«Elle m'a commandé de faire marcher, au commencement du mois de

novembre prochain, un régiment de cavalerie en Poitou, lequel sera

logé, _dans les lieux que vous aurez pris soin de proposer entre

ci et ce temps-là_, dont elle trouvera bon que le grand nombre

soit logé chez les protestants; mais elle n'estime pas _qu'il

faille les y loger tous;_ c'est-à-dire que de vingt-six maîtres

dont une compagnie est composée, si, suivant une répartition

juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur

en faire donner vingt et les mettre tous _chez les plus riches_

des dits religionnaires, prenant _pour prétexte_ que, quand il n'y

a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous

habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts

et que les riches en demeurent chargés... Sa Majesté désire que

vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou vos subdélégués,

donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans leur faire

connaître que Sa Majesté désire, par là, violenter les huguenots à

se convertir, et leur expliquant seulement que vous donnez ces

ordres sur les avis, que vous avez eus que, par le crédit qu'ont

les gens riches de la religion dans ces lieux là, ils se sont

exemptés au préjudice des pauvres.»

En dépit de ces instructions, Marillac logea les troupes

_exclusivement chez les huguenots_, qu'ils fussent riches ou

pauvres. Lièvre, dans son histoire du Poitou, relève ce fait que,

à Aulnay, une recrue ayant été logée indistinctement chez tous les

habitants, le subdélégué de l'intendant, accompagné de deux

carmes, alla de maison en maison, déloger les soldats mis chez des

catholiques, et les conduisit chez des huguenots.

Fidèle à sa politique de prudence, au début de la campagne des

conversions par logements militaires, Louvois mettait sa

responsabilité à couvert, en blâmant officiellement, les violences

trop grandes, surtout lorsqu'elles avaient provoqué des plaintes

trop retentissantes.

C'est ainsi qu'il blâmait l'intendant de Limoges, d'avoir logé les

soldats _uniquement_ chez les huguenots, et d'avoir souffert le

désordre des troupes. Il réprimandait de même Marillac, à raison

de l'affectation qu'il mettait, à accabler les huguenots de

logements militaires, à souffrir que les soldats fissent chez

leurs hôtes des désordres _considérables_, et enfin à emprisonner

ceux qui avaient l'audace de se plaindre. Une telle conduite étant

de nature à sembler, disait-il, justifier les plaintes que les

religionnaires font dans les pays étrangers, d'être abandonnés à

la discrétion des troupes.

En blâmant _officiellement_ ce qu'il approuvait en secret, Louvois

avait soin de formuler son blâme, assez discrètement pour ne pas

décourager le zèle de ses collaborateurs. Reprochant à Boufflers

d'avoir mis les soldats à loger à _discrétion_ chez les huguenots,

il dit: «c'est de quoi j'ai cru ne devoir écrire qu'à vous afin

que, sans qu'il paraisse qu'on désapprouve rien de ce qui a été

fait, vous puissiez pourvoir à ce que ceux qui sont sous vos

ordres restent dans les bornes prescrites par Sa Majesté.»

Écrivant à un intendant, pour blâmer un commandant de troupes qui

a permis au maire de Saintes d'employer ses soldats, hors de son

territoire, pour violenter les huguenots à se convertir, il arrive

à cette conclusion, à l'égard de ces deux coupables. «Sa Majesté

n'a pas jugé à propos de faire une plus grande démonstration

contre eux, _puisque ce qu'ils ont fait a si bien réussi_, et

qu'elle ne croit pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux

religionnaires que Sa Majesté _désapprouve quoi que ce soit de ce

qui a été fait pour les convertir.»_

C'est à Louvois qu'étaient adressées les lettres des gouverneurs

et des intendants, et quand il y avait quelque communication

délicate à faire, ceux-ci imitaient l'exemple de Noailles

écrivant:

«Qu'il ne tardera pas à lui envoyer (à Louvois) quelque homme

d'esprit pour lui rendre compte de tout le détail et répondre à

tout ce qu'il désire savoir, mais ne saurait _s'écrire_.»

On ne saurait donc s'étonner de ce que «aussi bien lors de la

première dragonnade du Poitou, qu'au moment de la grande

dragonnade du Béarn en 1685, mettant sur les bras des huguenots

toute l'armée rassemblée sur les frontières de l'Espagne» -- les

relations officielles mises sous les yeux du roi se taisent sur

les hauts faits des missionnaires bottés.

À propos de la violente conversion du Béarn, Rulhières affirme

avoir fait cette curieuse constatation: «La relation mise sous les

yeux du roi ne parle ni de violences ni de dragonnades. On

n'entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Béarn. La conversion

générale paraît produite par la grâce divine, il ne s'agit que

d'annoncer la volonté du roi... Tous courent aux églises

catholiques.» À la fin de la même année 1685, Tessé qui vient de

traiter Orange, en ville prise d'assaut, et a converti tous les

huguenots de la cité en vingt-quatre heures, déclare dans son

rapport _officiel_, _que tout s'est fait doucement sans violence

et sans désordre_.

En 1685, comme en 1681 et en 1682, de plus, pour ôter toute

créance aux réclamations qui parvenaient directement à la cour, on

dragonnait à nouveau ceux qui se plaignaient d'avoir cédé aux

violences des soldats, afin de les obliger à signer qu'ils

s'étaient convertis librement et sans contrainte. Enfin Louvois ne

reculait devant aucun moyen, même les arrestations les plus

arbitraires, pour empêcher les plaintes des huguenots d'arriver

_directement_ au roi.

Il est difficile d'admettre cependant que Louis XIV ignorât ce qui

se passait dans les provinces dragonnées, mais il était fort aise

de pouvoir, grâce aux habiletés de son ministre, sembler ignorer

les violences qu'avaient à supporter les huguenots.

«Aucun monarque, dit Sismondi, si vigilant, _si jaloux de tout

savoir_, si irrité contre tout ministre qui aurait prétendu lui_

cacher quelque chose_, n'était encore monté sur le trône de

France»; et, ce n'était pas une entreprise violente, poursuivie à

l'aide de ses troupes, dans toutes les provinces de son royaume,

pendant plusieurs années de suite, contre plus de deux millions de

ses sujets, qui pouvait être dérobée à sa connaissance.

Déjà en 1666, l'électeur de Brandebourg s'était fait l'organe

officiel des réclamations des huguenots français, et ayant écrit à

Louis XIV: «J'ai osé affirmer que Votre Majesté _ignore ces

violences_ et que tout le mal vient de ce que ses grandes affaires

ne lui permettent pas de prendre connaissance elle-même, des

intérêts de ces pauvres opprimés.»

Louis XIV s'était empressé de répondre: «Je vous dirai qu'il ne se

fait aucune affaire _petite ou grande_ dans mon royaume, de la

qualité de celle dont il est question, non seulement qui ne soit

pas _de mon entière connaissance_, mais qui ne se fasse _par mon

ordre_.»

Dès le commencement de la première dragonnade, Louis XIV avait été

saisi _officiellement_ par Ruvigny, député général des

protestants, des justes plaintes des huguenots du Poitou, et il

avait été contraint d'ordonner une enquête contre les _violences_

commises contre ses sujets réformés; mais cette enquête, qui avait

été considérée comme une interdiction de commettre de nouvelles

violences, avait amené un sensible ralentissement dans l'oeuvre de

la conversion générale. Pour remédier au mal, le roi s'empresse de

rendre une ordonnance portant qu'il sera informé contre les

ministres «ayant été assez osés que de prêcher publiquement dans

leurs chaires que Sa Majesté désavouait _les exhortations_ qui

avaient été faites au peuple de sa part, d'embrasser la religion

catholique, Sa Majesté ne voulant pas souffrir ces _insolences_ de

si dangereuse conséquence.»

Tout naturellement, après cette ordonnance, les violences

reprirent de plus belle contre les huguenots du Poitou, et elles

aboutirent à faire un tel éclat que Louis XIV dut, l'année

suivante, révoquer Marillac et faire suspendre momentanément les

conversions par logements militaires.

Cependant, comme s'il eût voulu établir qu'il ne réprouvait pas,

en réalité, les _violences_ qu'il se voyait contraint d'interdire

_officiellement_, Louis XIV fit tout pour que les conversions

obtenues violemment fussent tenues pour bonnes et valables.

Un arrêt _d'exemple_ (c'est-à-dire faisant jurisprudence pour tout

le royaume), rendu par le Parlement de Paris, établit qu'un

huguenot, bien qu'il prouvât qu'il avait abjuré _par force_,

pouvait être condamné comme _relaps_ quand il retournait au

prêche. Une déclaration royale, allant plus loin, décida que tout

huguenot contre lequel ne pourraient être produites ni une

abjuration écrite, ni même une simple signature, devait être

condamné comme _relaps_ si deux témoins, _les deux premiers

coquins venus_, déclaraient qu'ils lui avaient vu faire un acte

quelconque de catholicité.

Enfin, en 1682, comme s'il eût voulu avertir les huguenots que les

violences ne tarderaient pas à être de nouveau autorisées contre

eux, Louis XIV permettait qu'on signifiât à tous les consistoires

l'avertissement pastoral du clergé invitant les protestants à se

convertir au plus tôt et en cas de refus de le faire les menaçant

ainsi: «Vous devez vous attendre à des malheurs incomparablement

plus épouvantables et plus funestes que ceux que vous ont attirés

jusqu'à présent votre révolte et votre schisme.»

En 1683 et en 1684, Louvois fut occupé à porter _la désolation_

dans les provinces du Midi, où, à la suite de la fermeture

arbitraire de la plupart des temples, les huguenots avaient commis

_le crime_ de reprendre l'exercice de leur culte _sous la

couverture du ciel;_ mais il n'avait pas renoncé au projet de

convertir tous les huguenots de France au moyen des logements

militaires. «On voit, dit Rulhières, par les lettres de Louvois

conservées au dépôt de la guerre, qu'il prenait de secrets

engagements pour renouveler à quelque temps de là, en Poitou et

dans le pays d'Aunis, l'essai de convertir les huguenots par le

logement arbitraire des troupes, lorsqu'un _événement inattendu_

précipita toutes ses mesures.»

Cet événement _inattendu_, c'est l'emploi fait dans le Béarn, par

l'intendant Foucault, pour la conversion des huguenots, d'une

armée toute entière, amenée sur les frontières de l'Espagne en

prévision d'une guerre, et devenue disponible, par suite d'un

changement de politique.

Tout ce que peut imaginer la licence du soldat, dit Rulhières, fut

exercé contre les calvinistes et, en quelques semaines, la

province toute entière fut convertie.

En contant ce _miracle_ opéré, disait-il, par la grâce divine; le

_Mercure_ ne craignait pas d'ajouter: «ce qui a achevé de

convaincre les protestants du Béarn, ce sont les moyens _paternels

et vraiment remplis de charité_, dont Sa Majesté se sert pour les

rappeler à l'Église.»

Louvois en apprenant la rapide conversion du Béarn où, dit-il, les

troupes viennent de _faire merveilles_, ne s'inquiéta plus de

savoir si l'on pourra qualifier de _persécution_, les

_exhortations_ que les soldats font aux huguenots pour les

convertir.

Il écrit à Boufflers de se servir des troupes qui viennent de

catholiciser le Béarn, pour essayer, _en logeant entièrement les

troupes chez les huguenots_, de procurer dans les deux généralités

de Montauban et de Bordeaux un aussi grand nombre de conversions

qu'il s'en est fait en Béarn. Craignant que, _sans miracle_, il ne

puisse le faire, il lui recommande de s'attacher seulement à

diminuer le nombre des huguenots, de manière à ce que, dans chaque

communauté, il soit deux ou trois fois moindre que celui des

catholiques.

Contrairement aux prévisions de Louvois, _le miracle_ du Béarn se

reproduit partout, c'est par corps et par communautés que se font

les abjurations, et de grandes villes huguenotes se convertissent

en quelques heures. Boufflers, après avoir catholicisé les

généralités de Montauban et de Bordeaux, a le même succès en

Saintonge. De Noailles qui avait d'abord demandé jusqu'à la fin de

novembre pour convertir le Languedoc, où l'on comptait deux cent

cinquante mille huguenots, écrit bientôt qu'à la fin d'octobre,

_cela sera expédié._

Dans une lettre qu'il écrit d'Alais, il se plaint que les choses

aillent trop vite, «je ne sais plus, dit-il, _que faire des

troupes_, parce que les lieux où je les destine, se convertissent

tous généralement; et cela _si vite_ que, tout ce que peuvent

faire les troupes, c'est de coucher _une nuit_ dans les lieux où

je les envoie.» Comment le _miracle_ ne se fût-il pas reproduit?

Non seulement les soldats envoyés dans une localité étaient logés

exclusivement chez les huguenots, mais à mesure que les

conversions se multipliaient, ils refluaient tous chez les

opiniâtres, qui se trouvaient parfois avoir jusqu'à cent

garnisaires sur les bras. Si le chef de famille cédait, il fallait

qu'il fît aussi céder ses enfants; si au contraire, il voulait

s'opiniâtrer alors que sa femme et ses enfants avaient fait leur

soumission, ceux-ci le suppliaient de céder son tour, car il

fallait que le père et les enfants fussent convertis pour que la

maison fût abandonnée par les missionnaires bottés.

C'est ce dont témoigne cette lettre de Louvois à M. de Vrevins:

«Lorsque le chef de la famille s'est converti, _il faut que les

enfants soient de sa religion_... à l'égard des familles dont, le

chef demeure obstiné dans la religion, et dont la femme et les

enfants sont convertis, il faut loger chez lui, tout comme si

personne ne s'était converti dans sa maison.»

Louvois s'était d'abord réjoui sans réserve de ce succès _des

missions bottées_, succès qu'il qualifiait de surprenant, et il

était heureux de pouvoir annoncer à son frère Le Tellier: que les

grandes cités du Languedoc, et, pour le moins, trente autres

petites villes, des noms desquelles il ne se souvenait pas,

s'étaient converties en _quatre jours;_ que les trois quarts des

religionnaires du Dauphiné étaient convertis, que tout était

catholique dans la Saintonge et dans l'Angoumois, etc.

Cette soumission rapide et complète des huguenots finit par lui

paraître _suspecte_. «Il faut prendre garde, écrit-il à Bâville,

dès le 9 octobre 1685, que cette soumission unanime maintienne

entre eux une espèce de cabale qui ne pourrait, par la suite, être

que fort préjudiciable.» Dans l'intention de prévenir _cette

cabale_, sans attendre que toutes les provinces du royaume eussent

été dragonnées, Louvois pressa la publication de l'édit de

révocation qui devait priver les réformés de leurs directeurs

habituels, en bannissant les ministres.

Louvois avait toujours du reste soutenu cette thèse, qu'il fallait

séparer les ministres de leurs fidèles et dès le 24 août 1685, il

écrivait à Boufflers:

«Sa Majesté a toujours regardé comme un grand avantage pour la

conversion de ses sujets _que les ministres passassent en pays

étranger_. Aussi, loin de leur en ôter l'espérance, comme vous le

proposez, elle vous recommande, par les logements que vous ferez

établir chez eux, de les porter à sortir de la province, et à

profiter de la facilité avec laquelle le roi leur accorde la

_permission_ de sortir du royaume.»

