Pour en revenir à Blanche de Gamond, on vient lui dire, à sa

sortie de l'infirmerie, que sous trois jours elle devra partir

pour l'Amérique. «Et, quand vous serez sur la mer, ajoutait-on, on

vous fera passer sur une planche fort étroite, et ensuite on _vous

jettera dans la mer_, afin de faire perdre la race des huguenots

et de se défaire de vous.»

Élie Benoît constate que cette menace de transportation dans le

nouveau monde parvint à vaincre la constance «de plusieurs de ceux

qui avaient résisté aux prisons, aux galères, aux cachots, à la

faim, à la soif, à la vermine et à la pourriture.»

Jurieu dit, qu'après le naufrage d'un des navires transportant des

huguenots aux colonies, on ne mit plus en doute qu'on ne vous

embarquât pour opérer des noyades en grand. À ceux qu'on allait

embarquer, raconte Élie Benoît, on parlait de l'Amérique comme

d'un pays où ils seraient «réduits _en esclavage _et traités comme

les habitants des colonies traitent leurs nègres et leurs bêtes».

Une lettre écrite de Cadix par un Cévenol au mois d'avril 1687,

montre combien était répandue cette idée que les huguenots

transportés devaient être réduits en esclavage aux colonies: «On

les envoie aux îles d'Amérique _pour y être vendus au plus

offrant_. Ces choses font horreur à la nature que ceux qui se

disent chrétiens, vendent des chrétiens à deniers comptants...

«Nous apprîmes que ce vaisseau venait de Marseille et qu'il allait

en Amérique porter _des esclaves... _Nous avons vu paraître

quelques demoiselles, à qui la mort était peinte sur le visage,

lesquelles venaient en haut pour prendre l'air. Nous leur avons

demandé par quelle aventure elles s'en allaient en Amérique. Elles

ont répondu avec une constance héroïque. «Parce que nous ne

voulons point adorer la bête, ni nous prosterner devant des

images; voilà, disent-elles, notre crime». Je ne fus pas plutôt au

bas de l'échelle que je vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes,

couchées sur des matelas, accablées de maux, et d'un autre côté

l'on voyait cent pauvres malheureux accablés de vieillesse et que

les tourments des tyrans ont réduits aux abois (des forçats

invalides). Elles m'ont dit que, lorsqu'elles partirent de

Marseille, elles étaient 250 personnes, hommes, femmes, filles et

garçons et que, en quinze jours, il en est mort 18.»

Ce Cévenol trouve parmi les transportées, deux de ses cousines,

deux jeunes filles, l'une de quinze, l'autre de seize ans, l'une

déjà bien malade, vouées toutes deux à une mort prochaine car le

vaisseau qui les portait _fit naufrage _et l'on ne sauva point la

moitié des passagers. Est-ce à ce naufrage, ou un des cinq ou six

autres sinistres du même genre, que se rapporte cette relation du

huguenot Étienne Serres, un des rares survivants d'un navire qui,

chargé, de prisonniers et de forçats invalides, fit naufrage près

de la Martinique?

«Les femmes, dit-il, étaient fermées à clef dans leur chambre et,

dans le désordre où tout le monde était, on ne se souvint de leur

ouvrir que lorsqu'il ne fut presque plus temps. Quelqu'un ayant

enfin pensé à elles, et s'étant avisé d'ouvrir la porte de leur

chambre, ne pouvant trouver la clef, la rompit à coups de hache.

Quelques-unes en sortirent au milieu des eaux où elles nageaient

déjà; et on trouva toutes les autres noyées. Les forçats étaient

enchaînés les uns avec les autres, et sept à sept, de sorte que,

ne pouvant rompre les chaînes dont ils étaient liés, ils jetaient

des cris épouvantables pour émouvoir les entrailles et pour faire

venir à leur secours. Ces cris ayant attiré près d'eux leur

comité, il eut pitié d'eux et fit tous ses efforts pour rompre

leurs chaînes. Mais le temps était court, et, tous voulant être

déliés à la fois, après avoir ôté les fers à quelques-uns, il fut

contraint d'abandonner les autres.»

Les matelots mettent les chaloupes à la mer, quelques-uns

seulement des transportés peuvent les suivre dans les

embarcations, si bien que quinze des prisonniers périrent et _que

presque toutes _les prisonnières furent noyées.

Ce n'était pas seulement le naufrage qu'avaient à craindre les

transportés, c'étaient encore les maladies résultant de

l'entassement sur les navires et du manque de soins. Ainsi sur un

navire parti de Nantes en 1687 avec cent soixante transportés,

quarante périrent dans la traversée, et sur deux autres partis de

Marseille l'année suivante avec cent quatre-vingt passagers,

quarante périrent en route.

Cette croyance qu'on embarquait les huguenots pour les noyer était

si bien établie, que Convenant, pasteur d'Orange, à l'occasion de

l'émigration protestante de cette principauté, dit encore en 1703:

«On répétait qu'on ne leur faisait prendre cette route que pour

les embarquer à Nice sur des vaisseaux qu'on y avait préparés, et

pour leur faire le même traitement qu'on avait fait, il n'y avait

que quelques jours, à tous les habitants d'un village des

Cévennes, qu'on avait mis sur un vaisseau, sous ombre de les

transporter dans les îles d'Amérique, et _qu'on avait fait couler

à fond au milieu de la mer_.»

On avait eu l'idée, tout d'abord, de faire de la transportation

sur une grande échelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver

dans la transportation un moyen de _changer quelques peuples des

Cévennes_, et en 1687, il annonçait être prêt à faire trois

_voitures_, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille,

mais il dut se contenter de faire partir pour les îles d'Amérique

ou le Canada, _ceux qui paraissaient avoir le plus de crédit dans

chaque village_. On renonça bientôt absolument à la transportation

des huguenots, «Sa Majesté, écrivait Louvois en 1689, ayant connu

par expérience que ces gens-là embarrassaient extrêmement les

gouverneurs des îles et que, quelque précaution que l'on prit, ils

s'évadaient et revenaient en France.»

Cette décision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu

du roi que la liberté de sortir du royaume fût _momentanément

_rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqué

cet argument «que le naturel des Français les poussait à vouloir

principalement les choses difficiles et _défendues_, mais qu'ils

se refroidissaient aussitôt qu'on leur donnait la permission de se

satisfaire». Conformément à son avis, les passages furent un

instant ouverts aux émigrants, mais quand on vit qu'une foule de

gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on

s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les édits

interdisant l'émigration sous peine des galères.

En même temps, pour désemplir les prisons trop peuplées, on avait

expulsé du royaume quelques centaines de huguenots opiniâtres,

qu'on avait fait conduire aux frontières de terre _ou _de _mer_,

_en confisquant leurs biens_, comme s'ils fussent sortis

volontairement du royaume. On expulsa de même quelques _notables

qui _n'avaient pas été emprisonnés, mais donnaient le mauvais

exemple de leur attachement à la foi protestante.

Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enfermé à la

Bastille, avait abjuré entre les mains de Bossuet, était dénoncé,

six ans plus tard, comme étant le conseil des nouveaux convertis,

si bien _qu'il ne paraissait pas qu'il eût fait abjuration_.

Quelques jours plus tard, après que le secrétaire d'État eut

consulté Bossuet sur la question, le maréchal d'Estrées recevait

l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'exécuter contre cet

_opiniâtre _dont la présence était réputée dangereuse: «Sa Majesté

veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en

l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme

aussi, supposé qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois

inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses

enfants, _ni disposer de ses effets_.»

Fénelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux

convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces où il n'y

avait point de huguenots, de les y envoyer en qualité _d'otages_,

pour empêcher la désertion de leurs familles, mais encore il

ajoutait: «Peut-être ne serait-il point mauvais d'en envoyer

quelques-uns dans le Canada, _c'est un pays avec lequel ils font

eux-mêmes le commerce_.» La plaisante raison pour les transporter

en Amérique!

Le secrétaire d'État Seignelai envoie à un intendant cette lettre

du roi: «J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la

religion prétendue réformée qui sont dans l'étendue de votre

département, et qui ont, jusqu'à présent, refusé de faire leur

réunion à l'Église catholique, et ne pouvant souffrir que des gens

si opiniâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon

royaume, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon

intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu

de la frontière sans qu'ils puissent, sous quelque prétexte que ce

soit, _emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils

soient_.»

Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques têtes

choisies; il eût fallu, chose impossible, conduire à la frontière

des populations entières pour débarrasser le royaume de tous _les

opiniâtres._

En 1729 encore, le président du parlement de Grenoble rend cette

ordonnance: «Nous avons ordonné que, dans trois mois, le sieur

Jacques Gardy fera abjuration de la religion prétendue réformée, à

compter du jour de la signification qui lui sera faite du présent,

à faute de quoi, ledit délai passé, il est ordonné au sieur prévôt

de la maréchaussée de cette province de le faire prendre par des

archers et conduire hors du royaume sur la frontière la plus

proche, lesquels archers lui feront défense d'y rentrer sous la

peine des galères.»

Quant à ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se résignait à

leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire à la

frontière que lorsque l'on avait épuisé tous les moyens pour

provoquer leur abjuration.

La veuve Camin était prisonnière au château de Saumur depuis de

longues années sans qu'on eût pu la faire abjurer. Pontchartrain

écrit au gouverneur: «Le roi est résolu de la faire sortir du

royaume, après qu'on aura essayé de la convertir. Pour cet effet

il faut tenir cette décision _secrète _et mettre tous les moyens

possibles en usage pour l'obliger à s'instruire, en lui faisant

entendre que c'est le seul expédient à mettre fin à ses peines; et

si, dans trois mois, elle persiste dans son opiniâtreté, on

l'enverra hors du royaume.»

Comme on savait que les prisonniers préféraient tout, même les

galères, à la transportation en Amérique, on faisait peur jusqu'au

bout de l'Amérique, dit Élie Benoît, aux expulsés, que l'on

conduisait aux frontières du royaume, et cet artifice réussit

contre quelques-uns qui perdirent courage à la veille de leur

délivrance... Le marquis de la Musse était déjà sur un vaisseau

étranger, avant qu'il eût appris qu'on voulait le relâcher; il

n'en sut rien qu'après que celui qui était chargé de le conduire

se fut retiré et que les voiles furent levées. -- «On nous mena

dans notre charrette, dit Anne Chauffepié, à un village nommé

Etran, où nos gardes et nous, nous montâmes sur le vaisseau qui

nous attendait pour mettre à la voile, et _ce fut là seulement

_que nos gardes nous dirent qu'on nous emmenait en Angleterre ou

en Hollande, car, jusqu'à ce moment, ils nous avaient toujours

fort assuré _qu'on nous mènerait en Amérique_.»

Pour en revenir à Blanche de Gamond, la victime de d'Hérapine, ou

la Rapine, comme l'appelaient les huguenots, quand on lui eut fait

cette menace de la transporter en Amérique, elle résolut de

s'évader de l'hôpital de Valence avec trois de ses compagnes;

mais, en franchissant une haute muraille, elle tomba et se rompit

la cuisse, si bien qu'elle fut reprise par ses bourreaux et

ramenée à l'infirmerie où se trouvait son amie Jeanne Raymond,

blessée comme elle.

«L'un me prit par la tête, dit-elle, et les autres par le milieu

de mon corps, ainsi on commença à monter les degrés. Je souffrais

comme si j'eusse été sur une roue; tous les degrés qu'on montait

ébranlaient si fort mon corps et mes os qu'ils craquetaient tous.

-- Un moment après on vint pour me déshabiller, ce fut des maux

les plus cuisants du monde. Ils étaient trois ou quatre filles,

les unes me tenaient entre leurs bras, les autres me délaçaient,

les autres m'ôtaient mes bas; c'est alors que je fis des cris, car

les os de mon pied gauche étaient démis. Puis on me mit dans une

peau de mouton, là où je demeurai jusqu'au troisième jour sans

qu'on me changeât de place, ni nous faire accommoder nos

desloqûres, nous priâmes tant qu'enfin on nous fit venir un homme,

nommé maître Louis Blu qui nous remit nos os. Il accommoda

premièrement Mlle Terasson, et puis moi, ce furent des cris et des

larmes que ma cuisse me causait, car elle était démise et

_moulue_, cela dura assez longtemps, devant qu'il eût accommodé,

en six ou sept parts de ma personne, les os qui étaient démis de

leur place. On demeura huit jours sans venir voir nos

meurtrissures.

«On ne me donna point de bouillon ni autre chose... M. de Brezane

ne manquait pas de nous faire de rudes menaces de temps en temps;

en venant nous voir il nous disait: «Quoique vous soyez

estropiées, cela n'empêchera pas _qu'on ne vous mène en Amérique

_pour vous faire prendre fin, mais en attendant je vous ferai

mettre dans un cachot et vous pourrirez là-dedans.

«Il fallait qu'on fût quatre personnes pour me lever, chacune

d'elles prenait le coin du matelas et avec le matelas on me

mettait par terre puis deux filles me tenaient entre leurs bras et

les autres faisaient mon lit, puis on tâchait de m'y mettre

dessus; mais c'était là la plus grande peine parce qu'on ne

pouvait pas m'y mettre sans me toucher. Et comme je pourrissais

vive et que ma peau s'ôtait dès qu'on me touchait, c'étaient des

cris, des larmes et des soupirs, les plus grands qu'on ait jamais

ouïs, la nuit et le jour sans relâche...

«Comme M. le comte de Tessé avec l'évêque de Valence approchaient

de mon lit, la plus grande hâte qu'ils eurent, ce fut de se

boucher le nez et ensuite de prendre la fuite à cause de la

puanteur, et de ce _qu'on n'avait pas soin de changer le linge de

ma plaie_, car elle coulait nuit et jour et perçait le matelas; et

toutes les fois qu'on me levait, il ressemblait à un ruisseau, et

quoiqu'on eut parfumé la chambre, cela n'empêchait pas qu'il n'y

eut une grande puanteur.»

Grâce aux démarches d'amis puissants, et à un sacrifice pécuniaire

que sa mère consentit à s'imposer pour faire disparaître les

dernières oppositions, Blanche de Gamond, autorisée à se rendre à

Genève, put sortir de l'hôpital de Valence. La malade partit,

couchée à plat ventre sur un sac rempli de foin, posé en travers

sur la selle d'un cheval, les pieds appuyés sur l'un des étriers.

Ce fut un nouveau et cruel martyre; à chaque pas du cheval,

c'étaient de terribles douleurs; il fallut s'arrêter toutes les

deux ou trois lieues, et, à chaque étape, séjourner plusieurs

jours pour se reposer, si bien que l'on mit un mois pour faire les

quatorze lieues qui séparent Valence de Grenoble.

