DANS cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe
sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service
qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré.
L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe
quelques minutes.
Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce
voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une
porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique
l'œil.
[Illustration]
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés,
dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le
silence.
«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le
premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»
Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les
mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait
devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à
demi-voix en s'accompagnant.
[Illustration: P. 181.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.
(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.
101.)]
Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une
composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,
celui d'Olympia.
Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa
rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur
les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient
une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans
la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait
sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il
me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient
l'arrêter; une autre...»
La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se
lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument;
elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût
tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui
était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de
nouveau.
Je compris bientôt que la seconde scène de musique ne serait pas de
l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en
vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus
distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:
[Illustration: