qui ont favorisé leur sortie, soit en aidant à voiturer leurs
meubles, et effets, tant de jour que de nuit, ou avoir donné
retraite, prêté chevaux et charrettes pour les emmener et
généralement tous ceux et celles qui, des faits ci-dessus
circonstances et dépendances, en ont vu, su, connu, entendu, ouï
dire ou aperçu quelque chose, ou y ont été présents, consenti,
donné conseil ou aidé en quelque manière que ce soit.
«À ces causes nous mandons à tous, expressément, enjoignons de
lire et publier par trois jours de demandes consécutives, aux
prônes de nos grands messes paroissiales et dominicales, et de
bien avertir ceux et celles qui ont connaissance des dits faits
ci-dessus, _qu'ils aient à en donner déclaration à la justice_,
huitaine après la dernière publication, _sous peine d'encourir les
censures de l'Église et d'être excommuniés_.»
On comprend combien il était difficile aux huguenots qui fuyaient
de trouver quelqu'un qui osât leur donner asile ou même une
assistance quelconque; la terreur était si grande que le fugitif
Pierre Fraisses, par exemple, vit sa mère elle-même refuser de le
recevoir et fut obligé de revenir sur ses pas. Jean Nissoles
échoue une première fois dans son projet d'émigration, il est
enfermé à la tour de Constance, d'où il s'échappe avec un de ses
compagnons nommé Capitaine. Mais en franchissant la muraille de
clôture, il tombe, et se déboîte les deux chevilles. Capitaine se
rend chez quelques huguenots du voisinage _qu'il connaissait_,
pour leur emprunter un cheval et une voiture, afin d'emmener le
blessé; ceux-ci lui demandent _s'il veut leur mettre la corde au
cou;_ et le menacent de le _dénoncer_ s'il ne se retire au plus
vite. Par aventure il finit par trouver dans un pâturage une
monture pour Nissoles. Dans des métairies où passent les fugitifs,
les habitants _que connaît _Capitaine et qu'il dit être de la
religion, non seulement ne veulent pas leur donner asile, mais
_refusent même de leur montrer leur chemin_.
Dans un village où les malheureux arrivent exténués, _on les
refuse partout_; seule une demoiselle les accueille et fait
conduire Nissoles chez un homme sachant _rhabiller les membres
rompus_. Comme on ne croyait pas le blessé _tout à fait en sûreté_
chez ce rhabilleur ou rebouteux, il est mis chez une veuve en
pension, et il doit encore, pour sa sûreté, changer trois ou
quatre fois de maison. À peu près remis, il s'arrête deux jours
chez un ami, puis se rend à Nîmes chez des parents qui le mettent
dans une maison isolée, n'osant le loger chez eux, _de peur de se
faire des affaires._ Voyant ses parents _dans des frayeurs
mortelles_, il se décide à rentrer chez lui à Ganges.
Un parent, à Saint-Hippolyte, lui donne un cheval pour le porter,
et un garçon pour le conduire, avec une lettre pour son frère.
Celui-ci refuse le couvert au pauvre Nissolles, disant que son
frère devrait avoir honte de lui envoyer un fugitif, _pour le
faire périr lui et sa famille_. Le guide de Nissolles ne veut pas
le mener jusqu'à Ganges, et le laisse dans une métairie, à deux
mousquetades de la ville. Obligé de faire la route à pied, malgré
la difficulté qu'il éprouve à marcher, Nissolles arrive dans une
étable à porcs, dépendant de sa propriété, s'étend dans l'auge où
mangeaient les pourceaux, et, épuisé de fatigue, s'endort
profondément, _comme s'il eût été couché dans un bon lit_, dit-il.
Les dragons étaient dans sa maison; dès qu'ils sont couchés, sa
femme vient le chercher et le cache dans un magasin, si humide
qu'il ne peut y rester que quelques jours. On le met alors dans un
autre endroit, si bas qu'il ne pouvait y être à l'aise que couché,
de là il entendait les dragons pester et jurer et, pour peu qu'il
eût toussé ou craché un peu fort, il eut été découvert.
Quand un huguenot, pour gagner la frontière, se décidait à
entreprendre un long et périlleux voyage de cinquante, parfois de
cent lieues, voyage fait de nuit, sans suivre jamais les grandes
routes, il lui fallait nécessairement trouver un guide, lequel
était toujours suspect, puisque l'appât du gain lui faisait seul
braver la chance des galères ou de la potence, c'était même
souvent un traître, et parfois pis encore. Cependant, on voyait de
jeunes femmes, de jeunes personnes de quinze à seize ans, se
hasarder seules à de telles aventures, se confiant à des inconnus,
maîtres de leur honneur et de leur vie, dans les bois, les déserts
et les montagnes, qu'il fallait traverser la nuit, sans nul
secours à attendre, le cas échéant. Pierre Faisses et ses
compagnons, ayant payé leur guide d'avance, celui-ci les abandonne
en route, et ils sont obligés de revenir sur leurs pas. Il en est
de même du guide qui conduisait Mme de Chambrun et trois
demoiselles de Lyon; ces pauvres femmes, abandonnées par lui dans
la montagne, errèrent neuf jours au milieu des neiges avant de
pouvoir, gagner la Suisse. Des fugitifs, conduits par leur guide
chez un paysan aux bords de l'Escaut, sont livrés par lui. --
Mme Duguenin part de Paris avec son fils, sa belle-fille grosse de
sept mois, une nièce, deux neveux et la fille de Sébastien
Bourdon, peintre du roi; près de Mons, toute la troupe est trahie
et livrée par son guide. Mlle Petit, avant d'arriver à Genève, est
maltraitée et dépouillée par son guide. Campana et un autre
huguenot, découvrirent à temps que leur guide veut les dépouiller
et les assassiner, ils le quittent, mais, en revenant à Lyon, ils
sont volés et maltraités par les paysans. Un guide s'était chargé
de conduire de Lyon à Genève une dame et ses deux filles, il
abandonne celles-ci et, emmenant la dame à travers bois,
l'assassine et la dépouille.
C'est quand on approchait de la frontière que les périls se
multipliaient, car de nombreux postes de soldats ou de paysans,
échelonnés de distance en distance, exerçaient sur tous les
passages une active surveillance de jour et de nuit. Pour stimuler
le zèle des soldats, une ordonnance avait décidé que les hardes
qui se trouveraient sur les fugitifs ou à leur suite, seraient
distribuées à ceux qui composeraient le corps de garde qui les
aurait arrêtés.
Parfois cependant les soldats trouvaient avantage à laisser passer
les fugitifs: la sentinelle avancée d'un corps de garde se trouve
en face d'une troupe de huguenots, le guide qui les conduisait,
présente aux soldats un pistolet d'une main, une bourse de
l'autre, et l'invite à choisir entre la mort et l'argent, le choix
est bientôt fait. Un fugitif, porteur de huit cents écus, est
arrêté par un poste de soldats: si vous me gardez, leur dit-il,
j'abjurerai, et il vous faudra rendre les huit cents écus, si vous
me lâchez vous garderez la somme. On le lâche, il rejoint sa femme
qui avait passé par un autre chemin avec une bonne somme et tous
deux franchissent la frontière. Les soldats, ainsi que le constate
une note de la Reynie, laissaient souvent passer les fugitifs pour
l'argent qu'ils leur donnaient. Lors même que les émigrants
pouvaient disposer d'une somme de mille ou de deux mille livres,
ils achetaient le libre passage des officiers; ceux-ci donnaient
aux femmes des soldats pour guides, et, mêlant les hommes aux
archers de leur escorte, les conduisaient eux-mêmes hors des
frontières.
Pour remédier au mal, dans beaucoup de passages on remplace les
soldats par des paysans, plus difficiles à corrompre, parce que,
dit une note de police, _l'un veut et l'autre est contraire_. On
accorde à ces paysans une prime, pour chaque huguenot arrêté,
qu'on leur permet en outre de voler, ainsi qu'en témoigne cette
lettre de Louvois aux intendants: «Il n'y a pas d'inconvénients de
dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la religion
prétendue réformée, qu'ils trouvent désertant, afin de rendre le
passage plus difficile, et même, Sa Majesté désire qu'on leur
promette, outre la dépouille des gens qu'ils arrêteront, trois
pistoles pour chacun de ceux qu'ils amèneront à la plus prochaine
place.»
Mais l'espion de la Reynie est bientôt obligé de reconnaître que
les paysans, s'il leur est plus difficile qu'aux soldats de se
mettre d'accord sur le prix à demander pour laisser passer les
fugitifs, sont cependant plus faciles à corrompre que ceux-ci, à
raison de leur âpreté au gain.
Le littoral n'était pas moins rigoureusement gardé que les
frontières de terre; les allées et venues des barques de pêche
étaient continuellement surveillées; nul navire ne pouvait mettre
à la voile, sans avoir été visité, une première fois au départ,
une seconde fois en mer, par les croiseurs qui stationnaient
devant tous les ports.
Tous ces obstacles n'arrêtaient pas plus l'émigration, que le soin
pris par le gouvernement de mener _en montre_ dans les villes,
attachés à la chaîne, les fugitifs dont il avait pu se saisir. Le
clergé et l'administration répandaient en vain les nouvelles les
plus alarmantes sur le mauvais accueil reçu à l'étranger par les
réfugiés, dont huit mille seraient morts de misère en Angleterre,
et qui, manquant de tout, sollicitaient, disait-on, la faveur de
rentrer en France au prix d'une adjuration. Mais les lettres
venues de l'étranger et les libelles imprimés en Hollande,
empêchaient les huguenots d'ajouter foi à tous ces faux bruits.
Chaque jour, sur bien des points du royaume, se renouvelait
quelqu'une de ces scènes de l'exode protestant, semblable à celle
que conte ainsi le fils du martyr Teissier: «Il ne fallait plus
songer à aller à la Salle; ma mère et ma soeur s'étaient enfuies,
notre vieux rentier (fermier) et sa femme avaient abandonné la
place, ayant été fort maltraités tout d'abord par les soldats...
Enfin, mon frère m'avait quitté, nous nous dîmes un adieu, soit!
le coeur serré _et chacun s'en alla à la belle étoile._»
Chaque nuit, quelque maison se fermait silencieusement, et ses
habitants partaient mystérieusement pour l'inconnu, ainsi que le
fit Jean Giraud. «Nous mîmes, dit-il, des morceaux de nappes que
j'avais coupés, aux pieds de mes chevaux, à cette fin qu'ils ne
menassent point de bruit en sortant de chez moi sur le pavé, de
peur que les voisins n'entendissent. Ma femme, en sortant de la
chambre, mit sa fille sur le dos. C'était environ onze heures du
soir, au plus fort de la pluie, et quand je jugeai; qu'elle
pouvait être à deux cents pas hors de ma maison et du village, je
fermai bien mes portes et me remis à la garde du bon Dieu. Et,
ayant joint ma femme, nous déchaussâmes les deux chevaux et mis ma
femme à cheval avec ma fille.»
«Nous quittâmes de nuit notre demeure, dit Judith Manigault,
laissant les soldats dans leur lit, et leur abandonnant notre
maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous
chercherait partout, nous nous tînmes cachés pendant dix jours, à
Romans, en Dauphiné, chez une bonne femme qui n'avait garde de
nous trahir. Nous étant embarqués à Londres (où ils étaient
arrivés en passant par l'Allemagne et la Hollande), nous eûmes
toutes sortes de malheurs. La fièvre rouge se déclara sur le
navire, plusieurs des nôtres en moururent et parmi eux _nôtre
vieille mère._ Nous touchâmes les Bermudes, où le vaisseau qui
nous portait fut saisi. Nous y dépensâmes tout notre argent, et ce
fût à grand peine que nous nous procurâmes le passage sur un autre
navire.
«De nouvelles infortunes nous attendaient à la Caroline. Au bout
de dix-huit mois, nous perdîmes _notre frère aîné_ qui finit par
succomber à des fatigues si inaccoutumées. En sorte que, depuis
notre départ de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut
souffrir, je fus _six mois sans goûter du pain_, travaillant
d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je
n'eus jamais de quoi satisfaire complètement la faim qui me
dévorait. Et toutefois, Dieu a fait de grandes choses à notre
égard, en nous donnant la force de supporter ces épreuves.»
Un premier, un second échec ne faisaient pas renoncer à leurs
projets ceux qui s'étaient déterminés à quitter leur patrie pour
gagner un pays de liberté de conscience. Un orfèvre de Rouen,
arrêté une première fois à Lyon, une seconde fois en Bourgogne;
après s'être échappé de prison, trouva moyen de gagner la Hollande
où il retrouva sa famille.
Le marchand Jean Nissolles, évadé de la tour de Constance où il
avait été enfermé pour avoir voulu émigrer, se remet en route
seul, et monté sur un méchant âne, acheté une pistole; _tout
incommodé des pieds et tourmenté d'une fièvre d'accès assez
fâcheux_. Il arrive à Lyon après avoir été retiré _à demi-mort_ et
à grand peine avec sa monture, d'une fondrière de boue épaisse,
gluante et glacée. Ayant trouvé là un guide qui consentait à
conduire un pauvre estropié comme il l'était, il repart avec lui,
monté sur un âne. Le guide le fait passer par un chemin
effroyable, au milieu duquel reste sa pauvre monture, fourbue et
ne pouvant plus faire un pas. Un paysan, qu'il rencontre par
bonheur, le laisse monter sur un de ses chevaux pour franchir la
montagne. Une tempête s'élève; à chaque instant, cheval et
cavaliers manquent d'être précipités du chemin dans l'abîme. Le
cheval ne pouvant se tenir sur la neige, se couchait à tout coup,
si bien qu'il fallût le traîner pendant sept à huit cents pas.
Démonté une seconde fois, Nissolles, malgré la difficulté extrême
qu'il éprouve à marcher, est obligé de faire la route à pied. Il
traverse clopin-clopant le pays de Gex, endurant beaucoup de soif,
parce que son guide lui fait soigneusement éviter tous les
villages, et il arrive enfin, après tant de hasards et de
fatigues, sur la terre de Genève.
Mlle du Bois, avec deux autres demoiselles, est arrêtée, à quatre
lieues de son point de départ par une troupe de cavaliers qui se
contente de maltraiter et de dépouiller les fugitives.
Quelque temps après, les passages étant soigneusement gardés;
elles gagnent un roulier qui consent à les mettre dans un tonneau
emballé de toile. Elles y restent trois jours, et trois nuits,
mais alors qu'elles étaient rendues près de Hambourg, et n'avaient
plus que quinze lieues à faire pour passer la frontière, le
roulier entendant les tambours de la garnison, croit que les
dragons sont à ses trousses; il dételle un de ses chevaux et
s'enfuit laissant là charrette et chargement. Les demoiselles se
sauvent dans un bois où elles sont prises par les paysans qui les
livrent au gouverneur de Hambourg. Après dix mois de réclusion
dans un couvent, Mlle du Bois traverse le dortoir des
pensionnaires, descend dans la cour par une fenêtre dont elle lime
ou descelle les barreaux. Elle saute dans la cour, de là dans le
jardin, en arrachant le cadenas qui tenait la porte fermée.
S'aidant d'une pièce de toile qu'elle trouve étendue là pour
blanchir, elle descend du haut de la muraille et traverse la
Moselle qui passe au pied, en ayant de l'eau jusqu'au cou. Elle
trouve asile chez des religionnaires, mais comme sa fuite avait
été découverte et qu'on avait promis dix louis à qui la
découvrirait, elle est obligée de changer deux fois de retraite.
Elle se déguise en paysan pour passer les portes de la ville;
ayant une hotte avec un tonneau dessus, et un panier au bras.