Celui qui visite les prisons d'aujourd'hui, ne peut avoir aucune

idée de ce qu'étaient les prisons du temps de Louis XIV, ces

sépulcres des vivants où furent entassés les huguenots après la

révocation, et où tant de victimes furent jetées pendant près d'un

siècle pour cause de religion.

La plupart des cachots des châteaux forts et des prisons d'État

étaient de sombres réduits, dans lesquels l'air et le jour ne

pénétraient que par une étroite lucarne, donnant parfois sur un

égout infect; ils étaient si humides que les prisonniers y

perdaient bientôt leurs dents et leurs cheveux, les insectes y

pullulaient ainsi que les souris et les rats, et les tortures de

la faim venaient souvent s'ajouter aux autres souffrances qu'on

avait à y supporter. Je laisse la parole aux témoins oculaires et

aux victimes pour ne pas être accusé d'exagération dans la

description de ces lieux de torture.

Voici d'abord le témoignage Élie Benoît: «Il y a des lieux où les

cachots sont si noirs, si puants, si pleins de boue et d'animaux

qui s'engendrent dans l'ordure, que la seule idée en fait frémir

les plus assurés. Presque partout ces cachots sont des lieux où il

passe des égouts et où les immondices de tout le voisinage

viennent se rendre. Dans plusieurs on voit passer les ordures des

latrines, et, quand les eaux sont un peu hautes, elles y montent

jusqu'au cou de ceux qui y sont confinés... À Bourgoin les cachots

n'y sont rien autre chose que des puits, pleins d'eau puante et

bourbeuse... On y descend les prisonniers par des cordes, et on

les y laisse suspendus de peur qu'ils ne fussent étouffés s'ils

tombaient jusqu'au fond.

Le cachot de la Flosselière est une véritable voirie, où passent

toutes les ordures d'un couvent voisin. On avait la méchanceté d'y

porter exprès des charognes pour incommoder les prisonniers de

leur puanteur. Tels sont encore ceux d'Aumale en Normandie, tels

ceux de Grenoble où le froid et l'humidité sont si terribles que

plusieurs, au bout de quelques semaines, ont perdu les cheveux et

les dents... Certains cachots sont si étroits qu'on n'y peut être

debout. Les malheureux qu'on y jette ne peuvent trouver de repos

qu'en s'appuyant contre la muraille en se mettant comme en un

peloton pour se délasser en pliant un peu les jambes.

Il y en a qui sont faits à peu près comme la coiffure d'un

capucin, un peu larges d'entrée, mais rétrécissant jusqu'au fond,

en sorte _qu'on n'y peut tenir qu'en mettant les pieds l'un sur

l'autre_, _et que la seule posture où un homme s'y puisse mettre_,

_est de demeurer demi couché_, _sans être jamais ni debout_, _ni

assis; sans pouvoir se remuer_, _qu'en se roulant contre la

muraille; sans pouvoir changer la situation de ses pieds_, _comme

s'ils étaient attachés avec des clous et qu'ils ne pussent tourner

que sur un pivot... _Avec tout cela ces lieux ne sont ouverts que

pour donner aux prisonniers autant d'air qu'il en faut pour

n'étouffer pas, et _cet air ne leur vient que par des crevasses

qui_, _outre qu'elles apportent un air impur et infect_, _exposent

aussi ces lieux pleins d'horreur à toutes les injures des

saisons._

La plupart des cachots n'ont de jour, qu'autant qu'il en faut pour

faire apercevoir aux prisonniers _les crapauds et les vers qui s'y

engendrent et s'y nourrissent... _On avait parfois la cruauté de

mettre aux prisonniers les fers aux pieds et aux mains... On

refusait aux malades tout ce qui pouvait leur faire supporter leur

mal avec plus de patience... _Le geôlier appliquait impunément à

son profit ce qu'il recevait pour le soulagement des

prisonniers... On laissait ceux-ci dans les plus horribles cachots

autant de temps qu'ils y pouvaient demeurer sans mourir_. _Après

qu'on les en avait retirés_, _pénétrés d'eau et de boue_, _on ne

leur donnait ni linge ni habits à changer_, _ni feu pour sécher ce

qu'ils avaient sur le corps... On en a retiré parfois dans des

états qui auraient fait pitié aux peuples qui s'entremangent; on

les voyait enflés partout_, _leur peau se déchirait en y

touchant_, _comme du papier mouillé; ils étaient couverts de

crevasses et d'ulcères_, _maigres_, _pâles_, _ressemblant plutôt à

des cadavres qu'à des personnes vivantes_.»

«Les prisons de Grenoble étaient si remplies, en 1686, écrit

Antoine Court, que les malheureux qui y étaient renfermés, étaient

entassés les uns sur les autres; dans une seule basse-fosse, il y

avait quatre-vingts femmes ou filles, et dans une autre, soixante-

dix hommes. Ces prisons étaient si humides, à cause de l'Isère qui

en baignait les murailles, que les habits _se pourrissaient sur

les corps des prisonniers_. Presque tous y contractaient des

maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espèces

de clous qui les faisaient extrêmement souffrir, et ressemblaient

si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut alarmé et

résolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les

prisonniers.»

Blanche de Gamond qui fut enfermée dans ces prisons avant d'être

conduite à l'hôpital de Valence, écrit: «Comme la basse-fosse

était un mauvais séjour extrêmement humide, je tirai du venin

tellement que je tombai dans une grande maladie, car j'étais

détenue d'une fièvre chaude... Il me sortit derechef un venin à la

jambe droite, elle était si défigurée à cause du venin que j'avais

tiré de ces lieux humides qu'on croyait qu'il faudrait la couper.»

Mesuard dépeint ainsi sa prison de la Rochelle: «Étant dans ce

triste lieu au plus fort de l'hiver, qu'il ne cesse de pleuvoir,

du côté du soleil levant la mer y montait, et comme ce cachot

n'est qu'une voûte, l'eau y entrait en chaque fente de pierre,

dégouttant sans cesse. Enfin nous étions entre deux eaux; il

pleuvait partout, jusque sur notre lit qui était exposé sur le peu

de paille par terre; ayant aussi les latrines au même lieu qui

empoisonnaient.»

À Aigues-Mortes, le froid, l'humidité et le mauvais air firent

mourir seize prisonniers en six mois. À Saint-Maixent, plusieurs

malheureux périrent ayant de la boue jusqu'aux genoux. À Nîmes,

raconte le huguenot Jean Nissolle, pour augmenter l'horreur du

cachot sale et puant où l'on enfermait les prisonniers, on y fit

couler l'ordure des lieux.

Partout les prisonniers, dévorés par la vermine, souffrant du

froid et du mauvais air, étaient encore exposés à mourir de faim,

par suite de la rapacité de leurs geôliers. Les prisons étaient

affermées et faisaient partie des domaines de l'État _productifs

de revenus_, en sorte que c'était sur le prix alloué aux geôliers

à chaque entrée nouvelle, que devait se prélever le montant de

leur bail. Une pareille obligation annulait en fait tous les

règlements destinés à protéger un détenu contre des spéculations

_meurtrières; _aussi, en 1665, un geôlier avait-il été condamné à

mort pour avoir laissé mourir de faim un prisonnier.

Les commandants des châteaux forts, de même que les geôliers,

économisaient le plus qu'ils pouvaient sur les pensions qui leur

étaient attribuées pour leurs prisonniers. M. de Coursy,

gouverneur du château de Ham, par exemple, fut sévèrement

admonesté par le ministre, pour ne donner à un détenu que six sous

par jour pour sa nourriture, alors que le roi avait fixé à trente

sous la pension journalière de ce détenu, et le laisser _tout nu

et manquant de toutes choses._

Farie de Garlin, huguenot détenu à la Bastille, passe onze ans

dans une des chambres basses des tours du château appelées

_calottes _et, après avoir usé et pourri le peu de vêtements et la

seule chemise qu'il avait sur le corps, en est réduit à se couvrir

uniquement de la mauvaise courtepointe qui était sur son lit.

Le gouverneur de la Bastille économisait terriblement, on le voit,

sur les dépenses d'habillements de ses prisonniers.

En 1765, des prisonnières huguenotes détenues depuis dix-huit ans

dans les prisons de Bordeaux adressent une requête à M. de la

Vrillière pour obtenir leur mise en liberté, elles font valoir que

deux d'entre elles, âgées de quatre-vingts à quatre-vingt-deux

sont _imbéciles _depuis plus de dix années. La Vrillière, ordonne

d'attendre pour les plus jeunes, mais de relâcher les plus âgées.

Le geôlier refuse de libérer ses prisonnières, sous prétexte _des

droits de gîte et de geôle_ qui lui sont dus par elles; il faut

que constatation soit faite que ces prisonnières _n'ont pas de

bien _pour que ce geôlier rapace consente enfin à leur ouvrir les

portes de la prison, en se contentant d'une très légère somme. Il

semblait si naturel de grappiller sur les sommes allouées pour

l'entretien et la subsistance des prisonniers, que, à l'occasion

d'une accusation de malversation dans la distribution du pain des

prisonniers, dirigée contre les officiers de la maréchaussée de

Toulon, l'intendant de la marine objecte _naïvement _qu'il a

toujours été d'usage, d'employer les économies faites sur les

fonds alloués pour le pain des prisonniers, aux réparations du

Palais et à diverses menues dépenses.

On lit dans une relation sur la prison d'Aigues-Mortes: «On

demeura _quelques jours _sans rien donner à quatre d'entre nous.

Les autres prisonniers nous firent part de leur pain pendant ce

temps. Il y avait quatre portes à passer, d'eux à nous; au milieu

il y avait un appartement où était un de nos frères prisonniers.

Il fallait donc que ceux qui nous faisaient ainsi part de leur

nécessaire, l'attachassent avec du fil au bout d'un roseau, et le

fissent passer sous ces quatre portes. Cependant le roseau était

court, et, sans le prisonnier qui, par une providence

particulière, se trouva heureusement au milieu, pour prendre le

pain et pour nous le donner, nous serions peut-être _morts de faim

_dans cette prison... Quand nous voulions faire acheter quelques

provisions, il fallait donner l'argent par avance et payer les

choses doublement, encore étions-nous fort mal servis. Une fois on

nous apportait de la viande, et on oubliait le bois qu'il fallait

pour la faire cuire; une autre fois on apportait le bois et on

laissait la viande. Il manquait toujours quelque chose; _ce qui

nous faisait le plus souffrir c'était la soif_, _on fut une fois

deux jours sans nous donner une goutte d'eau_.»

Six prisonniers enfermés depuis vingt-deux ans comme _opiniâtres

_au château de Saumur, écrivent en 1713 à l'évêque de Bristol,

ministre plénipotentiaire de la reine d'Angleterre: «M. Desy, le

lieutenant du roi, mettra tout en oeuvre pour nous retenir toute

notre vie, à _cause du profit qu'il tire sur notre nourriture_,

qui lui est payée vingt sous par jour, desquels il retient une

partie et donne l'autre au cantinier qui nous nourrit fort mal.»

Un de ceux qui eurent à souffrir le plus cruellement de la

cupidité de ses geôliers fut Louis de Marolles, ancien conseiller

du roi, un des hommes les plus instruits et les plus capables du

XVIIe siècle, que l'on avait enterré tout vivant dans un des plus

affreux cachots de Marseille. Il n'eut pas seulement à souffrir de

l'isolement, des ténèbres et du froid; son geôlier, l'exploitant

de la manière la plus indigne, le laissa sans vêtements et souvent

sans nourriture. Son corps s'exténua, sa tête s'exalta; souffrant

du froid et de la faim, en proie à de cruelles hallucinations, si

bien qu'un jour il se brisa la tête en tombant contre un des murs

de son cachot. Après deux mois de cruelles souffrances pendant

lesquels, dit un de ses correspondants, il ne songeait plus _qu'à

déloger_, Louis de Marolles mourut le 17 juin 1692.

Voici quelques extraits des rares lettres que ce _mort vivant _put

écrire, dans son sépulcre, à la clarté d'une petite chandelle d'un

liard, soit à un forçat pour la foi, soit à sa femme que, par

anticipation, il appelait ma chère et bien-aimée veuve.

«Mon petit sanctuaire a douze de mes pieds de longueur et dix de

largeur; le plus grand jour qu'il ait, vient par la cheminée, la

clarté n'y entre qu'autant qu'il faut pour ne pas heurter le jour

contre les murailles. Quand j'y eus été trois semaines, je me

trouvai attaqué de tant d'incommodités que je ne croyais pas y

vivre quatre mois, et le douzième de février prochain, il y aura

cinq ans que Dieu m'y conserve.

«Environ le 15 octobre de la première année, Dieu m'affligea d'une

fluxion douloureuse qui me tomba sur l'emboîture du bras droit

avec l'épaule. Je ne pus plus me déshabiller, je passais les

nuits, tantôt sur le lit, tantôt me promenant dans mes ténèbres

ordinaires. La solitude et les ténèbres perpétuelles dans

lesquelles je passais mes jours se présentèrent à mon esprit sous

une si affreuse idée, qu'elles y firent de très funestes

impressions. Il se remplit de mille imaginations creuses et vaines

qui l'emportèrent très souvent dans les rêveries qui duraient

quelquefois des heures entières... Dieu voulut que ce mal durât

quelques mois... J'étais plongé dans une profonde affliction,

quand je joignais à ce triste état, le peu de repos que mon corps

prenait, _j'en concluais que c'était là le grand chemin au délire_

et il y a quatre ou cinq mois j'étais encore très incommodé d'une

oppression de poumon qui me faisait presque perdre la respiration,

j'avais aussi des vertiges et je suis tombé à me casser la tête.

Ces tournoiements de tête n'étaient causés, à mon avis, que _par

le défaut de nourriture_...»

Demandant à son correspondant de lui faire acheter pour quelques

sous de fil afin de pouvoir recoudre son linge, sa culotte et

autres hardes, de Marolles dit:

«Il y a plus de six semaines que les sergents en demandent tous

les jours pour moi chez le _major _sans pouvoir en obtenir. Voilà

où j'en suis pour toutes choses avec lui... Il y a bien trois mois

qu'il ne me fait plus blanchir mon linge... J'ai été plus d'un an

sans chemise, mes habits plus déchirés que ne sont ceux des plus

pauvres gueux qu'on voit aux portes des églises; j'ai été pieds

nus jusqu'au 15 décembre; je dis pieds nus, car j'avais des bas

qui n'avaient point de pieds et, pour souliers, des savates

décousues des deux côtés et percées en dessous...