Le 8 octobre, le conseil du roi, appelé à décider du moyen qu'il

fallait employer pour séparer les huguenots de leurs pasteurs,

l'emprisonnement ou le bannissement des ministres, s'était

prononcé pour cette dernière mesure. Châteauneuf avait obtenu

cette décision en faisant valoir cette considération économique

que la nourriture de tant de prisonniers _serait une lourde

charge pour le roi_, tandis que bannir les ministres et

confisquer leurs biens en même temps, ce serait assurer au roi un

_double profit._ On ne voulut même pas que les ministres, ayant

reçu _permission de sortir_ avant l'édit de révocation, et non

encore sortis, pussent vendre leurs biens...

Ainsi le 30 octobre 1685, Colbert de Croissy écrit à l'intendant

du Dauphiné: «Sa Majesté, ayant ci-devant donné des permissions à

des ministres de la religion prétendue réformée de passer dans les

pays étrangers avec leurs femmes et enfants _et de vendre le bien_

qu'ils avaient en France, elle m'ordonne de vous faire savoir,

qu'en cas que ces permissions ne soient point exécutées et que les

dits ministres n'aient pas encore vendu leurs biens, l'intention

de Sa Majesté et qu'elles demeurent révoquées, et que l'on suive à

l'égard des dits ministres l'édit de Sa Majesté de ce mois.»

Louvois, en envoyant au chancelier le Tellier le projet de l'édit

révocatoire auquel avaient été ajoutés quelques articles

additionnels, _entre autres celui relatif aux ministres_, le

priait de donner au plus tôt son avis sur ces articles en lui

disant: «Sa Majesté a donné ordre que cette déclaration fût

expédiée _incessamment_ et envoyée partout, Sa Majesté ayant jugé

qu'en l'état présent des choses, _c'était un bien de bannir au

plus tôt les ministres._»

L'édit révocatoire fut expédié promptement suivant les désirs de

Louvois; il fut publié le 18 octobre 1685, et l'on tint la main à

la stricte exécution de la clause obligeant les ministres à

quitter la France dans un délai de quinze jours, les obligeant à

choisir, dans ce court délai, entre l'exil, les galères ou

l'abjuration; s'ils se prononçaient pour l'exil, il leur fallait

partir, seuls et dénués de tout, laissant dans la patrie dont on

les chassait, leurs biens, leurs parents et ceux de leurs enfants

qui avaient atteint ou dépassé l'âge de sept ans; quelques

intendants, allant plus loin encore que cette loi barbare,

retinrent la famille entière de quelques pasteurs, jusqu'à des

enfants à la mamelle, le ministre Bely, par exemple, dut partir

seul pour la Hollande, laissant en France sa femme et ses enfants.

Mais partout on appliqua strictement la loi, on ne permit pas au

ministre Guitou, fort âgé, d'emmener avec lui une vieille servante

_pour le gouverner et subvenir à ses besoins_, et Sacqueville au

risque de le faire périr, dut emmener son enfant, sans la nourrice

qui l'allaitait, _celle-ci n'étant pas mentionnée dans le brevet_.

Des vieillards chargés d'infirmités, moururent en route sur ce

vaisseau qui les emportait, par exemple: Faget de Sauveterre,

Taunai, Isaïe d'Aubus; d'autres, comme Lucas Jausse, Abraham

Gilbert, succombèrent aux fatigues du voyage et moururent en

arrivant à l'étranger.

Dans quelque état de santé que l'on fût, ne fallait-il point

partir pour la terre d'exil dans les quinze jours, aucune excuse

n'étant admise pour celui qui avait dépassé le délai fatal.

Quelques ministres du Poitou, de la Guyenne et du Languedoc, que

les dragonnades avaient contraints de se réfugier à Paris,

reçoivent des passeports de la Reynie, sauf trois pasteurs du haut

Languedoc que l'on renvoie dans leur province pour y prendre leurs

passeports, après les avoir amusés quelques jours. Ils n'arrivent

à Montpellier qu'après l'expiration des quinze jours fixés par

l'édit de révocation. Bâville les emprisonne et menace de les

envoyer aux galères, mais, après quelques jours, ils sont conduits

à la frontière. Latané fut moins heureux, il avait fourni le

certificat exigé des ministres, constatant qu'ils n'emportaient

rien de ce qui appartenait aux consistoires, mais ce certificat

fut refusé comme irrégulier parce que les signataires avaient pris

le titre d'anciens membres du consistoire. Quand Latané eut fourni

tardivement un autre certificat, on le retint en prison au château

Trompette où on le laissait souffrir du froid en le privant de

feu. En vain, réclama-t-il; le marquis de Boufflers, intendant de

la province, consulté, répondit: «Il serait plus du bien du

service de le laisser en prison, que de le faire passer en pays

étranger, vu qu'il est fort considéré_ et qu'il a beaucoup

d'esprit._»

En regard de cette singulière raison de garder un ministre en

prison, en violation de la loi, _parce qu'il a beaucoup d'esprit_,

il est curieux de mettre la réponse faite par Louvois, à la

demande de ne pas user de la permission de sortir faite pour deux

vieux ministres, presque tombés en enfance. «Si les deux anciens

ministres de Metz sont imbéciles et hors d'état de pouvoir parler

de religion, le roi pourrait peut-être permettre qu'on les laissât

mourir dans la ville de Metz, mais, _pour peu qu'ils aient l'usage

de la raison_, Sa Majesté désire _qu'on les oblige de sortir._»

Les ministres qui, au moment de la publication de l'édit de

révocation, se trouvaient emprisonnés pour quelque contravention

aux édits, devaient être mis en liberté comme le furent Antoine

Basnage et beaucoup de ses collègues, afin de pouvoir sortir du

royaume dans le délai fixé. Cependant les ministres Quinquiry et

Lonsquier ne furent relâchés qu'en janvier 1686, et trois pasteurs

d'Orange enfermés à Pierre Encise, n'en sortirent qu'en 1697.

Quelques ministres ne peuvent se résigner à quitter la France et

tentent de continuer l'exercice de leur ministère, entre autres

Jean Lefèvre, David Martin, Givey et Bélicourt, mais la terreur

générale était telle à ce moment qu'on refusait de les écouter et

de leur donner asile, en sorte que, traqués de tous côtés, ils

durent se résigner à passer à l'étranger.

Bélicourt, pour franchir la frontière, dut se cacher dans un

tonneau; quant au proposant Fulcran Rey, il tomba dans les mains

de Bâville qui l'envoya au supplice.

Quelques années plus tard un certain nombre de ministres

reviennent en France, bravant tous les périls, entre autres Givry

et de Malzac qu'on arrête et qu'on enterre vivants dans les

sombres cachots de l'île Sainte-Marguerite; Malzac y meurt après

trente-trois ans de captivité, plusieurs autres pasteurs y

deviennent fous.

Qui ne serait révolté de voir Bossuet, dans l'oraison funèbre de

le Tellier, déclarer mensongèrement que les huguenots ont vu,

_«leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre

l'ordre_, _trop heureux d'avoir à alléguer leur bannissement comme

excuse_.»

L'édit de révocation, en chassant les pasteurs du royaume, alors

qu'il était, sous peine des galères, interdit à tous les autres

huguenots de franchir la frontière, prévenait, suivant les désirs

de Louvois, toute cabale entre les ministres et leurs fidèles. En

même temps, en interdisant tout culte public de la religion

réformée, cet édit ôtait aux huguenots tout espoir de voir le roi

revenir plus tard, sur ce qu'il avait fait jusqu'alors contre eux.

Cependant, chose surprenante, la publication de cet édit sembla un

instant compromettre le succès de la campagne de la conversion

générale, que les dragons n'avaient pas encore partout terminée.

Voici pourquoi: les intendants et les soldats avaient obligé les

huguenots à se convertir en leur déclarant que le roi ne voulait

plus souffrir dans son royaume que des catholiques, et leurs

déclarations recevaient un éclatant démenti, par le dernier

article de l'édit de révocation ainsi conçu: «Pourront au surplus,

lesdits de la religion prétendue réformée, en attendant qu'il

plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les

villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre

obéissance, et y continuer leur commerce et jouir de leurs biens,

_sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite

religion prétendue réformée_, à condition, comme dit, de ne point

faire d'exercice, ni de s'assembler, sous prétexte de prière ou du

culte de la dite religion, de quelque nature qu'il soit sous les

peines ci-dessus de corps et de biens.»

Bâville écrit à Louvois: «Cet édit, auquel les nouveaux convertis

ne s'attendaient pas, et surtout la clause qui défend d'inquiéter

les religionnaires, les a mis dans un mouvement qui ne peut être

apaisé de quelques temps. _Ils s'étaient convertis pour la

plupart_, _dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une

religion dans son royaume_.»

Foucault, l'intendant du Poitou, écrit à son père, que cette

clause de l'édit _fait un grand désordre et arrête les

conversions_, et il propose à Louvois de traiter comme des

perturbateurs publics, les religionnaires qui opposeront aux

dragons convertisseurs cette maudite clause. Boufflers demande au

ministre qu'on use de telles rigueurs envers ceux qui auront _une

pareille insolence_, que Louvois se voit obligé de lui faire

observer qu'il faut éviter de donner aux religionnaires lieu de

croire qu'on veut rétablir en France_ une inquisition_.

De Noailles rédige un mémoire pour établir que la _tolérance_ va

tout perdre, et il montre à Louvois en face de quel dilemme se

trouvent placés, ceux qui veulent comme lui, achever l'oeuvre des

conversions par logements militaires. «Il est certain, dit-il, que

la dernière clause de l'édit, qui défend d'inquiéter les gens de

la religion prétendue réformée, va faire un grand désordre, _en

arrêtant les conversions_, _ou en obligeant le roi à manquer à la

parole qu'il vient de donner par l'édit le plus solennel qu'il put

faire_.»

Louvois qui ne veut pas que les conversions s'arrêtent, n'éprouve

aucun scrupule à ne tenir aucun compte de la parole du roi, il

écrit à Noailles, de _punir sévèrement_ les religionnaires qui ont

eu l'insolence de signifier aux consuls d'avoir à loger les

soldats ailleurs que chez eux, attendu la clause de l'édit _qui

permet de rester calviniste_.

Non seulement il continue à faire dragonner les provinces du Midi,

mais encore il envoie les troupes faire la même besogne de

conversion violente dont les provinces du Nord et de l'Ouest, que

les soldats n'avaient pas encore parcourues. Il écrit à Noailles:

«Je ne doute point que quelques logements _un peu forts_ (Noailles

en fit de cent hommes), chez le peu qui reste de la noblesse et du

tiers-état des religionnaires _ne les détrompe de l'erreur où ils

sont _sur l'édit que M. de Châteauneuf nous a dressé, et Sa

Majesté désire que vous vous expliquiez _fort durement_, contre

ceux qui voudraient être les derniers à professer une religion

_qui lui déplaît_.»

Au duc de Chaulnes et à l'intendant Bossuet, il enjoint de faire

vivre les soldats _grassement_ chez leurs hôtes.

À M. de Beaupré, il écrit, au sujet des religionnaires de Dieppe:

«Comme ces gens-là sont les seuls dans tout le royaume qui se sont

distingués à ne se vouloir pas soumettre à ce que le roi désire

d'eux, vous ne devez garder à leur égard aucune des mesures qui

vous ont été prescrites, et _vous ne sauriez rendre trop rude et

trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux»_, et il lui

enjoint de faire venir beaucoup de cavalerie, de la faire vivre

fort licencieusement chez les religionnaires _opiniâtres_ et de

permettre aux cavaliers le désordre nécessaire _pour tirer ces

gens-là de l'état où ils sont_. À Foucault, il dit: «Sa Majesté

désire que l'on essaie _par tous les moyens_ de leur persuader

(aux huguenots) qu'ils ne doivent attendre _aucun repos ni douceur

chez eux_, tant qu'ils demeureront dans une religion _qui déplaît

_à sa Majesté, et on doit leur faire entendre que ceux qui

voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer les derniers, pourront

encore recevoir _des traitements plus fâcheux_, s'ils s'obstinent

à y rester.» Il lui enjoint enfin de laisser les dragons faire _le

plus de désordre possible chez les gentilshommes _du Poitou et de

les y faire demeurer _jusqu'à ce que leurs hôtes soient

convertis_.

Il écrit à de Ris qu'il n'y a pas de meilleur moyen de persuader

les huguenots, que le roi ne veut plus souffrir que des

catholiques dans son royaume, que _de bien maltraiter _les

religionnaires de Barbezieux.

Au marquis de Vérac, enfin, il dit: «Sa Majesté veut qu'on fasse

sentir les _dernières rigueurs _à ceux qui ne voudront pas, se

faire de sa religion et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir

demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière

extrémité.»

On mettait le pays en coupe réglée pour convertir les huguenots

jusqu'au dernier, sans oublier le plus petit hameau du royaume.

Louvois enjoint à Boufflers de réserver de petits détachements à

Tessé; pour aller achever _d'éplucher_ les religionnaires des

villes et villages des généralités de Bordeaux et de Montauban.

L'intendant de Normandie écrit aux échevins de Rouen d'aller de

maison en maison, pour faire une recherche exacte et nouvelle des

huguenots, et il les engage à promettre trente sous à qui

découvrira un huguenot caché, il y a, ajoute-t-il, bien des

petites gens qui en découvriront.

De Noailles écrit aux consuls de son gouvernement: «Je vous envoie

un état de la viguerie du Vigan, pour que vous en visitiez

jusqu'au plus petit hameau, et que vous obligiez, autant qu'il

vous sera possible, ce qui reste de religionnaires à faire

abjuration dans ce moment, faute de quoi, vous leur ferez entendre

qu'ils auront le lendemain garnison, ce que vous exécuterez.

Faites en sorte que tout soit visité _jusqu'à la dernière maison_,

dans la dernière huitaine du mois, et que je puisse avoir un état

juste et précis de ce qui reste de religionnaires dans chaque

endroit, même de valets, et, supposez qu'il manquât quelques lieux

à l'état que je vous envoie, vous les adjoindrez.»

Cet ordre, adressé au consul de Bréau, est identique à ceux donnés

aux autres consuls et il est accompagné des instructions

suivantes:

«Suivant l'ordre ci-dessus, vous ne manquerez pas de visiter

incessamment toutes les maisons de Bréau, et, en cas que vous y

trouviez quelques-uns, _soit femmes_, _filles ou enfants au-dessus

de quatorze ans_, _même des valets_, _qui n'aient pas fait leur

abjuration_, vous m'en donnerez avis aujourd'hui, ce soir, afin

que j'y mette garnison, et si, dans la visite que je ferai demain

de votre quartier, par chaque maison, il s'en trouve quelqu'un, je

m'en prendrai à vous, comme d'une chose contraire au service du

roi. C'est la part de du Chesnel.»

C'est ainsi que Louvois et ses soldats tenaient compte de la

parole donnée solennellement par le roi, que les huguenots

pouvaient demeurer chez eux sans être empêchés ni troublés pour

cause de religion.

«Dans toutes les paroisses que les troupes avaient à traverser,

pour se rendre aux lieux d'étapes qui avaient été fixés à l'avance

par les intendants, les curés, dit Élie Benoît, encourageaient les

soldats à faire _tout le mal possible_, et leur criaient: courage,

messieurs, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots

soient _pillés et saccagés_. L'intendant avertissait les officiers

de donner de la canne aux soldats qui ne feraient pas leur devoir,

et quand ceux-ci trouvaient un soldat qui, par sa débonnaireté,

empêchait le zèle de ses compagnons, ils le chargeaient à coups de

canne.»