Après avoir fait une lieue à pied, en cet équipage, elle trouve un
guide qui la fait passer pour son valet; arrêtée à une place
frontière, elle est interrogée par un dragon qui parlait allemand,
mais comme elle parlait assez bien la langue elle se tire
d'affaire. Au moment d'arriver à bon port, elle trouve des
archers, qui demandent à son guide s'il n'a pas entendu parler de
la religieuse qui s'est enfuie, et ordonnent au prétendu valet
d'aller faire boire leurs chevaux, ce qu'il fait, aussitôt de
retour, elle monte à cheval et tous deux, galopant toujours,
gagnent Liège. Arrivée là, Mlle Dubois avoue à son guide, qu'elle
est la religieuse que l'on cherche partout, et celui-ci, tout
tremblant, s'écrie que s'il l'eût su, il ne se serait pas chargé
pour mille pistoles de la conduire.
Jamais on n'avait vu tant de marchands, tant de veuves de
négociants, appelées par leurs affaires à l'étranger, tant de
femmes mariées à des soldats, allant rejoindre leurs garnisons
dans les places frontières. Les gardes s'en étonnaient, et plus
d'une ne put passer qu'après qu'on l'eût vue, tout au moins
quelques instants, couchée dans le même lit que son soi-disant
mari.
Mlle Petit arriva à Genève déguisée en marmiton, beaucoup d'autre
femmes ou filles se travestissaient en jeunes garçons, en valet,
valets, sans craindre, sans soupçonner même, le terrible danger
qu'elles couraient en prenant ces déguisements. En effet, les
femmes qu'on arrêtait habillées en hommes, étaient traitées comme
des coureuses, et, rien que pour avoir pris ce déguisement, on les
envoyait au milieu de prostituées dans quelque couvent de filles
repenties! C'est ce qui arriva aux deux jeunes demoiselles de
Bergerac, travesties en hommes, auxquelles Marteilhe eut quelque
peine à faire comprendre, tant elles étaient innocentes, qu'il
était de la bienséance de ne pas se laisser prendre plus longtemps
pour de jeunes garçons, afin de ne pas rester enfermées dans le
même cachot que leurs compagnons de captivité. Quelques jours plus
tard, les juges trouvèrent qu'il était _de la bienséance
_d'envoyer ces innocentes aux _repenties_ de Paris.
D'autres se cachaient de leur mieux pour passer la frontière sans
qu'on les aperçût. Mlle de Suzanne fut prise dans un des tonneaux
composant le chargement d'une charrette. Trois demoiselles,
cachées sous une charretée de foin, furent plus heureuses, mais
elles eurent à subir des transes mortelles, pendant que les
cavaliers qui avaient failli les arrêter quelques heures plus tôt,
discutaient avec le conducteur de la charrette à qui ils voulaient
persuader de revenir vendre son foin en France, au lieu d'aller le
porter à l'étranger. Une femme passa heureusement, _empaquetée
_dans une charge de verges de fer, avec laquelle elle fut mise
dans la balance et pesée à la douane; et elle dut rester dans
cette incommode cachette jusqu'à ce que le charretier osât la
désempaqueter, à plus de six lieues de la frontière.
Quant aux hommes, ils se déguisaient en marchands, en paysans, en
valets, en courriers, en soldats ou en officiers allant rejoindre
leur régiment tenant garnison dans quelque place frontière.
Le vénérable pasteur d'Orange, Chambrun, qui venait de se faire
opérer de la pierre, à Lyon, se fait attacher dans une chaise, et,
suivi de quatre valets, il se donne si bien, dit-il, l'apparence
d'un haut officier de guerre déterminé, que les postes militaires
de la France et de la Savoie lui rendent les honneurs militaires
quand il passe, et le laissent gagner Genève sans encombre. Bien
qu'ayant avec lui deux jeunes enfants, le baron de Neuville
parvient à se faire passer pour un officier allant rejoindre sa
garnison; quand il y avait quelque danger, il jetait une couverte
de voyage sur les paniers attachés sur le dos d'un cheval et
renfermant, non son bagage, mais ses enfants qu'il y avait cachés.
Les quatre jeunes enfants du baron d'Éscury étaient cachés de même
dans des paniers placés sur un cheval mené en bride par un valet.
La servante catholique qui emmenait les deux jeunes filles de
Mme Cognard avait caché ces deux enfants dans des paniers, sous
des légumes, qu'elle était censée aller vendre à un marché voisin
de la frontière.
Le fils du ministre Maurice que des officiers, amis de son père,
emmenaient déguisé en soldat avec leur bataillon qu'ils
conduisaient en Alsace, est reconnu dans une halte. Il s'enfuit à
la hâte, et, après avoir erré quelque temps, au coeur de l'hiver,
dans les montagnes du Jura, il arrive en Suisse exténué de fatigue
et _dans un état à faire pitié._
Chabanon, fils d'un autre ministre, à l'âge de treize ans,
entreprit de rejoindre son père passé en Suisse. Parti seul, à
pied, il fut pris de la petite vérole; quand son mal le pressait
trop, il se couchait au pied d'un arbre, puis, l'accès passé, il
se remettait courageusement en route, et il ne se découragea pas
jusqu'à ce qu'il eût franchi la frontière. De riches bourgeois,
des gentilshommes, déguisés en mendiants, portaient dans leurs
bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient marcher, et se
faisaient suivre par cinq ou six autres, demi-nus et couverts de
sales haillons, qui allaient de porte en porte demander leur pain.
Ces enfants, dit Élie Benoît, comprenaient si bien l'importance de
leur déguisement et jouaient si bien leur rôle, _qu'on aurait dit
qu'ils étaient nés et nourris dans la gueuserie..._
Mon frère et Jacques Laurent, dit Chauguyon, firent marché avec un
guide fort résolu, mangeur de feu comme un charlatan. Il faisait
porter à mon frère une grande boite sur les épaules, pour faire
voir les curiosités de Versailles, et Jacques Laurent en portait
une autre, comme les Savoyards qui crient la curiosité.
Tel, parvenu à une ville frontière mettait du beau linge, des
souliers bons à marcher sur le marbre ou dans une salle de
parquetage, et, une badine à la main, passait devant les corps de
garde, comme s'il allait dans le voisinage faire une simple
promenade ou quelque visite. Tel autre, son fusil sous le bras et
sifflant son chien, passait la frontière semblant ne songer qu'à
aller chasser dans les champs voisins. D'autres enfin, vêtus en
paysans, paraissaient se rendre au marché le plus prochain au-delà
de la frontière; celui-ci conduisait une charrette chargée de foin
ou de paille; celui-là portait sur le dos une hotte de légumes ou
une balle de marchandises, ou poussait devant lui une brouette; un
dernier, portant quelque paquet sous le bras, amenait des bestiaux
à la foire.
Quelques-uns s'ouvraient le passage de vive force. Un jour, trois
cents huguenots de Sedan se réunissent en secret, accompagnés de
leurs femmes et de leurs enfants et menant avec eux quelques
chariots de bagages; ils forcent un passage gardé par quelques
paysans et se dirigent vers Maëstrich. Sur la frontière du
Piémont, quatre mille émigrants, bien armés, gagnent Pragèlas,
après un combat contre les troupes, dans lequel M. de Larcy est
blessé et perd cent cinquante hommes. Le gouverneur de Brouage
poursuit onze barques parties des rivières de Sèvres et de
Moissac, portant trois mille huguenots, lesquels, après un combat
assez vif, parviennent à s'échapper sauf cinquante d'entre eux
dont la barque sombra. Des huguenots, embarqués à Royan; ayant été
découverts par les soldats chargés de faire la visite, lesquels ne
voulurent pas se laisser gagner, se jetèrent sur eux et les
désarmèrent. Puis, coupant les câbles des ancres, ils forcèrent
l'équipage à mettre à la voile et emmenèrent en Hollande avec eux
les soldats qui avaient voulu les arrêter. Louvois était sans
pitié pour ceux qui tentaient de sortir de vive force; il
prescrivait aux soldats de les traiter «comme des bandits de
grands chemins, _d'en pendre une partie sans forme ni figure de
procès_, et de prendre le reste pour être mis à la chaîne». Il
faisait en même temps enjoindre aux paysans de faire main basse
sur les fugitifs qui auraient l'insolence de se défendre, et ceux-
ci n'y manquaient pas; c'est ainsi qu'ils blessèrent, de la
Fontenelle et tuèrent d'un coup de fusil Quista, qui voulaient
leur échapper en fuyant avec leurs femmes et leurs enfants.
Le maire de Grossieux et son fils, âgé de quinze ou seize ans,
ayant résisté aux paysans, furent pris et pendus. Un gentilhomme,
d'Hélis, pris après résistance, eut la tête tranchée. Quant à
M. de la Baume, autre gentilhomme du Dauphiné, pour le punir de la
vigoureuse défense qu'il avait opposée aux soldats, on le pendit,
sans vouloir tenir compte de sa qualité de noble; de Bostaquet,
gentilhomme de Normandie, fut moins malheureux, surpris par les
soldats, sur la plage, au moment où il allait s'embarquer avec
toute sa famille et blessé dans le combat, il put s'enfuir. Caché
par des catholiques, il put gagner plus tard l'Angleterre, et bien
des années après faire venir près de lui ce qui restait de sa
famille.
Sur les frontières de mer comme sur celles de terre, les émigrants
riches pouvaient souvent acheter leur libre passage de ceux-là
même qui avaient mission de les empêcher de sortir du royaume. Des
familles de fugitifs payèrent jusqu'à huit et dix mille livres à
des capitaines de croiseurs qui, moyennant ces grosses primes, les
menèrent eux-mêmes à l'étranger; les préposés à la garde des côtes
vendaient aussi à haut prix leur connivence, et le sénéchal de
Paimboeuf fut poursuivi et condamné comme convaincu d'avoir pris
de l'argent de quantité de huguenots, pour les laisser sortir.
Quant aux préposés à la visite des navires, ils se laissaient
_boucher l'oeil._
Mais il ne fallait pas se fier outre mesure à ces malhonnêtes
gens, toujours prêts à tirer deux moutures du même sac, en
arrêtant les fugitifs auxquels ils avaient d'abord vendu à beaux
deniers comptants la faculté de libre sortie. Anne de Chauffepié
et ses compagnons furent victimes de cette mauvaise foi des
préposés à la visite: «Au moment où la barque dans laquelle nous
étions montés se dirigeait vers le navire anglais qui devait nous
emmener, nous fûmes, raconte Anne de Chauffepié, abordés vers deux
heures de l'après-midi, par un garde de la patache de Rhé qui,
après plusieurs menaces de nous prendre tous, composa avec nous,
promettant de nous laisser sauver, pourvu que nous lui donnassions
cent pistoles, qui lui furent délivrées dans le même moment que le
marché fut conclu. Sur les cinq heures du soir, la barque joignit
le bateau anglais; à peine y étions-nous, que la patache, à la vue
de qui cela s'était fait, nous aborda, et les officiers, s'étant
promptement rendus maîtres du vaisseau anglais, qui avait voulu
faire une résistance inutile, firent passer le capitaine et tous
les Français sur leur bord... Toutes les hardes qu'avaient les
prisonniers, excepté celles qui étaient sur eux, _furent pillées
par les soldats_.»
Cette vénalité des agents chargés de la surveillance des
frontières de terre et du littoral, si elle constituait une
facilité pour les riches, était un obstacle de plus pour le plus
grand nombre, hors d'état de payer de grosses primes. En effet,
ces infidèles surveillants, pour masquer les complaisances
intéressées qu'ils avaient pour quelques-uns, se croyaient obligés
de déployer une plus grande rigueur vis-à-vis de tous ceux qui
n'avaient pas le moyen de leur _boucher l'oeil._ La plupart des
fugitifs, qui se dirigeaient vers un port, avaient à parcourir une
distance considérable avant d'arriver à destination, et quand ils
étaient parvenus à proximité de la mer; ils trouvaient mille
difficultés imprévues à dissimuler leur présence sur le littoral
étroitement surveillé. À Nantes, le procureur du roi, pour
découvrir les huguenots arrivant de l'intérieur du pays, dans
l'intention de s'embarquer, faisait faire de fréquentes visites
domiciliaires dans la ville et dans les maisons de campagne des
bourgeois. Il écrivait à son collègue de Renne: «je n'aurai pas
grande occasion de vous donner avis des religionnaires qui nous
échapperont pour s'aller réfugier chez vous, car, comme on ne veut
plus les loger ici dans les hôtelleries, _sans avoir billet du
magistrat ou de moi_, et qu'on arrête ceux qui viennent du Poitou,
en vertu d'un nouvel ordre du roi, _ils ne savent où donner de la
tête_, _ni où se réfugier_. S'il vous en va, il faudra _qu'ils
passent à travers champs_. J'oblige tous les hôtes et ceux qui
logent à faire déclaration au greffe, _trois fois la semaine_, de
ceux qu'ils logent, de quelque qualité, condition ou religion
qu'ils soient.»
En vertu d'une ordonnance du présidial, cette déclaration devait
être faite sous peine d'une amende, dont une partie reviendrait au
dénonciateur.
Quant à ceux qui demeuraient à peu de distance de la mer, il leur
était possible, en dépit de l'étroite surveillance exercée, de se
jeter à la hâte, sans s'être précautionnés de rien à l'avance,
dans quelque barque de pêche, peu propre à faire un aussi long
voyage que celui qu'ils entreprenaient.
C'est ainsi que partit le comte de Marancé, gentilhomme de Basse
Normandie. «Il passa la mer, dit Élie Benoît, lui quarantième,
dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, dans la plus
rude saison de l'année. Il y avait dans la compagnie, des femmes
grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, ils
demeurèrent longtemps en mer sans autre secours que d'un peu de
neige fondue dont ils rafraîchissaient de temps en temps leur
bouche altérée. Les nourrices, n'ayant plus de lait, apaisèrent
leurs enfants en leur mouillant un peu les lèvres de la même eau.
Enfin ils abordèrent demi-morts en Angleterre.»
Même quand on s'embarquait sur un navire, à peu près pourvu de
tout, les calmes ou les vents contraires allongeant la durée du
voyage, on avait souvent à souffrir de la faim et de la soif, dans
l'impossibilité où l'on se trouvait de se ravitailler dans un port
français.
Henri de Mirmaud s'étant embarqué sur un navire, qu'un calme plat
retint plusieurs jours dans la Méditerranée, équipage et passagers
se trouvèrent dépourvus de tout, il n'y avait plus que du vieux
biscuit et de l'eau puante, dont les jeunes enfants de
M. de Mirmaud, deux petites filles (l'aînée avait à peine sept
ans), ne pouvaient s'accommoder, en sorte, dit-il, que je me vis
dans la dure extrémité de craindre que mes enfants ne mourussent
d'inanition sur mer. Fontaine et ses compagnons; par suite de
vents contraires, mirent onze jours à se rendre de l'île de Rhé en
Angleterre et eurent à souffrir du défaut de provisions et plus
particulièrement du manque d'eau.
Ceux qui avaient l'heureuse chance d'habiter quelque port de mer
étaient constamment espionnés, et le récit de Mlle de Robillard,
de la Rochelle, montre bien à quelles excessives précautions
devaient recourir ceux qui voulaient s'embarquer, de manière à
n'éveiller l'attention de qui que ce fût sur leurs projets
d'émigration.
Quelques jours à l'avance, Mlle de Robillard avait fait marché
avec un capitaine anglais pour partir avec ses jeunes frères et
soeurs; _elle avait dû faire ce marché_, _par l'entremise d'un
ami_, _en maison tierce_, _à quatre heures du matin_.