«Voici le quatrième hiver que j'ai passé presque sans feu. Le

premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on

commença à m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant

février fini. Le troisième, on ne m'en donna qu'environ quatorze

ou quinze jours.

«Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point

du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a

de l'argent à moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai

senti vivement le froid, la nudité et la faim... J'ai vécu de cinq

sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonnée.

J'ai été nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort

bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succédé m'a

nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six

blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit

de me nourrir à son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais

enfin il s'est lassé de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une

fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois à dîner, _à

neuf heures_, _à dix heures et à onze heures du soir_. J'ai passé

une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres

fois, _deux fois vingt-quatre heures_.»

Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de

Marseille dont le fond _était tout pourriture et fourmillait de

vers_. En 1703, Daniel Serre écrit: «La citerne répond précisément

au fond de la caverne où je suis, ce qui la rend fort humide.» Ses

vêtements pourrissaient sur lui, et l'on avait placé sur l'étroit

soupirail destiné à aérer son cachot, des plaques de fer percées

de petits trous, en sorte, «dit-il, que l'air que l'on respire

dans l'endroit triste et étroit où je suis enfermé, est si

grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse

longtemps d'une parfaite santé.»

Daniel Serre était en effet fort malade et le médecin refusait de

lui donner des remèdes sous ce prétexte, que ceux qu'il prendrait

_dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien.

Serre ayant objecté que depuis qu'il est dans son cachot, il a

toujours mal aux dents et a dû déjà se faire arracher cinq ou six

dents, le docteur lui répond tranquillement, que, s'il reste

davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde _non seulement

ce qui lui reste de dents_, mais aussi la cervelle.

«Quelle plus grande misère peut-on s'imaginer, écrit le pauvre

prisonnier, que celle d'être privé de la lumière du jour pendant

des années, d'être livré en proie à l'avarice et à la sévérité

d'un concierge impitoyable, et _de se sentir_, pour ainsi dire,

_mourir à tout moment_.»

Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: «Il a fait

plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans.

Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes

que le roi nous donne, nous n'avons rien avancé... On nous tient

dans des appartements où il n'y a ni jour ni air, et où l'on ne

peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent

malades; nous en avons trois à l'hôpital... À part ces trois

malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait

resté treize à quatorze ans dans les cachots.» De son côté

Carrière écrit qu'il a été enfermé dans un profond cachot, où l'on

ne pouvait entrer _qu'à quatre pieds_, l'entrée étant comme celle

d'un four. Il est dans un fond de tour, où l'on descend par seize

degrés, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le

moyen de quelque machine. «Cela, dit-il, serait _plus propre à

mettre les morts que les vivants_, il n'y a aucun jour et il faut

vivre à la lumière de la lampe; notre nombre _n'a pu se soutenir_,

car le lieu est si méchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon

frère y est devenu _perclus de tous _les membres... un autre qui

fut traduit à l'hôpital avec lui, y mourut peu de temps après,

deux autres y sont morts depuis.»

On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des

prisonniers ne pût _se soutenir_, les uns mouraient, les autres se

tuaient désespérés, beaucoup perdaient la raison.

Des quatre ministres, enfermés aux îles Sainte-Marguerite et

recommandés à Saint-Mars par cette instruction spéciale «qu'ils

soient soigneusement gardés, sans avoir communication avec qui que

ce soit, de vive voix ou par écrit, sous quelque prétexte que ce

soit», trois étaient fous au mois de novembre 1693.

Avec l'inaction absolue à laquelle étaient condamnés le corps et

la pensée dans ces sépulcres voués au silence et à l'obscurité, la

folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enfermé

dans un tombeau anticipé. On conte qu'un prisonnier, ayant trouvé

une épingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre

de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et

que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait

ressenti les premières atteintes.

Quand il s'agissait de _huguenots_, on n'était jamais disposé à

faire pour les prisonniers quelque chose qui pût les empêcher de

perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonnés, l'un sain

d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour

faire des remarques sur l'histoire sainte. -- Le secrétaire d'État

oppose un refus à la demande du ministre _sain d'esprit_, et

permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre à celui

qui est _fou_, à condition d'envoyer ce qu'il aura écrit. On fait

observer à un secrétaire d'État, que la prison affaiblit l'esprit

d'une huguenote, détenue comme opiniâtre, il répond: _l'y

laisser!_

Une fois entré dans les cachots des Bastilles du grand roi, l'on

n'en sortait pas souvent, et pendant vingt ou trente ans, les

prisonniers rayés du monde des vivants, souffraient mille morts

sans que personne sût s'ils vivaient encore ou s'ils avaient passé

de vie à trépas. Deux de ces morts-vivants, les pasteurs Cardel et

Maizac, enfermés avec cette recommandation: «Sa Majesté ne veut

pas que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce

soit», sont réclamés en 1713 par les puissances protestantes,

Louis XIV répond qu'ils sont morts, et il est établi que Cardel

vécut jusqu'en 1715, et que Malzac ne mourut qu'en 1725.

Que fallait-il faire pour venir dans cet enfer des prisons, d'où

l'on n'était jamais assuré de sortir une fois qu'on y était entré?

Il suffisait, pour n'importe qui, catholique ou protestant,

d'avoir provoqué la haine ou l'envie chez quelqu'un de ceux qui,

disposant de lettres de cachet en blanc, pouvaient faire

disparaître sans esclandre ceux qui leur déplaisaient ou leur

portaient ombrage. Il suffisait même qu'un agent de police trop

zélé vous eût fait emprisonner _sans motif_ pour que, si personne

ne vous réclamait, vous restiez à tout jamais enseveli dans ces

oubliettes du grand roi.

Ainsi, Saint-Simon raconte que lorsque, à la mort de Louis XIV, le

régent fit ouvrir les prisons, on trouva dans les cachots de la

Bastille un prisonnier enfermé depuis _trente-cinq ans _dans cette

prison d'État. Ce malheureux ne put dire pourquoi il avait été

arrêté, on consulta les registres et l'on remarqua _qu'il n'avait

jamais été interrogé_. C'était un Italien, arrêté le jour même de

son arrivée à Paris, sans qu'il sût pour quelle raison, et ne

connaissant personne en France. On voulut le mettre en liberté. Il

refusa, en disant qu'il ignorait depuis trente-cinq ans ce

qu'avaient pu devenir en Italie, tous les siens, pour lesquels sa

réapparition serait une gêne et peut-être un malheur. Il obtint

_la faveur _de rester à la Bastille, où il avait passé au cachot

toute une existence d'homme, avec permission d'y prendre toute la

liberté possible en un tel séjour.

C'est la Bastille qui, pour le peuple, personnifiait ce régime du

bon plaisir permettant au roi, aux ministres, aux seigneurs de la

cour et parfois à un agent subalterne, de supprimer un citoyen, de

l'arracher à sa famille, de faire de lui un être innommé qui,

jusqu'au jour de sa mort, n'était plus désigné que sous le numéro

du cachot dans lequel il était enfermé. C'est parce que la

Bastille était pour le peuple le symbole de ce terrible régime de

l'arbitraire, que la chute de cette arche sainte du despotisme,

fut saluée par de si vives et de si unanimes acclamations; c'est

pour la même raison, que la troisième République a choisi pour la

célébration de la fête nationale, le jour de la prise de la

Bastille.

CHAPITRE IV

LES GALÈRES

_Monstruosité légale_. _-- Recrutement de la chiourme_. _-- La

chaîne_. _-- La vogue_. _-- Le combat_. _-- Persécution des

forçats huguenots_. _-- Galériens_, _société d'honnêtes gens_. _--

Les derniers forçats pour la foi._

Si parfois les portes des prisons s'ouvraient, quand les cachots

regorgeaient de prisonniers dont l'entretien devenait une trop

lourde charge pour le trésor royal, il n'en était pas de même pour

les _Galères_, ce dernier cycle de l'enfer qui ne lâchait jamais

sa proie, du moins quand il s'agissait de forçats pour la Foi, de

huguenots mis à la rame pour cause de religion.

Pour maintenir au complet l'effectif de ses galères si

laborieusement recruté, Louis XIV n'éprouvait aucun scrupule à

retenir les forçats qui avaient fait leur temps «ceux, dit Bion,

en parlant des faux-sauniers, qui ne sont condamnés aux galères

que pour un temps. Mais quel bonheur serait encore le leur si,

après avoir fait leur temps, on leur tenait parole, et si on les

renvoyait; mais il n'en est pas des galères comme du purgatoire,

les indulgences n'y trouvent point de places et, quelque terme

qu'on ait fixé dans les sentences, le terme est toujours à

_perpétuité_, surtout si un homme a le malheur d'avoir _un bon

corps_».

En 1675, l'évêque de Marseille intervient en faveur de forçats

dont on avait arbitrairement doublé ou triplé le temps de galères.

Huit ayant été condamnés, de 1652 à 1660, à deux, quatre et cinq

ans étaient encore aux galères en 1674, et vingt autres avaient

fait de quinze à vingt ans au-delà du temps auquel ils avaient été

condamnés.

Il y a aux archives du Vatican, beaucoup de suppliques de forçats

catholiques qui se plaignent au pape de ce qu'on les retient pour

ramer sur les galères jusqu'à la mort, alors qu'ils ont fini leur

peine depuis dix, vingt et trente ans.

L'intendant des galères, Arnoul, conseillait de relâcher de loin

en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps, quand

bien même il leur resterait quelque petite vigueur, _pour guérir

la fantaisie blessée de ceux qui ont passé le temps de leur

condamnation_, _que le désespoir saisit et qui commettent sur eux-

mêmes des excès pour recouvrer leur liberté._

Ces conseils étaient parfois suivis, et c'est sans doute à la

suite de l'application momentanée de cette mesure calculée

d'équité, que Dangeau écrit: «Le roi a résolu d'ôter de ses

galères _beaucoup de ceux qui ont fait leur temps_, quoique la

coutume fût établie depuis longtemps, d'y laisser également ceux

qui y étaient condamnés pour toute la vie et ceux qui étaient

condamnés pour un certain nombre d'années.»

Il semble impossible d'aller plus loin dans la voie de

l'arbitraire et de l'iniquité. Cependant l'intendant Arnoul avait

trouvé mieux, il accordait au forçat ayant fait son temps, la

_faveur_ de se faire remplacer à ses frais par un Turc fort et

valide; si c'était un forçat de bonne maison, il lui fallait

fournir deux esclaves turcs pour être mis en liberté. Blessis,

l'amant de la Voisin, qui avait fait cinq ans de galères au-delà

du temps que portait sa condamnation, faute de 500 livres pour

acheter un Turc qui le remplaçât, ne put obtenir d'être mis en

liberté.

Quant aux forçats _invalides_, on les déportait comme esclaves en

Amérique, à moins qu'ils n'obtinssent l'autorisation de se faire

remplacer par un Turc payé de leur bourse.

Cette _faveur_, pour le forçat valide qui avait fait son temps, ou

pour l'invalide, d'acheter un Turc pour ramer à sa place, était

impitoyablement refusée à tout huguenot qui, pour être envoyé aux

galères n'avait commis d'autre crime que d'avoir tenté sortir du

royaume ou d'avoir assisté à une assemblée de prière.

En effet, par un règlement particulier des galères, Louis XIV

avait décidé qu'aucun homme condamné _pour cause de religion_ ne

pourrait _jamais_ sortir des galères.

Ce règlement resta en vigueur après la mort du grand roi, et en

1763 encore, Saint-Florentin, après avoir rappelé cette décision

royale au duc de Choiseul, ajoutait: «si Sa Majesté s'est écartée

des dispositions tant de ce règlement que des déclarations, ce n'a

été que fort rarement, par des considérations très importantes, et

en faveur de quelques particuliers seulement, de sorte que la

rareté et les circonstances mêmes des grâces accordées, n'ont

fait, pour ainsi dire, que confirmer les édits et déclarations, et

prouver la résolution où était Sa Majesté d'en maintenir la

rigueur».

Voici un exemple des bien rares exceptions faites à la règle,

exemple qui mérite d'être relevé. En 1724, le comte de Maurepas

écrit: «Sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

au sujet du nommé Jacques Pastel, forçat dont le roi de Prusse

fait demander la liberté, _pour le faire servir dans ses grands

grenadiers_, j'ai pris les ordres de Monseigneur le duc pour

expédier ceux nécessaires pour cette liberté, et je les envoie à

Marseille. Mais comme ce forçat a été condamné _pour le fait de

religion_, qu'il peut être un prédicant, et que, en le libérant,

il serait à craindre qu'il ne restât dans le royaume, S. A. R.

estime qu'on ne doit point le faire sortir des galères, que

quelqu'un ne soit chargé de le conduire sûrement à la frontière.»

Nul doute que le roi de Prusse, eût-il pour cela dû se priver

momentanément des services de son valet de chambre, n'ait trouvé

le moyen de faire conduire sûrement à la frontière son forçat

grenadier. En effet, il attachait un tel prix au recrutement de

ses grenadiers, qu'au roi de Danemark, lui réclamant l'assassin du

comte de Rantzau, il répondait: qu'il ne rendrait le meurtrier que

si on lui donnait en échange, six recrues de cinq pieds dix pouces

pour ses grands grenadiers.

En vertu du règlement royal décidant que tout forçat condamné pour

cause de religion ne devait jamais être mis en liberté, c'était

lettre morte pour les huguenots que la loi prescrivant de mettre

en liberté, _quelque crime qu'il eût commis_, tout forçat qui

avait été blessé dans un combat.

Ainsi, le huguenot Michel Chabris, blessé par un boulet devant

Tanger, est remis à la rame une fois guéri, et, pour n'avoir pas

voulu se découvrir pendant la célébration de la messe sur sa

galère, il reçoit une si terrible bastonnade que, dit un témoin

oculaire, «sa jambe était si enflée qu'elle faisait peur; il y a

de quoi s'étonner qu'il n'en soit pas mort.»

«M. de Langeron dit Marteilhe demanda au comité par quel sort

j'avais été _estropié_. -- Par les blessures, repartit le comité,

qu'il a reçues à la prise du Rossignol devant la Tamise. -- Et

d'où vient, dit le commandant, qu'il n'a pas été délivré comme les

autres? -- C'est, dit le comité, qu'il est huguenot.» Si les

huguenots étaient exclus du bénéfice de la loi accordant la

liberté à tout forçat blessé dans un combat, on tenait de même à

leur égard, pour lettre morte, la jurisprudence établissant que la

peine des galères devait être commuée pour les condamnés trop

jeunes ou trop vieux, ne pouvant faire le dur service de la rame.