À la tête de ces légions infernales, dit Claude, marchaient, outre

les officiers, les intendants et les évêques avec une troupe

d'ecclésiastiques. Les ecclésiastiques y étaient pour _animer_ de

plus en plus les gens de guerre à _une exécution _si agréable à

l'Église, si glorieuse, disaient-ils, pour Sa Majesté. Pour nos

seigneurs les évêques ils y étaient pour tenir table ouverte, pour

recevoir les abjurations et pour avoir une inspection générale et

sévère.

Les gouverneurs, dit Bayle, les intendants et les évêques avaient

table ouverte pour les officiers des troupes, où l'on rapportait

_les bons tours_ dont les soldats s'étaient servis. Tout soldat,

dit Fontaine, qui avait assez le génie du mal pour inventer

quelque nouveau genre de torture, était sûr d'être applaudi, sinon

récompensé.

Quand les soldats, ainsi animés tout le long de la route,

arrivaient au lieu qui leur avait été désigné pour étape, ils y

entraient comme en ville conquise, l'épée nue et le mousqueton

haut et se logeaient chez les huguenots.

«On nous dispersa dans les Cévennes, dit le comte de Vordac, avec

ordre d'aider les missionnaires et de loger chez les huguenots

jusqu'à ce qu'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs.

_Jamais ordre ne fut exécuté avec plus de plaisir_. Nous envoyions

dix, douze ou quinze dragons dans une maison, qui y faisaient

grosse chère jusqu'à ce que tous ceux de la maison fussent

convertis. Cette maison s'étant faite catholique, on allait loger

dans une autre, et partout c'était pareille aubaine. Le peuple

était riche dans les Cévennes et nos dragons n'_y firent pas mal

leurs affaires _pendant deux ans.»

Le major d'Artagnan, tout en faisant dans la maison de campagne du

banquier Samuel Bernard, un _dommage s'élevant à plus de dix mille

livres_, s'évertuait au contraire à faire étalage du chagrin qu'il

éprouvait à en agir ainsi. «Je suis fâché, écrivait-il à Samuel

Bernard, d'établir garnison dans votre maison de Chenevière. Je

vous supplie d'en arrêter de suite le cours, en vous faisant

catholique, sans quoi j'ai ordre de vivre à discrétion, et, quand

il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au

désespoir, monsieur, d'être commis pour pareille chose, et surtout

quand cela tombe sur une personne comme vous. Encore une fois

ôtez-moi le chagrin d'être obligé de vous en faire.»

Quand il n'y avait plus rien, non seulement les malheureux

dragonnés couraient risque de voir les soldats brûler leurs

maisons, mais encore d'aller en prison pour avoir commis le crime

d'être ruinés. -- Louvois n'avait pas craint, en effet, d'aller

jusqu'à ordonner de _mettre en prison ceux chez lesquels il n'y

avait plus de quoi nourrir les dragons_.

Même avant la révocation, les huguenots se voyaient

impitoyablement réduits à la misère par les logements militaires,

et voici un exemple de la mise en coupe réglée d'une commune

protestante jusqu'à ruine complète, exemple que nous empruntons à

l'histoire des réfugiés de la Suisse, de Marikofer: «Le 2 janvier

1684, des délégués de Saillans, commune réformée du Dauphiné,

arrivèrent à Zurich. L'année précédente, ils avaient eu à loger,

du 27 août au 1er septembre, douze compagnies d'un régiment

d'infanterie. Ces troupes, le jour même de leur départ, avaient

été remplacées par quatre compagnies d'un régiment de dragons, qui

étaient restées vingt-et-un jours, et à qui il avait fallu payer

150 francs par jour, _en sus de leur entretien._ Ces compagnies,

étant parties le 22 septembre, avaient immédiatement été

remplacées par quatre compagnies du précédent régiment

d'infanterie. Il avait fallu les loger pendant quarante-quatre

jours et payer une contribution de 105 fr. 10 sols par jour, _en

sus de leur entretien_. Le 7 novembre, il était arrivé un ordre de

l'intendant de la province condamnant les habitants à payer 50

francs par jour, ce qu'ils avaient fait jusqu'au 7 décembre.

Tombés ainsi dans la misère la plus extrême, ils avaient vu venir

des jésuites chargés d'offrir de l'argent à ceux qui soufraient le

plus de la faim et de la détresse. La commune étant restée

inébranlable, on avait pris encore de l'argent, le peu qui en

restait, et saisi chez les particuliers de la soie, de la laine,

des bagues, des pierreries, des ustensiles de ménage, etc. Enfin,

ces malheureux s'étaient décidés à aller à Zurich implorer du

secours, notamment du secours en blé pour les pauvres.»

Partout, lorsqu'ils arrivaient dans une localité à convertir, les

soldats commençaient par faire bombance, gaspiller les provisions,

briser, brûler ou vendre le mobilier de leurs hôtes.

Dans le Dauphiné, ils vendaient tout à vil prix (un sou la balle

de laine, quatre sous un mouton). À Villiers-le-Bel, ils

emportèrent plus de cinq cents charretées de bons meubles. En

Normandie, les deux cents dragons logés chez la baronne de Neuf-

ville mettent en vente, trois fois par semaine, le mobilier du

château. Au bout de cinq semaines, ils préviennent la châtelaine

que, si elle n'abjure pas, on vendra la futaie et les terres. --

En Bretagne, au château de Ramsay, l'huissier chargé d'opérer la

vente du mobilier, après que les soldats avaient quitté le

château, ne trouva plus que deux petits cabinets tout usés, un

vieux bahut, un méchant coffre et quelques fagots. La vente

produisit 24 livres. -- Peschels de Montauban conte que les

soldats, après avoir enlevé de chez lui des chenets, une pelle,

une pincette et quelques tisonniers en fer, _derniers débris du

naufrage_, allèrent piller ses métairies, dont ils prirent les

bestiaux pour les vendre au marché. «Ils menaçaient souvent, dit-

il, de démolir ma maison pour en vendre les matériaux. Enfin, ma

maison regorgeant de soldats, on afficha à ma porte un papier

signé de l'intendant et notifiant que les soldats seraient logés à

mes frais à l'auberge.»

«Dès que les dragons furent dans cette ville, dit Bureau, libraire

à Niort, on en envoya quatre chez nous qui commencèrent par la

boutique, jetèrent tous les livres par terre, ensuite avec des

haches et des marteaux, brisèrent et mirent en pièces toute la

charpente, les rayons, les vitres et la menuiserie, entrèrent

leurs chevaux dans la boutique, et les livres leur servirent de

litière; ils furent ensuite dans les chambres dont ils jetèrent

tout ce qui était dedans en la rue.»

Ce n'était, d'ordinaire, qu'après avoir fait ripaille que les

soldats songeaient à martyriser leurs hôtes. Les chambres de

parade étaient converties en écuries, les chevaux ayant pour

litière de la laine, du coton, de la soie ou des draps de fine

toile de Hollande. La vaisselle était brisée, les tonneaux,

défoncés à coups de hache, laissaient couler à flots sur le

plancher le vin ou l'eau-de-vie, les portes et fenêtres étaient

fracassées, les meubles et les armoires brisées servaient à

alimenter le foyer. Alors les soldats songeaient à convertir, en

les martyrisant, leurs hôtes qu'ils s'étaient bornés tout d'abord

à insulter et à brutaliser en les empestant de leur fumée de

tabac.

«Le logement ne fut pas plutôt fait, dit Chambrun, pasteur

d'Orange, qu'on ouit mille gémissements dans la ville; le peuple

courait par les rues, le visage tout en larmes. La femme criait au

secours pour délivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on

pendait à la cheminée, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on

menaçait de tuer, le poignard sur la gorge. Le mari implorait la

même assistance pour sa femme, qu'on avait fait avorter par les

menaces, par les coups et par mille mauvais traitements. Les

enfants criaient: «Miséricorde! on assassine mon père, on viole ma

mère, on met à la broche un de mes frères!»

Tout était permis aux soldats, sauf de violer et de tuer, mais

cette consigne était lettre morte. Les soldats violaient femmes et

filles, ainsi que l'attestent Élie Benoît et Jurieu, et, par un

raffinement inouï de méchanceté, souvent ils outrageaient les

filles et les femmes en présence des mères ou des maris, liés aux

quenouilles du lit. Quand leurs victimes trépassaient au milieu

des tourments qu'ils leur faisaient endurer, ils en étaient

quittes pour une réprimande verbale. C'est ce qui arriva, entre

autres, aux soldats qui, s'étant amusés à faire dégoutter le suif

brûlant d'une chandelle allumée dans les yeux d'un pauvre homme,

l'avaient laissé mourir sans secours, au milieu des plus cruelles

souffrances.

Quand les soldats avaient doublement manqué à la consigne donnée,

qu'ils avaient violé et tué leurs hôtesses, ils en étaient quittes

pour quelques jours de prison. Deux dragons, dit Élie Benoît,

ayant forcé une fille de quinze ou seize ans dont ils n'avaient pu

venir à bout qu'en l'assommant, et la tante de cette fille se

jetant sur eux comme une furie, ils tuèrent celle-ci et jetèrent

les deux corps encore palpitants dans la rivière. On les condamna,

mais pour la forme, car après quelques mois de prison ils furent

élargis.

En réalité, le seul résultat de cette double interdiction de

violer et de tuer était d'obliger les soldats à s'ingénier pour

trouver les moyens les plus variés d'outrager la pudeur des

femmes, sans en venir jusqu'au viol, et de découvrir des tourments

qui, sans être mortels, fussent assez douloureux pour triompher

des résistances les plus obstinées.

Voici quelques exemples de ce qu'ils imaginaient pour blesser la

pudeur des femmes: «Les soldats mettaient les femmes en chemise,

leur coupaient la chemise par derrière jusqu'à la ceinture, et, en

cet état, les obligeaient à danser avec eux. -- À Lescure, ils

mirent nus un maître et sa servante et les laissèrent ainsi

pendant trois jours et trois nuits, liés à la quenouille du lit. À

Calais, ils jetèrent dans la rue deux jeunes filles qu'ils avaient

mises dans un état de nudité complète. Un dragon vint se coucher

dans le lit où reposait la vénérable douairière de Cerisy. Les

soldats, logés dans le château où se trouvait la fille du marquis

de Venours, firent venir une femme de mauvaise vie, _et

convertirent le château en maison de débauche_. Pendant des nuits

entières, les sept filles de Ducros et d'Audenard, bourgeois de

Nîmes, eurent à souffrir toutes les indignités, sauf le viol, dit

une relation. «Les soldats, dit Élie Benoît, faisaient aux femmes

des indignités _que la pudeur ne permet pas de décrire;_ ils

exerçaient sur leurs personnes des violences aussi insolentes

qu'inhumaines, _jusqu'à ne respecter aucune partie de leur corps_

et à mettre le feu à celles que la pudeur défend de nommer...

quand ils n'osaient faire pis.»

Nous nous arrêtons, n'ayant pas la même hardiesse de description

que le grave historien de l'édit de Nantes.

Pour ce qui est des tortures qu'ils infligeaient à leurs hôtes,

les soldats ne savaient qu'imaginer pour découvrir un moyen de

venir à bout de l'opiniâtreté de ceux qu'on les avait chargés de

convertir, en les torturant sans pourtant les faire périr.

Quand, au milieu des tortures, un malheureux tombait en

défaillance, les bourreaux le faisaient revenir à lui, afin qu'il

recouvrât les forces nécessaires pour résister à de nouveaux

tourments, et ils en arrivaient ainsi à faire supporter à leurs

victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir.

«Dans les persécutions qu'eurent à supporter les premiers

chrétiens, dit le réfugié Pierre Faisses, on en était quitte pour

mourir, mais en celle-ci la mort a été refusée à ceux qui la

demandaient pour une grâce.»

Le pasteur Chambrun, cloué sur son lit de douleurs disait à ses

tourmenteurs: «On ferait bien mieux _de me dépêcher_, plutôt que

de me faire languir par tant d'inhumanités.»

Jacques de Bie, consul de Hollande à Nantes, à qui les soldats

avaient arraché le poil des jambes, fait brûler les pieds en

laissant d'égoutter le suif de la chandelle, etc., ajoute, après

avoir raconté tous les cruels tourments qu'il avait eu à

supporter: «Je les priai cent fois de me tuer, mais ils me

répondirent: Nous n'avons point d'ordre de te tuer, mais de te

tourmenter tant que tu n'auras pas changé. Tu auras beau faire, tu

le feras, après qu'on t'aura mangé jusqu'aux os. Vous voyez qu'_il

n'y avait point de mort à espérer_, _si ce n'est une mort

continuelle sans mourir_.»

L'affaire fit grand bruit en Hollande; d'Anaux, ambassadeur de

France, demanda qu'on démentit les faussetés de la lettre de

Jacques de Bie (les États avaient résolu de faire de grandes

plaintes, dit-il, prétendant que c'était contre le droit des gens

d'avoir mis les dragons chez le consul hollandais): mais d'Avaux

parvint à étouffer l'affaire en soutenant à MM. d'Amsterdam que de

Bie n'avait pas été reçu consul, que sa qualité n'était pas

reconnue en France, que, au contraire, il était naturalisé

Français.

Les États durent, bon gré mal gré, se contenter des explications

données par l'ambassadeur de France.

À l'un, ils liaient ensemble les pieds et les mains, lui prenant

la tête entre les jambes et faisant rouler sur le plancher l'homme

ainsi transformé en boule. À un autre ils emplissaient la bouche

de gros cailloux avec lesquels ils lui aiguisaient les dents.

Tenant leurs hôtes par les mains, ils leur soufflaient dans la

bouche leur fumée de tabac, ou leur faisaient brûler du soufre

sous le nez. Ils les bernaient dans des couvertures ou les

faisaient danser jusqu'à ce qu'ils perdissent connaissance.

Lambert de Beauregard raconte ainsi ce supplice de la danse qui

lui fut deux fois infligé et chaque fois pendant six heures. «Je

fus tourmenté de la plus étrange façon que l'on puisse imaginer,

soit pour me terrasser et me faire tomber rudement à terre: me

tirant les bras tantôt en avant, tantôt en arrière, de telle sorte

qu'il me semblait à tout moment qu'ils me les arrachaient du

corps, et quelquefois, après m'avoir, fait tourner jusqu'à ce que

j'étais étourdi, ils me lâchaient, et j'allais tomber lourdement à

terre ou contre la muraille. Quoique ce fût en hiver, ces gens

quittèrent leurs casaques par la chaleur et la lassitude, et moi,

qu'eux tous ensemble voulaient tourmenter, je devais être bien

las.»

Le maire de Calais dut se livrer à ce terrible exercice de la

danse, ayant attachées sur le dos les bottes des dragons, dont les

éperons venaient le frapper chaque fois qu'on le faisait sauter et

tourner violemment.

Suspendant leurs hôtes par les aisselles, les soldats les

descendaient dans un puits, les plongeant dans l'eau glacée, puis

ils les en retiraient de temps en temps, avec menace de les y

noyer s'ils n'abjuraient pas. Ils les pendaient à quelque poutre,

par les pieds ou par la tête, parfois faisant passer sur le nez du

patient la corde qui le tenait suspendu, ils la rattachaient

derrière sa tête de façon à ce que tout le poids du corps portât

sur la partie, la plus tendre du visage. À d'autres, on liait les

gros doigts des pieds avec de fines et solides cordelettes jusqu'à

ce qu'elles fussent entrées dans les chairs et y demeurassent

cachées. Alors, passant une grosse corde attachée à une poutre

entre les pieds et les mains du patient, on faisait tourner, aller

et venir ce malheureux, ou on l'élevait, on le descendait

brusquement, lui faisant endurer ainsi les plus cruelles

souffrances.