«La veille du jour fixé pour le départ, à huit heures du soir,
dit-elle, je pris avec moi deux de mes frères et deux de mes
soeurs, nous nous mîmes propres et prîmes sur nous ce que nous
avions de meilleures nippes, ne nous étant pas permis d'en
emporter d'autres. Nous feignîmes de nous aller promener à la
place du Château, endroit où tout le beau monde allait tous les
soirs; sur les dix ou onze heures que la compagnie se sépara, je
me dérobai à ceux de ma connaissance, et, au lieu de prendre le
chemin de notre maison, en primes un tout opposé pour nous rendre
dans celle qu'on m'avait indiquée à la digue près de la mer, et
nous entrâmes par une porte de nuit où on nous attendait. On nous
fit monter sans chandelle ni bruit, dans un galetas où nous fûmes
jusqu'à une heure de nuit, là nous vint prendre notre capitaine.»
Bien que les capitaines avec lesquels les fugitifs étaient obligés
de traiter, connussent le risque, s'ils étaient découverts, de
voir leurs navires confisqués et d'être eux-mêmes envoyés aux
galères; cependant, les profits de cette contrebande humaine
étaient tels, qu'il n'y eût bientôt plus si petit port où se
trouvât quelque capitaine faisant métier de transporter des
fugitifs à l'étranger.
Le capitaine une fois trouvé, les fugitifs étaient obligés de se
soumettre à toutes les conditions que celui-ci voulait leur
imposer; tant pour le départ que pour le payement. Le marché
conclu, on avait à surmonter encore bien des difficultés avant de
pouvoir mettre le pied sur le navire qui devait vous emmener à
l'étranger.
La relation du départ de Fontaine et de ses compagnons peut donner
quelque idée de ces difficultés de la dernière heure.
Fontaine avait trouvé à Marennes, un capitaine anglais qui avait
consenti à le porter en Angleterre, ainsi que quatre ou cinq
autres personnes, moyennant dix pistoles par tête.
Pendant plusieurs jours d'une attente cruelle, les émigrants se
tiennent à la Tromblade prêts à partir; enfin le capitaine leur
fait savoir qu'il est prêt à mettre à la voile, et que si, le
lendemain, ils se trouvaient dans les sables près de la forêt
d'Arvert, il enverrait une chaloupe pour les prendre et les mener
à bord.
Le lendemain, plus de cinquante huguenots attendaient à l'endroit
fixé, espérant pouvoir s'échapper en même temps que Fontaine et
ses compagnons, mais les catholiques avaient eu l'éveil, et les
autorités avaient empêché le navire de partir.
Toute la journée se passe sans que les personnes assemblées dans
les sables, voient paraître le navire attendu, et, sans un faux
avis donné exprès au curé et à ses acolytes par des pécheurs,
elles étaient surprises; on se disperse; Fontaine et une quinzaine
d'autres vont demander asile à un nouveau converti; celui-ci les
renvoie après quelques heures craignant d'être compromis, et ce
fut fort heureux pour les fugitifs, car il n'y avait pas une demi-
heure qu'ils étaient partis, qu'un juge de paix accompagné de
soldats vint faire une descente chez ce nouveau converti.
Chacun tire de son côté, Fontaine et quelques-uns de ses
compagnons restent cachés quatre ou cinq jours dans des cabanes de
pêcheurs, Dieu sait dans quelles transes continuelles.
Le capitaine anglais leur fait savoir un jour, que le lendemain il
prendra la mer et qu'il passera entre les îles de Rhé et d'Oléron,
il leur dit que s'ils peuvent se procurer une petite barque, et
courir les risques d'une navigation hasardeuse dans ces parages,
ils n'auront qu'à laisser tomber trois fois leur voile, et, qu'il
accostera leur barque pour les emmener sur son navire après qu'il
aura été visité.
«Le même soir, 30 novembre 1685, dit Fontaine, nous montâmes dans
une petite chaloupe à la tombée de la nuit... nous n'étions plus
que douze dont neuf femmes. À la faveur de la nuit, nous pûmes
nous éloigner de la côte sans être aperçu ni du fort d'Oléron, ni
des navires en surveillance, et, _à dix heures du matin_, _le
lendemain_, nous laissâmes tomber l'ancre pour attendre le
vaisseau libérateur. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-
midi, que le vaisseau parut en vue de notre barque. Mais il avait
encore à bord les visiteurs officiels et le pilote, nous le vîmes
jeter l'ancre à la pointe septentrionale de l'île d'Oléron, après
quoi, il descendit les visiteurs et le pilote, et reprit son
chemin en faisant voile de notre côté. Quelle joie nous éprouvâmes
à cette vue!
«Hélas! cette joie fut de bien courte durée! Nous commencions à
peine de nous y abandonner, qu'une des frégates du roi,
constamment occupées à surveiller les côtes pour empêcher les
protestants de quitter le royaume, se rapprocha du lieu où nous
nous trouvions. La frégate jeta l'ancre, ordonna au vaisseau
anglais d'en faire autant, l'aborda et envoya des gens en fouiller
les coins et recoins... quelle bénédiction qu'à ce moment nous ne
fussions pas encore sur le vaisseau! Supposez que la frégate fût
arrivée une heure plus tard, nous étions tous perdus... La visite
terminée, le capitaine anglais reçut l'ordre de mettre
immédiatement à la voile; nous éprouvâmes l'amère douleur de le
voir partir en nous laissant derrière lui.
«Il ne put même pas nous voir, car la frégate se trouvait entre
lui et notre bateau. Quelle déplorable situation que la nôtre à ce
moment-là. Nous étions dans le désespoir et nous ne savions que
faire. À prendre le parti de ne pas bouger de l'endroit où nous
étions, nous devions à coup sûr exciter les soupçons de la frégate
et nous exposer à nous faire visiter par elle. Si nous tentions de
retourner à la Tremblade, pour une chance de succès, nous en
courions cent de contraires. Remarquant que le vent était propice
pour La Rochelle et contraire pour la Tremblade, je dis au
batelier: couvrez-nous tous dans le fond du bateau avec une
vieille toile, et allez droit à la frégate, en feignant de vous
rendre à la Tremblade. Vous pouvez, votre fils et vous, en
contrefaisant les ivrognes et en roulant dans le bateau, vous
arranger de manière à laisser tomber la voile trois fois et (à
l'aide de ce signe convenu), nous faire reconnaître du capitaine
anglais».
Tout s'exécute suivant les instructions de Fontaine, et les
officiers de la frégate voyant deux hommes ivres semblant courir à
leur perte, crient aux deux pécheurs, de ne pas s'obstiner à
vouloir gagner la Tremblade et de faire voile au contraire pour La
Rochelle.
Nous changeâmes immédiatement de direction, continue Fontaine, le
bateau vira vent arrière et nous dîmes adieu à la frégate du fond
de nos coeurs et aussi du fond de notre bateau car nous y restâmes
soigneusement couverts sans oser encore montrer le bout du nez.
Cependant le navire anglais avait répondu à notre signal, tout en
commençant à gagner la haute mer, et nous n'osions pas nous mettre
à sa suite, par crainte de la frégate qui était encore à l'ancre
non loin de nous; nous attendîmes que le jour tombât. Alors le
batelier fut d'avis qu'il fallait tenter l'aventure avant qu'il
fit entièrement obscur, pour ne pas nous exposer à être engloutis
par les vagues; nous changeâmes donc encore une fois de direction,
et la manoeuvre était à peine terminée, que nous vîmes la frégate
lever l'ancre et mettre à la voile. Notre première pensée fut
naturellement qu'elle avait remarqué notre mouvement et qu'elle se
préparait à nous poursuivre. Sur quoi, la mort dans l'âme, nous
mîmes de nouveau le cap sur la Rochelle, mais notre anxiété fut de
courte durée; au bout de quelques minutes nous pûmes voir
distinctement la frégate voguer dans la direction de Rochefort, et
nous, de notre côté, nous virâmes encore de bord et nous nous
dirigeâmes vers le vaisseau anglais qui ralentit sa marche pour
nous permettre de l'atteindre, nous le rejoignîmes en effet, et
nous montâmes à son bord, sans avoir encore perdu de vue la
frégate.»
Le plus souvent, pour éviter des difficultés semblables à celles
que Fontaine avait rencontrées pour parvenir à s'embarquer, les
émigrants montaient sur les navires qui devaient les emmener, dans
le port même; ils s'y rendaient la nuit et s'y tenaient cachés. --
Les uns se cachaient sous des balles de marchandises, ou sous des
monceaux de charbon, d'autres se mettaient dans des tonneaux
vides, placés au milieu de fûts remplis de vin, d'eau-de-vie ou de
blé. Pierre de Bury, qui fut condamné pour avoir embarqué des
huguenots à Saint-Nazaire et à Saint-Malo, mettait ses passagers,
dit le jugement, _dans de doubles fûts en guise de vin ou de blé_.
De Portal embarqua ses enfants sur un navire, enfermés dans des
tonneaux et _n'ayant que le trou de la bonde pour respirer._
Les deux cousines de Jean Raboteau partirent cachées dans de
grandes caisses remplies de pommes, et l'histoire de leur évasion
est un véritable roman.
La famille Raboteau, originaire des environs de la Rochelle, était
allée s'établir à Dublin pour y faire le commerce des vins de
France, bien des années avant la révocation. Jean Raboteau, qui
avait succédé à son père, ne tombait donc point sous le coup de
disposition légale, interdisant l'accès des ports français aux
huguenots naturalisés anglais ou hollandais qui avaient quitté
leurs pays depuis l'édit de révocation. Reconnu comme sujet
anglais, il venait fréquemment à la Rochelle avec un navire qu'il
avait frété pour son commerce, et visitait ses parents et amis
nouveaux convertis, lorsqu'il débarquait en France. Deux de ses
cousines lui confient leur embarras, leur tuteur les met dans
l'alternative, ou d'épouser deux anciens catholiques dont elles ne
veulent pas, ou d'entrer au couvent. Raboteau conseille à ses
cousines de feindre de consentir au mariage, pendant qu'il
préparera leur fuite, et tout se prépare pour la noce. La veille
du jour fixé pour le mariage, à minuit, les deux jeunes filles
s'échappent sans bruit, rejoignent leur cousin qui les attendait
près de là avec deux chevaux, il prend l'une d'elles en croupe, la
seconde monte sur l'autre cheval et tous trois sont promptement
rendus à la Rochelle.
Là, une vieille dame reçoit les deux soeurs qu'elle cache dans une
partie écartée de la maison qu'elle habitait. Raboteau ramène
promptement les chevaux à l'endroit où il les avait pris et
regagne sa chambre sans encombre.
Le lendemain il était le premier descendu, et bientôt les
équipages amènent tous les gens de la noce; le tuteur monte dans
la chambre des fiancées, voit tout en désordre, les lits non
défaits. On cherche les jeunes filles partout, dans les caves,
dans toutes les parties du château, dans le parc, et Raboteau
semble prendre part aux recherches avec autant d'activité que les
fiancés déconfits. Le tuteur prévient les autorités; tous les
navires qui étaient dans le port, notamment celui de Raboteau,
sont soigneusement visités, sans succès. Raboteau, pour dérouter
les soupçons, prolonge son séjour au château, puis il retourne à
la Rochelle pour mettre à la voile. Les deux jeunes filles sortent
de la maison où elles avaient trouvé asile, elles sont placées
dans de grandes caisses ouvertes et recouvertes d'une certaine
quantité de pommes; une charrette vient prendre les caisses et les
porte jusqu'à une barque où se trouvait Raboteau; de là elles sont
transbordées sur le pont du navire, et quand on a perdu de vue les
côtes de France, les deux fugitives peuvent enfin sortir de leur
incommode cachette.
Mais les navires qui se livraient habituellement à cette
contrebande humaine avaient des caches, où l'on mettait les
fugitifs; ces caches fort petites étaient dissimulées, soit sous
la chambre du navire, soit sous le pont, _entre le mât et la chute
de la chambre_, ainsi que le constatent divers jugements rendus
contre des capitaines. Baudoin de la Boulonnière partit sur un
navire de vingt-cinq à trente tonneaux, dans la cache duquel on
entrait par-dessous le lit d'un matelot, et l'on entassa douze
personnes dans cet étroit espace.
Les fugitifs entraient, quelquefois longtemps à l'avance, dans ces
caches, et Élie Benoît montre à quelles dures épreuve ils y
étaient soumis: «On s'enfermait, dit-il, dans des trous où l'on
était entassé les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants où
on ne prenait l'air qu'a certaines heures de la nuit... ce qui
renfermait le pot destiné à subvenir aux nécessités naturelles
servait aussi de table pour boire et manger. On demeurait dans
cette contrainte pour attendre le vent ou la commodité des
visiteurs, huit et quinze jours... Le silence, l'obscurité, l'air
étouffé, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine,
devenait aisé pour les personnes les plus délicates, pour les
femmes grosses, pour les vieillards, pour les enfants. On a vu des
enfants d'un naturel éveillé, remuant, inquiet, sujets à crier
pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi
longtemps que des personnes d'un âge mûr, sans jeter un cri, ni
donner une marque d'impatience.»
Mlle de Robillard fut mise avec ses cinq jeunes frères et soeurs
dans la cache qu'on avait faite sur le navire qui devait
l'emmener. «Cette cache, dit-elle, était si petite, qu'un homme
était dedans pour nous y tirer. Après que nous y fûmes placés et
assis sur le sol, _ne pouvant y être en autre posture_, on referma
la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour
qu'on n'y pût rien voir. Le lieu était si bas, que nos têtes
touchaient aux planches d'en haut. Nous primes soin de tenir nos
têtes, droit sous les poutres, afin que, quand les visiteurs,
selon leur belle coutume, _larderaient leurs épées_, _ils ne nous
perçassent pas le crâne_.»
Le danger n'était pas chimérique; on conte à ce sujet, qu'un
pasteur, enfermé dans une de ces caches, fut blessé par l'épée
d'un des soldats qui lardaient le navire où il se trouvait; non
seulement il ne poussa pas un cri, mais il eut la présence
d'esprit d'essuyer la lame de l'épée qui l'avait blessé, à mesure
que le soldat la retirait à lui, pour que sa présence ne fût pas
décelée par son sang. Mlle de Robillard et ses cinq jeunes frères
et soeurs étaient depuis _dix heures_ dans l'étroite cache où on
les avait entassés, quand on put enfin ouvrir la cache pour leur
permettre de respirer. «Il était temps; dit-elle, car nous
étouffions dans ce trou et croyions y aller rendre l'âme aussi
bien que tout ce que nous avions dans le corps, qui en sortait de
tous les côtés. On nous donna de l'air, et en sortîmes quelques
heures après, plus morts que vifs; notez pourtant que, malgré ce
mauvais état, _toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plaintes._»
Un cri échappé à un fugitif eût perdu tous les réformés que
pouvait contenir la cache d'un navire. Baudoin de la Bouchardière
enfermé, _lui douzième_, dans une de ces caches, raconte que
pendant la visite du navire qui dura trois quarts d'heure, son
jeune enfant, qui n'avait que trois ans, vint à vomir. «Sa mère,
dit-il, lui mit la main sur la bouche, et _Dieu voulut qu'il ne
poussât pas un cri_». Sans cette heureuse fortune, toute la
chambrée eût été découverte par les visiteurs.
Quand on avait échappé à la visite ou aux visites (le navire sur
lequel monta Fontaine, avait été visité deux fois; celui sur
lequel était cachée Mlle de Robillard, eut à subir trois visites),
on n'était pas encore hors de danger.
Parfois l'inexpérience des capitaines menait le navire à sa perte;
ainsi Baudoin de la Bouchardière et ses compagnons vinrent faire
naufrage sur les côtes de la Hollande, après, dit-ils avoir fait
voile toute une nuit _sans savoir où nous étions._
Le pilote du navire qui emmenait Olry en Angleterre faillit
aborder, sans le vouloir, dans un port de la côte de France, et
plusieurs navires, chargés de réfugiés, allèrent, grâce à
l'ignorance des capitaines, échouer sur les côtes d'Espagne.
