IV

[Illustration]

NOUS gardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano

le rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut

que vous ayez fait des conventions singulières; jamais personne ne fut

servi comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je travaille, je

n'ai pas obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour

vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il

soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent

que l'on ne songe à les réjouir; enfin, vous savez vos affaires; vous

êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de

réfléchir, et on précipite ses jouissances.»

Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me

donnait le temps de penser à ma réponse.

«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs

distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation

sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me

tenais sur la réserve, et la conversation tomba.

Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai ce que j'avais

fait et vu; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo,

et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel

une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme

de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction; j'avais été élevé

jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père,

gentilhomme sans reproche, et par doña Mencia, ma mère, la femme la

plus religieuse, la plus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O

ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez

vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne

parole.»

[Illustration]

Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les

amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant

de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes

en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du

carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.

Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la

main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon

appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que les autres,

voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont

je venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en

entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous

reposer, je vous parlerai demain.»

Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur

nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie

dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais

de traverser.

Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les

yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui

monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et

beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.

[Illustration]

«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce

que vous avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé d'avance, je

pense que nous sommes quittes.

--Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce

prix.

--Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de

reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez

payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à

l'auberge, au tailleur...

--Vous plaisantez hors de propos.

--Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous

retirer, car il est tard, et il faut que je me couche.

--Et vous me renverriez incivilement, à l'heure qu'il est? Je n'ai pas

dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos

amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue

et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez

quelque égard pour les bienséances de mon état; mais votre procédé pour

moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût

humiliée.

--Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des

égards? Eh bien, pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour

vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure.

--Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...

--Puis-je l'ignorer?

--Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions;

mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est

à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que

la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait

aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à

vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus

cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que

la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare?

Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur,

cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible,

un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une

personne de mon sexe?»

[Illustration]

Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras;

mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je

suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y

penser de me prendre par mon serment.

[Illustration]

Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde

de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas désobliger une seule.

Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui...

--Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de rester

dans votre chambre.

--Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la

bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière à ce

que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier

mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de

ma voix pour vous demander à mon tour, _Che vuoi?_»

Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller.

«Vous aiderai-je? me dit-on.--Non, je suis militaire et me sers

moi-même.» Je me couche.

[Illustration]

[Illustration]

V

A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger

dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une

garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe

d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la

scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon

lit, où je ne pouvais trouver le sommeil.

Il semblait que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux

quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier

avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu;

la première apparition servait à relever le charme de la dernière.

Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix

ravissant, ce parler qui semblait venir du cœur, retentissaient encore

dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier.

[Illustration]

Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique, si

vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!...

Mais à quel mouvement me laissé-je emporter? J'ai triomphé de la

frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je

en attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine?

Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette

bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, et en apparence si

naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en était un,

ne s'échaufferait que pour une trahison.

Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les

mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de

l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans

ma chambre à travers trois grandes croisées.

Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf;

le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier

tombent avec fracas.

Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don

Alvare, quel malheur vient de vous arriver?»

Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se

lever, accourir; sa chemise était une chemise de page, et au passage,

la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au

reflet.

Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un

peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans

les bras de Biondetta.

«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; vous courez sur le

carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous...

--Mais vous êtes mal à votre aise.

--Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous

voulez être couchée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller

dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma

chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher

sur sa natte en sanglotant tout bas.

[Illustration]

La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques

moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On devine la route que

prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.

Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit

tabouret; il avait étalé ses cheveux qui tombaient jusqu'à terre, en

couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules,

et même entièrement son visage.

[Illustration]

Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts.

Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse

forêt de cheveux blond-cendré; leur finesse était égale à toutes

les autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant

annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui

ombrageaient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant

d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses

parfums.

[Illustration: P. 149.

Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.

(_Fac-simile_ de la gravure de la première édition.--Voir la note p.

101.)]

«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de

ce bureau.» Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont

rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend

son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son

siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la

compassion.

[Illustration]

S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux

plus piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas;

amenons le dénoûment, s'il est possible.

Je lui adresse la parole.

«Le jour est venu, Biondetta; les bienséances sont remplies, vous

pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule.

--Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur;

mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée:

ils ne permettent pas que nous nous séparions.

--Vous vous expliquerez? lui dis-je.

--Je vais le faire, Alvare.

«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les

périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je

sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus

hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour

parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il

en est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les

méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir

exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe? Aimée

d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous

avez vu la suite; voici les conséquences.

L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtiments

les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce,

dégradé par son choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine

est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer,

comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure...

[Illustration]

--Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux,

vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez

d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je vous

défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le

puis, pour devenir capable de prendre une résolution.

S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas,

pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer

d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le

voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision.

--Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre

volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous

méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

--Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon

valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la

poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère.

--Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée;

j'en ai à votre service...

--Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une

bassesse...

[Illustration]

--Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi

un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici.

Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous

par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable

qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une

voiture et des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de

vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es

lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage

et t'accorde ma protection_.»

En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me

tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.

J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma

main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si

importants; à peine ai-je fini qu'elle se relève: «Je suis à vous,

s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de

toutes les créatures.»

[Illustration]

En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau

sur ses yeux, et sort de ma chambre.

J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes.

Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent

nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des

lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et

le fouet du postillon se faisaient entendre à la porte.

Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne.

Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à

mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture; je pars.»

[Illustration]

[Illustration]

Le diable amoureux · 第 30 / 50 题