À Saint-Maixent, tandis que dans une chambre voisine leurs filles

étaient battues de verges jusqu'au sang par les soldats, les époux

Liège, deux vieillards, étaient suspendus par les aisselles,

balancés et rudement choqués l'un contre l'autre. Puis lorsque les

soldats furent lassés de ce jeu, ils nouèrent au cou du père une

serviette, à chaque bout de laquelle était suspendu un seau plein

d'eau, et, la strangulation obligeant leur victime à tirer la

langue, ils s'amusaient à la lui piquer à coups d'épingle.

Les soldats prenaient leurs hôtes par le nez avec des pincettes

rougies au feu, et les promenaient ainsi par la chambre. Ils leur

donnaient la bastonnade sous la plante des pieds, à la mode

turque.

Ils les couchaient liés sur un banc, et leur entonnaient, jusqu'à

ce qu'ils perdissent connaissance, du vin, de l'eau-de-vie ou de

l'eau, qui parfois se trouvait être bouillante. Devant les

brasiers allumés pour faire cuire les viandes destinées à leurs

interminables repas, ils liaient des enfants à la broche qu'ils

faisaient tourner, ou mettant les gens nus, ils les obligeaient à

rester exposés à l'ardeur du foyer jusqu'à ce que la chaleur eût

fait durcir les oeufs qu'ils leur faisaient tenir dans la main ou

dans, une serviette. Les sabots d'un paysan, soumis à ce supplice,

prennent feu, le malheureux a peur d'être brûlé, et promet

d'abjurer, on le retire, il se dédit, on le remet aussitôt devant

le feu, ce jeu cruel recommença plusieurs fois, dit Élie Benoît.

Un soldat, jovialement cruel, fait observer que la femme de

l'instituteur Migault, à peine relevée de couches, doit être, dans

son état, tenue le plus chaudement possible et elle est traînée

devant le foyer. «L'ardeur du feu était si insupportable, dit

Migault dans la relation qu'il fait pour ses enfants, que les

hommes eux-mêmes n'avaient pas la force de rester auprès de la

cheminée et qu'il fallait relever toutes les deux ou trois

minutes, celui qui était auprès de votre mère.»

Et la pauvre accouchée dut endurer ce supplice jusqu'à ce que la

douleur la fît tomber sans connaissance.

Certains, attachés aux crémaillères des cheminées dans lesquelles

on avait allumé du foin mouillé, furent fumés comme des jambons, -

- d'autres flambés à la paille ou à la chandelle comme des

poulets, d'autres enfin enflés avec des soufflets, comme des

boeufs morts dont on veut détacher la peau.

Les soldats mettaient une bassinoire ardente sur la tête de leurs

hôtes, leur brûlaient avec un fer rouge le jarret ou les lèvres,

les asseyaient, culottes bas ou jupes relevées, au-dessus d'un

réchaud brûlant, leur mettaient dans la main un charbon ardent en

leur tenant la main fermée de force, jusqu'à ce que le charbon fût

éteint.

Ils les lardaient d'épingles, depuis le haut jusques en bas; ils

leur arrachaient, avec une cruelle lenteur, les cheveux, les poils

de la barbe, des bras et des jambes, jusqu'à une entière

épilation. -- Avec des tenailles, ils leur arrachaient les dents,

les ongles des pieds et des mains, torture horriblement

douloureuse. Un des supplices les plus familiers à ces bourreaux,

le seul que le gouverneur du Poitou, la Vieuville, consentit à

qualifier de violence, était de chauffer leurs victimes, de leur

brûler la plante des pieds.

L'archevêque de Bordeaux, dit Élie Benoît, qui, d'une chambre

haute, se _divertissait_ à entendre les cris de Palmentier, un

pauvre goutteux que les soldats tourmentaient, suggéra à ces

soldats l'idée de brûler les pieds de ce malheureux avec une pelle

rougie au feu. C'est aussi avec une pelle rouge que le curé de

Romans brûla le cou et les mains de Lescalé, qu'il s'était chargé

de convertir.

«Les soldats me déchaussèrent mes souliers et mes bas, dit Lambert

de Beauregard, et, cependant que deux me firent choir à la

renverse en me tenant les bras, les autres m'approchaient les

pieds à quatre doigts de la braise qui était bien vive, et qui me

fit alors souffrir une grande douleur; et quand je remuais pour

retirer mes pieds, et qu'ils s'échappaient de leurs mains, mes

talons tombaient dans la braise. Cependant, il y en eut un qui

s'avisa de mettre chauffer la pelle du feu jusqu'à ce qu'elle fut

toute rouge, et ensuite me la frottèrent contre la semelle des

pieds, jusqu'à ce qu'ils jugèrent que j'en avais assez; et, après

cela, ils eurent la cruauté de me chausser par force mes bas et

mes souliers... Voilà plus de deux fois vingt-quatre heures que je

demeurai sans que personne s'approchât pour visiter mes plaies, où

la gangrène commença à s'attacher... Les chirurgiens ayant vu mes

plaies, qui faisaient horreur à ceux qui les voulaient regarder,

me donnèrent le premier appareil; après quoi, on me fit porter à

l'hôpital général.»

Un dragon frotta de graisse les jambes d'une fille, en imbiba ses

bas, qu'il recouvrit d'étoupe, à laquelle il mit le feu.

Lejeune, retenu devant un brasier et obligé de tourner la broche

où rôtissait un mouton tout entier, ne pouvait s'empêcher de faire

de douloureuses contorsions, ce que voyant, le loustic de la bande

lui dit: je vais te donner un onguent pour la brûlure, et il versa

de la graisse bouillante sur ses jambes qui furent rongées

jusqu'aux os. Jurieu, qui se rencontre plus tard sur la terre

d'exil, avec Lejeune, dit: «Il n'est pas si bien guéri qu'il ne

ressente souvent de grandes douleurs, qu'il ne boite des deux

jambes, et qu'il n'ait une jambe décharnée jusqu'aux os et moins

grosse que l'autre de moitié.»

À Charpentier de Ruffec, les soldats font avaler vingt-cinq ou

trente verres d'eau; cette torture n'ayant pas réussi, on lui fait

découler dans les yeux le suif brûlant d'une chandelle allumée, et

il en meurt. D'autres au contraire, comme les sieurs de Perne et

la Madeleine, gentilshommes de l'Angoumois, étaient plongés

jusqu'au cou dans l'eau glacée d'un puits, où on les laissait

pendant de longues heures. Plus la résistance passive de la

victime prolongeait, plus l'irritation des soldats s'augmentait en

voyant l'impuissance de la force brutale contre la force morale,

et, une torture restée sans résultat, ils ajoutaient mille autres

tourments. Ainsi l'opiniâtre Françoise Aubin, après avoir été

étouffée à moitié par la fumée du tabac et la vapeur du soufre,

fut suspendue par les aisselles, puis eut les doigts broyés avec

des tenailles, et enfin fut attachée à la queue d'un cheval, qui

la traîna à travers un feu de fagots. À un autre Opiniâtre, Ryan,

qui souffrait fort de la goutte, on serra les doigts avec des

cordes, on brûla de la poudre dans les oreilles, on planta des

épingles sous ses ongles, on perça les cuisses à coups de sabre et

de baïonnette, et enfin l'on mit du sel et du vinaigre dans ses

mille blessures saignantes.

La plus cruelle torture morale que les soldats eussent imaginée

était celle-ci: Quand l'opiniâtre était une mère, allaitant son

enfant, ils la liaient à la quenouille du lit et mettaient son

enfant sur un siège, placé vis-à-vis d'elle, mais hors de sa

portée. Pendant des journées entières, on les laissait tous deux

ainsi, le supplice de l'enfant, criant et pleurant pour demander

sa nourriture, faisait la torture de la mère. La mort de l'enfant

ou l'abjuration de la mère pouvaient seules mettre fin à ce cruel

supplice, et c'est toujours la mère qui cédait. «Comment en eût-il

été autrement? dit Michelet. Toute la nature se soulevait de

douleur, la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter, le violent

transport qui se faisait, la tête échappait. La mère ne se

connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour être

déliée, aller à son enfant et le nourrir, mais dans ce bonheur,

que de regrets! L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de

larmes.»

Au début des dragonnades, pour ajouter la torture morale aux

tortures physiques, on tourmentait les divers membres d'une

famille, les uns devant les autres, mais on ne tarda pas à

s'apercevoir que le calcul était mauvais, les victimes

s'encourageant mutuellement l'une l'autre à souffrir

courageusement pour la foi commune.

On se décida donc, _pour forcer plus aisément les conversions_,

dit une lettre du temps, à séparer les membres de la famille, à

les disperser dans les chambres, cabinets, caves et greniers de la

maison pour les torturer isolément.

«Le roi approuve que vous fassiez séparer les gens de la religion

réformée _pour les empêcher de se fortifier les uns les autres»_

écrit Louvois à l'intendant, occupé à faire dragonner la ville de

Sedan. Cette tactique de l'isolement parut tellement efficace au

gouvernement que, plus d'une fois, il enferma dans des couvents ou

dans des prisons éloignées certains membres; d'une famille, tandis

que les autres restaient livrés aux mains des dragons.

Pontchartrain, pour venir à bout de Mme Fonpatour et de ses trois

filles, toutes quatre fort opiniâtres, les fit séparer et enfermer

dans quatre couvents différents. Fénelon demandait qu'on refusât

aux nouveaux convertis la permission de voir leurs parents

prisonniers et disait qu'il ne faudrait même pas que les

prisonniers eussent entre eux la liberté de se voir. Les dragons à

Bergerac avaient perfectionné cette pratique de l'isolement des

gens à convertir, en y ajoutant la privation de nourriture et de

sommeil.

Une lettre écrite, de France et publiée en Hollande fait le récit

suivant: «On lie, on garotte père, mère, femme, enfants; quatre

soldats gardent la porte pour empêcher que personne n'y puisse

entrer pour les secourir ou les consoler, on les tient en cet état

deux, trois, quatre, cinq et six jours sans manger, sans boire, et

sans, dormir; l'enfant crie d'un côté, d'une voix mourante: ah!

mon père, ah! ma mère, je n'en puis plus! La femme crie de l'autre

part: hélas! le coeur me va faillir, et leurs bourreaux, bien loin

d'en être touchés, en prennent l'occasion de les presser et de les

tourmenter encore davantage, les effrayant par leurs menaces,

accompagnées de jurements exécrables... Ainsi ces misérables, ne

pouvant ni vivre ni mourir, _parce que lorsqu'on les a vus

défaillir on leur a donné à manger seulement ce qu'il fallait pour

les soutenir_, et ne voyant point d'autre voie pour sortir de cet

enfer où ils étaient incessamment tourmentés, ont plié enfin sous

le poids de tant de peines.»

Partout, du reste, les soldats avaient fini par reconnaître que la

torture la plus efficace pour faire céder les plus obstinés,

c'était la privation de sommeil, l'insomnie prolongée, à l'aide de

laquelle les dompteurs viennent à bout des fauves. Les soldats, se

relayant d'heure en heure, nuit et jour, auprès d'un patient,

l'empêchaient de prendre le moindre repos, le tiraillant, le

pinçant, le piquant, lui jetant de l'eau au visage, le suspendant

par les aisselles, lui mettant sur la tête un chaudron sur lequel

ils faisaient, à coups de marteaux, le charivari le plus

assourdissant. Après trois ou quatre jours de veille obligée dans

de telles conditions, le patient cédait; s'il résistait plus

longtemps, c'est que l'humanité ou la fatigue d'un de ses

bourreaux avait interrompu son supplice, et lui avait permis de

prendre quelque repos.

Le gouverneur d'Orange, Tessé, vient trouver le pasteur Chambrun

et le menace de ce supplice; Chambrun, cloué sur son lit par une

grave fracture de la jambe, découvre en vain son corps, en disant

à Tessé: vous n'aurez pas le courage de _tourmenter ce cadavre_.

«Sans être touché d'aucune compassion de l'état où il m'avait vu,

dit Chambrun, il envoya chez moi dans moins de deux heures,

quarante-deux dragons et _quatre tambours qui battaient nuit et

jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie_ et

me faire perdre l'esprit s'il leur eût été possible... L'exercice

ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de

fumer toute la nuit; cela eût été supportable s'ils ne fussent

venus fumer dans ma chambre, pour m'étourdir ou m'étouffer par la

fumée de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit

importun; pour me laisser prendre quelque repos. -- Il ne

suffisait pas à ces barbares de m'inquiéter de cette façon; ils

joignaient à tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon

bonheur, la fumée du vin en endormait quelques-uns, l'officier qui

commandait, et qu'on disait être proche parent de M. le marquis de

Louvois, les éveillait à coups de canne, afin qu'ils

recommençassent à me tourmenter... Après avoir essuyé cette

mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire

si je ne voulais pas obéir au roi. Je lui répondis que je voulais

obéir à mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre et

l'_ordre fut donné de loger tout le régiment chez moi_, et de me

tourmenter avec plus de violence. _Le désordre fut furieux_

pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent

dans ma chambre, les dragons venaient fumer à mon nez, mon esprit

se troublait, par cette fumée infernale, par la substraction des

aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. Je fus encore

sommé par le même officier d'obéir au roi, je répondis que mon

Dieu était mon roi... _Qu'on ferait bien mieux de me dépêcher

plutôt que de me faire languir par tant d'inhumanités._ Tout cela

n'adoucit pas ces coeurs barbares, ils en firent encore pis, de

sorte qu'accablé par tant de persécutions, je tombai le mardi 13

de Novembre, dans une pâmoison où je demeurai quatre heures

entières avec un peu d'apparence de vie.»

Chambrun, qui avait passé un instant pour mort, est encore

cruellement tourmenté. «Je souffris de telles douleurs, dit-il,

que j'allai lâcher cette maudite parole: Eh bien! _je me

réunirai._» Cette maudite parole, arrachée par la souffrance,

suffisait aux convertisseurs pour déclarer que Chambrun était

revenu à l'Église romaine. Pour être réputé catholique, dit Élie

Benoît, il suffisait de prononcer _Jésus Maria_, ou de faire le

signe de la croix. Le plus souvent, pour mettre leur conscience en

repos, les victimes qui mettaient leur signature au bas d'un acte

d'abjuration ajoutaient: _pour obéir à la volonté du roi._ La mère

de Marteilhe, convertie par les soldats du duc de la Force, signe

l'acte d'abjuration avec cette mention amphibologique: La Force me

l'a fait faire; quant aux habitants d'Orange qu'il avait convertis

tous en vingt-quatre heures, Tessé écrit à Louvois: «Ils croyaient

être dans la nécessité de mettre le nom et l'autorité du roi dans

toutes les lignes de leur créance, pour se disculper envers leur

prince (le prince d'Orange), de ce changement_ par une contrainte

qu'ils voulaient qui parut_, vous verrez comme quoi _j'ai

retranché tout ce qui pouvait la ressentir..._ en tous cas il faut

que Sa Majesté regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci, _comme

d'une mauvaise paie dont on tire ce qu'on peut_.»

Le clergé était de cet avis, et se montrait très accommodant sur

toutes les restrictions dont les huguenots voulaient entourer leur

abjuration.

Une fois l'abjuration obtenue, le huguenot enfermé dans le royaume

par la loi contre l'émigration, devait être contraint, par la loi

sur les relaps, à faire des actes de catholicité dont il avait

horreur.