Dans ce pays de l'inquisition, les huguenots trouvèrent plus
d'humanité qu'ils n'en auraient rencontré dans leur propre patrie.
Suivant le conseil des juges, qui se firent, il est vrai, payer
leur complaisance, ils se firent réclamer par les consuls des
puissances protestantes auxquels ils furent remis.
Les fugitifs avaient à redouter, non seulement l'inexpérience,
mais encore l'improbité des capitaines qui se livraient au
dangereux métier du transport des émigrants. Le capitaine avec
lequel Mlle de Robillard avait traité, devait la débarquer à
Tapson, près Exeter; il la dépose, à la nuit, sur une plage
déserte, à vingt lieues de cette petite ville, avec ses jeunes
frères et soeurs.
«Le septième jour, dit Mlle de Robillard, _à neuf heures du soir_,
nous vîmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous avec le
peu de nippes que nous avions sur ce rivage ou petit port, _il ne
nous parut ni ville ni maison._
«La peur nous prit de nous voir dans ce lieu qui nous parut un
désert, et mon capitaine de venir à moi d'un air fort résolu me
dire: de l'argent! les cinq cents livres que vous me devez encore!
(il en avait reçu cinq cents au départ). Je lui répondis que sa
demande était injuste, puisqu'il ne nous menait pas où il avait
promis de nous laisser, à Tapson. Il fallut néanmoins payer, après
quoi il mit à la voile et nous restâmes dans ce lieu qui se
nommait Falcombe, à vingt lieues de Tapson...»
Les lamentations de ces six enfants abandonnés (Mlle de Robillard,
l'aînée, n'avait que dix-sept ans) attirèrent quelques enfants qui
amenèrent un ministre. Grâce à quelques mots de latin que
Mlle de Robillard avait appris avec ses frères, elle put se faire
comprendre, et en montrant quatre louis d'or composant toute sa
fortune, elle réussit à se faire donner une chaloupe qui la
conduisit à Tapson avec toute sa jeunesse. C'est ainsi, qu'elle
fut tirée du mauvais pas où l'avait mise son capitaine.
Cet_ honnête homme_ s'était pourtant laissé apitoyer au départ,
et, bien que payé seulement pour le transport de cinq personnes,
il avait consenti à prendre, par-dessus le marché, la plus jeune
soeur de Mlle de Robillard, âgée seulement de deux ans. Un autre
capitaine, plus pitoyable, avait consenti à prendre gratis sur son
navire, pour les emmener en Angleterre, une pauvre veuve et ses
quatre enfants. Cette pauvre veuve ne possédait que quinze francs
pour tout avoir, et son bagage, ainsi que le constate le procès-
verbal de saisie, ne consistait qu'en une couette et une méchante
caisse contenant de menues hardes pour ses enfants.
Ceux qui s'adressaient à des capitaines catholiques, anglais ou
irlandais, dit Élie Benoît, étaient trahis, et perdaient à la fois
leur argent et leur liberté. Beaucoup dépouillaient leurs
passagers. Baudoin de la Bouchardière fait naufrage sur les côtes
de la Hollande, le maître du navire et les matelots sautent dans
la chaloupe avec toutes les hardes des passagers qu'ils avaient
volées. Les fugitifs restent abandonnés pendant quatre mortelles
heures sur le navire échoué, et à chaque instant sur le point de
sombrer sous l'effort des vagues; ils sont enfin tirés d'affaire
par des matelots hollandais qui viennent à leur secours.
On n'a jamais eu de nouvelles, dit Legendre, de Simon le Platrier,
orfèvre, qui s'était embarqué avec sa femme et sa fille aînée, «ou
ils seront péri sur la mer, ou le maître du vaisseau dans lequel
ils s'étaient embarqués, leur aura coupé la gorge et se sera
retiré dans quelque île du nouveau monde. _Ce ne serait pas le
seul qui aurait fait de semblables coups_».
En 1689, le présidial de Caen condamnait à la roue le nommé
Reigle, convaincu d'avoir passé des religionnaires à Jersey et
d'en avoir volé un, _après l'avoir étranglé_. En 1697, le même
présidial condamnait au même supplice Goupil, maître de bateau et
Tuboe, son matelot, convaincus d'avoir fait périr plusieurs de
leurs passagers, entre autres cinq religionnaires et un bourgeois
catholique de Caen. Ces misérables conduisaient leur bateau entre
les deux îles de Saint-Marcouf, dans un endroit où la mer, en se
retirant, laissait le sable à sec. Ils faisaient descendre, sous
un motif spécieux, les passagers à fond de cale, fermaient
l'écoutille, pratiquaient une ouverture au bateau, et
s'éloignaient, laissant la haute mer, dont le niveau dépassait le
dessus du pont, remplir leur office d'assassins.
Fontaine, réfugié en Angleterre, avait donné mission à un
capitaine anglais de prendre pour lui un chargement de sel en
France. Au moment où ce capitaine allait repartir pour
l'Angleterre, après avoir pris ce chargement, quelques huguenots
qui avaient pu, grâce à une conversion simulée, trouver le temps
et le moyen de transformer tous leurs biens en argent comptant,
s'adressèrent à lui pour les transporter en Angleterre.
Porteurs de sommes considérables, ces malheureux crurent que leurs
valeurs seraient plus en sûreté entre les mains du capitaine
qu'entre les leurs. «La vue d'un tel trésor, dit Fontaine, fut
pour ce capitaine une tentation à laquelle il ne sut pas résister
et il forma la résolution de se l'approprier. -- Sous prétexte que
le vent était contraire, il persuada les passagers qu'il fallait
mettre le vaisseau à l'abri dans quelque port. Comme ils auraient
couru de grands dangers dans un port français, il leur dit qu'il
fallait gagner la côte d'Espagne. Il naviguait donc entre Bilbao
et Saint-Sébastien, marchant à pleines voiles, lorsque, voyant que
le vent et la marée favorisaient son criminel dessein, il lança le
vaisseau à la côte et le brisa entièrement...
Le capitaine et ses hommes sautèrent dans la chaloupe avec le
trésor et laissèrent les passagers à la mer, car chaque vague
venait recouvrir complètement le navire naufragé. Parmi eux se
trouvait une dame de qualité, à laquelle appartenait la plus
grande partie des sommes confiées au capitaine. Elle aurait pu se
sauver parfaitement, grâce à un jupon d'un tissu épais et serré
qui la faisait flotter sur l'eau et l'aurait soutenue jusqu'à ce
qu'elle fût arrivée à la côte. Mais le capitaine prévoyant ce qui
allait arriver, poussa sur elle sa chaloupe, comme s'il allait à
son secours, et, lorsqu'elle fut à sa portée, _d'un coup de gaffe
il la fit plonger sous l'eau_, _et il la tint enfoncée assez
longtemps pour que le jupon s'imbibât d'eau et ne put pas ramener
le corps à la surface_.»
Ce capitaine, dit Fontaine, se rendit à Cadix, et avec sa fortune
mal acquise acheta un corsaire dont il prit le commandement.
Les fugitifs, alors même qu'ils avaient eu la chance de tomber sur
un capitaine expérimenté et honnête, et qu'ils avaient pu
s'embarquer sans encombre et gagner la haute mer en déjouant la
vigilance des croiseurs, n'étaient pas encore à l'abri de tout
danger, -- souvent ils rencontraient un corsaire de Saint-Malo ou
de Dieppe, ou un hardi forban d'Alger ou de Tunis, venant faire
des razzias près des rivages de la France et même jusque en vue
des côtes de la Hollande. Naturalisé ou non, le réfugié pris par
un navire français était envoyé aux galères. -- David Doyer, de
Dieppe, est pris avec le navire marchand qu'il commandait; il est
envoyé aux galères, et, après quelques années de rame, il meurt à
l'hôpital de Marseille.
Au XVIIe siècle, ce n'était point chose rare de tomber aux mains
des corsaires barbaresques qui réduisaient leurs prisonniers en
esclavage. Saint-Vincent-de-Paul avait été au bagne de Tunis,
comme Regnard avait été à celui d'Alger. En 1645, le synode
protestant ordonnait une quête générale pour le rachat de la
multitude de captifs qui étaient dans les fers (à Alger, à Tunis,
à Salle, et autres lieux de la Barbarie).
La France et l'Espagne avaient des moines rédempteurs, dont la
seule mission était le rachat des captifs catholiques;
l'Angleterre et la Hollande, rachetaient aussi leurs nationaux. En
1648, il n'y avait pas à Alger moins de 20000 esclaves chrétiens,
catholiques, grecs ou protestants. En 1666, lors du traité avec
Tunis, M. de Beaufort convient qu'on rendra les captifs de part et
d'autre, homme, pour homme; le surplus pour un prix modéré.
La même année, dans le traité passé avec Alger, la France stipule,
moyennant une somme déterminée le rachat de trois mille esclaves
français.
En 1687, un paquebot hollandais portant cent-soixante-quatre
passagers, parmi lesquels se trouvaient soixante-trois huguenots,
est pris par un corsaire algérien; tous sont faits esclaves. C'est
sur ce navire que se trouvait le pasteur Brossard, qui conte ainsi
l'aventure: «Le 6 juin 1687, je me mis, avec un grand nombre de
réfugiés, dans le vaisseau du sieur Williamson de Rotterdam, pour
passer d'Angleterre en Hollande. Comme nous fumes près de la
Brille et que nous voyions la terre de Zélande, les corsaires
d'Alger, commandés par le Bouffon, renégat d'Amsterdam, arrivèrent
là subitement avec trois vaisseaux et nous prirent.»
Valait-il mieux pour les réfugiés tomber aux mains des Français
qu'à celles des Barbaresques?
Le procureur du roi, de Nantes le pensait, lorsque, parlant de la
femme d'un raffineur de Nantes et de trois ménages religionnaires
capturés par un corsaire algérien, il disait: Voilà des gens punis
plus sévèrement que s'ils avaient été arrêtés en France.
Mais ce n'était pas l'opinion de Noblet, un protestant de Rouen,
qui, racheté par les pères rédempteurs, après avoir passé de
longues années dans les fers à Alger, et menacé des galères à son
retour en France, comme prétendu relaps, déclarait qu'il avait
trouvé _plus d'humanité en Afrique qu'en France_, ayant toujours
eu à Alger la liberté de prier Dieu comme il l'entendait. C'était
encore moins l'avis du célèbre ministre Claude, déclarant que,
même les nouveaux convertis, restés à leurs foyers, mais obligés
chaque jour de commettre des sacrilèges qui leur faisaient
horreur, «changeraient de bon coeur leur dur esclavage, avec des
fers dans Alger ou dans Tunis, car ils n'y seraient pas au moins,
disait-il, opprimés dans leurs consciences, et auraient encore
quelque espérance de liberté par la voie de la rançon.»
Il est incontestable que les huguenots, si cruellement tourmentés
sur les galères du roi de France, n'avaient pas au bagne d'Alger
des aumôniers acharnés à les persécuter sans cesse, moralement
aussi bien que physiquement. Cependant, même dans les bagnes des
États barbaresques, les missionnaires français venaient encore
parfois vexer et tourmenter les esclaves huguenots. C'est ce qui
arriva au pasteur Brossard, pris en vue des côtes de la Hollande,
et qui resta dix-huit mois au bagne avant d'être racheté par les
soins de ses coreligionnaires de l'Angleterre et de la Hollande.
Le jour même de son arrivée, le père vicaire de la congrégation de
la mission française résidant à Alger, le presse fort de changer
de religion et de faire changer de même toutes les personnes
prises avec lui, lui promettant qu'il serait bien récompensé de ce
grand service rendu au roi.
Brossard, à l'instigation de ce saint homme, est fort durement
traité par les Turcs: «Le père vicaire, dit-il, ayant toujours en
tête de me faire passer à sa religion, était bien aise que je
fusse ainsi tourmenté, me faisant dire que je ne le serais plus,
pourvu que je me fisse catholique, à cause de l'argent qu'il
bâillerait pour cela aux Turcs... Je suis assuré qu'il parla aux
autres religieux et prêtres d'employer tous leurs soins pour
cela..., comme ils firent tout leur possible pour me mettre mal
dans l'esprit du Pacha, afin qu'il continuât de m'envoyer au
travail, mais il n'eut pas toujours égard à leurs sollicitations
contre moi, il me dispensa du travail et me permit d'aller par la
ville... Après cela le père vicaire et ses gens agirent contre moi
d'une autre manière, c'est qu'ils me donnaient le nom de Duquesne,
et me faisaient appeler ainsi en tous lieux par leurs émissaires,
pour m'exposer à la fureur du peuple, qui, à l'ouïe de ce nom, se
ressouvenant que M. Duquesne les avait fait ci-devant bombarder,
s'échauffait extrêmement contre tous les Français et
particulièrement contre moi, qui, pour cette raison, ne sortais
guère ou, si je sortais, je recevais de grosses injures et souvent
de rudes coups.»
L'amiral d'Estrées ayant commencé à bombarder Alger, tous les
jours les Turcs faisaient périr quelques Français, en les mettant
à la bouche des canons. Brossard, enfermé dans un cachot et au
moment d'être envoyé au supplice avec d'autres réfugiés, se
prépare à la mort. À ce moment, il doit encore subir des
exhortations du père vicaire qui vient insister de nouveau pour
que lui et ses compagnons se convertissent: «nous assurant, dit
Brossard, que, par ce moyen, nous avions notre salut en l'autre
monde, et nous insinuant en même temps, que même nous pourrions
encore le faire en celui-ci.»
Un danger plus sérieux menaçait les huguenots, esclaves aux bagnes
d'Alger et de Tunis, c'est qu'il fût fait droit aux réclamations
de Louis XIV, dont la haine poursuivait les émigrés, non seulement
dans tous les États qui leur avaient donné asile, mais encore
jusqu'au fond des bagnes. Le grand roi, en effet, avait, ainsi que
le dit Élie Benoît, demandé, heureusement sans succès, que les
huguenots pris et faits esclaves par les Barbaresques, lui fussent
rendus comme des fugitifs _ayant déserté malgré ses ordres._
Au roi de Portugal, il demande de faire convertir une demi-
douzaine de ses sujets huguenots établis au-delà des Pyrénées,
ainsi qu'en témoigne cette lettre de Schomberg: «L'ambassadeur
travaille ici avec de grands empressements pour obliger cinq ou
six marchands protestants à se faire romains. Il a trouvé de la
disposition au roi de Portugal à leur ôter sa protection.»
À son allié le roi d'Angleterre, dit de Sourches, Louis XIV
faisait redemander par son ambassadeur, M. de Bonrepos, les
matelots huguenots qui s'étaient réfugiés en Angleterre, et les
faisait redemander pour ses galères. Il tente d'obtenir une
restitution analogue de la République de Gênes, et voyant qu'il
n'a aucune chance de réussite, il fait féliciter son consul,
d'avoir du moins fait courir le bruit que la demande était faite.
Sa Majesté, écrit Seignelai, «a approuvé que vous ayez fait courir
le bruit _sous main_, que vous avez ordre de demander à la
République tous les Français de la religion prétendue réformée qui
sont à Gênes, puisque vous avez reconnu qu'il serait trop
difficile d'obtenir de la dite République, de vous les remettre
entre les mains.» Le comte de Tessé, commandant des dragons à
Orange, signifie au légat du pape qu'il sera forcé d'entrer à
Avignon et dans les autres villes du comtat, si on y donne asile
aux huguenots. -- Vis-à-vis de la Suisse, pour réclamer
l'expulsion des réfugiés, Louis XIV ne craint pas d'invoquer une
disposition d'un traité relatif aux _malfaiteurs_ des deux pays.
