VIII

DANS cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe

sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service

qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré.

L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe

quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce

voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une

porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique

l'œil.

[Illustration]

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés,

dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le

silence.

«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le

premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»

Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les

mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait

devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à

demi-voix en s'accompagnant.

[Illustration: P. 181.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.

(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.

101.)]

Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une

composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,

celui d'Olympia.

Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa

rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur

les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient

une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans

la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait

sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il

me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient

l'arrêter; une autre...»

La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se

lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument;

elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût

tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui

était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de

nouveau.

Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de

l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en

vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus

distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:

[Illustration:

Le diable amoureux · 第 34 / 50 题