VI

BIONDETTA était entrée avec moi dans la voiture; elle était sur le

devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la

tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi;

on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du corail.

Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules

perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne

pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient

s'allier au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me

surpris faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses

pour mon repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir.

Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens et

m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon

âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il

fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, réfléchissant un

jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas

été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal

sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La nuit était avancée;

je me sens tirer par ma manche, c'était un portefaix; il voulait se

charger de mes ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit.

Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le

bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement,

j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie.

Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai logé sur la place

Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de

Venise. Je le connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du

linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai

que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé

dénué de tout.

[Illustration]

Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la

chambre; je cherchais Biondetta.

Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune.

Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré;

et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je

dois m'estimer très-heureux.

Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres

souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas

incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une

mère tendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te tendent les

bras.

Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre

heures? Il avait pris une figure bien séduisante; il m'a donné de

l'argent, je veux le lui rendre... Comme je parlais encore, je vois

arriver mon créancier; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers.

«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de

Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et de la

fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la

république.

[Illustration]

--Je suis content de votre choix, Biondetta, lui dis-je; vous êtes-vous

logée ici?

--J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, dans l'appartement

même de Votre Excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous

occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.»

Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à

mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré.

Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air,

s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera

dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de

mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.

Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère.

Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand elle fut achevée,

je me rendis où j'avais dessein d'aller.

[Illustration]

Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était

à sa banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi:

«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à

propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux

lettres et de l'argent.

--Celui de mon quartier, répondis-je.

--Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. Voilà deux cents

sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme à qui

j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne

recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un

Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire

passer.

--Vous a-t-il dit son nom?

--Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit avoir

été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai

pas demandé son adresse.»

Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de

sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle

envoyait; je n'en fus que plus sensible à ses bontés.

[Illustration]

Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins

gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans

l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un

dégagement distant de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis

courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les

débris d'un clavecin.

[Illustration]

«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez

prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler; elle

chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contenta

de me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus

longtemps du plaisir de m'avoir obligé.

«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez les postes.»

Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai. Je sortais avec un

sang-froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui

donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait

le dos. Je l'observai quelque temps; elle semblait très-occupée, et

apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.

Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, le pair de ce

Caldéron qui allumait la pipe de Soberano, et quoiqu'il ait l'air

très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni

exigeant ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le

garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne

faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout

à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour?» On

interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais servi.

Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon

siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de

me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon

répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; elle se

retire.

[Illustration]

L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était

en carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me

félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur

état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le

jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le

plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre

part aux plaisirs du carnaval: c'était mon intention. Je pris un

déguisement et montai dans ma gondole.

Je courus la place; j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je

gagnai quarante sequins et rentrai assez tard, ayant cherché de la

dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me

livre aux soins d'un valet de chambre et se retire, après m'avoir

demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A l'heure

ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que

personne n'était au fait de ma manière de vivre.

Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai

par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table.

«Digne femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à

l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti

qui me reste.»

Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé; on entra chez

moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé,

modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un

tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à

l'heure du repas.

Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon de mes

amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de

froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le

jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette

seconde séance qu'à la première.

[Illustration]

[Illustration]

Le diable amoureux · 第 31 / 50 题