît son fou. Ces conditions de la paix firent hausser les épaules
aux politiques qui ne se croyoient pas vus du roi. Mais celui-ci qui
voyoit tout, se contenta de leur dire: Ma conduite qui vous paroît
étrange, n'est que juste. Pour ravoir mon fou, pouvois-je
raisonnablement donner autre chose en échange, qu'un insensé?
Le prince prisonnier, mis en liberté, eût mieux aimé donner la moitié
de son royaume pour sa rançon, (car rien ne coûte aux rois) plutôt que
de subir une telle humiliation. Il mourut de dépit. Ses sujets se
réunirent aux sujets de son rival heureux, qui dit alors à ses
courtisans: Eh bien! hausserez-vous encore les épaules? Ma politique
voit plus loin que la vôtre; avouez-le.