On mettait donc à la rame des huguenots de quinze, seize ou dix-

sept ans et même de plus jeunes encore car l'amiral Baudin, sur

une feuille d'écrou du bagne de Marseille, a relevé cette

annotation en face du nom d'un galérien: «Condamné pour avoir,

_étant âgé de plus de douze ans_, accompagné son père et sa mère

au prêche.» On agissait de même quand il s'agissait de vieillards

huguenots; on envoya aux galères le baron de Monbeton à soixante-

dix ans, le sieur de Lasterne à soixante-seize ans, Pierre Lamy à

quatre-vingts ans. Quant à Jacques Puget, condamné à l'âge de

soixante-dix-sept ans, il était encore au bagne à quatre-vingt-dix

ans. Le baron de Monbeton qui disait: «ce qui me fâche, c'est

qu'ayant toujours servi notre grand monarque, en avançant, je sois

obligé de le servir dans les galères _de reculons_» ne fut pas

longtemps à la rame, on dut le mettre bientôt à l'hôpital avec les

invalides. Un jour les évêques de Montpellier et de Lodève se

rendent à bord de la galère sur laquelle était enchaîné le vieux

baron de Salgas; à qui son âge et sa santé rendaient bien

difficile le maniement de la rame. La galère était à l'ancre et le

cap à terre; mais les évêques ayant manifesté le désir de voir le

baron de Salgas à l'ouvrage, pour satisfaire leur barbare

curiosité, le capitaine fit armer le banc de Salgas; au troisième

coup de rame, voyant le baron déjà tout haletant, le comité, plus

humain que ces deux prélats, fit cesser la manoeuvre.

Louis XIV, qui avait d'abord édicté la peine de mort contre les

huguenots qui assisteraient aux assemblées ou tenteraient de

sortir du royaume pour éviter d'être violentés à se convertir,

avait bientôt substitué à cette peine, celle des galères, «parce

que, disait-il, nous sommes informé que cette dernière peine,

quoique moins sévère, tient davantage nos sujets dans la crainte

de contrevenir à nos volontés.»

En réalité, à raison du nombre de ceux qui contrevenaient aux

volontés royales, il était impossible d'appliquer la peine de mort

aux coupables, et, en outre, il était de l'intérêt du roi

d'épargner la vie de ses sujets, pour les envoyer ramer sur ses

galères; c'est ce que montre bien ce passage des mémoires du

marquis de Souches: «Le 27 février 1689, dit-il, on eut la

nouvelle qu'on avait tué en Vivarais trois cents huguenots

révoltés et quelques ministres à leur tête, et le roi témoigna en

être fâché, disant _qu'il aurait mieux valu les prendre et les

envoyer aux galères._ Il était plus de son intérêt d'augmenter sa

chiourme que de tuer ces insensés, car il voulait armer cette

année trente galères, et ce nombre était à peine suffisant pour

résister aux galères d'Espagne et de Gênes, si elles venaient à se

joindre contre la France, comme on le craignait avec raison.

Les galériens mouraient vite, sous la triple influence des mauvais

traitements, de la mauvaise nourriture et d'un travail excessif.

Les galériens mourant vite, le gouvernement ne reculait devant

aucun moyen pour maintenir au complet le personnel de sa chiourme,

d'autant plus qu'il lui fallait toujours un nombre de forçats bien

supérieur à celui des rameurs nécessaires au service de ses

galères, car il y avait toujours un grand nombre d'infirmes et de

malades dans le personnel de la chiourme. -- Ainsi, en 1696, pour

le service de 42 galères exigeant chacune 310 rameurs, soit un

personnel _valide_ de 12 600 forçats, il fallait qu'il y eût au

moins 15000 condamnés aux galères à la disposition du

gouvernement. Beaucoup de peines étant laissées à l'arbitraire des

juges, on invitait les magistrats à condamner le plus possible aux

galères, en sorte que cette peine était appliquée aussi bien au

meurtrier qui avait mérité la roue ou la potence, qu'au mendiant,

au vagabond ou au contrebandier, au déserteur, au faux-saulnier ou

au braconnier qui avait osé toucher au gibier de son seigneur. --

«Les déserteurs, dit Jean Bion, aumônier des galères, sont

quelquefois des gens de famille qui, ne pouvant supporter les

fatigues de la guerre, ou bien par légèreté ou libertinage,

désertent. S'ils sont pris, ils sont condamnés aux galères à

perpétuité. Autrefois on leur coupait le nez et les oreilles, mais

parce qu'ils devenaient punais et qu'ils infectaient toute la

chiourme, on se contente à présent de leur fendre tant soit peu le

nez et les oreilles. -- Les faux-saulniers qu'on envoie aux

galères sont la plupart du temps de pauvres paysans qui vont

acheter du sel dans les provinces où il est à bon prix. Comme dans

le comté de Bourgogne ou celle de Dombes, on sait assez qu'en

France, la pinte de sel qui pèse quatre livres, vaut quarante-deux

sous et qu'il y a de pauvres paysans et des familles entières qui

demeurent quelquefois huit jours sans manger de la soupe, qui est

néanmoins la nourriture ordinaire des personnes de la campagne en

France, et cela faute de sel. Un père, touché de compassion de

voir ses enfants et sa femme languir et mourir d'inanition,

s'aventure d'aller acheter du sel blanc dans ces provinces, où il

est les trois quarts à meilleur marché. S'il est surpris, il est

condamné aux galères.»

Pour les braconniers, c'étaient des paysans ayant commis le crime

de tuer le gibier qui venait dévorer leurs récoltes sur pied. Les

seigneurs ecclésiastiques n'étaient pas plus indulgents pour cette

insolence que les autres; ainsi un jour l'évêque de Noyon fit,

sous ses yeux, attacher à la chaîne des forçats, deux paysans qui

avaient méconnu ses droits sur le gibier de ses propriétés...

Colbert, dans son ardeur de maintenir au complet le personnel des

galères, avait été jusqu'à écrire aux présidents de tous les

parlements de France: «Sa Majesté, désirant rétablir le corps de

ses galères et en fortifier la chiourme, _par toutes sortes de

moyens_, son intention est que vous teniez la main à ce que votre

compagnie _y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se

pourra et que l'on convertisse_, _même la peine de mort_, _en

celle de galère_.»

Quand il y avait eu beaucoup de condamnations aux galères, le

ministre témoignait sa satisfaction. «C'est une bonne nouvelle

pour Sa Majesté, écrit-il, _qu'il y ait trente bons forçats dans

la conciergerie de Rennes_.»

C'était une émulation de zèle chez tous les fonctionnaires pour

arriver à pouvoir donner le plus de bonnes nouvelles de cette

nature.

L'intendant du Poitou dit à Colbert: «J'écrirai aux officiers des

présidiaux afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront aux

galères. Si l'on donne la peine des galères aux faux-saulniers de

la Touraine, l'on en aura beaucoup _par ce moyen-là..._ J'ai jugé

à Bellac avec les officiers du siège royal, les gens attroupés du

marquis de la Ponse. Il y en a cinq condamnés aux galères. _Il n'a

pas tenu à moi qu'il y en eût davantage_, _mais l'on n'est pas

maître des juges_.»

Un avocat au Parlement de Toulouse, faisant connaître l'envoi au

bagne de quarante-trois condamnés, dit: _«Nous devons avoir

confusion de si mal servir le roi en cette partie_, _vu la

nécessité qu'il témoigne d'avoir des forçats_.»

Arnoul, l'intendant général des galères de Marseille, à qui sa

grande passion pour le corps avait fait donner une extrême

extension à l'arrêt contre les bohèmes et les vagabonds, se vante

en écrivant à Colbert, d'avoir fait arrêter et mettre à la rame

cinq individus; «les habitants lui avaient dit que ces gens-là ne

faisaient que rôder à l'entour du village, cherchant _peut-être_,

_je n'en sais rien_, à dérober.»

Le chevalier de Gout écrit d'Orange au ministre: «J'ai _un bon

forçat _que j'ai fait condamner aux galères; si je puis attraper

encore deux huguenots qui ont fait les insolents à la procession

de la Fête-Dieu, je les enverrai de compagnie.»

L'archiprêtre Duglan adresse cette supplique à Châteauneuf: «La

douceur que le huguenot Madier a trouvée à la Réole, l'a rendu si

insolent qu'il n'y a pas moyen d'en tirer rien de bon pour la

religion, quoiqu'il ait abjuré. Le marquis de Laury lui a donné

déjà trois logements pour l'obliger à vivre en catholique, il se

moque de tout... Je supplie Votre Grandeur, d'envoyer quelque

ordre au Parlement pour qu'il soit conduit aux galères... c'est

une brebis galeuse et un petit démon incarné, _qui a bon corps et

servirait bien le roi sur la mer_.»

La correspondance administrative, dit Michelet, montre avec quelle

facilité on envoyait aux galères des gens non condamnés, et il

rappelle qu'un malheureux, entre autres, y fut envoyé, malgré

l'opposition du Parlement de Toulouse. En tout temps, du reste,

sous l'ancien régime, les rois se souciaient fort peu de

l'autorité de la chose jugée. Ainsi en 1754, le pasteur Teissier

est condamné aux galères, mais ses trois enfants, impliqués dans

la poursuite, sont acquittés. Le roi défend de les mettre en

liberté, son intention étant, dit une pièce qui est aux archives

nationales, _qu'on les fit garder en prison_.

Quant au Parlement de Metz, il avait absous du crime d'émigration,

deux huguenots, Marteilhe et son compagnon, arrêtés sur les

frontières; «mais, dit Marteilhe, comme nous étions des criminels

d'État, le Parlement ne pouvait nous élargir qu'en conséquence des

ordres de la Cour.» Après échange de correspondances entre le

ministre et le Parlement _qui ne voulait pas se déjuger_, la

Vrillière clôt le débat par cet ordre: «Jean Marteilhe et Daniel

le Gras s'étant trouvés sur les frontières sans passeport, _Sa

Majesté prétend qu'ils seront condamnés aux galères._» Et sur le

vu de cet ordre, le Parlement se déjugeant, rend un arrêt qui

condamne Marteilhe et Gras aux galères perpétuelles, comme

atteints et convaincus, de s'être mis en état de sortir du

royaume.

Quelle que fût la pression du gouvernement sur les juges et le

zèle de ceux-ci pour donner satisfaction aux désirs du roi en

multipliant les condamnations aux galères, les condamnations ne

faisaient pas encore un assez grand nombre de forçats.

Pour compléter le personnel de la chiourme des galères, on

recourait à _toutes sortes de moyens_.

On mettait à la rame, non seulement tous ceux qu'on trouvait sur

les navires turcs ou algériens qu'on capturait sur l'Océan et dans

la Méditerranée, mais encore les prisonniers de guerre anglais ou

hollandais qu'on faisait sur terre ou sur mer.

On enlevait des nègres sur la côte d'Afrique pour en faire des

forçats, et, un jour même, le roi fit écrire au gouverneur du

Canada de lui envoyer des Iroquois pour ses galères. Celui-ci,

ayant attiré dans un guet-apens un certain nombre de chefs

iroquois, s'en empara et les envoya en France où ils furent mis à

la rame. Mais il avait, en agissant ainsi, provoqué une guerre

d'extermination telle contre les Français au Canada, que, pour y

mettre fin, il fut obligé de demander qu'on renvoyât dans leurs

tribus les chefs iroquois, et ces forçats trop coûteux pour la

France, furent ramenés dans leur pays.

Mais le principal élément du recrutement des galériens était, en

dehors des condamnations, l'achat d'esclaves turcs fait aux

impériaux, à Venise et à Malte, même à Tanger, ainsi que le

constate cette lettre de Colbert: «Sa Majesté veut être informée

du succès qu'avait eu l'affaire de Tanger, pour l'achat de

cinquante Turcs qui étaient à _vendre_.» On n'y regardait pas de

si près quand on procédait à ces achats d'esclaves, et parfois on

prenait un Polonais pour un Turc. Seignelai écrit, en effet, en

1688: «Le roi a accordé la liberté aux douze Turcs _invalides_ qui

se sont faits chrétiens, aux huit forçats étrangers et au nommé

Grégorio, _Polonais acheté comme Turc._»

Il semblait, du reste, tout naturel de traiter les schismatiques

comme des Turcs, et Colbert écrivait: «Sa Majesté, estimant qu'un

des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galères serait

de faire acheter à Constantinople des esclaves russiens (russes ou

polonais) qui s'y vendent ordinairement, veut que l'ambassadeur

s'informe des meilleurs moyens d'en faire venir _un bon nombre_.»

L'intendant des galères tente ainsi de justifier cet achat de

chrétiens que l'on met à la rame comme esclaves: «Les Russes qui

demeurent dans la captivité des Turcs, deviennent, pour la

plupart, des _renégats_, il vaut donc mieux les acheter pour les

chiourmes de la France, _au moins ils y pourront faire leur salut

comme chrétiens_.»

Le Turc était une marchandise courante valant de 450 à 500 livres,

on comptait environ soixante Turcs sur les trois cents forçats qui

composaient le personnel de chaque galère. Pour faire sa cour au

roi, on lui offrait un ou deux Turcs comme on lui eût fait cadeau

d'une paire de chevaux de prix. Le duc de Beaufort écrit à

Colbert: «J'ai donné pour les galères du roi, deux grands Turcs

dont le vice-roi m'avait fait présent et, s'il m'était permis, j'y

mettrais jusqu'à mes valets.» Moins généreux, le consul de France

à Candie propose à son gouvernement _qui l'accepte_, de lui

assurer à perpétuité la commission de son consulat, en échange de

l'engagement qu'il prend de livrer chaque année, cinquante Turcs à

prix réduit (340 livres par tête au lieu de 500) et d'en donner

gratuitement dix.

Quant au duc de Savoie, n'ayant pas de galères, il vendait ses

forçats au roi de France, il lui fit même cadeau, après

l'expédition du pays de Vaud, de _cinq cents _de ses sujets pour

les chiourmes de France.

En édictant la peine des galères, contre les huguenots qui

tenteraient de sortir du royaume, Louis XIV avait assuré le

recrutement de sa chiourme, car cette peine, quelque crainte

qu'elle inspirât, ne pouvait empêcher les huguenots de contrevenir

à ses volontés, en tentant de gagner au-delà des frontières, une

terre de liberté de conscience.

Huit mois après l'édit de révocation les bagnes de Toulon et de

Marseille renfermaient déjà _douze cents religionnaires_, prisons

et couvents regorgeaient de huguenots, hommes, femmes, enfants et

vieillards.

