I
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L'AUTEUR du _Diable amoureux_ appartient à cette classe d'écrivains
qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques,
et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un
vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français
se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à
moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et
convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie
nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de
ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes,
et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux
du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions
et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves
écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient
par des contes charmants cette société que leurs principes allaient
détruire de fond en comble. L'auteur de l'_Esprit des lois_ écrivait
le _Temple de Gnide_; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les
ruelles avec l'_Oiseau blanc_ et les _Bijoux indiscrets_; l'auteur
du _Dictionnaire philosophique_ brodait la _Princesse de Babylone_ et
_Zadig_ des merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de
l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et
du plus charmant.
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Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa
légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée,
voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième
siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la
mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec
les mystères chrétiens.
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On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu'il y
avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait
les _Mille et une Nuits_, cette grande œuvre non terminée que M.
Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs
arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement
un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un
homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient.
La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au
pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de
l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand
nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour
sa gloire, et c'est au _Diable amoureux_ seul et à quelques poëmes
et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les
malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret
des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous
ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous
essayerons d'apprécier.
Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte.
Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme
la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand
vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et
le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747
le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de
littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote,
réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître
en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un
talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la
poésie.
De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où
l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut
plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa
mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique.
Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il
publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt
célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui
s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à
l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de
cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait
user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner
déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte.
La première est intitulée la _Veillée de la bonne femme_, et commence
ainsi:
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Tout au beau milieu des Ardennes
Est un château sur le haut d'un rocher
Où fantômes sont par centaines.
Les voyageurs n'osent en approcher:
Dessus ses tours
Sont nichés les vautours,
Ces oiseaux de malheur.
Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la
conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du
fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de
Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton
de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers.
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Tout à l'entour de ses murailles
On croit ouïr les loups-garous hurler,
On entend traîner des ferrailles,
On voit des feux, on voit du sang couler,
Tout à la fois,
De très-sinistres voix
Qui vous glacent le cœur.
Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en
passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des
esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à
souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage
annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les
murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un
grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent _avec rumeur_.
Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de
désespoir.
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Sa bouche était tout écumeuse,
Le plomb fondu lui découlait des yeux...
Une ombre tout échevelée
Va lui plongeant un poignard dans le cœur;
Avec une épaisse fumée
Le sang en sort si noir qu'il fait horreur.
Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur
Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs
tourments.
--Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce
château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez,
et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et
s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et,
ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en
obtenir une faveur.
Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans
l'eau pure d'un ruisseau.
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Là, tout auprès de la fontaine,
Certaine rose aux yeux faisait plaisir;
Fraîche, brillante, éclose à peine.
Tout paraissait induire à la cueillir:
Il vous semblait,
Las! qu'elle répandait
La plus aimable odeur.
Hélas! etc.
J'en veux orner ma chevelure
Pour ajouter plus d'éclat à mon teint;
Je ne sais quoi contre nature
Me repoussait quand j'y portais la main.
Mon cœur battait
Et en battant disait:
Le diable est sous la fleur!...
Hélas! etc.
Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais
desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le
menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un
coup de poignard.
Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le
diable alors s'approche du coupable sous la forme d'un bouc et lui
dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur.
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Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,
Il sent sous lui le diable détaler;
Sur son chemin l'air s'empoisonne,
Et le terrain sous lui semble brûler.
En un instant
Il le plonge vivant
Au séjour de douleur!
Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.
Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette
scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe
l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à
se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable.
Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait
fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en
littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de
Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter
d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans
le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les
âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort
peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler
n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les
premières tendances de l'auteur du _Diable amoureux_ vers une sorte de
poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.
On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame
Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et
qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir
l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins
triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet
écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.
Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables
d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une
imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le
style populaire.
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La fille du comte de Tours,
Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;
Le comte, qui sait ses amours,
Sa fureur ne peut retenir:
Qu'on cherche mon page Ollivier,
Qu'on le mette en quatre quartiers...
--Commère, il faut chauffer le lit;
N'entends-tu pas sonner minuit?
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Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page
Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve
la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre:
«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en
quartiers?
--Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard,
que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la
France pour faire la guerre en Terre sainte.
Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un
ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir
dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe
dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot,
«parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans
les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard,
le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége
dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller
secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va
capituler.
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Voyez quels coups ils vont donnant,
Par la fureur trop animés,
Les assiégés aux assiégeants,
Les assiégeants aux assiégés;
Las! la famine est au château,
Il le faudra rendre bientôt.
--Commère, il faut chauffer le lit;
N'entends-tu pas sonner minuit?
Tout à coup, comme un tourbillon,
Voici venir mon Ollivier;
De sa lance il fait deux tronçons
Pour pouvoir à deux mains frapper.
A ces coups-ci, mes chers Bretons,
Vous faut marcher à reculons!...
--Commère, il faut chauffer le lit;
N'entends-tu pas sonner minuit?
On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais
ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque
du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des _Chats_, crut voir
l'étoffe d'un poëme.
Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et
chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son
imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet
d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits
chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la
manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire,
mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu.
On peut rapporter au même temps la composition du _Lord impromptu_,
nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des
détails pleins d'intérêt.
Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne
prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les
yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son
ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire
de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec
une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à
l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte
déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans
l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la
descente qu'opérèrent les Anglais.
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Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois
en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à
solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus
honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine.
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