«C'était là la doctrine, dit Rulhières, qui devint presque

générale dans le clergé et fut avouée, discutée, approfondie par

de célèbres évêques dont nous avons recouvré les mémoires.» Quant

aux malheureux à qui, dans un moment de souffrance, on avait fait

renier des lèvres la religion à laquelle ils restaient attachés au

fond du coeur, plusieurs moururent de désespoir, d'autres

devinrent fous. Quelques-uns se dénoncèrent eux-mêmes comme relaps

et se firent attacher à la chaîne des galériens. «On en voyait,

dit Élie Benoît, qui se jetaient par terre dans les chemins,

criant miséricorde, se battaient la poitrine, s'arrachaient les

cheveux, fondaient en larmes. Quand deux personnes de ces

misérables convertis se rencontraient, quand l'un, voyait l'autre

aux pieds d'une image, ou dans un autre acte de catholicité, les

cris redoublaient.»

On ne peut rien imaginer de plus touchant que les reproches des

femmes à leurs maris et des, maris à leurs femmes accusait l'autre

de sa faiblesse et le rendait responsable de son malheur. La vue

des enfants était un supplice continuel pour les pères et les

mères qui se reprochaient la perte de ces âmes innocentes. Le

laboureur, abandonné à ses réflexions au milieu de son travail, se

sentait pressé de remords, et, quittant sa charrue au milieu de

son champ, se jetait à genoux, demandait pardon, prenait à témoin

qu'il n'avait obéi qu'à la violence. «Un jour que j'étais à la

campagne (dit Pierre de Bury, au juge qui lui objecte qu'ayant

abjuré il n'a pas le droit de se dire huguenot), duquel jour je ne

me souviens pas, _je pleurai tant que mon abjuration se trouva

rompue_.» Vingt-et-un nouveaux convertis parviennent à s'embarquer

sur le navire qui emportait Beringhen, expulsé du royaume comme

opiniâtre. «Après la bénédiction du pasteur, dit Beringhen, ils

s'embrassèrent les uns les autres s'entredemandant pardon du

scandale qu'ils s'étaient donné réciproquement par leur

apostasie.»

Tous ceux qui, après avoir abjuré, pouvaient passer la frontière,

se faisaient, après pénitence publique, réintégrer dans la

communion des fidèles.

À Londres le consistoire de l'Église française se réunissait tous

les huit jours pour réintégrer dans la confession protestante les

fugitifs qui avaient abjuré en France. Le premier dimanche de mai

1686, il réhabilita ainsi cent quatorze fugitifs et dans le mois

de mai 1687 on ne compte pas moins de quatre cent quatre-vingt-

dix-sept de ces réintégrations dans la communion protestante.

Chambrun se fit ainsi réhabiliter, mais il ne se consola jamais du

moment de défaillance qui lui avait fait, au milieu des

souffrances, renier sa foi. Un autre pasteur, Molines, avait

abjuré au pied de l'échafaud. Pendant trente années on le vit en

Hollande errer comme une ombre; l'air défait, le visage portant

l'empreinte du désespoir. «On ne pouvait, dit une relation, le

rencontrer sans se sentir ému de pitié, son attitude exprimait

l'affaissement, sa tête pendait de tout son poids sur sa poitrine

et ses mains restaient pendantes.»

Pour faire revivre devant les yeux des lecteurs de ce travail,

l'abominable jacquerie militaire qui a reçu le nom de dragonnades,

il a fallu entrer dans des détails navrants, de nature à blesser

peut-être quelques délicatesses, mais ces détails étaient

nécessaires pour fixer dans les esprits l'exécrable souvenir qui

doit rester attaché à la mémoire de Louis XIV et de ses

coopérateurs clercs ou laïques.

Les habiles pères jésuites qui composent les livres dans lesquels

ils accommodent à leur façon, l'histoire que doivent apprendre les

élèves de leurs écoles libres, comprennent bien qu'il est

dangereux pour leur cause, de soulever le voile qui couvre ce

sujet délicat.

Ils ne craignent pas de donner leur approbation à la révocation,

de l'édit de Nantes, lequel établissait une sorte d'égalité entre

le protestantisme et le catholicisme, entre le mensonge et

l'erreur; mais à peine prononcent-ils le mot de _dragonnades_, et

ils se bornent à émettre le regret que Louvois ait exécuté avec

trop de rigueur le plan conçu par Louis XIV pour ramener son

royaume à l'unité religieuse.

Mais les Loriquet cléricaux qui écrivent pour le grand public sont

plus audacieux, ils nient hardiment la réalité des faits, sachant

bien que l'impudence des affirmations peut parfois en imposer aux

masses ignorantes.

Ainsi, dans son histoire de la révocation, M. Aubineau, un

collaborateur de M. Veuillot, dit: « Le mot _dragonnades_,

éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et

universitaires.

«Il est _ridicule_ de croire à toutes les atrocités que les

huguenots ont _prêtés_ aux dragons et aux intendants de Louis XIV.

«Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires, c'était

une vexation, une tyrannie, si l'on veut, il n'y avait dans cette

mesure en soi _ni cruautés ni sévices_. On exempta du logement

militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit à

faire abjurer des villes entières -- _n'est-ce pas cette exemption

qu'on appelle dragonnades?_

«... On dit que les conversions n'étaient pas sincères et qu'elles

étaient arrachées par la violence. En accueillant ces griefs, il

faut reconnaître que _la violence n'était pas grande..._ Foucault,

l'intendant du Béarn, revient en 1684, au moyen d'action imaginé

par Marillac en 1681, mais, en maintenant fermement la discipline,

_ne laissant prendre aucune licence aux troupes._ Les succès qu'il

obtint firent étendre ce procédé aux autres provinces...

«La bonne grâce avec laquelle les choses se passaient exalta le

roi.»

M. de Marne, dans son histoire du gouvernement de Louis XIV, va

encore plus loin: «_Il n'y eut pas de persécution_, dit-il. _Il

n'y eut jamais de plus impudent mensonge que celui des

dragonnades_. Quand on organisa les missions de l'intérieur, on

eut lieu de craindre de la résistance, des soulèvements; alors les

gouverneurs prirent le parti d'envoyer des troupes pour protéger

les missionnaires. La plupart du temps, les soldats demeuraient en

observation, à distance du lieu de la mission: là, au contraire où

les calvinistes fanatiques se montraient disposés à répondre par

la violence, les officiers plaçaient dans leurs maisons quelques

soldats pour répondre, non de leur soumission religieuse, mais de

leur tranquillité civile... Les désordres furent la faute de

quelques particuliers et punis sévèrement -- tout excès fut

réprimé promptement et avec là plus grande sévérité... Voilà ces

épouvantables dragonnades!»

L'argument d'une prétendue résistance violente des huguenots que

l'on torturait est bien le plus impudent mensonge qu'on puisse

faire.

Le très fidèle historien Élie Benoît n'a trouvé à citer que

l'exemple d'un seul huguenot, ayant résisté aux dragons qui

tourmentaient sa femme.

Les huguenots, au contraire, poussaient si loin la doctrine de

l'obéissance absolue au roi, qu'ils se laissaient impunément

dépouiller et maltraiter par les soldats, conformément à cette

décision de Calvin: «Pour ce que j'ai entendu que plusieurs de

nous se délibèrent, si on vient les outrager, de résister plutôt à

telle violence que de se laisser brigander, je vous prie, mes très

chers frères, de vous déporter de tels conseils, lesquels ne

seront jamais bénis de Dieu pour venir à bonne issue, puisqu'il ne

les approuve pas.»

Quant à nier la réalité de la terrible persécution qui a reçu le

nom de dragonnades, alors que chaque jour les archives de la

France et des autres pays de l'Europe, livrent des preuves

nouvelles et multipliées des odieuses violences subies par les

huguenots, on ne peut s'expliquer la hardiesse d'un si effronté

démenti donné à l'histoire, que par un aveugle parti pris de

sectaires.

On comprend mieux que les _coupables_, Louis XIV et le clergé son

collaborateur, aient tenté, même au prix des mensonges les plus

impudents, de donner le change à l'opinion publique sur les moyens

employés par eux pour convertir les huguenots; tout mauvais cas

est niable.

Au moment où, par suite des dragonnades, les réfugiés fuyant la

persécution affluaient en Angleterre aussi bien qu'en Suisse et en

Allemagne; on voit Louis XIV adresser à son ambassadeur à Londres,

ces instructions hardies: «Le sieur de Bonrepans doit faire

entendre à tous en général, que le bruit qu'on a fait courir de

prétendues persécutions que l'on fait en France aux religionnaires

n'est pas véritable, Sa Majesté ne se servant que de la voie des

exhortations qu'elle leur fait donner pour les ramener à

l'Église.»

En même temps l'assemblée générale du clergé osait affirmer: «Que

c'était _sans violences et sans armes_, que le roi avait réduit la

religion réformée à être abandonnée de toutes les personnes

raisonnables, que les hérétiques étaient rentrés dans le sein de

l'Église par le chemin semé de fleurs que le roi leur avait

ouvert.»

Bossuet, de son côté, s'adressant aux nouveaux convertis de son

diocèse, leur disait: «Loin d'avoir souffert des tourments, vous

n'en avez pas seulement entendu parler, j'entends dire la même

chose aux autres évêques.»

Ces affirmations audacieusement mensongères soulevèrent partout

des protestations indignées; en voici une publiée à La Haye en

1687: «Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employés en

France, et voici des évêques, qui demeurent dans le royaume, qui

ne l'ont pas seulement entendu dire... Croyez ces messieurs, qui

soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux

dont les maisons ruinées, les villes détruite, les provinces

saccagées, les prisons et les couvents, les galères, les hommes

estropiés, les femmes violées, les gibets et les corps morts

traînés à la voirie, publient la cruauté et une cruauté de durée.»

Le ministre Claude proteste ainsi: «Si ce n'est pas un reste de

pudeur et de conscience, c'en est un, au moins, de respect et de

considération pour le public de ne pas oser produire devant lui

ces violences dans leur véritable et naturelle forme, et de tâcher

de les déguiser pour en diminuer l'horreur. Cependant quelque

favorable tour qu'on puisse donner à cette conduite, il faut

demeurer d'accord que c'est une hardiesse inconcevable, que de

vouloir en imposer à toute la terre; sur des faits aussi constants

et d'un aussi grand éclat que le sont ceux-ci, et d'entreprendre

de faire illusion à toute l'Europe, sur des événements qu'elle

apprend, non par des gazettes ou des lettres, mais, ce qui est

bien plus authentique, par un nombre presque infini de fugitifs et

de réchappés, qui vont porter leurs larmes et leurs misères aux

yeux des nations les plus éloignées.»

Frotté, un des collaborateurs de Bossuet, de l'Angleterre où il

est réfugié, écrit à l'évêque de Maux, pour lui rappeler qu'on

amenait des huguenots de force dans son palais épiscopal, qu'il

les menaçait s'ils n'abjuraient pas, d'envoyer chez eux des gens

de guerre qui leur tourneraient la cervelle. -- Il lui cite tel

marchand chez lequel il a fait loger dix dragons, tel gentilhomme

à qui il en a mis trente sur les bras; les femmes, les enfants,

les vieillards jetés par lui dans les couvents; un moribond qu'il

est venu menacer, s'il n'abjurait pas, de le faire jeter à la

voirie après sa mort, etc.

Un nouveau converti du Vivarais s'écrie: «On nous a traités

partout comme des esclaves, cependant on a l'impudence de dire que

les moyens dont on s'est servi ont été les voies de grâce, qu'on

n'a employé que la charité. Voilà de quelle manière on parle d'une

persécution inouïe, dont toute l'Europe a été témoin.»

Dans la relation qu'elle écrit après avoir fui à l'étranger,

Jeanne Faisses, une _réchappée des dragons_, donne cet échantillon

des moyens employés par Louis XIV, pour ajouter au bonheur de ses

sujets, celui d'une parfaite et entière réunion, en les ramenant

au giron de l'Église (Lettre de Louis XIV à son ambassadeur

d'Espagne), dans lequel ils rentraient par un _chemin semé de

fleurs_ (déclaration de l'assemblée générale du clergé)...

sanglantes: «Toute l'Europe, dit-elle, a été témoin des

désolations que le malheureux effet de la fureur du clergé a

causée en général au royaume, et en particulier aux pauvres

fidèles de la Religion, contre lesquels l'enfer a vomi tout ce

qu'il peut avoir d'affreux et d'épouvantable, et, sans outrer les

choses, ce petit échantillon peut faire voir jusqu'où est allée sa

cruauté, car, que peut-on imaginer de pis que de semblables

horreurs?

«Employer plus de cent mille soldats pour missionnaires, profès à

tourmenter tout le monde, entrer dans les villes et dans les

bourgs les armes à la main et crier: «Tue! tue! ou à la messe!»

manger, dévorer et détruire toute la substance d'un peuple

innocent, boire le vin à se gorger, et répandre le reste, donner

la viande aux chiens et aux chats, la fouler aux pieds et la jeter

à la rue, donner le pain et le blé aux pourceaux et aux chevaux,

vendre les meubles des maisons, tuer et vendre les bestiaux,

brûler les choses combustibles, rompre les meubles, portes et

fenêtres, descendre et abîmer les toits, rompre, démolir et brûler

les maisons, battre et assommer les gens, les enfler avec des

soufflets jusqu'à les faire crever, leur faire avaler de l'eau

sans mesure avec un entonnoir, les faire étouffer à la fumée, les

faire geler dans l'eau de puits, leur arracher les cheveux de la

tête et les poils de la barbe avec des pincettes, leur arracher

les ongles avec des tenailles, larder leurs corps avec des

épingles, les pendre par les cheveux, par les aisselles, par les

pieds et par le col, les attacher au pied d'un arbre et puis les y

tuer, les faire rôtir au feu comme la viande à la broche, leur

jeter de la graisse flamboyante sur le corps tout nu, faire

dégoutter des chandelles ardentes sur leurs yeux, les jeter dans

le feu, les empêcher nuit et jour de dormir, battre des chaudrons

sur leur tête jusqu'à leur faire perdre le sens, les déchasser de

leurs maisons à coups de bâton; les rattraper, les traîner dans

les prisons, dans les cachots, dans la boue, dans la fiente, les y

faire mourir de faim, après s'être dévoré les doigts de la main;

les traîner à l'Amérique, aux galères, aux gibets, aux échafauds,

aux roues et aux flammes, violer filles et femmes aux yeux des

frères et des maris attachés et garrottés, déterrer les corps

morts, les traîner par les rues, leur fendre le ventre, leur

arracher les entrailles, les jeter dans les eaux, aux voiries, les

exposer aux chemins publics, les faire dévorer aux bêtes

sauvages..., tout cela et mille autres choses de même nature sont

des témoignages du zèle inconsidéré de ceux qui persécutent les

enfants de Dieu, sous prétexte de leur rendre service.»

Avec les terribles moyens qu'employaient les missionnaires bottés

pour venir à bout de la constance de leurs hôtes, nul ne se

sentait assez sûr de lui-même pour affronter les terribles

dragons, chacun se disait qu'il en viendrait peut-être à faire

comme le président du Parlement d'Orange, lequel, disait

cyniquement Tessé, «aspirait à l'honneur du martyre et fût devenu

mahométan, ainsi que le reste du Parlement, si je l'eusse

souhaité».

La terreur des dragonnades, grandissant de jour en jour, on voyait

des villes entières se convertir à l'arrivée des troupes.