La seule geôlière de Tournay, quinze mois après la révocation,

avait déjà eu à loger _plus de sept cents fugitifs_, hommes ou

femmes, pris dans les environs. De tous les côtés du royaume, dit

Élie Benoît, on voyait ces malheureux marcher à grosses troupes,

des protestants accouplés avec des malfaiteurs, des protestantes

enchaînées à des femmes de mauvaise vie. «Jamais, dit une

demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourgogne, je n'oublierai

le spectacle que j'eus sous les yeux près de Marseille. Là, je vis

cinq malheureux traînés à la chaîne sur la grande route, suivis

par les dragons _qui les piquaient de leurs sabres _quand ils ne

voulaient pas avancer. Et cela parce qu'ils n'avaient pas voulu

renier le Dieu de leurs pères.» _Il en était ainsi par toute la

France_. Nissolles, marchand de Ganges, mené ainsi par des archers

avec d'autres fugitifs, demandait à l'un de ces archers la faveur

de les faire aller plus lentement pour que les malades pussent

suivre. L'autre lui répond que s'ils ne marchent pas, on les

attachera à la queue des chevaux de l'escorte.

Ceux des fugitifs qui étaient condamnés aux galères étaient

dirigés soit sur la prison d'une des villes que devait traverser

la grande chaîne de Paris à Marseille, soit sur la prison des

Tournelles, à Paris où se formait cette chaîne.

Et, pour arriver à destination, on avait soin de leur faire

prendre le chemin le plus long, _pour les mener en montre_,

enchaînés aux pires malfaiteurs, dans le plus grand nombre de

villes possibles. Pour aller de Dunkerque à Paris la troupe de

galériens dont Martheilhe faisait partie, dut passer par le Havre.

Voici ce que dit de la prison des Tournelles, Louis de Marolles,

conseiller du roi qui y était enfermé en 1686, attendant le départ

de la chaîne devant l'amener aux galères de Marseille: «Nous

couchons cinquante-trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq

toises de longueur et pas plus d'une et demie de largeur. Il

couche, à mon côté droit, un paysan malade, qui a sa tête à mes

pieds et ses pieds à ma tête, il en est de même des autres. Il n'y

a peut-être pas un de nous _qui n'envie la condition de plusieurs

chiens et chevaux_. Nous étions bien quatre-vingt-quinze

condamnés, mais il en mourut deux ce jour-là; nous avons encore

quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par là.»

Louis de Marolles était encore parmi les privilégiés de la

Tournelle, ainsi que l'on peut le voir par la description que fait

Marteilhe de cette prison, digne vestibule de l'enfer des Galères:

«C'est une spacieuse cave, dit-il, garnie de grosses poutres de

bois, posées à la distance les unes des autres, d'environ trois

pieds; sur ces poutres épaisses de deux pieds et, demi, sont

attachées de grosses chaînes de fer, de la longueur d'un pied et

demi et au bout de ces chaînes est un collier de même métal.

Lorsque les galériens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher

à demi pour que la tête appui sur la poutre. Alors on leur met ce

collier au col, on le ferme et on le rive sur une enclume à grands

coups de marteau. Un homme ainsi attaché, ne peut se coucher de

son long, la poutre sur laquelle il a la tête étant trop élevée,

ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre étant trop basse; il

est à demi couché, à demi assis, partie de son corps sur les

carreaux et l'autre partie sur cette poutre; ce fut aussi de cette

manière qu'on nous enchaîna, et tout endurcis que nous étions aux

peines, fatigues et douleurs (Marteilhe et ses compagnons réformés

avaient déjà ramé sur les galères à Dunkerque) trois jours et

trois nuits que nous fûmes obligés de passer dans cette cruelle

situation, nous avaient tellement roué le corps et tous les

membres que nous n'en pouvions plus...»

L'on me dira peut-être ici: comment ces autres misérables que l'on

amène à Paris des quatre coins de la France, et qui sont

quelquefois obligés d'attendre trois ou quatre, souvent cinq ou

six mois que la grande chaîne parte pour Marseille, peuvent-ils

supporter si longtemps un pareil tourment? À cela je réponds,

qu'une infinité de ces infortunés succombent sous le poids de leur

misère: et que ceux qui échappent à la mort par la force de leur

constitution, souffrent des douleurs dont on ne peut donner une

juste idée.

«On n'entend dans cet antre horrible que gémissements, que

plaintes lugubres, capables d'attendrir tout autre que les

bourreaux de guichetiers qui font la garde toutes les nuits en ce

cachot et se ruent sans miséricorde sur ceux qui parlent, crient,

gémissent et se plaignent, les assommant avec barbarie à coups de

nerf de boeuf.»

Grâce à l'intervention d'un nouveau converti, riche négociant de

Paris, Marteilhe et ses compagnons huguenots obtinrent d'être

délivrés du cruel supplice de dormir assis, le corps à moitié sur

les carreaux, à moitié sur une poutre. Moyennant un prix débattu

avec le gouverneur et pour le paiement duquel ce négociant se

porta caution, nos huguenots obtinrent la faveur d'être enchaînés

par un pied auprès du grillage des croisées. Marteilhe resta ainsi

deux mois; comme sa chaîne longue d'une aune, lui permettait de se

mettre debout, de s'asseoir ou de se coucher tout de son long, il

dit à ce propos: _J'étais dans une très heureuse situation_, tant

il est vrai que le bonheur est une chose essentiellement relative!

Cependant tous, favorisés ou non, avaient hâte, ainsi que le dit

Louis de Marolles, de voir arriver l'heure où le départ de la

chaîne leur permettrait de quitter la prison de la Tournelle. Le

moment du départ venu, ces condamnés étaient enchaînés deux par

deux par une lourde chaîne de deux pieds de long, allant du

collier de fer de l'un à celui de l'autre; il y avait au milieu de

cette chaîne un anneau dans lequel passait la longue chaîne

reliant tous les couples ensemble, et faisant de trois ou quatre

cents galériens un véritable chapelet humain.

Pour chacun, le poids à porter était d'environ 150 livres, en

sorte que, de ses mains restées libres, chaque galérien devait

soutenir la chaîne dont la pesanteur eût, sans cela, entraîné sa

chute. On attachait sans pitié à la chaîne des huguenots vieux,

malades ou infirmes. «À une chaîne, dit Chavannes, où se

trouvaient un sourd-muet et un aveugle, on attacha deux

septuagénaires, Chauguyon et Chesnet, lesquels, arrivés à

Marseille, durent être envoyés à l'hôpital où ils moururent

bientôt; à Bordeaux, on mit à la chaîne un huguenot impotent

depuis trente ans, lequel ne pouvait marcher qu'avec des

béquilles, et qu'il fallut bientôt jeter plus mort que vif dans

une charrette. À Metz un arquebusier, travaillé de la goutte, fut

contraint, à coups de bâton, de marcher à travers la ville et demi

lieue au delà, sa fille, son gendre et un de ses parents, le

soutenaient par-dessous les bras; une faiblesse le prit et après

l'avoir rançonné le conducteur de la chaîne consentit à le mettre

sur une charrette. Il y passa un quart d'heure puis rendit l'âme,

une demi-heure après; il en mourut encore trois ou quatre de la

même chaîne.»

Ce n'était qu'après leur avoir fait subir l'épreuve du nerf de

boeuf que le maître de la chaîne consentait à mettre sur une

voiture les galériens se trouvant à l'article de la mort; quand un

de ces malheureux, roué de coups, se trouvait dans l'impossibilité

absolue de marcher, on les détachait de la grosse chaîne, et, le

traînant comme une bête morte par la chaîne qu'il avait au cou, on

le jetait sur la charrette, laissant ses jambes nues pendre au

dehors; s'il se plaignait trop fort on l'accablait encore de

coups, parfois jusqu'à ce qu'il passât de vie à trépas.

Cette inhumanité des conducteurs de la chaîne s'explique par ce

fait qu'il leur était plus profitable de tuer en route un galérien

qui, livré vivant à Marseille ne leur eût rapporté que vingt écus,

que de le voiturer de Paris à Marseille, ce qui leur eût coûté

plus de quarante écus. Ils étaient animés d'un tel esprit de

rapacité que pour mettre dans leur bourse, dit Élie Benoît, la

moitié de ce qu'on leur donnait pour la conduite de la chaîne, ils

ne nourrissaient leur bétail humain qu'avec du pain grossier et

malsain qu'ils ne leur donnaient encore qu'en quantité

insuffisante.

Nous avons déjà vu que dans les prisons et dans les hôpitaux on

trouvait partout cette spéculation _meurtrière_, sur la nourriture

des prisonniers et des malades; nous retrouverons la même

spéculation sur les galères. Là, les forçats recevaient pour

nourriture du pain, de l'eau et des fèves dures comme des

cailloux, sans autre accommodement qu'un peu d'huile et quelque

peu de sel. «Chacun, dit Marteilhe, reçoit quatre onces de ces

fèves indigestes, lorsqu'elles sont bien partagées et que le

distributeur n'en vole pas.» L'aumônier Bion dit, en outre, que

pour le commis d'équipage chargé de fournir des vivres aux forçats

malades, la plus grosse partie entre dans sa bourse, en sorte

qu'il s'enrichit en cinq ou six campagnes. Bion ajoute que les

malades préféraient de l'eau chaude, à la ressemblance de bouillon

qu'on leur donnait et que les chirurgiens revendaient dans les

villes, où ils abordaient, les drogues qu'on leur avait fournies

pour leurs malades, et dont ils avaient économisé l'emploi au

détriment de ceux qu'ils avaient à soigner.

Le peu de souci que les conducteurs de la chaîne avaient pour la

vie des condamnés qu'on leur confiait, se manifestait cruellement

quand il s'agissait de procéder à la visite des effets, visite qui

se répétait plusieurs fois au cours du voyage.

Voici, par exemple, comment à Charenton on procéda _à cette

visite_, _au mois de décembre_, _à neuf heures du soir_, _par une

gelée et un vent de bise que tout glaçait_, _pour la chaîne de

quatre cents condamnés dont Marteilhe faisait partie_.

«On nous ordonna, dit Marteilhe, de nous dépouiller entièrement de

nos habits et de les mettre à nos pieds. Après que nous fûmes

dépouillés _nus comme la main_, on ordonna à la chaîne de marcher

de front jusqu'à l'autre bout de la cour, où nous fûmes exposés au

vent de bise _pendant deux grosses heures_, pendant lequel temps

les archers fouillèrent et visitèrent tous nos habits... La visite

de nos hardes étant faite, on ordonna à la chaîne de marcher de

front jusqu'à la place où nous avions laissé nos habits. Mais,

nous étions raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il

nous était impossible de marcher. Ce fut alors que les coups de

bâton et de nerfs de boeuf plurent, et ce traitement horrible, ne

pouvant animer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gelés, et

couchés, les uns raide morts, les autres mourants, ces barbares

archers les traînaient par la chaîne de leur cou, comme des

charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient

reçus. _Il en mourut ce soir-là ou le lendemain_, _dix-huit_.

Pendant la route, on fit encore trois fois cette barbare visite,

en pleine campagne, avec un froid aussi grand et même plus rude

qu'il n'était à Charenton.»

Il mourait bien d'autres condamnés tout le long de la route.

Les galériens mal nourris, sans cesse cruellement maltraités,

écrasés sous le poids des fers qu'ils avaient à porter, devaient

chaque jour faire de longues étapes sous la pluie ou la neige.

Arrivant à leurs lieux d'étapes harassés de fatigue, transis et

mouillés jusqu'aux os, il leur fallait s'étendre sur le fumier

d'une écurie ou d'une étable au râtelier de laquelle on attachait

la chaîne. On leur refusait même de la paille, qu'il eût fallu

payer pour couvrir les excréments des animaux, et c'est sur ce lit

répugnant que rongés de poux, qu'ils enlevaient à pleines mains;

ils devaient tenter de prendre un peu de repos. Mais c'était chose

presque impossible, car le moindre mouvement que l'un faisait

réveillait douloureusement celui qui était attaché à la même

chaîne, et le supplice de l'insomnie, s'ajoutant à tant d'autres

souffrances, venait à bout des plus rigoureux.

Marteilhe était accouplé avec un déserteur avec lequel il couchait

dans les écuries ou les étables; à chaque étape de la chaîne, ce

déserteur, dit-il «était si infesté de la gale, que, tous les

matins, c'était un mystère de me dépêtrer d'avec lui, car, le

pauvre misérable n'avait qu'une chemise à demi pourrie sur le

corps, que le pus de la gale traversait sa chemise, et que je ne

pouvais m'éloigner de lui tant soit peu; il se collait tellement à

ma casaque qu'il criait comme un perdu lorsqu'il fallait nous

lever pour partir, et qu'il me priait, par grâce, de lui aider à

se décoller.» Quand après avoir passé une nuit sans repos à

l'étape on se remettait en route, on n'avait à attendre nulle

pitié, ni du conducteur de la chaîne qui vous rouait de coups, ni

des passants que l'on rencontrait et qui vous injuriaient quand

ils ne faisaient pas pis encore. Un gentilhomme de soixante-dix-

ans, Jean de Montbeton, est impitoyablement insulté par la

population fanatique que rencontre la chaîne à laquelle il est

attaché. Martheilhe et ses compagnons de chaîne, mourant de soif

en traversant la Provence, tendent en vain leurs écuelles de bois

en suppliant qu'on y verse quelques gouttes d'eau. «Marchez! leur

répondent les femmes, là où vous allez, vous ne manquerez pas

d'eau».

Louis de Marolles, bien que le conducteur de la chaîne se fût

montré pitoyable envers lui et l'eût voituré, soit en bateau, soit

en charrette, arriva demi-mort à Marseille. Tourmenté par la

fièvre pendant les deux mois qu'avait duré le voyage, il lui avait

fallu, sur le bateau «coucher sur les planches, sans paille sous

lui et son chapeau pour chevet», ou en charrette «être brouetté

jusqu'à quatorze heures par jour et accablé de cahots, car tous

ces chemins-là ne sont que cailloux.» «C'est une chose pitoyable,

dit-il en arrivant à Marseille, que de voir ma maigreur!»

Cependant on le mène à la galère où on l'enchaîne; mais un

officier, touché de compassion, le fait visiter par un chirurgien

et il est envoyé à l'hôpital où il reste six semaines. Bien des

malheureux forçats, une fois entrés à l'hôpital, n'en sortaient

plus que pour être enfouis tout nus dans le cimetière des esclaves

turcs, comme les bêtes mortes qu'on jette à la voirie. Ainsi, le

forçat huguenot Mauru étant mort à l'hôpital, ses compagnons lui

avaient fait une bière et l'y avaient enfermé; mais, l'aumônier

des galères trouvant que c'était faire trop d'honneur à un

hérétique, fit déclouer la bière et le corps fut jeté à la voirie.