Tambonneau, ambassadeur de France, demande, au nom du roi, qu'il
ne soit point fait accueil aux réfugiés, attendu l'article 4 du
pacte d'alliance, portant que l'un des pays contractants ne devait
donner asile ou protection, à aucun ennemi ou bandit dont l'autre
pays fût justiciable, et s'engageait à le chasser de son
territoire.
Berne, appuyée par Zurich, répond: «nous estimons unanimement et
selon la saine raison que ceux qui, _pour cause seulement de
religion et pour sûreté de leur conscience_, ont quitté la France,
_sans être coupables d'aucun méfait_, ne sauraient être assimilés
à ceux dont parle l'article 4.»
C'est surtout vis-à-vis de sa faible voisine, Genève, que Louis
XIV multiplia les insolentes injonctions et même les menaces, pour
obtenir que les réfugiés fussent expulsés de cette trop
hospitalière République.
Louis XIV écrit à Dupré, résident français à Genève, d'insister
auprès des magistrats de cette ville pour qu'ils obligent les
réfugiés _à partir pour retourner dans leurs maisons_ -- «vous
déclarerez aux dits magistrats, poursuit-il, que _je ne pourrais
pas souffrir _qu'ils continuassent à donner retraite à aucun de
mes sujets qui voudraient encore sortir de mon royaume», il lui
écrit encore plus tard, pour lui enjoindre de déclarer une seconde
fois aux magistrats, que «s'ils n'obligent pas les réfugiés _de
s'en retourner incessamment dans les lieux où ils demeuraient
auparavant_, _il pourrait bien prendre des résolutions qui les
feraient repentir de lui avoir déplu_.»
Genève, sans armes, avec ses remparts en mauvais état, ne pouvait
songer à résister ouvertement aux injonctions de son trop puissant
voisin. Elle envoya les réfugiés du pays de Gex, dans les
propriétés rurales que possédaient ses bourgeois, et soutint que,
de tout temps on avait employé chez elle des valets et des
servantes de ce pays, et qu'on ne saurait comment s'en procurer
ailleurs.
Elle fit publier à son de trompe, dans la ville l'expulsion des
réfugiés, mais, après les avoir fait sortir en plein jour par la
porte de France, elle les faisait rentrer à minuit par la porte de
Suisse.
Enfin, quand elle vit l'orage approcher d'elle, les troupes
françaises étant descendues dans les vallées vaudoises, pour les
désoler de concert avec l'armée du duc de Savoie, elle travailla
avec ardeur à relever ses fortifications, avec l'aide des
ingénieurs du prince d'Orange, puis elle conclut une alliance
défensive avec les autres villes réformées de la Suisse, qui
s'engagèrent à mettre 30 000 hommes à sa disposition, dans le cas
où Louis XIV voudrait mettre à exécution les menaces qu'il lui
avait faites. L'intendant de Gex avait, en effet, insolemment
écrit: «Sachez que le roi a 9 000 hommes sur la Saône, qui seront
ici dans un moment, avis à vous, messieurs de Genève.» Quand la
petite république se fut mise en état de se défendre, le roi dut
se borner à écrire à son résident, ces vaines paroles de menace:
«Dites à ces messieurs de Genève qu'ils se repentiront bientôt de
m'avoir déplu.»
Partout les tentatives de Louis XIV, pour se faire livrer les
réfugiés, échouèrent misérablement, excepté auprès du duc de
Savoie qui consentit à se faire le pourvoyeur des galères de
France, en établissant des postes de garde tout le long de ses
frontières, et en organisant une véritable chasse aux huguenots
sur son territoire.
Voici comment furent traités Jean Nissolles et ses compagnons,
arrêtés hors des frontières de France, auprès de Pignerol, et
arrêtés, _de la part du duc de Savoie._
«On nous sépara, dit Jean Nissolles. On mit Hourtet, Figuels et
mon fils dans une certaine casemate, où l'on n'avait accoutumé que
d'enfermer les plus grands scélérats. _On n'y pouvait voir le jour
que par un trou_, _l'eau y coulait de tous côtés et il n'y avait
qu'un peu de paille pourrie_, _toute remplie de poux..._ On nous
enferma, Claude et moi, dans un cachot _si plein d'ordure et de la
plus sale ordure_, qu'elle remplissait presque jusqu'à la porte,
et qu'à peine pûmes-nous y mettre une paillasse pour coucher. Le
lieu était _fort humide et d'une puanteur si insupportable_, qu'un
prisonnier des vallées de la Luzerne y était devenu tout enflé...
Après vingt-trois jours de séjour dans de pareils endroits, et
pendant la rigueur de l'hiver, on eut ordre de la cour de nous
faire conduire dans notre pays et devant nos juges.»
En avril 1686, deux cent quarante émigrants passent la frontière
savoyarde pour se rendre en Suisse, avec vingt-huit mulets portant
les hardes et les petits enfants. Mais les curés des paroisses
auxquelles les fugitifs appartenaient, avaient prévenu le curé de
Saint-Jean de Maurienne, et ces fugitifs ne furent pas plus tôt
sur le territoire de la Savoie, que les paysans appelés au son du
tocsin, accoururent de toutes parts et les enveloppèrent. Faits
prisonniers par ces sujets zélés de l'allié de Louis XIV, ils
furent remis aux autorités françaises, et les juges envoyèrent les
femmes en prison, les hommes aux galères.
Au mépris du droit des gens, Louis XIV faisait enlever les
réfugiés, hors des frontières de la France, à l'étranger; il tenta
même de faire enlever en pleine Hollande, le pasteur Jurieu, dont
les pamphlets l'exaspéraient au plus haut degré.
Élie Benoît constate que les gardes des frontières allaient
enlever les fugitifs descendus dans quelque auberge à deux ou
trois lieues de la frontière, en sorte que, à proximité de la
France, il n'y avait sûreté pour les émigrés que dans les villes
fermées.
Vernicourt, conseiller au Parlement de Metz, fut pris par la
garnison de Hombourg sur le territoire du Palatinat.
Le banquier Huguetin, établi en Hollande, avait fait une immense
fortune. On attira ce réfugié en France, sous prétexte de négocier
la restitution des biens qu'il avait laissés dans sa patrie.
Pontchartrain l'obligea à souscrire des lettres de change pour
plusieurs millions, mais Huguetin ayant pu révoquer à temps les
ordres qu'on lui avait extorqués, s'empressa de repasser en
Hollande. Poursuivi par les agents du gouvernement français, il
fut enlevé par eux sur le territoire hollandais et, sans un
heureux hasard qui lui permit de se faire reconnaître à la
frontière, il eût fini ses jours dans quelque prison d'État.
Jean Cardel, originaire de Tours, avait fondé à Manheim une
importante manufacture de drap. Accusé faussement (ainsi que le
reconnaît La Reynie, dans une pièce qui se trouve aux archives de
la Préfecture de police) d'une prétendue conspiration contre la
personne du roi, il est enlevé par un détachement de troupes
françaises entre Manheim et Francfort. Enfermé à la Bastille le 4
août 1690, le malheureux Cardel y reste trente ans; son esprit,
disent les mémoires sur la Bastille, était dans une espèce
d'égarement qui ne lui laissait que de fort légers intervalles de
raison. Le 3 juin 1715, on le trouva mort dans le cachot fangeux
où il languissait depuis si longtemps; son corps était chargé de
soixante-trois livres de chaînes de fer. L'Électeur, le roi
Guillaume, les États généraux et l'Empereur lui-même, avaient
réclamé vainement la mise en liberté de Cardel, que Louis XIV
avait fini par faire passer pour mort. -- C'est ce qu'il avait
fait pour les trois ministres, réclamés en 1713 en vertu du traité
d'Utrecht. -- C'est encore par un mensonge semblable, qu'il mit
fin aux insistantes réclamations faites par la Porte, au sujet
d'Avedick, patriarche de Constantinople, qu'il avait fait enlever
et gardait au fond d'un cachot depuis plusieurs années. -- Ce
n'est que plus tard qu'Avedick mourut, et sa fin arriva si à
propos pour tirer Louis XIV d'embarras, qu'on eut quelque peine à
croire qu'elle fût naturelle.
Ces enlèvements de réfugiés à l'étranger n'étaient pas les seules
marques qu'eût données Louis XIV de son mépris du droit des gens.
Quand la France avait été dragonnée, on avait logé les soldats
chez un grand nombre d'étrangers, allemands, anglais, hollandais,
sous prétexte qu'ils étaient alliés à des familles françaises, et
il fallut l'intervention des États généraux de Hollande et de
l'ambassadeur d'Angleterre pour faire cesser ces incroyables abus
de pouvoir. Le procureur du roi à Nantes, s'oppose au départ du
négociant _hollandais_ Wyterloft et fait saisir ses meubles, bien
qu'il eût un passeport dans les règles, sous prétexte que, pour
éviter d'être converti par les dragons, ce négociant veut émigrer
avec toute sa famille, en ne laissant que son fils aîné comme
_plastron_. Ce zélé convertisseur, ayant sans doute reçu quelques
observations de son procureur général, à l'occasion de cette
assimilation des étrangers aux Français, lui écrit: «Je prévois un
inconvénient fâcheux qui va arriver, et sur lequel je vous prierai
de spécifier votre ordre, qui est qu'y ayant ici un grand nombre
d'étrangers non naturalisés que je prévois convertis à la venue
des premiers dragons, et, après cela, ces gens feront leurs
affaires et enverront tous leurs effets _au pays dont ils sont_,
et ensuite voudront se retirer, et régulièrement on ne saurait
point les en empêcher.» Pourquoi? _s'il n'y a point de différence
à faire? _(entre étrangers et Français). -- On trouve aux
archives, des ordres pour faire entrer aux nouvelles catholiques
de Paris, Mlle Betsy, _Anglaise_, pour en faire sortir Mlle du
Cerceau et Mme de Bonroger, toutes deux Hollandaises.
Un envoyé du duc de Zell, ayant refusé de se laisser convertir,
est jeté à la Bastille; on donne l'ordre d'enfermer dans cette
prison de Villaines, écuyer de l'ambassadeur de Hollande, accusé
de pervertir les nouveaux convertis, mais au dernier moment on
recule devant cette violation flagrante du droit des ambassadeurs;
on se borne à demander le rappel de l'écuyer de Villaines, mais,
en même temps, on donne l'ordre de tenter de l'enlever, quant il
se mettra en route avec sa famille pour rentrer en Hollande.
Quant aux réfugiés qui s'étaient fait naturaliser et avaient pris
du service dans les armées étrangères, s'ils étaient faits
prisonniers, ils étaient impitoyablement envoyés aux galères;
c'est ce qui arriva aux réfugiés pris à Fleurus, c'est ce qui
serait arrivé à lord Galloway, fils de Ruvigny, s'il fût resté aux
mains des Français où il était tombé un instant au cours de la
bataille de Nerwinde; et, cependant, dès 1680, Ruvigny son père,
avant de quitter la France, avait pris soin de prendre en
Angleterre des lettres de naturalisation pour lui-même et pour ses
enfants.
Le roi croyait avoir assez fait pour ces dangereux _naturalisés
_en publiant le 12 mars 1689, une ordonnance ainsi conçue:
«Sa Majesté ayant été informée que plusieurs officiers de ses
troupes et autres ses sujets, qui depuis la publication de l'édit
portant révocation de celui de Nantes, sont sortis du royaume et
se sont retirés en Angleterre et Hollande, comme dans les pays
neutres, se trouvent présentement embarrassés, dans l'appréhension
qu'ils ont d'être obligés, à l'occasion de la présente guerre; ou
de porter les armes contre leur véritable souverain, ou de perdre
la subsistance qu'ils tirent dans lesdits pays; et Sa Majesté,
voulant bien leur donner moyen de ne point tomber dans un pareil
crime, qui a toujours été en horreur à la nation française, et
d'éviter d'autre inconvénient, Sa Majesté a ordonné et ordonne,
veut et entend, que tous ceux de ses sujets, de quelque qualité
qu'ils soient, qui sont sortis du royaume à l'occasion de la
révocation dudit édit de Nantes, et lesquels passeront au
Danemark, pour y servir dans les troupes de Sa Majesté Danoise,
qui est dans l'alliance de Sa Majesté, ou se retireront à
Hambourg, _pourront jouir de la moitié des biens qu'ils ont en
France_.»
Ce qui est plus excessif encore, c'est que les réfugiés
_naturalisés ou non_ qui étaient pris, non les armes à la main
mais voyageant d'un pays à l'autre pour leurs affaires ou leur
négoce, étaient aussi envoyés aux galères, en vertu de cette
disposition de la déclaration du 31 mai 1685: «Les Français qui
seront pris sur les vaisseaux étrangers, ou autres, et convaincus
de s'être établis sans nôtre permission dans les pays étrangers,
seront constitués prisonniers dans les prisons ordinaires des
lieux... et condamnés aux galères perpétuelles».
C'est ainsi qu'Élie Neau, _naturalisé_ Anglais, ayant été pris en
mer par un corsaire de Saint-Malo, fut mis aux galères; il fut
cruellement tourmenté par l'aumônier des galères, qui, ne pouvant
venir à bout de sa constance, finit par demander qu'on le
débarrassât d'un tel pestiféré. Élie Neau fut alors jeté dans un
cachot sans jour ni air, où on le laissa souvent sans vêtements
pour se garantir du froid et sans nourriture, et ce ne fut qu'au
bout de cinq ans, sur les pressantes instances de lord Portland
qu'il fut enfin mis en liberté.
Pour les huguenotes qui étaient prises en mer, elles étaient mises
au couvent où on les convertissait. Trois jeunes filles partent de
la Caroline où leur père était fixé, pour se rendre en Angleterre
où une femme de qualité s'était chargée de les faire élever; le
vaisseau qui les portait est pris et on les met au couvent.
L'aînée se fait religieuse, et les deux autres soeurs se
convertissent; dix ans après leur capture, l'intendant de Bretagne
demande pour elles une dot afin de les marier à deux anciens
catholiques. La demoiselle Falquerolles, _fameuse protestante_ dit
Pontchartrain, qui avait été prise sur un vaisseau anglais,
capturé par un armateur de Dunkerque, résista à tous les efforts
faits pour la convertir, on dut se résigner à l'expulser du
royaume comme opiniâtre.
C'était, sans croire qu'ils renonçaient pour toujours à leur
patrie, que les huguenots avaient pris la route de l'exil. «Nous
partons, avaient-ils dit, comme Olry, mais seulement _jusqu'à ce
que Dieu nous ramène_ dans les lieux d'où l'on nous a déchassés
par la violence que l'on a exercée contre nos consciences». Avec
cet espoir persistant du retour, ces réfugiés ne se considéraient
que comme les hôtes passagers des pays qui les avaient accueillis.
En 1697, dans le Brandebourg, les Églises françaises célébraient
encore un jeûne solennel _pour le retour en France_, et jusqu'en
1703, les pasteurs de ces Églises se refusèrent à dresser la
liste, des membres qui composaient leurs troupeaux, dans la
crainte de donner une constitution définitive à un état de choses
qu'ils ne considéraient que comme provisoire. Si un grand nombre
de huguenots, cinq ou six mille, se fixèrent à Cassel, c'est, dit
Weiss, «parce qu'ils étaient heureux de ne pas s'éloigner beaucoup
de leur pays natal, dans lequel ils espéraient être rappelés un
jour.»
«Si, dit Maritofer, troupe par troupe, on voyait les réfugiés se
succéder en Suisse avec la même persistance, c'est qu'aussi la
Suisse leur offrait le plus court chemin, pour retourner chez eux.