À Metz, le jour de l'arrivée des dragons, l'intendant convoque à

l'hôtel de ville, tous les huguenots de la localité, et presque

tous signent, _séance tenante_, l'acte d'abjuration qu'il leur

présente, en leur disant que la volonté du roi est qu'ils se

fassent catholiques.

Un bourgeois de Marseille conte ainsi comment se fit la conversion

de la ville: «Le second novembre 1685, jour du saint dimanche, est

arrivé en cette ville cent cavaliers, dits dragons, avec les noms

des huguenots habitants en cette ville, allant à cheval à chaque

maison desdits huguenots lui dire, de par le roi, si veulent obéir

à l'arrêt du roi _ou aller dès à présent en galères et leurs

femmes à l'Amérique_. Pour lors, voyant la résolution du roi,

crient tous à haute voix: Vive le roi! et sa sainte loi

catholique, apostolique et romaine, que nous croyons tous et

obéirons à ses commandements! dont MM. les vicaires, chacun à sa

paroisse, les ont reçus comme enfants de l'Église, et renoncé à

Calvin et Luther. M. le grand vicaire les oblige d'assister tous

les dimanches au prône, chacun à sa paroisse, et les vicaires,

avant de commencer la prière, les appelle chacun par Son nom, et

eux de répondre tout haute voix: _Monsieur_, _suis ici_.»

Un jour, sur l'annonce de l'arrivée des dragons, toute la

population huguenote du pays de Gex s'enfuit affolée, passe la

frontière et se réfugie à Genève. Le laboureur avait laissé sa

charrue et ses boeufs sur le sillon commencé, la ménagère

apportait avec elle la pâte, non encore levée, du pain qu'elle

avait préparé pour mettre au four, les plus pressés avaient passé

le Rhône à la nage avec leurs bestiaux; c'était là un des premiers

flots de l'émigration qui allait bientôt inonder tous les pays de

l'Europe.

Dans la Saintonge, des populations entières avaient quitté leurs

villages et s'étaient réfugiées dans les bois où elles vivaient

comme des bêtes de l'herbe des champs. Louvois écrit à Foucault:

«Il y a dans quatre paroisses de la Rochelle, six cents personnes

qui ne se sont pas converties, parce qu'elles avaient toutes

déserté et s'étaient mises dans les bois; comme elles n'y

pourraient tenir dans la rigueur de l'hiver qui va commencer, Sa

Majesté trouvera bien agréable que vous sollicitiez M. de Vérac

_d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois._»

Pour fuir ces terribles dragons convertisseurs, les huguenots

quittaient leurs maisons, fuyant au hasard à travers champs, à

travers bois. Migault trouve sur sa route une dame fuyant, portant

un enfant à la mamelle et suivie de deux autres en bas âge,

courant affolée, ne sachant où aller. Croyant toujours avoir les

dragons à sa poursuite, elle marchait toujours devant elle et

passa plusieurs jours en rase campagne, sans abri et manquant de

nourriture.

C'était un crime de fuir les dragons. De Noailles ayant donné huit

jours aux habitants de Nîmes pour se convertir, il fit publier que

ceux qui s'en étaient allés, par crainte des dragons, eussent à

revenir dans trois jours _sous peine d'être pendus ou mis aux

galères:_ Une ordonnance décida que les maisons de ceux qui

s'étaient absentés de chez eux seraient rasées, quant aux

imprudents qui donnaient asile à ces huguenots errants, on les

déclara passibles de grosses amendes.

«Informé, dit l'intendant Foucault, que plusieurs personnes

donnent journellement retraite dans leurs maisons aux

religionnaires _qui abandonnent les leurs pour se mettre à couvert

des gens de guerre_, _ce qui retarde et empêche même souvent leur

conversion_, fait très extrêmes défenses à toutes personnes de

donner retraite dans leurs châteaux ou maisons aux religionnaires,

sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de mille livres

d'amende.»

Anne de Chauffepied, dont le château avait été dragonné, avait

trouvé asile chez Mme d'Olbreuse, parente de Mme de Maintenon.

«Dès le mois suivant, dit-elle, M. et Mme d'Olbreuse furent

avertis que Mme de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous

gardassent chez eux. Mme d'Olbreuse écrivit là-dessus, une lettre

pleine de bontés pour nous à cette dame, pour la supplier de nous

laisser auprès d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement si

elle le voulait. Mais sa dureté ne put être amollie là-dessus, et,

sans rien écrire elle-même, elle fit mander à Mme d'Olbreuse

qu'elle nous renvoyât, si elle ne voulait avoir bientôt sa maison

pleine de dragons.»

Quant à ceux qui donnèrent assistance aux fugitifs allant chercher

asile hors des frontières, ou qui leur servaient de guides, ils

étaient passibles de la peine des galères, parfois même de la

peine de mort. Ainsi le Parlement de Rouen condamne à être pendus

et étranglés les deux fils du laboureur Lamy, atteints et

convaincus _«d'avoir donné retraite et couché dans leurs maisons

des religionnaires avec leurs hardes et chevaux pour faciliter et

favoriser leur sortie du royaume_.»

De même la cour de Metz avait condamné à être pendus et étranglés

Jontzeller et sa femme Anne Keller convaincus «savoir ledit

Jontzeller, d'être venu aux environs de cette ville pour y joindre

lesdits religionnaires et les conduire hors du royaume, de les

avoir guidés secrètement la nuit et les avoir cachés chez lui

pendant un jour; ladite Keller d'avoir empêché leur capture...

d'avoir, par deux fois éteint les lampes, et, par ce moyen, donné

lieu à l'évasion desdits».

Mais les peines terribles édictées, soit contre les fugitifs eux-

mêmes, soit contre ceux qui aidaient à leur évasion hors du

royaume, ne purent empêcher l'exode des protestants, cet épilogue

fatal des dragonnades.

CHAPITRE VI

L'ÉMIGRATION

_Caractère de l'émigration_. _-- Les puissances protestantes_.

_-- Émigration des capitaux_. _-- Espions_. _-- Guides et

capitaines de navires traîtres.-- Corsaires et Barbaresques.--

Réfugiés réclamés_, _chassés ou enlevés.-- Désir de retour_. _--

Rentrée_. _Par la force_. _-- Dispersion de réfugiés_. _-- Projet

de Henri Duquesne_. _-- Rôle militaire des réfugiés_. _-- Les

conséquences de l'émigration._

On ne peut s'empêcher de reconnaître avec Michelet, que

l'émigration des huguenots a un caractère tout particulier de

grandeur; si le huguenot franchissait la frontière, ce n'était

pas, comme l'émigré de 1793, pour sauver sa tête, et il n'était

pas chassé de son pays, comme le Maure l'avait été de l'Espagne.

Tout au contraire, s'il voulait rester et prendre le masque

catholique, il lui était offert, pour prix d'une facile

hypocrisie, honneurs, faveurs et privilèges de toutes sortes.

Qu'il eût été ou non contraint par la violence à renier des lèvres

sa foi religieuse, le péril ne commençait pour lui que du moment

où il se mettait en route pour aller chercher au-delà des

frontières, une terre de liberté de conscience où il pût avoir la

liberté de prier Dieu à sa manière. Pour se soustraire au viol

journalier de sa conscience, il lui fallait tout quitter, renoncer

à ses biens, abandonner ses parents, sa femme, ses enfants, tous

les êtres qui lui étaient chers, et s'exposer, s'il échouait dans

sa tentative d'évasion, à des peines terribles. S'il réussissait à

franchir la frontière, c'était l'exil au milieu d'une population

étrangère dont il ne connaissait ni les moeurs ni la langue, et la

dure nécessité de mendier son pain ou de gagner sa vie péniblement

à la sueur de son front.

On sait à quel point le Français est attaché à son pays, et

combien, alors même qu'il s'agit d'aller se fixer à l'étranger

avec tous les siens et en emportant son avoir, il a de la peine à

s'arracher aux liens multiples et invisibles qui le retiennent à

son pays natal; combien devait être grand le déchirement de coeur

du huguenot, obligé de s'expatrier dans les conditions que je

viens d'indiquer, et combien, une fois arrivé à l'étranger, devait

être amer pour lui le regret de la patrie, regret qu'un réfugié

traduit éloquemment en ces quelques mots: _la patrie me revient

toujours à coeur_. Il fallut donc que la révolte de la conscience

fût bien puissante pour que l'émigration des huguenots en vint à

prendre les proportions d'un véritable exode et constituât pour la

France un désastre.

Au début de l'émigration, alors qu'il n'y avait point de peines

édictées contre ceux qui seraient surpris sur les frontières, _en

état de sortir du royaume_, il était difficile d'empêcher les

huguenots de passer la frontière.

En effet, l'édit de 1669 maintenait le droit de sortir du royaume

pour tous les Français, sortant de temps en temps de leur pays

pour aller travailler et négocier dans les pays étrangers, et il

ne leur défendait que d'aller s'établir dans les pays étrangers,

par mariages, acquisitions d'immeubles et transport de leurs

familles et biens, _pour y prendre leurs établissements stables et

sans retour_.

C'est pourquoi Châteauneuf recourait à cet expédient pour empêcher

l'émigration des huguenots, il écrivait aux intendants: «Sa

Majesté trouve bon qu'on se serve de sa déclaration qui défend à

tous ceux, de la religion prétendue réformée, d'envoyer et de

faire élever leurs enfants dans les pays étrangers avant l'âge de

seize ans, pour faire entendre à ceux de la dite religion qui

voudront se retirer hors du royaume, que, _quand on leur

laisserait cette liberté_, on ne permettra point qu'ils emmènent

leurs enfants au-dessous de cet âge, ce qui, sans doute, sera un

bon moyen pour empêcher les pères et mères de quitter leurs

habitation...»

Plus d'une fois, du reste, le gouvernement devait avoir recours à

ce cruel expédient de mettre les huguenots dans cette douloureuse

alternative, ou d'être séparés de leurs enfants, ou de renoncer à

aller chercher sur la terre étrangère la liberté religieuse qu'on

leur refusait en France.

Ainsi, pour les rares notabilités protestantes à qui l'on ne crut

pas pouvoir refuser la permission de sortir de France, on eut soin

de retenir leurs enfants pour les mettre aux mains des

convertisseurs; il en fut de même pour les _opiniâtres_, qu'après

un long temps de relégation ou d'emprisonnement, on se décida à

expulser. Quant aux ministres que l'édit de révocation mettait

dans l'alternative, ou de sortir de France, dans un délai de

quinze jours, ou d'abjurer, dès le 21 octobre 1685, une circulaire

aux intendants prescrivait de ne comprendre dans les brevets qu'on

leur accordait, que leurs enfants _de l'âge de sept ans ou au-

dessous_, les autres devant être retenus en France.

Que de scènes déchirantes provoquées par cette cruelle

disposition! C'est ainsi que lorsque les quatre pasteurs de Metz,

Ancillon, Bancelin, Joly et de Combles, furent accompagnés par les

fidèles de leurs églises, jusqu'aux bords de la Moselle où ils

devaient s'embarquer pour prendre le chemin de l'exil, on vit

_leurs seize enfants_, ayant dépassé tous l'âge de sept ans, les

étreignant dans la douleur et dans les sanglots, ne voulant pas se

séparer d'eux.

Peut-être, cette obligation de se séparer des êtres qui leur

étaient les plus chers fut-elle la cause déterminante de

l'abjuration de plus d'un ministre, car les huguenots avaient au

plus haut degré les sentiments de la famille, et l'on vit même des

fugitifs qui avaient réussi à franchir la frontière, revenir,

bravant tous les périls, se résignant même à la douloureuse

épreuve d'une feinte abjuration, pour reprendre ceux de leurs

enfants qu'ils n'avaient pu emmener avec eux en partant.

Le baron Collot d'Escury allant rejoindre sa femme et ses enfants,

qu'il avait fait partir en avant pour sortir avec eux du royaume,

est pris et contraint d'abjurer: «C'est un malheur, dit son fils,

qui lui a tenu fort à coeur. Mais, sans cela, sa femme et ses

enfants n'auraient guère pu éviter d'être repris. Ainsi, c'est un

sacrilège qu'il a commis pour l'amour d'eux, dont nous et les

nôtres doivent à tout jamais lui tenir compte.»

Le baron d'Escury avait laissé chez un de ses amis le dernier de

ses enfants, _le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues

d'un si pénible voyage._ Après avoir abjuré, il alla le reprendre

et rejoignit avec lui le reste de sa famille _«aimant mieux que

Dieu le retirât à lui que de le laisser dans un pays où il aurait

été élevé dans une religion si opposée aux commandements de

Dieu»._

Mlle de Robillard sollicite en pleurant le capitaine de navire qui

l'emmenait en Angleterre avec quatre de ses frères et soeurs, pour

qu'il consentie à emmener, _par-dessus le marché_, sa plus jeune

soeur âgée seulement de deux ans. Elle fait tant qu'elle réussit.

«Cette petite fille de deux ans, étant ma soeur et ma filleule,

dit-elle, je me croyais d'autant plus obligée _à la tirer de

l'idolâtrie_ que les autres.»

La femme d'un gentilhomme, Jean d'Arbaud, lequel s'était converti,

avait mis à couvert, chez ses parents, quatre de ses dix enfants;

on lui avait laissé les trois plus jeunes; elle se décide à fuir

avec eux: «Je me vis contrainte, dit-elle, de prendre la

résolution de me retirer, et de faire mon possible _pour sauver

mes pauvres enfants..._ fortifiée par la grâce de Dieu et par la

nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur

du roi, venait _de m'enlever mes deux filles_, _l'aînée et la

troisième_, _pour les mettre dans le couvent..._ Me servant de

l'occasion de la foire de Beaucaire, m'y ayant fait traîner avec

mes enfants dans un pitoyable équipage, et déguisée pour ne pas

être reconnue; mais ce qu'il y a de surprenant, ce fut d'avoir

reconnu mon mari en chemin, dans son carrosse, qui, accompagné de

M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives

que je reconnus d'abord, et auxquelles, après un triste regard et

plusieurs larmes répandues d'une mère fort affligée, je ne pus

donner autre secours que celui de mes prières et ma bénédiction,

n'ayant osé me donner à connaître, de peur de perdre encore les

autres. Dieu sait avec quelle amertume de coeur je poursuivis mon

chemin, me voyant dans l'obligation d'abandonner un mari, peut-

être pour jamais, que j'aimais extrêmement _avant sa chute_, et

deux de mes filles exposées à toutes les plus violentes

contraintes, et à être mises le jour même dans un couvent. Mais

enfin, voyant que je n'avais pas de temps à perdre, étant assurée

que l'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le

chemin le moins dangereux, qui était celui de Marseille, où j'ai

rencontré mes deux filles que j'avais auparavant envoyées du

Dauphiné pour les mettre à couvert et qui avaient ordre de s'y

rendre. Et de là, j'allai jusqu'à Nice, jusqu'a Turin, et de Turin

à Genève, où j'arrivai avec mes six enfants, par la grâce de Dieu,

après avoir été un mois en chemin, souffert une grande fatigue, et

consumé ce que je pouvais avoir sur moi. Là, j'eus la joie de voir

mon fils aîné, l'autre étant parti depuis deux ou trois mois avec

M. le baron de Faisse, pour avoir de l'emploi.

On trouve sur une liste de réfugiés bretons conservée à Oxford,

les mentions suivantes:

Mme de la Ville du Bois et ses quatre enfants, elle a laissé en

France son mari _dont elle s'est dérobée_, et un enfant de trois

mois qu'elle n'a pu sauver.