Quand la chaîne arrivait à Marseille, elle était bien allégée, les

privations, la fatigue et les mauvais traitements après quelques

semaines de route, ayant fait succomber les moins robustes des

condamnés. Le conducteur de la chaîne, chaque fois qu'il perdait

un de ceux qu'il était chargé d'amener au bagne, en était quitte

pour demander au curé du lieu le plus prochain, une attestation du

décès qu'il devait fournir, à la place de celui qu'il ne pouvait

plus représenter vivant. Ainsi, sur une chaîne de cinquante

condamnés partis de Metz, cinq étaient morts le premier jour et

bien d'autres moururent en route.

Le galérien huguenot Espinay écrit: «Nous arrivâmes mardi à

Marseille au nombre de quatre cent un, y en ayant de morts en

route par les maladies ou mauvais traitements une cinquantaine».

«Il arriva ici, écrit Louis de Marolles, une chaîne de cent

cinquante hommes, au commencement du mois dernier, sans compter_

trente-trois qui moururent en chemin_.» Quant à Marteilhe, après

avoir constaté que beaucoup de ses compagnons de chaîne étaient

morts en route, il ajoute: «il y en avait peu qui ne fussent

malades, dont divers moururent à l'hôpital de Marseille».

Un jour on écrit de Marseille à Colbert: «Les deux dernières

chaînes que nous venons de recevoir sont arrivées plus faibles,

par suite des mauvais traitements de ceux qui les conduisent, la

dernière, de Guyenne, outre la perte qui s'est faite dans la

route... est venue si ruinée, qu'une partie a péri ici entièrement

et l'autre ne vaut guère mieux.»

Un autre jour; l'intendant chargé de recevoir à Lyon, les chaînes

en destination de Toulon, lui dit: que sur quatre-vingt-seize

hommes d'une chaîne, trente-trois sont morts en route et depuis

leur arrivée à Lyon. Que sur les trente-six restant, il y en a une

vingtaine de malades, qu'il garde cette chaîne quelques jours à

Lyon, à cause du grand nombre de malades et de la lassitude des

autres. Quand la chaîne se remit en route pour Toulon, elle ne

comptait plus que trente-deux hommes, huit forçats étaient morts

pendant ce _rafraîchissement_...

C'étaient encore les plus heureux que ceux qui mouraient au seuil

de l'enfer des galères, car ceux qui le franchissaient, mal

nourris, accablés de fatigue et cruellement maltraités, avaient à

souffrir mille morts avant que leurs corps épuisés et déchirés,

fussent jetés à la voirie, voici, en effet, ce qu'était, suivant

une lettre de l'amiral Baudin, le régime des galères au temps de

Louis XIV:

«Le régime des galères était alors excessivement dur, c'est ce qui

explique l'énorme proportion de la mortalité par rapport aux

chiffres des condamnations. Les galériens étaient enchaînés deux à

deux sur les bancs des galères, et ils y étaient employés à faire

mouvoir de longues et lourdes rames, service excessivement

pénible. Dans l'axe de chaque galère, et au milieu de l'espace

occupé par les bancs des rameurs, régnait une espèce de galerie

appelée la coursive (ou le coursier), sur laquelle se promenaient

continuellement des surveillants appelés comités, armés chacun

d'un nerf de boeuf dont ils frappaient les épaules des malheureux

qui, à leur gré, ne ramaient pas avec assez de force. Les

galériens passaient leur vie sur leurs bancs. Ils y mangeaient et

ils y dormaient sans pouvoir changer de place, plus que ne leur

permettait la longueur de leur chaîne, et n'ayant d'autre abri

contre la pluie ou les ardeurs du soleil ou le froid de la nuit

qu'une toile appelée taud qu'on étendait au-dessus de leurs bancs,

quand la galère n'était pas en marche et que le vent n'était pas

trop violent...»

Aussi longtemps qu'une galère était en campagne, c'est-à-dire

pendant plusieurs mois, les forçats restaient enchaînés à leurs

bancs par une chaîne longue de trois pieds seulement.

«Ceux, dit Michelet, qui pendant des nuits, de longues nuits

fiévreuses sont restés immobiles, serrés, gênés, par exemple,

comme on l'était jadis dans les voitures publiques, ceux-là

peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible des galères.

Ce n'était pas de recevoir des coups, ce n'était pas d'être par

tous les temps, nu jusqu'à la ceinture, ce n'était pas d'être

toujours mouillé (la mer mouillant toujours le pont très bas),

non, ce n'était pas tout cela qui désespérait le forçat, non pas

encore la chétive nourriture qui le laissait sans force. Le

désespoir; c'était d'être scellé pour toujours à la même place, de

coucher, manger, dormir là, sous la pluie ou les étoiles, de ne

pouvoir se retourner, varier d'attitude, d'y trembler la fièvre

souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchaîné et scellé.»

«Je te dis ingénument, écrit le martyr Louis de Marolles à sa

femme, que le fer que je porte au pied, quoiqu'il ne pèse pas

trois livres, m'a beaucoup plus embarrassé dans les commencements

que celui que tu m'as vu au cou à la Tournelle. Cela ne procédait

que de la grande maigreur où j'étais; mais, maintenant que j'ai

presque repris tout mon embonpoint, il n'en est plus de même;

joint qu'on m'apprend tous les jours à le mettre dans les

dispositions _qui incommodent le moins_.»

À un bout de la galerie, sur une sorte de table dressée sur quatre

piques, siégeait le comité, bourreau en chef de la chiourme,

lequel donnait le signal des manoeuvres avec son sifflet: d'un

bout à l'autre de la galère régnait un passage élevé appelé

coursier, sur lequel circulaient les sous-comités, armés d'une

corde ou d'un nerf de boeuf, dont ils se tenaient prêts à frapper

le dos nu des rameurs assis, six par six, sur chacun des bancs

placés à droite et à gauche du coursier.

Dès qu'il fallait faire marcher la galère à la rame, en effet,

pour permettre aux comités de maltraiter plus aisément les

forçats, on obligeait ceux-ci a quitter la chemisette de laine

qu'ils portaient quand la galère était à l'ancre ou marchait à la

voile, ainsi que Louis de Marelles l'écrit à sa femme:

«Si tu voyais mes beaux habits de forçat, tu serais ravie. J'ai

une belle chemisette rouge, faite tout de même que les sarreaux

des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car

elle n'est ouverte qu'à demi par devant; j'ai, de plus, un beau

bonnet rouge, deux hauts de chausse et deux chemises de toile

grosse comme le doigt, et des bas de drap: mes habits de liberté

ne sont point perdus et s'il plaisait au roi de me faire grâce, je

les reprendrais.»

À un premier signal, les forçats enchaînés et nus jusqu'à la

ceinture, saisissaient les manilles ou anses de bois qui servaient

à manoeuvrer les lourdes rames de la galère, trop grosses pour

être empoignées et longues _de cinquante pieds_.

À un nouveau coup de sifflet du comité, toutes les rames devaient

tomber ensemble dans la mer, se relever, puis retomber de même, et

les rameurs devaient continuer sans nulle interruption pendant de

longues heures, ce rude exercice qu'on appelait _la vogue_.

«On est souvent presque démembré, dit une relation, par ses

compagnons dans le travail de manoeuvre, lorsque les chaînes se

brouillent, se mêlent et s'accourcissent et que chacun tire avec

effort pour faire sa tâche.»

«Il faut bien, dit Marteilhe, que tous rament ensemble, car si

l'une eu l'autre des rames monte ou descend trop tôt ou trop tard,

en manquant sa cadence, pour lors, les rameurs de devant cette

rame qui a manqué, en tombant assis sur les bancs, se cassent la

tête sur cette rame qui a pris trop tard son entrée; et, par là

encore, ces mêmes rameurs qui ont manqué, se heurtent la tête

contre la rame qui vogue derrière eux. Ils n'en sont pas quittes

pour s'être fait des contusions à la tête, le comité les rosse

encore à grands coups de corde.»

Marteilhe décrit ainsi ce rude exercice de la vogue: «Qu'on se

figure, dit-il, six malheureux enchaînés et _nus comme la main_,

assis sur leur banc, tenant la rame à la main, un pied sur la

_pédague_, qui est une grosse barre de bois attachée à la

banquette, et, de l'autre pied, montant sur le banc devant eux en

s'allongeant le corps, les bras raides, pour pousser et avancer

leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occupés

à faire le même mouvement; et, ayant avancé ainsi leur rame, ils

l'élèvent pour la frapper dans la mer, et, du même temps se

jettent, ou plutôt se précipitent en arrière, pour tomber assis

sur leur banc. Il faut l'avoir vu pour croire que ces misérables

rameurs puissent résister à un travail si rude; et quiconque n'a

jamais vu voguer une galère, en le voyant pour la première fois ne

pourrait jamais imaginer que ces malheureux pussent y tenir une

demi-heure. -- On les fait voguer, non seulement une heure ou

deux, mais même dix à douze heures de suite.»

«Je me suis trouvé avoir ramé à toute force pendant vingt-quatre

heures sans nous reposer un moment. Dans ces moments, les comités

et autres mariniers nous mettaient à la bouche un morceau de

biscuit trempé dans du vin sans que nous levassions les mains de

la rame, pour nous empêcher de tomber en défaillance.»

«Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux,

ruisselants de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur

donne; on n'entend que claquer les cordes, que les injures et les

blasphèmes de ces affreux comités; on n'entend que les officiers

criant aux comités, déjà las et harassés d'avoir violemment

frappé, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces

malheureux forçats _crève sur la rame_, _ainsi qu'il arrive

souvent_, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre

apparence de vie et, lorsqu'il ne respire plus, _on le jette à la

mer comme une charogne_.»

Un jour la galère sur laquelle se trouvait Marteilhe, faisant

force de rames pour atteindre un navire anglais, et le comité ne

pouvant, malgré les coups dont il accablait les rameurs, hâter

suffisamment la marche de la galère au gré du lieutenant, celui-ci

lui criait: «Redouble tes coups, bourreau, pour intimider et

animer ces, chiens-là! _Fais comme j'ai vu souvent faire aux

galères de Malte_, coupe le bras d'un de ces chiens-là pour te

servir de bâton et en battre les autres.»

Un autre jour le capitaine de cette galère ayant mené jusqu'à

Douvres le duc d'Aumont qu'il avait régalé, celui-ci voyant le

misérable état de la chiourme, dit qu'il ne comprenait pas comment

ces malheureux pouvaient dormir, étant si serrés et n'ayant aucune

commodité pour se coucher dans leurs bancs.

«J'ai le secret de les faire dormir, dit le capitaine, je vais

leur préparer une bonne prise d'opium», et il donne l'ordre de

retourner à Boulogne.

Le vent et la marée étaient contraires et la galère se trouvait à

dix lieues de ce port. Le capitaine ordonne qu'on fasse force

rames et passe vogue, c'est-à-dire qu'on double le temps de la

cadence de la vogue (ce qui lasse plus dans une heure que quatre

heures de vogue ordinaire). La galère arrivée à Boulogne, le

capitaine dit au duc d'Aumont qui se levait de table, qu'il lui

voulait faire voir l'effet de son opium; la plupart dormaient,

ceux qui ne pouvaient reposer feignaient aussi de dormir, le

capitaine l'avait ordonné ainsi. Mais quel horrible spectacle!

«Six malheureux dans chaque banc accroupis et amoncelés les uns

sur les autres, tout nus, personne n'avait eu la force de vêtir sa

chemise; la plupart ensanglantés des coups qu'ils avaient reçus et

tout leur corps écumant de sueur.» Ce cruel capitaine voulut

encore montrer qu'il savait aussi bien éveiller sa chiourme que

l'endormir et il fit siffler le réveil. «C'était la plus grande

pitié du monde... Presque personne ne pouvait se lever, tant leurs

jambes et tout leur corps étaient raides, et ce ne fut qu'à grands

corps de corde qu'on les fit tous lever, leur faisant faire mille

postures ridicules et très douloureuses.»

Ce n'était, du reste, qu'en faisant de la manoeuvre de la rame un

cruel supplice, qu'on pouvait obtenir de ceux qui y étaient

employés le travail surhumain qu'on appelait la vogue des galères.

On tenta de faire manoeuvrer quatre demi-galères (dont les rames

n'avaient que vingt-cinq pieds de long au lieu de cinquante) par

des mariniers exercés. Avec ces rameurs libres, qu'on ne pouvait

impunément martyriser, à peine put-on mener ces demi-galères du

port à la rade de Dunkerque, après quoi il fallut regagner le

port. On essaya alors de mettre à chaque rame, au poste le plus

pénible, un forçat, pour seconder les mariniers libres. Ce ne fut

que bien difficilement qu'on put aller de Dunkerque à Ostende, le

comité n'osant pas, en présence des mariniers, exercer ses

cruautés habituelles sur les galériens. On dut reconnaître que

seuls, les forçats pouvaient être employés à faire marcher les

galères à la rame, parce que seuls ils pouvaient être torturés

sans merci, jusqu'à la mort au besoin.

Quand il fallait faire campagne, presque chaque jour les galériens

étaient appelés à faire la terrible manoeuvre de la vogue, et

beaucoup d'entre eux ne pouvaient y résister. «Pendant le voyage,

écrit l'intendant de la marine à Colbert, il n'est mort que

trente-six forçats, _ce qui est un bonheur incroyable_, car

l'année dernière nous en perdîmes _plus de quatre-vingts_, et

autrefois les galères de Malte en ont perdu des trois cents, en

faisant la même navigation que nos galères ont fait cette année».

Il n'est pas nécessaire de faire ressortir la barbarie de cette

instruction donnée par Seignelai au directeur général des galères:

«Comme rien ne peut tant contribuer à rendre maniables les forçats

qui sont huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire que _la

fatigue_ qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de

les faire mettre sur les galères qui vont à Alger.»

Les aumôniers qui s'entendaient à trouver les meilleurs moyens de

tourmenter les forçats pour la foi, laissaient mettre de toutes

les campagnes les plus opiniâtres, -- Mauru, par exemple, bien que

la santé de ce malheureux fût mince et que son corps fût épuisé.

