IL ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir
dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne
point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu
tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites,
homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux
colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres
de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris.
Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie
les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette
s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient
reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son
avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce
procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine
de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en
amenèrent la ruine.
Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il
n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent
de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à
continuer d'écrire, il fit paraître le _Diable amoureux_.
Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de
Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les
surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à
l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des
productions analogues.
[Illustration]
Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du
milieu social où il se produit; l'_Ane d'or_ d'Apulée, livre également
empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le
modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié du culte d'Isis,
l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous
les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions
antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et
le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature,
puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant
çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le
prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui
parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur de _Smarra_, ce
rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus
frappants du cauchemar.
[Illustration]
Beaucoup de personnes n'ont vu dans le _Diable amoureux_ qu'une sorte
de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de
prendre place dans le _Cabinet des fées_. Tout au plus l'eussent-elles
rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est
justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux
facéties mythologiques de Lucien. L'_Ane d'or_ servit longtemps de
thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les
chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite
avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; le
_Diable amoureux_ aurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un
progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur.
Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot
et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur
des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable
orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant,
après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie,
le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie
littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce
fut, il est vrai, le malheur et la gloire des grands écrivains de
cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils
trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères
de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux,
comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable
pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans
ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses
croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement
allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus
ardent?
Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient
alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge
ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier
à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à
demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome.
L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient
les mystères de l'_Œdipus Ægyptiacus_ et les savantes rêveries des
néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin
renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle,
dans le _Comte de Gabalis_, les _Lettres cabalistiques_ et autres
productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi
ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes,
de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de
magnétisme surtout. L'héroïne du _Diable amoureux_ n'est autre qu'un de
ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'article _Incube_ ou
_Succube_ dans le _Monde enchanté_ de Bekker.
Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la
charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore
initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés,
lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires,
sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth.
Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication du _Diable
amoureux_, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au
maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau
brun drapait la stature imposante.
Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés
seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels
que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux.
Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer
mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la
direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus
énigmatiques encore.
[Illustration]
Cazotte ne put cacher son impatience.--Pardon, monsieur, lui dit
l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts
grades.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte.
--Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans
votre _Diable amoureux_?
--Dans mon esprit, s'il vous plaît.
--Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale,
ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories
si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les
fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses?
--J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière.
--Et vous n'êtes pas même franc-maçon?
--Pas même cela.
--Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez
pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier
ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de
pareilles révélations.
--Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne
songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait
prendre garde au diable!
--Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet
esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre
dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui
trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître...
Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but
sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les
mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et
qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous.
Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur
les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui
se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une
doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il
avoua qu'il s'était montré sévère, dans son _Diable amoureux_, pour les
cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs
pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait
supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits
qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant
la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de
Belzébuth.
--Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et
bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite
innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en
faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste;
Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint
Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le
pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il
n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra,
devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa
vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments.
[Illustration]
Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était
signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la
haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de
sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout
à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les
mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé
de Villars, qui, dans le _Comte de Gabalis_, s'était permis de livrer
à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la
doctrine des _rose-croix_ sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique
fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put
accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte
opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié
qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que
des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait
lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète.
Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été
introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement
l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho
de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive
se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins.
[Illustration]
L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait,
d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules
forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier
les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir.
Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et
l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps,
l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle
et à cette domination des _esprits_ dont le secret était contenu dans
la _Triple contrainte de l'enfer_, conjuration toute-puissante à
l'usage des cabalistes du moyen âge.
Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon
son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put
se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de
Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le
même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus
ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes
de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans
la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant
qu'ils s'occupaient plus de la science des _âmes_ d'après Swedenborg,
que de celle des _esprits_ d'après Martinez.
Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet
illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a
vingt-cinq ans, les _communications_ de tout genre étaient fréquentes;
j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du
signe du _Réparateur_ y étaient visibles: j'y avais été préparé par
des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est
de livrer l'homme à des _esprits violents_; et je ne puis répondre
que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes
d'emprunt.»
Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra
Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie.
Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions
riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de
nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une
Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute
la gloire qu'il en devait retirer.
Les principaux sont _la Dame inconnue_, _le Chevalier_, _l'Ingrat
puni_, _le Pouvoir du Destin_, _Simoustapha_, _le Calife voleur_, qui
a fourni le sujet du _Calife de Bagdad_, _l'Amant des étoiles_ et _le
Magicien ou Maugraby_, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt.
Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des
détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux
contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs
par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à
l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis.
La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination
mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de
l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au
prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas
des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature
enchantée. Dans son conte du _Chevalier_, qui est un véritable poëme,
Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une
distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée
des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon,
livrent force combats à ceux de la suite d'_Éblis_; les talismans,
les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout
cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y
dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié
égyptien du roman de _Séthos_, qui alors obtenait un succès prodigieux.
Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf,
palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique
des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît
encore sous les formes les plus diverses.
[Illustration]
Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte
n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation
comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables
à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de
ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux
progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son
poëme intitulé _la Guerre de Genève_, Cazotte eut l'idée plaisante
d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit
dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.
Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un
esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O
mai, joli mois de mai:
[Illustration]
Pour le premier jour de mai,
Soyez bien réveillée!
Je vous apporte un bouquet,
Tout de giroflée.
Un bouquet cueilli tout frais,
Tout plein de rosée.
Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui
se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon
vieux temps.
Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «_Toujours
vous aimer_;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques
couplets:
[Illustration]
Que de maux soufferts,
Vivant dans vos fers, Thérèse!
Que de maux soufferts,
Vivant dans vos fers!
Si vers les genoux
Mes bas ont des trous, Thérèse,
A vos pieds je les fis tous,
Ainsi qu'on se prenne à vous!
Que de maux, etc.
[Illustration]
Et mes cinq cents francs
Que j'avais comptant, Thérèse?
Il n'en reste pas six blancs;
Et qui me rendra mon temps?
Que de maux, etc.
Vous avez vingt ans,
Et mille agréments, Thérèse;
Mais aucun de vos amants
Ne vous dira dans vingt ans:
Que de maux, etc.
[Illustration]
Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du
_Calife de Bagdad_; son _Diable amoureux_ fut représenté aussi sous
cette forme avec le titre de l'_Infante de Zamora_. Ce fut à ce sujet
sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques
jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le
théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une
grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin
j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le
beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh bien, _sabots!_
s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester
seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie
ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que
Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien,
dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un
chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle
de Pétrone.
L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à
la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni,
qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur
que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura
obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il
fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce
bizarre compagnon.
Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde _Raméide_,
poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être
conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à
compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot.
«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il
s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon
camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est
jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme
le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent
naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit
ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de
plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son _Voyage
sentimental_. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct
d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour
essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient
des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du
cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un
piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa
part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage,
né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais
s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein
de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de
l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui
donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé
et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure
aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce
que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il
faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre
aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon
esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu
dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de
réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait
des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves
de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la
gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans
une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de
retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux
qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.»
Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses
à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère
incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont
anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la
guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses.
Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières
le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout
particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte
et d'Hoffmann.
C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait
qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa
jeunesse:
«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse
physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés
exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le
précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires,
tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la
plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par
le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour
voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais
organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion.
Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux
sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une
lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté
par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte
appelait gaiement son _pays_; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec
son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée
d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le
pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je
ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle
joie, qui était encore augmentée par ses caresses.»
Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux
qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement.
Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue
quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi
que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte
mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort
controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir
vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir
transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle
Marion Delorme avait pu assister.
Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux;
le comte de Saint-Germain et _Cagliostro_ tournaient toutes les
cervelles, et Cazotte n'avait peut-être de plus que son génie
littéraire et la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous
devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les Mémoires
de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et
n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, _d'être toujours sur
le trépied_.
[Illustration]
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