Le regret de la patrie perdue leur rendait plus difficile de
prendre racine dans les asiles qui s'ouvraient à eux et de se
fondre avec leurs frères en la foi, si charitables et si dévoués
qu'ils se montrassent à leur égard; aussi voyons-nous partout les
émigrés, chercher à se grouper en nombre, à former une paroisse à
part, avec ses préposés et son administration propre, _afin de
pouvoir à la première occasion retourner tous ensemble au pays._»
Cette préoccupation de se grouper ensemble, pour se faire sur le
sol étranger une petite France, à l'image de la patrie perdue, on
la retrouve partout chez les réfugiés, en Hollande, en Angleterre,
en Amérique, en Allemagne et en Suisse.
C'est en Hollande, en Angleterre, dans le Brandebourg et dans les
différents États de l'Allemagne, que se fixa la plus grande partie
des réfugiés.
Si un si grand nombre d'entre eux allèrent se fixer dans le
Brandebourg, vingt-cinq mille militaires, gentilshommes, gens de
lettres, artistes, marchands manufacturiers, cultivateurs, c'est
que pour les attacher au pays, Frédéric Guillaume laissait les
colonies d'émigrants subsister dans une certaine mesure en corps
de nation. Les réfugiés avaient leurs cours de justice, leurs
consistoires, leurs synodes, et toutes les affaires qui les
concernaient se traitaient en français. Il leur semblait qu'ils
vivaient encore parmi leurs parents et leurs amis, tant le
Brandebourg leur retraçait l'image de la patrie absente.
Si les pasteurs retardèrent jusqu'en 1703 la formation des
registres des églises du Brandebourg, c'est parce qu'ils
craignaient, nous le répétons, tant l'esprit du retour était resté
fermement enraciné dans les coeurs, de donner, par la formation
des listes, une apparence définitive à la constitution de leurs
troupeaux. Ainsi que le dit Jurieu, «les réfugiés s'obstinaient à
conserver ce coeur Français qu'on s'efforçait de leur arracher.»
Il ne faut pas croire que dès le début; les réfugiés prenant les
armes sous le drapeau des puissances protestantes qui leur avaient
donné asile, eussent perdu l'amour de leur patrie; un grand nombre
d'officiers, en s'engageant dans l'armée hollandaise, avaient
stipulé qu'ils ne combattraient point contre la France. Si tant de
réfugiés vinrent s'enrôler dans l'armée de Guillaume d'Orange, et
verser leur sang pour lui assurer la possession du trône
d'Angleterre, ils furent, surtout poussés à le faire par le désir
de se constituer, en la personne de Guillaume, un protecteur assez
puissant; pour qu'il put imposer un jour à Louis XIV le rappel des
huguenots. La lettre suivante écrite par le baron d'Avejon pour
provoquer des engagements dans son régiment, destiné à prendre
part à l'expédition d'Angleterre, montre bien que, pour les
réfugiés, il s'agissait là d'une sorte de croisade en vue du
retour ultérieur dans la patrie. «Je m'assure, dit-il, que vous ne
manquerez pas de faire publier dans toutes les Églises françaises
de Suisse, _l'obligation_ où sont les réfugiés de nous venir en
aide dans cette expédition, où il s'agit de la gloire de Dieu, et,
dans la suite, _du rétablissement de son Église dans notre
patrie_.»
Le succès de la bataille de la Boyne eût peut-être été pour les
réfugiés le gage assuré d'un retour prochain en France, si leur
chef, le maréchal de Schomberg, n'eût pas trouvé la mort sur le
champ de bataille. Deux ans plus tard, après le combat naval de la
Hogue, Guillaume décidait qu'une descente serait faite en France
et qu'on ferait appel au concours des nouveaux convertis. Les
régiments de réfugiés avaient été désignés pour former l'avant-
garde du corps expéditionnaire que devait commander Ménard de
Schomberg, fait comte de Leinster.
Mais les vents contraires ayant empêché le débarquement, et la
saison avancée ne permettant pas de donner suite à ce projet de
descente en France, il fut abandonné, et, depuis ce moment, jamais
il ne fut fait, une tentative sérieuse pour rétablir, de haute
lutte, le culte protestant en France.
Un des premiers chefs des révoltés des Cévennes, Vivens, un ancien
cardeur de laine, avait appelé à lui, mais vainement, tous les
réfugiés; l'entente eût-elle été possible entre les gentilshommes
émigrés, et les obscurs artisans, chefs improvisés de la
démocratique insurrection des Cévennes? Cela semble d'autant plus
douteux que l'on voit d'Aigullières et les nobles nouveaux
convertis de Nîmes supplier le gouvernement de Louis XIV de leur
donner des armes pour aller exterminer les Cévenols, _ces
malheureux fanatiques; _si l'on eût pu amener les réfugiés qui
versaient leur sang sur tous les champs de bataille pour leurs
patries d'occasion, à s'unir au dernier chef des Cévenols, Roland,
il est incontestable qu'ils eussent eu grande chance de réussite
et que Louis XIV aurait pu se voir contraint à rétablir l'édit de
Nantes.
Mais rien de sérieux ne fut tenté par les réfugiés pour venir au
secours de l'insurrection cévenole, la flotte que Ricayrol amenait
en 1704 au secours des insurgés est dispersée par la tempête.
L'année suivante, alors que Roland, le grand organisateur des
révoltés, périt victime d'une trahison, La Bourlie, Miramont et
Belcastel de l'étranger où ils sont réfugiés, tentent d'organiser
dans le Languedoc une vaste conspiration; Bonbonnoux, un des
derniers chefs camisards, parle ainsi de cette aventure:
«Quelques-uns de ceux qui avaient suivi Cavalier dans les pays
étrangers, étant de retour dans nos provinces, leurrés par
quelques puissances étrangères, roulaient de vastes projets dans
leurs esprits. Il ne s'agissait pas de moins que de se rendre
maître de la province et de mettre quarante mille hommes sur pied
au premier signal... Mais lorsque la lourde machine est prête à
jouer, le secret s'évente et tout le projet tombe; heureux, si par
sa chute il n'avait pas entraîné la perte des principaux qui
l'avaient formé. Mais quelle cruelle boucherie n'en fit-on pas!
Vélas fut étendu sur une roue, Catinat et Ravanel périssent sur un
même bûcher, Flessière est tué sur place.»
Infatigable conspirateur, La Boulie, fils d'un lieutenant général,
ancien sous-gouverneur de Louis XIV, ne cessa, jusqu'au jour de sa
mort, de faire de nouveaux complots qui n'aboutirent pas.
Déjà, en 1703, retiré dans son manoir de Vareilles, d'où il
lançait de nombreuses proclamations, il avait tenté d'organiser un
soulèvement général des catholiques et des protestants contre le
gouvernement de Louis XIV. Montrant que, par suite de la
suppression de toutes les libertés, le pouvoir sans limites du roi
surchargeait impunément le peuple d'impôts insupportables, il
invitait tous les Français à briser les fers de leur honteux
esclavage et à réclamer les armes à la main la convocation des
États généraux. Pendant qu'il préparait le soulèvement du
Rouergue, il chargeait le capitaine Boëton de s'entendre avec les
chefs camisards pour agir avec eux. Mais Catinat, lieutenant de
Cavalier, ayant pris les devants et ayant fait brûler quelques
églises dans le canton où l'on devait se rencontrer, fut attaqué
par les milices catholiques qui dispersèrent sa troupe. Boëton
arrivant avec six cents hommes, ne trouve plus ses alliés, il est
obligé de gagner la montagne et de s'enfermer dans le château de
Ferrières, où il est attaqué par des forces supérieures et obligé,
de se rendre avec sa troupe.
Si La Boulie avait pu réunir tous les éléments de résistance épars
sur les divers points du territoire, faire marcher ensemble les
catholiques et les protestants pour la revendication des libertés
perdues et la suppression des impôts, réduisant à la plus horrible
misère la gent taillable et corvéable à merci, il eût transformé
la guerre religieuse en une guerre sociale qui eût pu constituer
un grave péril pour le gouvernement.
Quelques années auparavant déjà, les souffrances du peuple avaient
amené des troubles sérieux en Bretagne et en Guyenne, et la misère
était telle partout, qu'elle eût servi puissamment la Cause de La
Bourlie, s'il avait pu réaliser le soulèvement général qu'il avait
rêvé. Pour qu'on puisse se rendre compte du puissant appui qu'eût
rencontré dans la misère générale le soulèvement général rêvé par
La Bourlie, il n'est pas inutile de montrer par quelques
citations, ce qu'était cette misère _au bon vieux temps._
«Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs
années que je m'y applique, dit le maréchal de Vauban, j'ai fort
bien remarqué que dans ces derniers temps, la dixième partie du
peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que,
des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de
faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très
peu de chose près, à cette malheureuse condition; que des quatre
autres parties qui restent, les trois sont fort mal aisées et
embarrassées de dettes et de procès, et que, dans la dixième; où
je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques;
toute la noblesse haute la noblesse distinguée et les gens en
charges; militaires et civils, les bons marchands; les bourgeois
rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent
mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il
n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être
fort à leur aise... De tout temps en France on n'a pas eu assez
d'égards pour le menu peuple... aussi c'est la partie la plus
ruinée et la plus misérable du royaume. Les biens de la campagne
rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou
quarante ans, surtout dans les pays ou les tailles sont
personnelles. Les puissants font dégrever leurs fermiers, leurs
parents, leurs amis... Les paysans ont renoncé à élever du bétail
et à améliorer la terre dans la crainte d'être accablés par la
taille, l'année suivante. Ils vivent misérables, vont presque nus,
ne consomment rien et laissent dépérir les terres. Les paysans
arrachent les vignes et les pommiers à cause des aides et des
douanes provinciales... Le sel est tellement hors de prix qu'ils
ont renoncé à élever des porcs, ne pouvant conserver leur chair.
Des agents employés à lever les revenus, de cent il n'y en a pas
un qui soit honnête, et, par le fer et le feu, il n'y a rien qu'on
ne mette en usage pour réduire ce peuple au pillage universel. Et
tous les pays qui composent le royaume sont universellement
ruinés.»
Une relation de 1669, qui se trouve aux manuscrits de l'arsenal
dit: «Plusieurs femmes et enfants ont été trouvés morts sur les
chemins et dans les blés, _la bouche pleine d'herbes_, dans le
Blaisuis, ils sont réduits à pâturer _l'herbe et les racines_ tout
ainsi que des bêtes, ils dévorent les charognes, et, si Dieu n'a
pitié d'eux, ils se mangeront les uns les autres.»
Au mois de mai 1673, Les diguières écrit à Colbert: «La plus
grande partie de la province (le Dauphiné) _n'ont vécu pendant
l'hiver_, _que de pain_, _de glands et de racines_, _et
présentement on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des
arbres_».
Une relation adressée à l'évêque d'Angers, 1680 à 1686, porte:
«Nous entrons dans des maisons qui ressemblent plutôt à des
étables qu'à des demeures d'hommes. On trouve des mères sèches qui
ont des enfants à la mamelle et n'ont pas un double pour leur
acheter du lait. Quelques habitants ne mangent _que du pain de
fougères_, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un
morceau.»
En 1693 et 1694, la guerre, la disette et la peste font de la
France un désert. Les villes se dépeuplent, les villages
deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier
homme. En 1709, on fait avec de l'orge un pain grossier qui prend
le nom de _pain de disette_. D'autres réduisent en farine et
pétrissent en pain la racine d'arum, le chiendent, l'asphodèle. Le
plus grand nombre dans les campagnes, après qu'on eut vendu pour
payer l'impôt le peu qu'on avait récolté, durent _brouter l'herbe_
que les animaux, dévorés depuis longtemps, ne pouvaient plus leur
disputer.
Ces quelques citations montrent qu'on ne peut accuser La Bruyère
d'exagération quand il fait cette peinture des paysans de l'ancien
régime: «On voit certains animaux farouches, des mâles et des
femelles, répandus par la campagne, noirs; livides et tout brûlés
par le soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent avec une
opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et,
quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face
humaine, et en effet ce sont des hommes, ils se retirent la nuit
dans des tanières, où ils vivent de pain, d'eau et de racines.»
L'erreur des réfugiés, c'était de pas comprendre qu'il n'y avait
pas d'autre moyen de rétablir de haute lutte le culte protestant
en France, que de venir eux-mêmes, _sous leur propre drapeau_, et
non sous le drapeau des ennemis de la France, opérer ce
rétablissement, comme le firent les Vaudois rentrant dans leur
pays.
Tout au contraire; ils supposaient que les huguenots ou nouveaux
convertis restés en France, étaient prêts à seconder toutes les
attaques dirigées contre leurs persécuteurs par des armées
étrangères dans lesquelles se trouvaient quelques régiments
d'émigrés français _dénationalisés_.
En 1696, une flotte anglaise s'approchant des côtes du Poitou
était venue bombarder les Sables, le gouvernement craignait qu'une
descente des Anglais fût combinée avec un soulèvement des
huguenots, ceux-ci ne bougèrent pas. En 1703, l'armée du duc de
Savoie entre dans le Dauphiné, et cette armée comptait plusieurs
régiments de réfugiés, les huguenots de la province ne se joignent
pas aux envahisseurs de leur patrie.
Dix-huit ans plus tard, un intendant, pour montrer que les
huguenots du Dauphiné ne sont pas disposés à faire de mouvements,
ainsi qu'on le prétend, rappelle qu'ils sont restés tranquilles
dans deux circonstances critiques: la guerre des Cévennes et
l'invasion de la province par le duc de Savoie. En 1719, on fait
craindre au régent que les huguenots du Midi ne veuillent
s'associer aux projets formés contre lui par Albéroni.
L'ambassadeur de France en Hollande prie le pasteur Basnage
d'intervenir, et celui-ci écrit aux prédicants de France que leur
devoir est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui
est à César. Court, le restaurateur des églises en France, affirme
que le bruit d'un soulèvement des huguenots est une invention des
catholiques.
Le régent envoie dans le Languedoc M. de la Bouchetière, un émigré
du Poitou, et celui-ci, après avoir sondé ses coreligionnaires,
peut rassurer complètement le duc d'Orléans. En 1720 encore, une
lettre du prédicant Cortés fait renoncer le gouvernement aux
inutiles mesures de précaution qu'il avait cru devoir prendre en
vue d'une révolte dans les Cévennes.
En 1746, des vaisseaux anglais se montrent sur la côte du
Languedoc, et l'on annonce au gouvernement que des émissaires
étrangers vont s'entendre avec les huguenots du Midi. L'intendant
fait sonder les intentions des protestants du Midi, et treize
pasteurs protestent énergiquement de leur fidélité à la France.
Viala écrit: «Dieu nous est témoin qu'il ne se passe rien dans nos
assemblées qui tende le moins du monde à troubler la tranquillité
de l'État, et je ne connais aucun protestant dans ce pays, capable
de favoriser les Anglais.»
Paul Rabaut écrit de son côté au ministre: «En conscience, et
comme devant Dieu qui sonde les coeurs et les reins, je puis vous
assurer, monseigneur, que je n'ai jamais eu de liaison
personnelle, de commerce de lettres, de correspondance directe ou
indirecte avec les Anglais, que je n'ai jamais vu ni connu, encore
moins introduit et favorisé des émissaires des cours de Londres,
de Vienne et de Turin, et que, si l'une ou l'autre de ces cours
m'en adressait quelqu'un qui fût destiné et employé à renverser le
système de la France, à exciter de nouveaux troubles dans notre
royaume, _à armer les protestants français contre les catholiques
français_, _la France contre la France_, je me conduirais à son
égard de la manière qu'un bon patriote, un véritable chrétien, un
pasteur religieux, devrait alors se conduire.»
