III

UN moment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de

tous les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient

de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle

apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était

du Japon. La petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille

courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si

j'étais satisfait.

«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez

dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils

sont servis.»

[Illustration]

A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un

page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après,

il revint conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux

amis.

Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le

compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait

dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête

occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par

leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs

attitudes.

«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour

de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé

que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez

bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de

l'impromptu.»

Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la

scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient

invités. Je m'en aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure

dont intérieurement je me défiais; je voulus en tirer tout le parti

possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère.

[Illustration]

Je les pressai de se mettre à table; le page avançait les siéges avec

une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avais rempli les

verres, distribué des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler

et manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à

entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la

plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra

nouveau, d'une _improvisatrice_ romaine arrivée depuis peu, et dont les

talents font du bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables,

la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la

beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille

se vide, et est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie,

et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à

la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse de page; mes compagnons

d'aventure le lorgnaient de leur côté d'un air où se peignaient la

surprise, le plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation

me déplut; je vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au

page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez

si elle ne serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement.

[Illustration]

Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la

bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina

entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste,

un chapeau de voyage et un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose

sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don

Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie;

je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs

voudront bien excuser une voyageuse.»

Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit

festin, auxquels elle touche par complaisance.

«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne

saurait vous y retenir?

--Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés

pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de

revenir, et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu me

refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de

mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son

goût au-dessus de toute celle d'Italie.»

Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par

la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la

virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle

était enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir

dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatif

_obligé_ et une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de

l'opéra dans lequel elle devait débuter.

Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée,

tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement

arrondis par le bout étaient terminés par un ongle dont la forme et la

grâce étaient inconcevables: nous étions tous surpris, nous croyions

être au plus délicieux concert.

[Illustration]

La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus

d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais

ému jusqu'au fond du cœur, et j'oubliais presque que j'étais le

créateur du charme qui me ravissait.

La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de

son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était

d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient

pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me

les laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de

Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient

beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de

page.

Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes

éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous

donner lieu d'admirer la diversité de ses talents.

«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal dans la disposition

d'âme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort

que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est

voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de

louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce

d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela

elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et,

après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était

introduite, je rejoins la compagnie.

[Illustration]

Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte

dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé

délicieux, il m'avait rendu mes forces, ma présence d'esprit; je

doublai la dose. Comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui

s'était remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma

voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres. «Vous avez

ici un équipage? me dit Soberano.

--Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si

notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir

commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de

faire de faux pas en chemin.»

Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands

estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don

Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture;

elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont

entourés.» Nous nous levons; Biondetto et les estafiers nous précèdent;

on marche.

Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et

des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me

serra la main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera

cher.

--Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'il vous a fait plaisir; je

vous le donne pour ce qu'il me coûte.»

Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un

cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi

commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous

prenons légèrement le chemin de Naples.

[Illustration]

[Illustration]

Le diable amoureux · 第 29 / 50 题