L'EXÉCUTION fut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage
ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le
flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec
une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître pour
celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les
meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle,
baignée dans son sang, expirante.
[Illustration]
Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois
plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée
à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là,
des plus cruels outrages.
Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un
chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais
transporter la blessée dans mon appartement; et, crainte qu'on ne la
ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
[Illustration]
Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint
de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux
les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre;
mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés,
jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès
d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de
me dire que la faculté avait jugé les blessures mortelles, je poussai
des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un
abattement qui fut suivi du sommeil.
[Illustration]
Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la
lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.
«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger
évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais
avec sécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice;
je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre
main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me
réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne
m'abandonnez pas, même en rêve.
[Illustration]
Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble
de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la
reconnaissance, à l'humanité.
J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux
chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.
Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures
n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient,
redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut
pas possible de s'y refuser.
Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la
regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle.
[Illustration]
Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un
amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes
sens?
Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais
voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un
tigre, un monstre.
Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, et dont j'ai si
indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai
après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia!
Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits;
je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens
indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le
sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature
pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les
ressources mises en œuvre pour le soulager.
Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la
crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la
malade reprenait connaissance.
Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet
instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son
chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de
larmes.
Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression
de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère
Biondetta d'Alvare.»
Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de
m'éloigner.
Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne
pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta,
lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
[Illustration]
--Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce
sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»
J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent
entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais
faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, où l'air
serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes.
Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant
où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je
rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité,
et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.
[Illustration]
[Illustration]
X
SES forces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre
chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une
conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui
dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être
fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants
que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes
furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui
affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que
devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent
votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous
attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un
cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie.
[Illustration]
--Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre
audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir
par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de
leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous
provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de
tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est
soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir
d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur
propre stratagème.
A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes,
les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout
l'avantage sur vos ennemis.
Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre
elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos
ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus
vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à
régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et
de zèle.
Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.
Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance,
que je résolus de vous la vouer pour toujours.
Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le
vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans
jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs
fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes
connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par
lesquels je puis ennoblir mon essence?
Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le
voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce
changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance
de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je
servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être,
dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments
dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il
est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine
adorée de lui.
Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une
substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En
conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter
qu'avec la vie.
Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je
vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en
vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni
même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les
créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la
haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection,
l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le
serais encore sans votre amour.»
Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix,
ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de
ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?
[Illustration]
Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; mais la vie humaine
est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et
voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver
presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de
l'épuisement et de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une
femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de
rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le
possible?... Où est l'impossible?
[Illustration]
Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon
penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta
de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une
franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans
être l'effet des réflexions ou de la crainte.
[Illustration]
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