Rabaut avait d'autant plus de mérite à faire cette patriotique
protestation que dans le même moment de nouvelles persécutions
étaient exercées contre les protestants «rendus infiniment plus
malheureux disait-il, au milieu du peuple de France que ne le sont
les Juifs au milieu des peuples les plus barbares.» Ce qui passe
l'imagination, c'est de voir les huguenots, pour lesquels les
persécutions ne ralentissaient pas, sous Louis XIV comme après
lui, que lorsque une guerre avec l'étranger ôtait au gouvernement
la libre disposition de ses troupes, aller jusqu'à prier pour leur
persécuteur et pour ses succès militaires.
En 1744 même, les synodes des Cévennes et du Languedoc
prescrivaient un jeûne solennel pour demander à Dieu la
conservation du roi et la prospérité de ses armes.
Le système de _moutonnerie_ chrétienne prêché par les pasteurs à
leurs fidèles, était de se laisser dépouiller, brigander et
égorger sans résistance; un tel système non seulement interdisait
absolument aux nouveaux convertis de songer à seconder une
tentative armée des réfugiés, mais encore devait les amener
jusqu'à blâmer la conduite de ceux qui s'étaient soustraits par la
fuite à l'étranger, aux violences des convertisseurs.
Voici, en effet, la lettre pastorale qui était adressée en 1782
aux huguenots de Cuère: «Faites en sorte qu'aucun de vos
concitoyens ne vous surpasse en patriotisme, disputez-leur à tous
la gloire d'aimer et de servir votre prince... plus vous serez
utiles à la France, plus elle sentira qu'elle doit vous accorder
une tolérance fondée sur les lois. Il est d'autres pays où vous
pourriez suivre les mouvements de votre coeur, célébrer la bonté
de Dieu comme il vous a paru digne de lui. Malgré cela, n'ayez
jamais de projet pour vous éloigner de votre pays, _gardez-vous de
porter vos talents et vos arts chez vos voisins_, _ce serait
tendre à faire naître la misère dans notre province_, _ce serait
vous exposer à devenir un jour les ennemis de votre patrie_, _à
porter les armes contre elle_, _à verser le sang de vos frères_.»
Il fut heureux pour la cause de la liberté de conscience, que les
gouvernants ne se rendissent pas compte, de ce que la théorie de
l'obéissance absolue au prince, prêchée par les pasteurs, leur eût
tout permis, sans lasser _la patience de huguenot_ des persécutés.
Mais le souvenir de l'insurrection des Cévennes hantait la
cervelle des gouverneurs et des intendants; chaque fois que la
France était attaquée par ses ennemis, on interrompait les
persécutions, dans la crainte de voir les huguenots suivre
l'exemple des terribles montagnards qui avaient tenu en échec les
armées du grand roi.
Sauf le parti militaire de l'émigration, les réfugiés, ainsi que
les nouveaux convertis, n'attendaient la restauration du culte
protestant en France que d'un changement de politique qui serait
spontanément adoptée par le gouvernement ou qui lui serait imposé
par un traité conclu avec les puissances protestantes.
Pendant plus de vingt ans, ils persistèrent à espérer que ces
puissances profiteraient de leurs succès militaires pour obtenir
de Louis XIV, par des négociations, le rétablissement du culte
protestant en France. Invoquant les précédents des traités de
Westphalie, de Munster et d'Osnabruck, à l'occasion desquels on
avait vu le roi de France défendre, contre la maison d'Autriche,
les intérêts des princes protestants de l'Allemagne, ils
demandaient que le roi Guillaume et ses alliés fissent une
condition de la paix du rappel des réfugiés et du rétablissement
de l'édit de Nantes en France.
Les plénipotentiaires protestants à Ryswick se bornèrent à
remettre à l'ambassadeur de France un mémoire lui recommandant ces
pauvres gens, afin qu'il leur fût procuré le soulagement après
lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Louis XIV, irrité de
la faiblesse qu'avait montrée son ambassadeur en prenant ce
mémoire avec promesse de l'envoyer à la cour, fit déclarer
officiellement que ce mémoire n'avait pu lui être remis, bien
qu'il l'eût reçu.
Quoique Guillaume, en 1697 eût refusé de risquer d'accrocher les
négociations de paix pour un objet aussi _secondaire_ que les
réclamations des huguenots de France, cependant, en 1713, les
délégués des réfugiés insistent encore vivement auprès des
plénipotentiaires protestants pour qu'il soit inséré dans le
traité d'Utrecht une clause relative au rappel des émigrés en
France.
Mais depuis 1709, une partie des réfugiés s'étaient fait
naturaliser dans leurs pays d'adoption, dont ils s'étaient
considérés aussi longtemps comme des hôtes passagers, et; parmi
les émigrés, il s'était formé un parti puissant hostile au retour
en France.
Quant aux puissances protestantes, nulle d'entre elles ne désirait
voir rentrer en France les émigrés qui avaient versé leur sang sur
tous les champs de bataille pour elles, les avaient dotées
d'industries florissantes et avaient su faire un jardin de leurs
terres incultes, même des sables de la Prusse et du Holstein. Par
bienséance, les ministres de la reine Anne formulèrent une demande
de rappel des réfugiés, mais ils ne tentèrent pas de triompher des
résistances obstinées de Louis XIV, ils eussent comme les
plénipotentiaires des autres puissances protestantes, bien
regretté de voir cette demande obtenir satisfaction.
Les puissances protestantes savaient bien, en effet, que c'était
la persécution qui leur avait valu, outre tant de bons marins et
de valeureux soldats, le concours de nos fabricants et de nos
ouvriers, leur apportant nos secrets agricoles et industriels
ainsi que les capitaux nécessaires pour les utiliser, ce qui leur
avait permis de cesser d'être, comme par le passé, les tributaires
de la production française.
La signature du traité d'Utrecht avait fait perdre définitivement
aux réfugiés l'espoir d'obtenir leur rappel en France par
l'intervention des puissances protestantes; ils eurent cependant
encore cette illusion à la mort de Louis XIV, de croire que le
régent allait spontanément renoncer à la politique d'intolérance
qui leur avait fermé si longtemps les portes de leur patrie, mais
ils furent; bientôt cruellement détrompés: Enfin, en 1724, l'édit
remettant en vigueur toutes les ordonnances édictées par Louis
XIV, vint signifier un ordre éternel d'exil à tous les émigrés qui
s'obstinaient à espérer contre toute espérance, tant le regret du
pays natal leur tenait à coeur.
Quatre cents familles huguenotes établies dans la Caroline, voyant
qu'elles doivent perdre l'espoir de rentrer en France, demandent
qu'on leur accorde au moins la permission de s'établir en
Louisianne, _sur une terre française_, à la seule condition que
sur cette terre lointaine on leur accordera la liberté de
conscience. À cette patriotique requête, Pontchartrain répond:
«Que le roi n'avait pas chassé ses sujets protestants de ses États
d'Europe pour leur permettre de former une république dans ses
possessions d'Amérique.»
N'est-ce pas chose touchante que la persistance de l'amour de la
France, chez ces réfugiés que la persécution avait chassés de leur
patrie et qui rêvaient toujours de venir mourir sur une terre
française?
Le Gouvernement, aussi bien sous la régence et sous Louis XV que
sous Louis XIV interdisait aux réfugiés de revenir
_individuellement_ en France, soit pour s'y fixer, soit même pour
n'y faire qu'un séjour passager, à moins qu'ils ne consentissent à
abjurer.
Ainsi Bancillon conte qu'un sieur de la Roche vint à la France en
1713 avec un passeport de l'ambassadeur de France, d'Aumont, et un
autre de la reine d'Angleterre, qui avait beaucoup de
considération pour lui.
M. de la Roche était de Montpellier et il espérait qu'en allant
respirer l'air natal, sa santé se rétablirait, mais à Paris, on
lui montre un ordre qui défend à tout réfugié de rentrer dans le
royaume à moins de faire abjuration; il ne pousse pas plus loin
que Paris et revient au plus vite en Angleterre. En 1753 encore,
le réfugié Arnaud, malgré l'appui de la duchesse d'Aiguillon, ne
peut obtenir la permission d'entrer en France pour conduire sa
femme malade dans le Dauphiné. À la mort de Louis XIV, plusieurs
réfugiés croient pouvoir rentrer dans leur patrie, pensant que, _à
l'occasion des changements qui viennent d'arriver_, on ne les
contraindra point à abjurer.
Les commandants de troupes écrivent aux évêques pour leur dire de
réclamer aux curés l'état des fugitifs qui sont rentrés dans leurs
paroisses, afin que les troupes obligent ceux-ci soit à abjurer,
soit à repasser la frontière. Le régent, apprenant que Henri
Duquesne, le fils de l'amiral, est venu à Paris, le fait prévenir
par le lieutenant de police de La Reynie, d'avoir à sortir
immédiatement du royaume, sous peine d'être jeté à la Bastille. Et
pendant tout le règne de Louis XV, on tient la main à la stricte
observation de cette règle: ne permettre aux réfugiés la rentrée
en France qu'au prix d'une abjuration. En 1756, le réfugié Télégny
prie l'intendant Lenain d'intervenir pour qu'il lui soit permis de
revenir, sans subir cette dure condition. Le secrétaire d'État,
Saint-Florentin répond à Lenain: «Je conviens avec vous qu'il
serait plus avantageux à l'État de ne pas tant perdre de sujets,
ou d'en recouvrer davantage, _mais la loi est faite et subsiste_
depuis longtemps dans toute sa rigueur, et ce serait renverser
l'ouvrage de soixante ans que d'y porter la moindre atteinte.»
En 1763, l'archevêque de Canterbury demande qu'on laisse entrer en
France le réfugié Bel et qu'on lui rende ses biens qui on été
confisqués. Saint-Florentin répond au duc de Choiseul, qui lui
avait transmis cette demande, quelle n'est pas susceptible de
faveur et il motive ainsi son refus: «_Si M_. _Bel se présentait
en qualité de catholique pour obtenir son retour en France et le
rétablissement dans tous ses droits civils_, il pourrait mériter
d'être écouté, mais les déclarations du roi de 1698 et de 1725,
_excluent pour toujours du royaume tout Français réfugié pour
cause de religion_, _à moins qu'il n'ait abjuré_. Il paraît qu'on
ne doit pas non plus y laisser revenir, ni encore moins rétablir
dans ses biens, un homme _qui a été condamné pour fait de
religion_, et qui n'a pas, autant qu'il est en lui, et _par une
abjuration indiquée par la loi_, réparé le _crime_ qui a fait le
texte de sa condamnation. Ce serait réintégrer dans le royaume un
coupable, autorisé, pour ainsi dire, _dans son erreur_, et aussi
dangereux pour la religion que pour l'État.»
Ainsi que nous l'avons dit, au début de l'émigration, les réfugiés
avaient afflué en Suisse, en Hollande, en Angleterre et dans les
états de l'Allemagne, et bien qu'ils se groupassent pour se
constituer une sorte de petite France sur le sol étranger, ils ne
s'éloignaient pas, afin de pouvoir saisir la première occasion de
revenir dans leur patrie.
Ce ne fut qu'après avoir perdu l'espoir de rentrer en France que
les réfugiés se dispersèrent sur tous les points du globe,
devenant une sorte de rosée féconde et civilisatrice pour le monde
entier. On trouve un assez grand nombre de réfugiés en Danemarck,
à Copenhague, à Altona, à Frédéricia et à Gluckstadt, il y en a en
Russie, à Saint-Pétersbourg et à Moscou; quelques uns même
allèrent s'établir sur les bords du Volga. En Suède, l'intolérance
luthérienne réduisit l'émigration à fort peu de chose. Beaucoup de
réfugiés s'établirent dans les provinces de l'Amérique anglaise;
la Caroline du Sud, entre autres, donna asile à un assez grand
nombre d'émigrants, pour recevoir des Américains, la qualification
de la maison des huguenots dans le nouveau monde.
Quelques centaines de huguenots s'établirent à Surinam, dans la
Guyane Hollandaise. Quelques milliers se fixèrent au cap de Bonne-
Espérance et c'est une famille de réfugiés, les Desmarets, qui
dota cette colonie hollandaise du fameux vin de Constance. En
1795, un du Plessis, descendant d'une famille noble de réfugiés,
défendit avec une poignée de burghers un défilé, si
courageusement, que le général anglais devenu gouverneur de la
colonie, lui offrit un fusil d'honneur.
«On força, dit Rabaut Saint-Étienne, trois ou quatre cent mille
Français à s'exiler de leur patrie. Ils allèrent enrichir de leurs
travaux la Suisse, dix provinces de l'Allemagne, les campagnes de
Hollande, d'Angleterre, de Danemarck, de Suède et les sables
arides du Brandebourg. Ce furent eux qui firent le fond des
premiers établissements de ces colonies anglaises de l'Amérique
qui étonnent aujourd'hui l'ancien continent. Ils passèrent les
premiers au cap de Bonne-Espérance, où ils plantèrent la vigne
pour y conserver le souvenir de leur ancienne patrie. On en trouve
dans tous les établissements des Européens, en Asie et en Afrique,
et dans quel pays n'en trouverait-on pas? Sur le rocher de Sainte-
Hélène, près du pôle austral, dans cette île délicieuse située
entre l'Asie et l'Amérique, à quatre mille lieues de leur patrie,
on a trouvé des réfugiés français.»
L'obstination mise par Louis XIV à refuser de rappeler les
huguenots en France, n'aurait pas amené cette dispersion des
réfugiés, si le grand roi n'avait pas commis cette nouvelle faute
de faire échouer le projet conçu en 1689, par Henri Duquesne, le
fils de l'amiral, de réunir tous les réfugiés et de fonder avec
eux, à l'île Bourbon, une nouvelle France protestante, placée sous
le protectorat de la Hollande. Des circulaires avaient annoncé à
tous les réfugiés de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Suisse,
de l'Allemagne et de la Hollande, le prochain départ pour la terre
promise. Les États généraux de Hollande avaient autorisé Duquesne
à équiper dix vaisseaux, les préparatifs avaient été poussés avec
tant d'ardeur que, dans les premiers mois de 1690, les vaisseaux à
l'ancre au Texel, n'attendaient plus que le signal du départ. La
Trigodière, capitaine du génie qui devait fortifier était déjà
embarqué avec une partie des colons, le comte de Monros, qui
devait prendre les devants, allait mettre à la voile, lorsque tout
à coup Duquesne annonce qu'il renonce à son projet.
Il fait débarquer les colons et désarmer les vaisseaux.
Qu'était-il arrivé? L'espion de l'ambassadeur de France en
Hollande, Tillières, avait appris que les huguenots allaient
s'embarquer, emportant douze cent mille livres d'espèces, pour
fonder une république protestante sous la présidence de Duquesne.
Un des capitaines des émigrants lui avait dit qu'il y aurait là
quatre cent personnes bien décidées à se battre et à se faire
sauter à la dernière extrémité. Faisant observer que, pourvu qu'on
prît l'argent, ce ne serait pas une grande perte que celle de la
personne des émigrants, l'honnête Tillières avait demandé que le
gouvernement français envoyât des vaisseaux pour s'opposer au
débarquement des colons, et il avait été fait droit à sa demande.
Duquesne, en apprenant que des vaisseaux de guerre partaient de
France pour livrer bataille à la flottille qu'il allait conduire à
l'île Bourbon, avait cru devoir renoncer à son expédition, afin de
ne pas violer le serment qu'il avait fait à son père, _de ne
jamais combattre contre les Français._
Ce projet de création d'une France protestante au delà des mers,
rêvé par Coligny au XVIe siècle; eût certainement réussi au moment
où Duquesne voulait le réaliser, car alors, les huguenots émigrés
n'avaient pas encore pris racine dans les pays qui leur avaient
donné asile. Dans la seconde, moitié du XVIIIe siècle, le pasteur
Gilbert, à la suite d'une recrudescence de persécution contre les
huguenots de France, voulut reprendre le projet de Duquesne, mais
il n'était plus temps; les réfugiés s'étaient fondus avec les
peuples qui les avaient accueillis, et les huguenots ou nouveaux
convertis restés dans leur pays, n'avaient plus la même ardeur
d'émigration. Gilbert n'aboutit qu'à faire sortir de France en
1764, une poignée de nouveaux émigrants qui allèrent rejoindre les
réfugiés établis depuis longtemps dans la Caroline.
