_LES ASTÔMES._
En ce tems-là; une nation avoit pour roi un tyran, & pour voisins
tributaires & vassaux, une peuplade d'hommes sans bouche, & ne se
nourrissant que d'air. On leur envoya le tyran, pour régner sur eux.
Ils l'acceptèrent, mais en même-tems ils lui firent entendre par
signes qu'un peuple qui n'avoit jamais faim, n'étoit pas aisé à être
tyrannisé; & qu'un souverain qui avoit plus besoin de ses sujets, que
ses sujets de lui, ne pouvoit sans risque vouloir tyranniser. Quand tu
seras tenté d'abuser de ton pouvoir, lui dirent-ils dans leur langage,
tu n'entendras pas de murmures qui ne seroient pour toi qu'un vain
bruit à l'importunité duquel ton oreille s'accoutumeroit bientôt. Mais
nous te ferons jeûner; & nous verrons si tu t'habitueras aussi
facilement à la faim qu'au pouvoir arbitraire.
Il seroit à souhaiter que cette race d'hommes[2] sans bouche existât
encore: on y enverroit en retraite les mauvais rois; & les jeunes
princes pourroient y faire leur noviciat.
[Note 2: Pline & Plutarque parlent d'un peuple sans bouche,
qu'ils nomment _Astômes_.]