Quand une galère avait à soutenir un combat en mer, la situation

des rameurs, réduits à l'état de rouages moteurs de la galère,

était horrible; enchaînés à leurs bancs, ayant dans la bouche un

bâillon en liège, appelé tap, qu'on leur mettait pour les

empêcher, s'ils étaient blessés, de troubler leurs voisins par

leurs plaintes et leurs gémissements, ils devaient, bon gré mal

gré, attendre impassiblement la mort au milieu d'un combat auquel

ils ne prenaient point part. La mitraille et la fusillade de

l'ennemi frappaient sur les rameurs, car tuer ou blesser les

galériens, c'était immobiliser la galère en la privant de l'usage

des jambes redoutables qui lui permettaient de marcher sans le

secours du vent. Pendant ce temps, deux canons de la galère

étaient braqués sur la chiourme, que tenaient en respect cinquante

soldats, prêts à faire feu à la moindre apparence de révolte; les

malheureux forçats étaient donc placés entre deux feux. Ils

attendaient ainsi la mort, sans savoir pour lequel des deux

combattants (leur galère ou le navire ennemi) ils devaient faire

des voeux.

Un jour la galère où se trouvait Marteilhe, ayant échoué dans la

tentative qu'elle avait faite, de _clystériser_ avec son éperon

d'avant, une frégate anglaise, se trouva bord à bord avec ce

navire qui la retint dans cette situation périlleuse avec des

grappins de fer.

«Ce fut alors, dit Marteilhe, qu'il nous régala de son

artillerie... tous ses canons étaient chargés à mitraille... pas

un coup de son artillerie, qui nous tirait à brûle-pourpoint, ne

se perdait. De plus, le capitaine avait sur les hunes de ses mâts

plusieurs de son monde avec des barils pleins de grenades qui nous

les faisaient pleuvoir dru comme grêle sur le corps...; l'ennemi

fit, pour surcroît, une sortie de quarante à cinquante hommes de

son bord qui descendirent sur la galère, le sabre à la main, et

hachaient en pièces tout ce qui se trouvait devant eux de

l'équipage, épargnant cependant les forçats qui ne faisaient aucun

mouvement de défense.»

Les rames de la galère s'étant trouvées brisées par suite de

l'abordage entre les deux navires, les Anglais n'avaient plus, du

reste, aucun intérêt à frapper les forçats qui ne pouvaient plus

mettre les rames en mouvement.

Quant à ceux-ci, enchaînés à leurs bancs, les menottes aux mains

et le bâillon à la bouche, ils eussent eu bien de la peine à faire

quelque tentative de défense. L'eussent-ils pu, ils auraient été

bien sots de le faire, ainsi que le montre l'exemple suivant.

Un jour, dans une rencontre entre les galères de l'Espagne et

celles de la France, les galères françaises ayant le dessous, on

remit aux forçats français des corbeilles de cailloux, leur

promettant la liberté si l'ennemi était repoussé. Les forçats

firent pleuvoir sur les Espagnols une telle grêle de pierres

qu'ils les repoussèrent et que les galères françaises furent

dégagées; mais on ne tint pas parole aux forçats qui, le danger

passé; restèrent à la rame et furent traités comme devant.

Marteilhe poursuit ainsi l'émouvant récit du combat entre sa

galère et la frégate anglaise, dans la terrible situation faite

aux forçats-rameurs, par l'abordage des deux navires: «Il se

rencontra, dit-il, que notre banc, dans lequel nous étions cinq

forçats et un esclave turc, se trouva vis-à-vis d'un canon de la

frégate que je voyais bien qui était chargé; en m'élevant un peu,

je l'eusse pu toucher avec la main... Ce vilain voisin nous fit

tous frémir; mes camarades de banc se couchèrent tout plats,

croyant échapper à son coup... Je me déterminai à me tenir tout

droit dans le banc, je n'en pouvais sortir. J'y étais enchaîné!

Que faire? ... Je vis le canonnier, avec sa mèche allumée à la

main qui commençait à mettre le feu au canon sur le devant de la

frégate, et, de canon en canon, venait vers celui qui donnait sur

notre banc, je ne pouvais distraire mes yeux de ce canonnier.

«Il vint donc à ce canon fatal; j'eus la constance de lui voir

mettre le feu, me tenant toujours tout droit, en recommandant mon

âme au Seigneur. Le canon tira et je fus étourdi... le coup de

canon m'avait jeté aussi loin que ma chaîne pouvait s'étendre...

Il était nuit; je crus d'abord que mes camarades de banc se

tenaient couchés par crainte du canon... Le Turc du banc, qui

avait été janissaire, restant couché comme les autres: Quoi! lui

dis-je, Isouf, voilà donc la première fois que tu as peur; lève-

toi! et en même temps je voulus le prendre parle bras pour

l'aider. Mais, ô horreur! qui me fait frémir quand j'y pense, _son

bras détaché du corps me resta à la main_. Je rejette avec horreur

ce bras... lui, comme les quatre autres, étaient hachés comme

chair à pâté... Je perdais beaucoup de sang, sans pouvoir être

aidé de personne, tous étaient morts, tant à mon banc qu'à celui

d'au-dessous, et à celui d'au-dessus, si bien que de dix-huit

personnes que nous étions dans ces trois bancs il n'en échappa que

moi, avec trois blessures.»

Le combat fini, on porta les blessés dans la cale sombre et basse

du navire, et l'on jeta à la mer ceux qui paraissaient morts. Dans

la confusion et l'obscurité Marteilhe, à qui le sang coulé de ses

blessures avait fait perdre connaissance, faillit être ainsi jeté

par-dessus le bord: heureusement pour lui, un des argousins qui le

déferraient, appuya si fort sur une de ses plaies que la douleur

le tira de son évanouissement et lui fit pousser un grand cri.

On l'emporta à fond de cale avec les autres blessés, et on le jeta

_sur un câble roulé_, dur lit de repos pour un malheureux blessé

souffrant cruellement. Il resta trois jours dans cet affreux fond

de cale, sans être pansé qu'avec un peu d'eau-de-vie et de

camphre. «Les blessés, dit-il, mouraient comme des mouches dans ce

fond de cale, où il faisait une chaleur à étouffer et une puanteur

horrible, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies

que la gangrène s'y mit partout. Dans cet état nous arrivâmes,

trois jours après le combat, à la rade de Dunkerque.»

C'est dans cette cale que les malades étaient placés au cours

d'une campagne et qu'ils avaient à passer, non trois jours, mais

des semaines et des mois entiers.

Voici la lugubre description que fait de cette infirmerie des

galères l'aumônier Jean Bion: «Il y a sous le pont à fond de cale

un endroit qu'on appelle la chambre de proue, où on ne respire

l'air que par un trou large de deux pieds en carré et qui est

l'entrée par où on descend en ce lieu. Il y fait aussi obscur de

jour que la nuit. Il y a au bout de cette chambre deux espèces

d'échafauds, qu'on appelle le _taular_, sur lequel on met, sur le

bois seul, les malades qui y sont souvent couchés les uns sur les

autres, et quand ils sont remplis, on met les nouveaux venus sur

les cordages... Pour leurs nécessités naturelles, ils sont obligés

de les faire sous eux. Il y a bien, à la vérité, sur chacun de ces

_taulars_ une cuvette de bois, qu'on appelle _boyaux_, mais les

malades n'ont pas la force d'y aller, et d'ailleurs elles sont si

malpropres que le choix en est assez inutile.»

«On peut conjecturer de quelle puanteur ce cachot est infecté...

dans ce lieu affreux, toutes sortes de vermines exercent un

pouvoir despotique. Les poux, les punaises y rongent ces pauvres

esclaves sans être inquiétés et quand, par l'obligation de mon

emploi, j'y allais confesser ou consoler les malades, j'en étais

rempli... Je puis assurer que toutes les fois que j'y descendais,

je marchais dans les ombres de la mort, j'étais néanmoins obligé

d'y rester longtemps pour confesser les mourants et, comme il n'y

a entre le plancher et le _taular_ que trois pieds de hauteur,

j'étais contraint de me coucher tout de mon long auprès des

malades pour entendre en secret la déclaration de leurs péchés;

et, souvent, en confessant celui qui était à ma droite je trouvais

celui de ma gauche qui expirait sur ma poitrine.»

C'est dans ce triste réduit que les aumôniers des galères, de durs

lazaristes que les huguenots appelaient avec raison _les grands

ressorts de cette machine à bâtons et à gourdins_, faisaient jeter

après leur avoir fait administrer une terrible bastonnade les

forçats huguenots qui avaient refusé de _lever le bonnet _pendant

qu'ils célébraient la messe.

Quand la galère désarmée hivernait dans le port, les aumôniers,

par un raffinement de cruauté, obtenaient que l'on donnât pour

cachot aux invalides huguenots, l'infecte cale de la galère. «Sur

la vieille Saint-Louis, dit le Journal des Galères, où il y a bon

nombre de nos frères, vieux, estropiés ou invalides, on les a

confinés dans la _rougeole_, endroit où l'on ne peut se tenir

debout et _où passent des ordures et les immondices de chaque

banc_, sans avoir égard à leur vieillesse et à leurs incommodités.

M. André Valette est un de ces fidèles souffrants. Pendant l'été,

on l'avait placé auprès du _Fougon_, lieu où l'on fait du feu,

afin que la chaleur et la fumée l'incommodassent, et présentement,

dans l'hiver, on le fait venir dans la rougeole, où l'eau des

bancs coule et où le froid entre plus qu'ailleurs, afin de le

mieux affliger.»

Les aumôniers ne se résignaient qu'à regret à laisser porter à

l'hôpital les huguenots qu'ils avaient fait maltraiter. Ainsi,

Jean L'hostalet ayant reçu une cruelle bastonnade pour n'avoir pas

levé le bonnet, l'aumônier le retint cinq ou six jours sur la

galère, bien que le chirurgien eût ordonné de le transporter à

l'hôpital. Quand on l'en retira enfin, il était mourant. C'est à

cet hôpital que les forçats malades, chargé de lourdes chaîne,

n'ayant ni capote, ni feu par les plus grands froids, allaient

achever de mourir. Un Cévenol, dit Élie Benoît, y mourut de faim,

l'aumônier de l'hôpital ayant défendu de lui donner à manger pour

le punir d'avoir refusé de se laisser instruire. C'est là que vint

mourir le huguenot Mauru, après avoir craché tous ses poumons: il

expira sur un grabat où il grelottait sans feu et sans capote.

Pendant dix années, Mauru avait été tourmenté cruellement par

l'aumônier de sa galère, et la haine de cet aumônier le poursuivit

jusqu'après sa mort, car il fit retirer son corps de la bière dans

laquelle on l'avait mis, et le fit jeter tout nu à la voirie.

Les invalides, incapables de manier la rame, restaient enchaînés à

leurs bancs comme les autres forçats pendant que la galère était

en campagne; à la rentrée dans le port, moyennant un sou payé aux

argousins ils obtenaient comme leurs compagnons valides, la faveur

d'être déferrés pendant le jour. Cette faveur accordée aux

malfaiteurs et aux meurtriers, était refusée aux huguenots. Louis

de Marolles écrit en 1687, que, depuis plus de trois mois, il est

à la chaîne nuit et jour sur la galère _la Fière._

Un des commis de l'intendant, lit-on dans le journal des galères,

son rôle à la main, constate si tous les religionnaires sont à la

chaîne. Quant à l'argousin trop pitoyable qui avait déferré un

huguenot, il était condamné à trente sous d'amende, pour avoir

épargné à ce malheureux le supplice de l'éternelle immobilité.

Quand on avait un trop grand nombre d'invalides au bagne, on les

envoyait en Amérique, et Louis de Marolles, désigné deux fois pour

la transportation, eut la malchance de voir rapporter son ordre

d'embarquement; on l'envoya mourir dans un des plus affreux

cachots de Marseille.

Les aumôniers ne se bornaient pas à faire donner de _rudes

salades_ à ceux qui refusaient de _lever le bonnet_, mais encore

ils faisaient si cruellement bâtonner les huguenots qui

entretenaient ces correspondances avec le dehors et distribuaient

des secours à leurs coreligionnaires, que plusieurs furent

emportés demi-morts à l'hôpital. Pour arriver à découvrir les

_coupables_, les aumôniers, dit le Journal des Galères, avaient

aposté certains scélérats de forçats _pour leur tenir toujours les

yeux dessus;_ parfois même ils mettaient les suspects en

quarantaine, interdisant à toute personne étrangère de leur parler

et de les approcher.

Grâce au dévouement des esclaves turcs et de quelques forçats

catholiques qui leur servaient d'intermédiaires, les huguenots,

_commis pour régir la Société souffrante des galères_, purent

continuer à distribuer les sommes qui étaient recueillies en

Suisse, en Hollande et en Angleterre, puis envoyées à des

négociants de Marseille pour être données en secours aux forçats

_pour la foi_. En vain Pontchartrain, ayant découvert que c'était

un pasteur de Genève qui faisait l'envoi des fonds, voulut-il

couper le mal dans sa racine, en enjoignant aux magistrats de

Genève d'avoir à faire cesser ce désordre. Le seul résultat qu'il

obtint, fut de faire substituer une nouvelle organisation à

l'ancienne, si bien que jusqu'au jour où le dernier forçat _pour

cause de religion_, sortit du bagne, la caisse de bienfaisance

établie à Marseille continua à recevoir les sommes recueillies à

l'étranger, _pour la Société souffrante des galères._

Parmi les membres de cette Société des galères, on voyait Louis de

Marolles, le conseiller du roi, le baron de Monthetou, parent du

duc de la Force, le baron de Salgas, le sieur de Lasterne, de la

Cantinière, de l'Aubonnière, Élie Néau, les trois frères Serre,

Sabatier, etc. Sur une liste de cent cinq forçats _pour la foi_,

que donne Court, on trouve deux chevaliers de Saint-Louis et

quarante-six gentilshommes.

Le forçat Fabre qui avait obtenu d'être envoyé aux galères à la

place de son père, surpris à une assemblée, expose ainsi la

souffrance morale infligée aux honnêtes gens en se voyant jetés au

milieu des pires malfaiteurs: «Lorsqu'il me fallut entrer dans ce

fatal vaisseau, que je me vis dépouillé pour revêtir l'ignominieux

uniforme des scélérats qui l'habitent, confondu avec ce qu'il y a

de plus vil sur la terre, enchaîné avec l'un d'eux sur le même

banc, le coeur me manqua... Je laisse à penser de quelle douleur

mon âme fut accablée, à cette première nuit, lorsque, à la lueur

d'une lampe suspendue au milieu de la galère, je promenai mes

regards sur tous ces êtres qui m'environnaient, couverts de

haillons et de vermine qui les tourmentait. Je m'imaginai être

dans un enfer que les remords du crime tourmentaient sans cesse.»

La spirituelle et peu sensible marquise de Sévigné contant à sa

fille les horribles détails de la répression de la révolte de la

Bretagne, dit: «J'ai une tout autre idée de la justice, depuis que

je suis en ce pays. Vos galériens me semblent une société

d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie

douce; nous vous en avons bien envoyé par centaines.»

