IX

L'EXÉCUTION fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage

ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le

flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec

une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître pour

celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les

meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle,

baignée dans son sang, expirante.

[Illustration]

Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois

plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée

à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là,

des plus cruels outrages.

Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un

chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais

transporter la blessée dans mon appartement; et, crainte qu'on ne la

ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.

[Illustration]

Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint

de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux

les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.

Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre;

mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés,

jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès

d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.

On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de

me dire que la faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai

des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un

abattement qui fut suivi du sommeil.

[Illustration]

Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la

lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.

«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger

évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais

avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice;

je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre

main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me

réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne

m'abandonnez pas, même en rêve.

[Illustration]

Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble

de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la

reconnaissance, à l'humanité.

J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux

chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.

Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures

n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient,

redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.

Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut

pas possible de s'y refuser.

Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la

regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle.

[Illustration]

Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un

amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes

sens?

Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais

voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un

tigre, un monstre.

Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si

indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai

après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia!

Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits;

je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens

indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le

sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.

Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature

pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les

ressources mises en œuvre pour le soulager.

Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la

crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la

malade reprenait connaissance.

Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet

instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son

chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de

larmes.

Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression

de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère

Biondetta d'Alvare.»

Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de

m'éloigner.

Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne

pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta,

lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.

[Illustration]

--Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce

sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»

J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent

entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais

faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air

serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes.

Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant

où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je

rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité,

et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.

[Illustration]

[Illustration]

X

SES forces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre

chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une

conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui

dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être

fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants

que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes

furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui

affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que

devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent

votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous

attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un

cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie.

[Illustration]

--Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre

audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir

par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de

leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous

provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de

tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est

soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir

d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur

propre stratagème.

A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes,

les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout

l'avantage sur vos ennemis.

Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre

elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos

ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus

vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à

régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et

de zèle.

Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.

Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance,

que je résolus de vous la vouer pour toujours.

Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le

vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans

jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs

fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes

connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par

lesquels je puis ennoblir mon essence?

Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le

voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce

changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance

de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je

servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être,

dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments

dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il

est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine

adorée de lui.

Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une

substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En

conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter

qu'avec la vie.

Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je

vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en

vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni

même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les

créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la

haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection,

l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le

serais encore sans votre amour.»

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix,

ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de

ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?

[Illustration]

Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine

est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et

voilà tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver

presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de

l'épuisement et de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une

femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de

rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le

possible?... Où est l'impossible?

[Illustration]

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon

penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta

de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une

franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans

être l'effet des réflexions ou de la crainte.

[Illustration]

[Illustration]

Le diable amoureux · 第 36 / 50 题