Mme de Mûre et trois enfants, elle s'est aussi dérobée de son

mari, et a laissé une petite fille de six mois qu'elle n'a pu

sauver.

Combien de familles se mettaient en route pour l'exil et ne se

retrouvaient pas au complet au-delà de la frontière, ayant laissé

sur la route quelques-uns de leurs membres, succombant aux

fatigues du voyage ou retombés aux mains des convertisseurs.

Mme Bonneau, de Rennes gagne l'Angleterre avec sa mère et cinq

petits enfants, son mari arrêté trois fois en voulant se sauver,

était en prison ou aux galères.

Voici, d'après une relation conservée à Friedrichsdorf, la

relation des épreuves subies par la famille Privat, de Saint-

Hippolyte de Sardège dans le Languedoc: «La mère fut massacrée par

les dragons, le père Antoine Privat fut jeté dans une

forteresse... ses onze enfants, dont le plus âgé avait dix-sept

ans, erraient dans l'abandon et la misère. Un jour que fatigués,

ils se tenaient appuyés contre les murs d'une vieille tour, ils

entendirent une voix qui gémissait au fond de la tour... Le soir

quelque chose tomba du haut de la tour à leurs pieds, c'était un

écu de six livres enveloppé dans un papier. Ils lurent sur le

papier: _«Mes enfants_, _voici tout ce que j'ai_. _Allez vers

l'Est et marchez longtemps_, _vous trouverez un prince agréable à

Dieu qui vous recueillera_. _-- Antoine Privat»._

Les enfants prirent confiance et marchèrent vers l'Est, ils

marchaient depuis quatre mois, lorsqu'ils arrivèrent dans une

grande et belle ville, où ils tombèrent épuisés sur une promenade,

cette grande et belle ville était Francfort... Les bourgeois de

Francfort donnèrent asile aux neuf filles, et plus tard les

marièrent. Les deux garçons s'en allèrent vers l'électeur de Hesse

qui leur permit de s'établir à Friedrichsdorf.

Adrien le Nantonnier, émigré en Angleterre, veut passer en

Hollande, il est pris par un corsaire algérien et meurt en

esclavage, après avoir passé plusieurs années dans les fers. De

ses dix enfants, un seul, son fils aîné, est converti et reste en

France, ses quatre grandes filles et deux de ses fils déportés en

Amérique comme opiniâtres, parviennent à s'échapper et à regagner

l'Europe. Ses trois plus jeunes filles, cruellement tourmentées à

l'hôpital de Valence par le féroce d'Hérapine, finirent par être

expulsées et se retirèrent à Genève.

Michel Néel et sa femme, fille du célèbre ministre Dubosc, avaient

trois enfants; ils gagnent la Hollande, ayant perdu deux de leurs

enfants qui périssent de misère en route; le troisième tombe aux

mains des soldats à la frontière: quelques mois après, il meurt

dans la maison de la Propagation de la foi, où il avait été

enfermé. M. de Marmande et sa femme partent avec un enfant au

berceau, on leur avait enlevé cinq filles et un garçon de cinq ans

pour les élever au couvent. Le baron de Neufville émigre avec ses

deux jeunes fils; sa femme, contrainte d'abjurer, ne peut emmener

avec elle que les deux plus jeunes de ses quatre filles.

Ils étaient bien nombreux les réfugiés qui, ayant laissé quelques-

uns de leurs enfants aux dures mains des convertisseurs,

redisaient chaque jour cette touchante prière, imprimée en 1687 à

Amsterdam: «Mon Seigneur et mon Dieu, tu vois la juste douleur qui

me presse. Pour te suivre j'ai abandonné ce que j'avais de plus

cher, je me suis séparé de moi-même, j'ai rompu les plus forts

liens de la nature, j'ai quitté mes enfants a qui j'avais donné la

vie. Mais quand je réfléchis sur les dangers où ils se trouvent et

sur les ennemis qui les environnent, mon regard se trouble, mes

pensées se confondent, ma constance m'abandonne et, comme la

désolée Rachel, je ne peux souffrir qu'on me console.»

Et Louis XIV qui, par la persécution religieuse, divisait les

familles de cette terrible façon, ne craignait pas, pour retirer

aux femmes et veuves protestantes l'administration de leurs biens,

d'invoquer ce prétexte: que leur opiniâtreté divisait les

familles!

Beaucoup de réfugiés, surtout à la première heure, arrivaient

dénués de tout.

Au mois de septembre 1685, les pasteurs de Vevey mandent à Berne

que soixante et un fugitifs, évitant les cruautés des gens de

guerre du roi, viennent d'arriver: «ils sont venus, disent-ils,

_avec leurs corps seulement_, n'ayant apporté la plupart que leur

seul habit et la chemise qui s'est trouvée sur leur corps.»

Sur la terre d'exil, le conseiller Beringhen, beau-frère du duc de

la Force, pouvait dire: «Je suis mari sans femme, père sans

enfants, conseiller sans charge, riche sans fortune». Madame

Cagnard, parvenue à gagner la Hollande avec ses deux filles, n'eut

d'autre ressource pour vivre que le produit de la vente d'un

collier de perles, seul reste de son opulence passée. -- Henri de

Mirmaud arrive à Genève avec ses deux petites filles et un vieux

serviteur, ne possédant plus que quatre louis d'or; c'était la

même somme qui restait à Mlle de Robillard, quand elle fut

débarquée le soir, sur une plage déserte en Angleterre, avec ses

quatre jeunes frères et soeurs. M. de la Boullonnière, dit une

relation, qui était fort voluptueux et aimait ses aises, dut se

faire, en Hollande, correcteur de lettres et travailler _à coeur

crevé_, pour gagner vingt sous par jour. Le baron d'Aubaye, ayant

abandonné 25.000 livres de rentes, n'avait en poche que trente

pistoles. Madame d'Arbaud, qui avait 18 000 livres de rente,

arrive dénuée à l'étranger avec neuf enfants dont le plus jeune

avait sept ans.

Dans sa relation d'un voyage fait par lui à Ulm, un ministre dit:

«Le bourgmestre m'avoua qu'il était vrai qu'on refusait l'entrée

de la ville à ceux de nos réfugiés qu'on croyait être sur le pied

de mendiants, que c'était parce que quelques semaines auparavant

une troupe d'environ deux cents personnes s'étant trouvée coucher

à Ulm, la nuit du samedi au dimanche, le dimanche matin cette

grande troupe se trouva à la porte de l'église, lorsque

l'assemblée se formait, et que lui-même, touché de l'état de tant

de pauvres gens, avait exhorté l'assemblée à la charité; que cela

avait produit des aumônes considérables à l'issue de la

prédication; mais, que ces gens, non contents de cela, répandus

ensuite par toute la ville, allant clochant et mendiant, que cela

avait duré trois ou quatre jours, que la bourgeoisie, non

accoutumée à cela, avait été obligée de faire prendre des mesures

pour l'éviter. -- Il ajouta que deux choses l'avaient fort touché,

la première de voir tant de peuple sans conducteur, et sans que

quelqu'un entendit l'allemand ou le latin, la seconde que ces

pauvres gens _paraissaient tous muets_, _ne faisaient que tendre

la main avec quelque son de bouche non articulé_, qu'il n'avait

jamais si bien compris qu'alors que la diversité de la langue fût

une si grande incommodité.»

Les Puissances protestantes, comprenant quelle chance inespérée

c'était pour elles, d'hériter des meilleurs officiers de terre et

de mer, des plus habiles manufacturiers, ouvriers et agriculteurs

de la France, rivalisèrent de zèle charitable, en présence du flot

sans cesse grossissant des émigrants arrivant la bourse vide, et

parfois la santé perdue par suite des fatigues et des privations

de la route.

La Suisse multiplia ses sacrifices sans se lasser, et Genève,

après avoir pendant dix ans hébergé les innombrables fugitifs qui

la traversaient pour se rendre dans les divers États protestants

de l'Europe, finit par garder trois mille réfugiés qui

s'établirent définitivement chez elle. La Hollande donna aux

fugitifs des maisons, des terres, des exemptions d'impôt, et créa

de nombreux établissements de refuge pour les femmes. -- Le

Brandebourg fit des villes pour nos réfugiés. L'Angleterre

s'imposa pour eux des sacrifices considérables. Un comité

français, établi, à Londres, répartissait entre les réfugiés les

sommes allouées à l'émigration; les rapports de ce comité

constatent que des secours hebdomadaires étaient donnés à 15500

réfugiés en 1687, à 27 000 en 1688.

Ce n'était pas seulement par zèle charitable, c'était aussi par

intérêt que certaines puissances attiraient les réfugiés chez

elles en leur offrant des terres et des exemptions d'impôt, des

avantages de toute sorte, c'est ainsi que pour le grand électeur

de Brandebourg, Lavisse, fait observer avec raison que: «ce prince

eut l'heureuse fortune, _qu'en repeuplant ses États dévastés_,

_c'est-à-dire en servant ses plus pressants intérêts_, il s'acquit

la renommée, d'un prince hospitalier, protecteur des persécutés et

défenseur de la liberté de conscience.»

Mais tous les émigrants n'arrivaient pas sans argent, tant s'en

faut, l'argent affluait en Hollande et en Angleterre à la suite de

la révocation, et bien que les plus riches eussent cherché asile

en Hollande, l'ambassadeur de Louis XIV en Angleterre, écrivait en

1687 que la Monnaie de Londres avait déjà fondu neuf cent soixante

mille louis d'or. -- Suivant un auteur allemand, deux mille

huguenots de Metz s'étaient enfuis dans le Brandebourg en

emportant plus de sept millions. Suivant le maréchal de Vauban,

dès 1689, l'émigration des capitaux s'élevait au chiffre de

soixante millions et Jurieu estimait que, en moyenne, chaque

réfugié avait emporté deux cents écus.

Le gouvernement de Louis XIV avait pourtant fait l'impossible,

pour arrêter cette émigration des capitaux.

Les huguenots parents ou amis des fugitifs, dissimulant leur

sortie du royaume, leur faisaient parvenir à l'étranger les

revenus de leurs biens, mis à l'abri de la confiscation par cette

dissimulation, et pour lesquels ils s'étaient fait consentir des

baux fictifs. On fit appel aux délateurs, et la moitié de la

fortune laissée par les fugitifs, fut attribuée à celui qui

signalait leur évasion. Des fugitifs ayant, avant leur départ,

confié leur fortune à des amis catholiques qui l'avaient prise

sous leur nom; une ordonnance accorda aux délateurs de ces biens

recélés, la moitié des meubles et dix ans des revenus des

immeubles.

Puis on intéressa les parents à la ruine des fugitifs, en les

envoyant en possession des biens de ceux-ci, comme s'ils fussent

morts intestats. Beaucoup d'entre eux cependant continuèrent à ne

se regarder que comme de simples mandataires, et à faire parvenir

aux réfugiés le montant de leurs revenus; on les surveillait, et,

du moindre soupçon, on les menaçait de leur retirer la jouissance

des biens dont ils avaient été envoyés en possession. -- Cependant

Marikofer et Weiss constatent qu'en Suisse et dans le Brandebourg,

un grand nombre de réfugiés recevaient, sous forme d'envois de

vins, soit leurs revenus, soit les valeurs qu'ils avaient déposées

en mains sûres avant de partir.

Les fugitifs, avant de quitter la France, vendaient à vil prix

leurs immeubles ou consentaient des baux onéreux, afin de se faire

de l'argent. Pour les empêcher de pouvoir en agir ainsi le roi

décrète: «Déclarons nuls tous contrats de vente et autres

dispositions que nos sujets de la religion prétendue réformée,

pourraient faire de leurs immeubles, _un an avant leur retraite du

royaume._»

Pour éluder cette loi il fallait trouver un acheteur consentant à

antidater l'acte de vente à lui consenti par un fugitif, moins

d'un an avant sa sortie du royaume. Cela se trouvait encore, à des

conditions onéreuses naturellement, puisque l'acheteur courait

risque, si la fraude était découverte, de voir confisquer les

biens qui lui avaient été vendus.

Pour porter remède au mal, une loi interdit à quiconque a été

protestant ou est né de parents protestants de vendre ses biens

immeubles, et même _l'universalité de ses meubles et effets

nobiliaires sans permission_, et cette interdiction de vente fut

renouvelée tous les trois ans jusqu'en 1778.

Voici, d'après une pièce authentique, la requête que devait

adresser au Gouvernement celui qui, ayant du sang huguenot dans

les veines, voulait vendre ses immeubles: «Aujourd'hui, 3 février

1772, le roi étant à Versailles, la dame X... a représenté à Sa

Majesté qu'elle possède à... un domaine de la valeur de neuf mille

livres qu'elle désirerait vendre, mais, qu'étant issue de parents

qui ont professé la religion prétendue réformée, _elle ne peut

faire cette vente sans la permission de Sa Majesté_.»

Le huguenot qui voulait préparer sa fuite, ne pouvant désormais ni

aliéner ni affermer ses immeubles, même à vil prix, n'avait plus

d'autre moyen de se procurer de l'argent nécessaire au voyage que

de vendre, comme il le pouvait, une partie de ses effets et objets

mobiliers. -- Là encore, nouvel obstacle créé par le gouvernement;

à Metz, dit Olry, il y avait des défenses si fortes _de rien

acheter de ceux de la religion_, que ce fut après de gros

dommages, que nous eûmes l'argent des effets que l'on achetait de

nous _pour le quart de ce qu'ils valaient; _au château de

Neufville, près d'Abbeville, les dragons, dit une relation,

«avaient trouvé la maison fort garnie, _on n'avait pu rien

vendre_, il y avait plus de trois mois qu'il y avait _des défenses

secrètes de rien acheter et aux fermiers de rien payer_.»

Ce n'était pas seulement la difficulté de vendre, qui empêchait

les huguenots de réaliser leur pécule de fuite, c'était la

nécessité de le faire secrètement, de ne se procurer de l'argent

que peu à peu, et de différentes mains, de manière à de pas

éveiller les soupçons du clergé et de l'administration. Pour se

rendre compte du soin jaloux avec lequel l'administration

surveillait les ventes d'objets mobiliers, il faut consulter dans

le registre des délibérations de la ville de Tours (séance du 27

octobre 1685), l'état des objets achetés aux réformés par les

marchands et particuliers catholiques.

Quatre-vingt-quinze réformés sont signalés comme ayant vendu des

bijoux, des meubles, des tapisseries, des tableaux, du linge, de

la batterie de cuisine. La dame Renou a vendu deux armoires pour

quatre livres dix sous, la veuve Dubourg, un moulin à passer la

farine pour sept livres vingt sols, de Sicqueville, deux guéridons

pour trois livres, Brethon, deux miroirs, deux lustres et une

tapisserie pour six cent cinquante livres, Mlle Briot, un fil de

perles pour cinq cent livres, Jallot, de la vaisselle d'argent

pour neuf cent soixante-douze livres.

Comme l'avait conseillé Fénelon dans son mémoire à Seignelai, on

veillait «à empêcher non seulement les ventes de biens et de

meubles, mais encore les aliénations, les gros emprunts». De cette

manière, on empêchait les huguenots non commerçants de réaliser

facilement leur fortune à l'avance pour la faire passer à

l'étranger. Pour les commerçants, Seignelai fit en vain

strictement visiter les navires partant pour l'étranger, qu'il

croyait remplis de tonneaux d'or et d'argent; cette visite ne

pouvait amener de résultats; car, c'est au moyen de lettres de

change tirées sur les diverses places de l'Europe, que les

commerçants faisaient passer à l'étranger leur fortune, consistant

en valeurs mobilières. Weiss dit que quelques familles

commerçantes de Lyon firent passer de cette manière jusqu'à six

cent mille écus en Hollande et en Angleterre.

