XI

UN mois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré.

Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la

promenade. Je lui avais fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce

vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous

les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît

l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant

les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes

semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou

subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou

désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages.

[Illustration]

Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant,

mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand

je venais à me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus

rares, et je supposais avec raison que son but était de m'en orner;

mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir

perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, un soir que nous

nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop

flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous

promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne

sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant

indigne de vos soins? un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre

peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?

[Illustration]

--O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma

passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus

douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé.

Je voudrais vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez, par ce

sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain

aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas

de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la

perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir

mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la

vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être avec moi, il faut

que vous vous donniez et sans réserve et pour toujours.»

Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille

au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. «Chère Biondetta, lui

dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.

--Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez

pas; il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me

suffire.»

Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle

m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se

penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens

saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force...

[Illustration: P. 206.

Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.

(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.

101.)]

[Illustration]

C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous

les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était

échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir

une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par

l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me

montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de

la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait,

revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le

saisis par son collier et le reconduisis à la maison.

[Illustration]

Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique

marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avait servi, et

nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître

embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble

était venu passer la soirée avec nous.

Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des

réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était

encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je,

pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes

jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à

d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans

son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon

devoir est de vous respecter.

[Illustration]

--Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce

sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour?

--Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement...

--Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me

pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime

ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet

assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont

naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs,

pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au

défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas,

ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à

de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible

ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la

route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble

la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de

la volonté d'autrui. Qui sait si doña Mencia me trouvera d'assez

bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais

dédaignée? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous

obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science qui me

parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et dois-je

être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus

que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils

auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»

J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je n'étais point préparé

à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me

le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore

que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas devenue femme pour rien,

Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia

désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis

qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je

deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à

sangloter.

Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement

de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de

désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la

seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon

cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service; enfin, craignant

l'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole: une des

femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise,

lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté

à Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes

inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il

ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés.

[Illustration]

[Illustration]

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Le diable amoureux · 第 37 / 50 题