On regrette d'autant plus vivement l'avortement du projet de
Duquesne; quand on réfléchit au rôle prépondérant que les réfugiés
et leurs descendants ont joué dans toutes les guerres que la
France a eu à soutenir depuis la révocation de l'édit de Nantes.
La petite armée de onze mille hommes avec laquelle Guillaume
d'Orange alla conquérir le trône d'Angleterre et détrôner Jacques,
l'allié de Louis XIV; comptait trois régiments d'infanterie et un
escadron de cavalerie, composés entièrement de réfugiés. En outre,
sept cent trente six officiers, formés à l'école de Turenne et de
Luxembourg, étaient répartis dans les divers régiments de l'armée
de Guillaume, armée dont le commandant en chef était le maréchal
de Schomberg, et ou l'artillerie était commandée par Goulon, un
des meilleurs élèves de Vauban. À la bataille de la Boyne, en
1688, le Maréchal de Schomberg décida de la victoire en entraînant
ses soldats par ces paroles: «Allons, mes amis, rappelez votre
courage et vos ressentiments, _voilà vos persécuteurs!»_ Au combat
de Neuss, les grands mousquetaires, corps composé de réfugiés;
attaquèrent les troupes françaises avec fureur.
Au siège de Bonn, les corps de réfugiés, commandés pour l'assaut,
sur leur demande expresse, se précipitèrent avec un tel
acharnement que tous les ouvrages extérieurs furent emportés; ce
qui entraîna le lendemain la reddition de la place. À la
Marsaille, les réfugiés sont décimés, Charles de Schomberg est
tué; comme son père l'avait été à la Boyne, après avoir chèrement
fait acheter la victoire à Catinat. À Fleurus de Schomberg avait
empêché Luxembourg de tirer parti de la victoire.
Ruvigny, fait comte de Galloway, triomphe à Agrim; à Nerwinde il
soutient presque seul, à la tête de son régiment, l'effort de
toute la Cavalerie française, et couvre, par une résistance
désespérée la retraite de l'armée anglaise. En 1706, il entre à
Madrid à la tête de l'armée anglaise victorieuse, et fait
proclamer Charles III, le prétendant autrichien opposé à Philippe
V. Il avait eu un bras emporté par un boulet au siège de Badajoz,
et il fut blessé d'un coup de sabre à la figure à la bataille
d'Almanza. C'est à cette bataille que le régiment de réfugiés,
commandé par le Cévenol Cavalier, se trouva en face d'un régiment
français qui avait pris part à la terrible guerre des Cévennes.
Les deux régiments s'abordèrent à la baïonnette et
s'entr'égorgèrent avec une telle furie qu'il n'en resta pas trois
cents hommes.
Enfin partout, en Irlande, sur le Rhin, en Italie et en Espagne;
les corps de réfugiés furent le plus solide noyau des troupes
opposées à l'armée de Louis XIV; partout ils versèrent leur sang
pour leurs patries d'adoption.
De tous les États de l'Europe, c'est la Prusse qui a le plus
largement profité, pour le développement de sa puissance
militaire, de la double faute, qu'avait commise Louis XIV, en
obligeant ses sujets huguenots à quitter leur pays, et en
empêchant Duquesne de réunir tous les réfugiés à l'île Bourbon.
L'armée de Frédéric Guillaume, comptait les grands mousquetaires,
les grenadiers à cheval, les régiments de Briquemault et de
Varennes, et les cadets de Courmaud, _corps exclusivement composé
de réfugiés_. En 1715, c'est le réfugié Jean de Bodt, major
général, qui, ayant sous ses ordres de Trossel et de Montargues,
deux autres réfugiés, dirige les opérations militaires sur les
bords du Rhin, jusqu'aux traités de Radstadt et de Bade; sous
Frédéric II, les fils des réfugiés prennent une part glorieuse à
la guerre de Sept Ans et les noms de neuf généraux _d'origine
française_ sont inscrits sur le socle de la statue élevée dans la
ville de Berlin à Frédéric le Grand.
Il est difficile de savoir quel est le nombre des descendants de
réfugiés qui ont fait partie de l'armée d'invasion en 1870, car,
après Iéna, un grand nombre d'entre ces descendants avaient
germanisé leurs noms de manière à les rendre méconnaissables.
Bien avant cette époque, dit Weiss, beaucoup de réfugiés; ayant
perdu tout espoir de retour dans leur patrie, avaient traduit
leurs noms français en allemand. Lacroix était devenu _Kreutz_,
Laforge _Schmidt_, Dupré _Wiese_, Sauvage _Wied_, etc.
Ce fait de la germanisation des noms rend donc bien incomplète
l'indication que peut donner le relevé des noms français pour
déterminer le nombre des descendants des réfugiés dans l'armée
d'invasion. Quoi qu'il en soit, sur l'état de l'armée prussienne
au 1er août 1870, figurent, rien que pour l'état-major, les
généraux et les colonels, quatre-vingt-dix noms dont l'origine
française ne saurait faire aucun doute.
Voici ces noms:
Généraux (de toutes armes): De Colomier, de Berger, de Pape, de
Gros, de Bories, de Montbary, de Malaise, Mulzer, de la Roche, de
Jarrys, de Gayl, de Memerty, de Busse, du Trossel, de Colomb,
Girod de Gaudy; de Ruville.
Colonels et lieutenants-colonels d'état-major: De Loucadou, Verdy
du Vernois, de Verri, Faber du Faur.
Chefs d'escadron d'état-major: Seyssel d'Aix, d'Aweyde, de
Parseval, Manche.
Capitaines d'état-major: Cardinal, de Chappuis, Mantey, de
Noville, Menges, D'Aussin, Baron de la Roche.
Lieutenants d'état-major: De Collas, de Palezieux, Menin Marc; de
Bosse, de Rabenau, baron Godin, Surmont, de Nase, comte de
Villers, de Baligand, Chelpin, de Roman, Jarry de la Roche, de
Lières.
Officier de marine: Le Tanneux de Saint-Paul.
Colonels et lieutenants-colonels de cavalerie: De Loë, Arent, de
Busse, Rode.
Colonels et lieutenants-colonels d'infanterie: De Barby, Laurin,
Duplessis, Colomb, de Reg, Conrady, de Bessel, Valeritini, de
Montbé, de Berger, de Conta, de Legat, de Busse.
Artillerie: De Mussinan, de Borries, baron de Lepel, de Pillement,
Blanc, de Malaisé, de Selle, Gaspard, Gayl.
Génie, pontonniers: Bredan, Ney, Bredan (lieutenant), Hutter, de
Berge, Lille, Mache.
Si ces officiers et ces soldats huguenots que la persécution avait
chassés de France et qui mettaient leur furie française au service
des puissances étrangères; ne s'étaient pas sans cesse trouvés
face à face avec ceux-là même qui les avaient dépouillés et
tourmentés, s'ils avaient eu une nouvelle patrie toute française
au-delà des mers, la violence de leurs ressentiments se fût vite
apaisée. Ils auraient promptement repris ce coeur français, que
Dieu et la naissance leur avaient donné, dit Jurieu, et qu'on
avait eu tant de peine à leur arracher.
L'émigration protestante eût d'ailleurs apporté à la nouvelle
France, non seulement les soldats aguerris qui versaient leur sang
sur tous les champs de bataille de l'Europe, mais encore tous les
éléments constitutifs d'un peuple pouvant aspirer à de hautes et
prospères destinées; elle lui eût donné, en effet, des savants,
des diplomates, des ingénieurs, des matelots, des commerçants, des
manufacturiers, des ouvriers de toutes les industries, des
agriculteurs, des vignerons, des horticulteurs, etc., enfin des
capitaux considérables pour créer son outillage industriel et
agricole.
À quel avenir n'eût pu prétendre cette république protestante
française; groupant tous ces éléments de force et de richesse, qui
se sont dispersés sur tant de points du globe?
Grâce à la double faute commise par Louis XIV, de s'être refusé à
rappeler les huguenots en France, et d'avoir empêché la création
d'une nouvelle France protestante à l'île Bourbon, ce sont les
puissances ennemies, ou rivales de notre pays qui ont profité de
l'émigration qui était un désastre pour la France.
L'ambassadeur de France ayant demandé au roi de Prusse, raconte
Tissot, ce qui pourrait lui faire plaisir, le roi lui répondit:
«ce que votre maître peut me faire de plus agréable, _c'est une
seconde révocation de l'édit de Nantes._»
Les puissances protestantes eussent toutes pu en dire autant, car
voici ce que les réfugiés avaient, au dire de Michelet, fait pour
les pays qui leur avaient donné asile: «Ils avaient fait un jardin
des sables de la Prusse et du Holstein, porté la culture en
Islande, donné à la rude Suisse les légumes, la vigne,
l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de
la fécondité. Aux bords de la Baltique on les croyait sorciers,
leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les
fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam,
ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu Saurin, ils préparaient
Rousseau. Denis Papin porte à l'Angleterre, le secret qui, plus
tard, donnera à quinze millions d'hommes les bras de cinq cents
millions, donc la richesse et Waterloo:»
L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la Prusse et les autres
États de l'Allemagne, avaient hérité de nos manufacturiers les
plus riches et les plus intelligents et de leurs ouvriers les plus
habiles, qui avaient apporté à leurs nouvelles patries leur savoir
faire, leur secrets industriels et les moyens de les mettre en
oeuvre. Grâce aux réfugiés, les divers États de l'Europe cessèrent
d'être tributaires de la France pour une foule d'industries, la
soierie, la draperie, la chapellerie, la ganterie, les toiles, le
papier, l'horlogerie, etc.; aujourd'hui (en 1886) toutes ces
industries ont fait de tels progrès dans les pays où les ont
importées les émigrants français, qu'elles font une redoutable
concurrence aux produits similaires de notre pays.
On n'estime pas moins de trois ou quatre cent mille le nombre des
émigrants qui s'établirent à l'étranger, et, l'on calcule que la
persécution religieuse a fait, en outre, cent mille victimes qui
trouvèrent la mort, dans les massacres des assemblées, dans les
luttes des Cévennes, sur la route de l'exil, au fond des cachots,
sur les bancs des galères, sur la potence, sur la route et sur le
bûcher.
La perte qu'a subie la France ne peut s'évaluer d'après le nombre
des émigrés et des victimes, car on ne peut évaluer par têtes une
perte d'hommes, comme on ferait pour du bétail, l'instruction et
l'intelligence établissant entre les hommes une grande différence
au point de vue de la valeur sociale. Or, les protestants
formaient la meilleure partie de cette classe moyenne,
industrieuse et éclairée qui a fait la grandeur et la prospérité
des nations modernes.
«Les protestants, dit Henri Martin, étaient fort supérieurs, en
moyenne, sinon à la bourgeoisie catholique de Paris et des
principaux centres de la civilisation française, du moins à la
masse du peuple, et les émigrants étaient _l'élite des
protestants_. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels
beaucoup d'esprits supérieurs, laissèrent en France des vides
effrayants, et allèrent grossir les forces des nations
protestantes; _la France baissa de ce qu'elle perdit et de ce que
gagnèrent ses rivales._
«Elle s'appauvrit, non pas seulement des Français qui s'exilent,
mais de ceux bien plus nombreux, qui restent malgré eux,
découragés, minés, sans ardeur au travail ni sécurité de la vie;
c'est réellement l'activité de plus d'un million d'hommes que perd
la France, et du million qui produisait le plus.»
Quant à Quinet, il montre ainsi le grand vide que fit dans
l'esprit de la nation française, la proscription des protestants:
«Ce fut, dit-il, un immense dommage, pour la révolution française
d'avoir été privée du peuple proscrit à la Saint-Barthélemy et à
la révocation de l'édit de Nantes...
«Quand vous voyez dans l'esprit français les si grands vides,
qu'il serait désormais puéril de nier, n'oubliez pas que la France
s'est arrachée à elle-même le coeur et les entrailles par
l'expulsion ou l'étouffement de près de deux millions de ses
meilleurs citoyens. Qu'y a-t-il de plus sérieux et de plus
persévérant que le calvinisme, le jansénisme de Port royal? La
violence nous a diminués, mais c'est notre honneur qu'il a fallu
la proscription de cinq cent mille des nôtres, l'extirpation d'une
partie de la nation, pour nous réduire a la frivolité dont on nous
accuse aujourd'hui... Il y avait chez nous, un juste équilibre de
gravité et de légèreté, de fond et de formes, de réalité et
d'apparences. Est-ce notre faute, si la violence Barbare nous a
ôté le lest? ... Que n'eût pas été la France si, avec l'éclat de
son génie, elle se fût maintenue, entière, je veux dire, si, à
cette splendeur, elle eût joint la force de caractère, la vigueur
d'âme, l'indomptable ténacité de cette partie de la nation qui
avait été retrempée par la réforme.»
Le mal que l'émigration avait fait à la France, Louis XIV eût pu
le réparer en partie, s'il se fût résigné à rappeler les huguenots
et à tolérer en France l'exercice du culte protestant; mais il se
refusa obstinément à revenir sur ses pas, alors même que, sans
argent et sans armée il se trouvait dans l'impossibilité de
continuer la lutte contre les puissances catholiques, liguées avec
ces puissances protestantes dont il s'était fait
d'irréconciliables ennemies, en se faisant le Pierre l'Hermite du
catholicisme, aussi bien au-dehors qu'au-dedans des frontières de
son royaume.
Après lui, le régent songea un instant à ce rappel des huguenots,
considérant, dit Saint-Simon, «_le gain du peuple_, _d'arts_,
_d'argent et de commerce que la France ferait en un moment par ce
rappel si désiré_», mais il se laissa bien facilement déconseiller
de réaliser ce projet.
Pourquoi l'idée de rouvrir les portes de la France aux réfugiés, à
leurs enfants et à leurs petits enfants fut-elle toujours
repoussée par le gouvernement, aussi bien sous la Pompadour et
sous la Dubarry que du temps de la dévote Maintenon?
Parce que la tradition administrative était, que l'intérêt de
l'État exigeait qu'aucun réfugié ne pût rentrer en France sans
avoir abjuré, à raison de cette fiction légale qu'il n'y avait
plus de protestants dans le royaume. Or, ainsi que le fait
observer Rulhières, sous les gouvernements arbitraires, si les
principes peuvent changer, d'un règne à l'autre, même d'un
ministre à l'autre, il y a quelque chose qui reste immuable, c'est
la tradition administrative.
La Constituante essaya de réparer la faute commise par la
monarchie de droit divin; elle décréta que les descendants des
religionnaires fugitifs pourraient revenir en France, y
reprendraient l'exercice de leurs droits civils et politiques, et
rentreraient en possession des biens invendus et non adjugés de
leurs familles, restés sous la régie des domaines.
C'est grâce à cette mesure réparatrice, que plusieurs familles de
réfugiés, les Odier, les la bouchère, les Pradier, les Constant,
les Bitaubé, les Pourtalès, purent rendre quelques-uns de leurs
membres à la mère patrie. Mais il était trop tard pour que le
rappel des huguenots pût avoir un effet efficace; après un si long
temps écoulé depuis que les réfugiés avaient quitté la France,
leurs descendants s'étaient fondus dans les nations qui avaient
donné asile à leurs familles, le désastre de l'émigration était
devenu irréparable.