Le Gouvernement demeura impuissant, aussi bien pour arrêter

l'émigration des capitaux que pour empêcher celle des personnes,

bien qu'il eût dicté les plus terribles peines contre les fugitifs

et contre ceux qui favoriseraient directement ou indirectement

leur évasion.

Un édit de 1679 avait édicté la peine de la confiscation de corps

et de biens contre les religionnaires qui seraient arrêtés sur les

frontières_ en état de sortir _du royaume, ou qui, après être

sortis de France seraient appréhendés sur les vaisseaux étrangers

ou autres; une déclaration du 31 mai 1685 substitua à la peine de

mort celle des galères pour les hommes, de l'emprisonnement

perpétuel pour les femmes, avec confiscation des biens pour tous,

«peine moins sévère, dit le roi, _dont la crainte _les puisse

empêcher de passer dans les pays étrangers pour s'y habituer». Ce

n'était point par humanité qu'était faite cette substitution de

peine, mais par suite de l'impossibilité où l'on se trouvait de

punir de la peine capitale un si grand nombre de coupables; ce qui

le montre bien, c'est qu'un édit du 12 octobre 1687 substitue au

contraire la peine de mort à celle des galères pour ceux qui

auront favorisé directement ou indirectement l'évasion des

huguenots. La crainte de la peine des galères n'arrêta pas plus

que celle de la peine de mort, le flot toujours grossissant de

l'émigration, mais les galères se remplirent de malheureux arrêtés

_en état de sortir_ du royaume. Marteilhe, acquitté du fait

d'évasion, bien qu'arrêté sur les frontières, vit son procès

repris sur ordre exprès de la Cour et fut envoyé aux galères.

Mascarenc, arrêté à trente ou quarante lieues de la frontière, fut

plus heureux; condamné aux galères par le parlement de Toulouse,

il interjeta appel de l'arrêt, et, après deux années

d'emprisonnement, on le tira de son cachot, et, placé dans une

chaise à porteurs, les yeux bandés, il fut conduit, non aux

galères, mais à la frontière avec ordre de ne jamais rentrer en

France.

Comme il se faisait un grand commerce de _faux_ passeports, le

gouvernement se montra impitoyable pour les vendeurs de ces _faux_

passeports et fit pendre tous ceux qu'il découvrit; des

fonctionnaires complaisants en vendirent de vrais à beaux deniers

comptants, mais le plus souvent c'était avec des passeports

délivrés régulièrement à des catholiques que les huguenots

franchissaient impunément la frontière. Mme de la Chesnaye, ayant

le passeport d'une servante catholique fort couperosée, était

obligée, pour répondre au signalement de ce passeport, de se

frotter tous les matins le visage avec des orties. Chauguyon et

ses compagnons voyageaient avec un passeport délivré par le

gouverneur de Sedan à des marchands catholiques se rendant à

Liège; avec ce passeport ils franchirent un premier poste de

garde-frontières, mais ils furent arrêtés par un second plus

soupçonneux. Les surveillants étaient, du reste, toujours en

crainte d'avoir laissé passer des fugitifs avec un passeport faux

ou emprunté et c'est cette crainte qui assura le succès de la ruse

employée par M. de Fromont, officier aux gardes. Accompagné de

quelques religionnaires, déguisés en soldats, il se présente à la

porte d'une ville frontière et demande si quelques personnes n'ont

point déjà passé. Oui, répond le garde, et avec de bons

passeports. Ils étaient _faux_! s'écrie Fromont et j'ai ordre de

poursuivre les fugitifs! Sur ce il se précipite avec ses

compagnons, et on les laisse tranquillement passer. Pour passer à

l'étranger, sous un prétexte ou sous un autre, des religionnaires

obtenaient qu'on leur délivrât un passeport; ainsi le seigneur de

Bourges, maître de camp, grâce au certificat que lui délivre un

médecin de ses amis, obtient un passeport pour aller aux eaux

d'Aix-la-Chapelle, soigner sa prétendue maladie; la frontière

passée, il va se fixer en Hollande. Pour éviter de semblables

surprises, on ne délivre plus de passeports que sur l'avis

conforme de l'évêque et de l'intendant, et l'on exige de celui qui

l'obtient, le dépôt d'une somme importante, _comme caution de

retour_. On en vint à mettre, pour ainsi dire, le commerce en

interdit, en obligeant les négociants à acheter la permission de

monter sur leurs navires pour aller trafiquer à l'étranger, au

prix de dix, vingt ou trente mille livres. La caution n'était pas

toujours, quel que fût son chiffre, une garantie absolue de

retour; ainsi le célèbre voyageur Tavernier ayant dû acheter 50

000 livres la permission d'aller passer un mois en Suisse, fit le

sacrifice de la caution qu'il avait déposée et ne repassa jamais

la frontière.

On veut obliger les huguenots à se faire les inspecteurs de leurs

familles et les garants de leur résidence en France. Un raffineur

de Nantes, dont la femme _ne paraissait pas _depuis quelque temps,

est obligé de donner caution de mille livres que sa femme

reviendra dans le délai d'un mois. Le préfet de police d'Argenson,

ne consent à faire sortir de la Bastille Foisin, emprisonné comme

_opiniâtre_, que s'il se résigne à déposer deux cent mille livres

de valeurs, comme garantie que, ni sa femme, ni ses enfants ne

passeront à l'étranger. D'Argenson conseille d'attribuer

l'emprisonnement de Foisin à cette cause qu'il aurait été _présumé

complice _de l'évasion de sa fille. Il ne serait pas inutile,

ajoute-t-il, que les protestants, appréhendant de se voir ainsi

impliqués et punis pour les fautes de leurs proches, ne se

crussent obligés de les en détourner et ne devinssent ainsi les

inspecteurs les uns des autres.

À Metz, dit Olry, on rendait les pères responsables de leurs

enfants, on mit dans les prisons de la ville plusieurs pères, gens

honorables, voulant qu'ils fissent revenir leurs enfants. À Rouen,

de Colleville, conseiller au parlement, fut emprisonné _comme

soupçonné_ de savoir le lieu de retraite de ses filles.

Non seulement on tentait d'obliger les parents à faire revenir

leurs enfants lorsqu'ils les avaient mis à couvert, mais encore,

on retenait les familles à domicile, sous la surveillance

ombrageuse de l'administration et du clergé, pour pouvoir prévenir

tout projet d'émigration. Dès le lendemain de l'édit de

révocation, Fénelon, _policier émérite_, conseillait à Seignelai

de veiller sur les changements de domicile des huguenots,

lorsqu'ils ne seraient pas fondés sur quelque nécessité manifeste.

En 1699, pour faciliter cette surveillance, une déclaration

interdit aux huguenots de changer de résidence sans en avoir

obtenu _la permission par écrit_; cette permission fixait

l'itinéraire à suivre, et si l'on s'en écartait, on était bien

vite arrêté.

Le plus simple déplacement temporaire était suspect, et le clergé

le signalait. Ainsi, en 1686, Fénelon recommande à Seignelai de

renforcer la garde de la rivière de Bordeaux; tous ceux qui

veulent s'enfuir allant passer par là _sous prétexte de procès_,

et ayant lieu de craindre qu'il parte un grand nombre de huguenots

par les vaisseaux hollandais qui commencent à venir pour la foire

de mars à Bordeaux.

Ce qui était encore plus dangereux, pour les huguenots voulant

s'enfuir, que l'inquisitoriale surveillance du clergé, c'étaient

les faux frères, qui, à l'étranger et en France, servaient

d'espions à l'administration.

L'ambassadeur d'Avaux entretenait en Hollande de nombreux espions

parmi les réfugiés, et, grâce à eux, il pouvait prévenir le

gouvernement des projets d'émigration que tel ou tel huguenot

méditait et dont il avait fait part à ses parents ou à ses amis

émigrés. Tillières, un des meilleurs espions de d'Avaux, le

prévient un jour qu'un riche libraire de Lyon a fait passer cent

mille francs à son frère et se prépare à le rejoindre en Hollande;

un autre jour, il lui annonce que Mme Millière vient de vendre une

terre 24 000 livres et qu'elle doit incessamment partir, emportant

la moitié de cette somme qu'elle a reçue comptant; une autre fois,

enfin, il lui donne avis qu'une troupe de 500 huguenots environ

doit partir de Jarnac pour Royan et s'embarquera sur un vaisseau

qui devra se trouver à quelques lieues de là, au bourg de Saint-

Georges.

Les espions n'étaient pas moins nombreux en France; moyennant une

pension de cent livres qu'il servait à l'ancien ministre Dumas,

Bâville connaissait la plupart des projets des huguenots du

Languedoc; à Paris de nombreux espions tenaient le préfet de

police au courant de ce qui se passait dans les familles

huguenotes; en Saintonge, Fénelon se servait, pour espionner les

nouveaux convertis, du ministre Bernon, dont il tenait _la

conversion secrète_, et il conseillait à Seignelai de donner des

pensions secrètes aux chefs huguenots par lesquels _on saurait

bien des choses_, disait-il.

En dehors des espions attitrés, les huguenots avaient à craindre

encore la trahison de leurs prétendus amis ou de leurs parents,

lesquels, par intérêt, ou pour mériter les bonnes grâces d'un

protecteur catholique, n'hésitaient pas parfois à les dénoncer.

Deux jeunes gens de Bergerac confient leurs projets de fuite à un

officier de leurs amis qui avait épousé une protestante de leur

pays, ils lui content qu'ils doivent se déguiser en officiers,

prendre telle route et sortir par tel point de la frontière. Cet

officier, pour se faire bien voir de la Vrillière, à qui il

réclamait la levée du séquestre mis sur les biens des frères

huguenots de sa femme, donne à ce ministre toutes les indications

nécessaires pour faire prendre ses amis trop confiants, et ceux-ci

sont arrêtés au moment de franchir la frontière. Un faux frère

demande à sa parente, madame du Chail, de lui fournir les moyens

de passer à l'étranger; celle-ci lui fait donner, par un de ses

amis, des lettres de recommandation pour la Hollande, et, par une

demoiselle huguenote, l'argent nécessaire pour faire le voyage. Le

misérable les dénonce tous trois et les fait arrêter.

Dès le mois d'octobre 1685, une ordonnance avait enjoint aux

religionnaires, qui n'étaient pas habitués à Paris depuis plus

d'un an, de retourner au lieu ordinaire de leur demeure, mais les

huguenots n'en continuent pas moins à affluer à Paris, où, perdus

dans la foule, il était moins facile de les surveiller, si bien

qu'en 1702 le préfet de police d'Argenson, à l'occasion d'une

vieille protestante que l'évêque de Blois lui dénonce comme étant

partie depuis plusieurs jours pour y rejoindre son fils qui y est

venu, sans y avoir aucune affaire, écrit: «Il est fâcheux que

Paris devienne l'asile et l'entrepôt des protestants inquiets _qui

n'aiment pas à se faire instruire_, et qui veulent se mettre à

couvert d'une inquisition qui leur parait trop exacte.»

C'est que ces protestants _inquiets_, en dépit des espions,

trouvaient là plus de facilité à préparer leur fuite.

Il y avait à Paris d'habiles spéculateurs qui savaient déjouer la

surveillance des agents du gouvernement, et qui avaient organisé

un service régulier d'émigration. Ils confiaient les fugitifs à

des guides expérimentés, connaissant les dangers du voyage et

sachant les éviter habilement; les fugitifs, passant de main en

main, et d'étape en étape, arrivaient presque toujours à franchir

heureusement la frontière.

Une note de police, trouvée dans les papiers de la Reynie, donne

les détails suivants sur le service parisien de l'émigration:

«Pour sortir de Paris, les réformés, c'est les jours de marché à

minuit à cause de la commodité des barrières que l'on ouvre plus

facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour,

proche Senlis qu'ils laissent à main gauche. Il en est d'autres

qui vont jusqu'à Saint-Quentin, et qui n'y entrent que les jours

de marché, dans la confusion du moment. Et, y étant, ils ont une

maison de rendez-vous où ils se retirent, et où les guides les

viennent prendre. Pour les faire sortir, ils les habillent en

paysans ou paysannes, menant devant eux des bêtes asines. Ils se

détournent du chemin et des guides, qui sont ordinairement deux ou

trois. L'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne,

l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et

entend parler, et, suivant ce qu'il voit et entend de mauvais, il

retourne sur ses pas trouver les huguenots, et ils les mènent par

un autre passage.»

C'étaient en général des huguenots appartenant à la riche

bourgeoisie qui venaient résider à Paris pour attendre l'occasion

de prendre le chemin de l'étranger.

Mais ce n'était point par Paris que passait le gros de

l'émigration, le plus grand nombre de ceux qui voulaient gagner

les pays étrangers, partaient de chez eux, pour se rendre

directement au point du littoral ou de la frontière de terre

(souvent fort éloignée du Lieu de leur résidence), qu'ils avaient

choisi pour y opérer leur sortie du royaume.

Quand ils étaient parvenus à sortir de chez eux, sans avoir attiré

l'attention de leurs voisins, il leur fallait user d'habiletés

infinies pour éviter les dangers renaissants à chaque pas du

voyage. Il n'y avait ni bourg, ni hameau, ni pont, ni gué de

rivière, où il n'y eût des gens apostés pour observer les

passants. Il fallait donc, pour gagner la frontière, éloignée

parfois de quatre lieues du point de départ, ne marcher que la

nuit, non par les grandes routes, si bien surveillées, mais par

des sentiers écartés et par des chemins presque impraticables,

puis se cacher le jour, dans des bois, dans des cavernes ou dans

des granges isolées.

Nulle part, on n'aurait consenti à donner un abri aux fugitifs;

les châteaux et les maisons des religionnaires et des nouveaux

convertis étaient surveillés étroitement. Les aubergistes

refusaient de loger ceux qui ne pouvaient leur présenter, soit un

passeport, soit tout au moins, un billet des autorités locales. Il

y avait contre celui qui logeait un huguenot des pénalités

pécuniaires s'élevant jusqu'à 3 000 et même 6000 livres, et celui

qui, en donnant asile à un huguenot, était convaincu d'avoir voulu

favoriser son évasion du royaume, était passible des galères, ou

même de peine de mort. Parfois, l'église venant en aide à la

police, menaçait d'excommunication quiconque avait donné asile ou

prêté la moindre assistance à un huguenot cherchant à sortir du

royaume.

Voici une pièce constatant cette intervention singulière de

l'Église:

Monitoire fait, par Cherouvrier des Grassires, grand vicaire et

official de Monseigneur l'évêque de Nantes, de la part du

procureur du roi et adressé à tous recteurs, vicaires, prêtres ou

notaires apostoliques du diocèse: «Se complaignant à ceux et à

celles qui savent et ont connaissance que certains particuliers,

faisant profession de la religion prétendue réformée, quoiqu'ils

en eussent ci-devant fait l'abjuration, se seraient absentés et

sortis hors le royaume depuis quelque temps; ayant emmené leurs

femmes et la meilleure partie de leurs effets, tant en

marchandises qu'en argent.

Les Huguenots: Cent ans de persécution, 1685-1789 · 第 7 / 11 题