C'était bien, grâce à la persécution religieuse, une société

d'honnêtes gens que celle des galères; mais l'on a vu quelle vie

douce, menaient les forçats retranchés du monde. «Oh! noble

société que celle des galères, dit Michelet. Il semblait que toute

vertu s'y fût réfugiée... On put souvent voir à la chaîne avec le

protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver,

avec le forçat de la foi ramait le forçat de la charité. On y

voyait le Turc qui, de tout temps, au péril de sa vie et bravant

un supplice horrible, servait ses frères, chrétiens, se dévouait à

leur chercher à terre les aumônes de leurs amis.»

Quelques forçats catholiques, touchés de l'héroïque constance de

huguenots leurs compagnons de chaîne, se convertirent à la foi

protestante sur les galères mêmes, et les aumôniers n'épargnaient

point les plus indignes traitements à ces _apostats_ qu'ils

menaçaient de la potence.

«Les prosélytes de la chaîne, dit _le Journal des Galères_, qui

n'ont à espérer que des tourments et des misères dans ce monde, ne

nous font-ils pas plus d'honneur que cette foule de gens convertis

que l'Église romaine s'est faite, et dont elle se glorifie par le

motif de l'intérêt, des charges, par dragons, par le sang et le

carnage?»

Quant à l'aumônier Bion, en voyant avec quelle cruauté on

maltraitait parfois, jusqu'à leur faire _venir l'âme jusqu'au bord

des lèvres_, les forçats huguenots (et cela parce qu'ils n'avaient

pas levé le bonnet ou avaient refusé de nommer la personne dont

ils avaient reçu des secours pour leurs frères des galères), il

abjura sa foi catholique. _«Leur sang prêchait_, _dit-il_, _je me

fis Protestant.»_

Les aumôniers secondaient les vues de Louis XIV lorsqu'ils

employaient tous les moyens pour arriver à ce que le silence se

fit sur ce qui se passait dans l'enfer des galères En effet, le

roi voulait que tout huguenot qui y entrait, perdit toute

espérance d'en sortir autrement que par la mort et que nul ne sût

ce qui se passait sur les galères. Quoi que fissent pour les

tourmenter, intendants, aumôniers, comités; argousins ou geôliers,

les huguenots n'avaient aucun recours contre les violences les

plus indignes, contre les plus révoltantes iniquités qu'on voulait

laisser ignorées de tous au dehors.

Cependant, en dépit des efforts faits par les aumôniers et les

intendants pour les isoler du monde entier, les forçats huguenots,

soit du pont des galères, soit du bagne, soit du fond des cachots

obscurs où on les renfermait parfois, trouvaient toujours moyen,

grâce à des merveilles d'intelligence, de patiente ruse, de faire

parvenir de leurs nouvelles à leurs coreligionnaires réfugiés à

l'étranger. On a recueilli les curieuses et touchantes

correspondances de ces martyrs de la liberté de conscience et on

les a publiées sous le titre du_ Journal des Galères;_ on y voit

que, à l'étranger, on était tenu au courant, jour par jour,

presque heure par heure, de ce qui se passait dans la société

souffrante des galères. À l'instigation des réfugiés français, les

puissances protestantes ne cessaient de renouveler leurs démarches

en faveur des forçats _pour la foi_ si cruellement persécutés,

mais il semblait que rien ne pût triompher de l'implacable

obstination du roi à ne se relâcher en rien de ses odieuses

rigueurs.

En 1709, Louis XIV, pour obtenir la paix, consent à céder nos

places frontières et offre même de payer une subvention aux

puissances alliées pour détrôner son petit fils, mais il se refuse

absolument à mettre en liberté les huguenots ramant sur ses

galères. Son négociateur, de Torcy lui écrit à ce sujet: «On a

traité dans la conférence de ce matin des religionnaires détenus

dans les galères de Votre Majesté. Buys a demandé _leur liberté;_

sans allonger ma lettre pour vous informer, sire, de mes réponses,

j'ose vous assurer _qu'il ne sera plus question de cet article_.»

En effet, il n'en fut pas question dans le traité; mais la paix

signée, Louis XIV avait trop d'intérêt à se ménager les bonnes

grâces de la reine Anne pour lui refuser la grâce des forçats pour

la loi; seulement, ayant promis de les relâcher tous, sur trois

cents il n'en mit en liberté que cent trente-six.

L'intendant des galères à qui l'on faisait observer que les

libérés, astreints à partir de suite par mer, n'étaient pas en

mesure de fréter un navire à leurs frais, répondait que le roi ne

voulait pas dépenser un sou pour eux. Les aumôniers, furieux de

voir leurs victimes leur échapper, mettaient mille obstacles à

leur départ. Les malheureux, autorisés à courir la ville sous la

garde de leurs argousins, finirent par traiter avec un capitaine

de navire qui les débarqua à Villefranche, d'où ils se rendirent à

Nice puis à Genève. Leur entrée dans cette ville huguenote, si

hospitalière pour nos réfugiés, fut un véritable triomphe. La

population tout entière vint au-devant d'eux, précédée de ses

magistrats, et chacun se disputa l'honneur de loger les martyrs de

la foi protestante.

Peu de temps après, une députation des libérés partait pour

l'Angleterre et fut présentée à la reine Anne par de Rochegude et

par le comte de Miramont, un des plus remuants de nos réfugiés.

Bancillon, un des forçats mis en liberté qui faisaient partie de

la députation, conte que _la bonne reine_ dit à M. de Rochegude:

«Voila donc tous les galériens élargis»; et qu'elle fut fort

surprise quand celui-ci lui répondit qu'il y en avait encore un

grand nombre sur les galères du roi. Il lui remit la liste des

_oubliés;_ et elle promit d'agir de nouveau pour obtenir la

liberté de tous les forçats pour la foi. Cette fois le grand roi

dut s'exécuter complètement, et en 1714, on relâcha tous les

galériens condamnés pour cause de religion, parmi lesquels se

trouvait, entre autres, Vincent qui, depuis douze ans, avait fini

le temps de galères auquel les juges l'avaient condamné.

De nouvelles condamnations furent prononcées bientôt contre les

protestants ayant assisté à des assemblées de prières, si bien

que, sous la régence, on eut encore à faire de nouvelles mises en

liberté de forçats pour la foi. Puis, à partir de 1724, on

recommença à appliquer les édits du grand roi avec tant de rigueur

que les bagnes se peuplèrent de nouveau de huguenots.

Mais le sort des galériens était devenu moins dur par suite de la

transformation du matériel maritime de la France; en effet, sous

la régence on avait mis à la réforme les deux tiers des galères.

Il y en avait encore quelques-unes sous Louis XVI, mais elles ne

servaient plus que pour la parade, pour les voyages des princes et

des hauts personnages, en sorte que les galériens étaient rarement

soumis au dur supplice de la vogue.

Jusqu'au dernier moment, l'administration et la justice françaises

s'obstinèrent à envoyer les gens aux galères pour cause de

religion, si bien que, de 1685 à 1762, plus de sept mille

huguenots furent mis au bagne. En 1763, au lendemain du jour où

venait d'être prononcée la dernière condamnation aux galères pour

cause de religion, le secrétaire d'État, Saint-Florentin (pour

repousser la demande de mise en liberté de trente-sept forçats

pour la foi, faite par le duc de Belford) disait: «Je n'ai pas

entendu dire que nous ayons demandé grâce pour des catholiques

condamnés en Angleterre, pour avoir contrevenu aux lois du pays.

Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des

religionnaires français condamnés pour avoir contrevenu aux

nôtres.»

Le progrès de l'esprit de tolérance en France finit par avoir

raison de l'obstination des administrateurs à vouloir appliquer

les édits de Louis XIV, impudente violation de la liberté de

conscience.

En 1769, le duc de Brunswick crut avoir obtenu la liberté du

dernier galérien, condamné pour cause de religion; c'était un

vieillard de quatre-vingts ans. «Ce pauvre infortuné, écrivait le

pasteur Tessier, sent à peine son bonheur à cause de son âge.»

Il restait encore cependant deux forçats pour la foi, oubliés au

bagne depuis trente ans. M. Eymar, que Court avait chargé

d'obtenir leur grâce, dit qu'ils jouissaient de la plus grande

faveur, pouvant aller librement et sans gardes, exercer en ville

une profession lucrative; «en un mot, dit-il, ils ne portaient

plus du galérien que le titre et la livrée; d'un autre côté, ils

avaient perdu de vue, pendant leur long esclavage, leur famille et

leur pays; leurs biens avaient été confisqués, dilapidés ou

vendus... Que retrouveraient-ils en échange de l'aisance assurée

qu'ils allaient perdre, si ce n'est l'abandon et peut-être la

mendicité?» Aussi, quand M. Eymar annonça à ces deux vieillards

qu'ils étaient graciés, il les vit accueillir cette bonne nouvelle

avec la plus froide indifférence. _«Je les vis même_, _dit-il_,

_pleurer leurs fers et regretter leur liberté_.» Heureusement

que la Société de secours, établie à Marseille pour les galériens,

existait encore; elle put fournir à ces malheureux, devenus si peu

soucieux de leur liberté, un équipement complet et une somme de

mille francs pour les mettre à l'abri de la misère qu'ils

redoutaient.

On le voit, c'est presque à la veille de la révolution que

sortirent du bagne les deux dernières victimes de l'odieuse

législation de Louis XIV, impitoyablement appliquée pendant un

siècle.

Louis XIV avait mis en prison, à l'hôpital ou au couvent, expulsé

ou transporté en Amérique les _opiniâtres_ qui persistaient dans

les erreurs d'une religion que, écrivait-il au duc de la Force,

_je ne veux plus tolérer dans mon royaume._

Il avait envoyé aux galères tout huguenot qui avait tenté de

passer à l'étranger, assisté à une assemblée de prières, ou

rétracté l'abjuration que la violence lui avait arrachée. Pour

compléter le tableau de cette odieuse croisade faite par le roi

très chrétien contre la liberté de conscience de ses sujets, il ne

me reste plus qu'à raconter ce que furent les exhortations données

aux huguenots par ses soldats, qu'à faire la lamentable histoire

des dragonnades.

CHAPITRE V

LES DRAGONNADES

_Ce qu'était l'armée_. _-- Les logements militaires_. _-- Les

dragonnades_. _-- L'édit de révocation_. _-- Expulsion des

ministres_. _-- Un article de l'édit de révocation_. _-- Pillage_.

_-- Violences_. _-- Tortures_. _-- Les coupables et les Loriquet

du XIXe siècle_. _-- L'exode des huguenots._

Sous Louis XVI, l'armée royale n'était qu'un ramassis de bandits,

provenant soit de la milice, soit du recrutement. Pour la milice,

les communes donnaient tous les mauvais sujets, tous les vagabonds

dont elles voulaient purger leur territoire, et les officiers

recruteurs acceptaient sans difficulté le pire des vauriens,

pourvu qu'il fût robuste et vigoureux. Pour le recrutement, opéré

par violence ou par ruse, c'était une véritable chasse à l'homme

que faisaient les recruteurs, par les rues et les grands chemins,

dans les cabarets, les tripots et les prisons même. Le résultat de

cette chasse à l'homme était de convertir en recrues pour l'armée

royale, des gens de sac et de corde, des voleurs, des évadés du

bagne. Un jour, une chaîne de quatre-vingt-dix-neuf forçats a la

chance de se trouver sur le passage du roi; par suite de cette

heureuse rencontre, cette centaine _d'honnêtes gens_, au lieu

d'être conduits aux galères, sont incorporés pour six ans dans

l'armée du roi. Un autre jour c'est le contrôleur général qui, à

un intendant lui demandant les ordres nécessaires pour faire

conduire au bagne des bohémiens condamnés aux galères, répond de

tenir dans les prisons d'Angoulême, tous ceux d'entre les

condamnés qui peuvent porter les armes, jusqu'à ce qu'il passe une

recrue à laquelle ils seront joints. Sur les extraits

d'interrogatoire de Bicêtre, on trouve un avis favorable à la

demande de prendre parti dans les troupes faite par _Adam_,

_scélérat de premier ordre_, _fameux fripon_, _chef de filous_. --

Cette promiscuité étrange entre les prisons, le bagne et l'armée,

semblait chose si naturelle qu'il était de règle, de donner aux

déserteurs et aux réfugiés la faculté d'opter entre les galères et

le service militaire.

Ainsi, par exemple, les réfugiés Lebadoux et Jean Bretton, faits

prisonniers, s'engagent dans l'armée pour éviter les galères.

Perrault est condamné aux galères pour émigration, l'intendant de

Franche-Comté écrit au ministre: «Comme il est d'ailleurs jeune et

bien fait, si Sa Majesté jugeait à propos de commuer sa peine, en

celle de le servir pendant un temps dans ses troupes, il lui

serait plus utile comme soldat que comme galérien.»

On comprend ce que pouvait valoir une armée composée de tels

éléments; qu'elle fût campée en France ou en pays ennemi, suivant

l'énergique expression du temps, _elle mangeait le pays_; quant à

l'habitant, il était à la discrétion du soldat qui pouvait

impunément piller, battre, voler, violer et maltraiter ses hôtes.

-- Que se passe-t-il, en Bretagne, lorsqu'en 1675, on a amené, par

de bonnes paroles à se disperser ceux qui s'étaient soulevés à la

suite de l'établissement de taxes excessives et illégales? Les

troupes entrent dans la province et, disent les relations du

temps, «les soldats jettent leurs hôtes par la fenêtre après les

avoir battus, violent les femmes, lient des enfants tout-nus sur

les broches pour les faire rôtir, brûlent les meubles, etc.»

Nous n'avons pas besoin de rappeler les scènes de la désolation

des provinces du midi ordonnée en 1683 par Louvois, ni les

horreurs commises pendant la guerre des Cévennes par les soldats

du roi.

Mais, pour juger de ce que pouvaient faire de tels bandits, il

n'est pas inutile de rappeler leurs exploits à l'étranger, en

Hollande et dans le Palatinat, avant les dragonnades; en Savoie,

après cette croisade à l'intérieur. Quel spectacle l'armée du

grand roi donne-t-elle en Hollande?

«Trois cent mille gueux, dit Michelet, sans pain, ni solde,

jeûnant il est vrai, mais s'amusant, pillant, brûlant, violant.

Les soldats, sans frein ni loi, par-devant les officiers faisaient

de la guerre royale une jacquerie populaire en toute liberté de

Gomorrhe.»

Que se passe-t-il encore quelques années plus tard, quand l'armée

de Louis XIV se présente devant Heidelberg, ville ouverte et après

que la population valide s'est enfuie, en s'écrasant aux portes,

dans le château dont le gouverneur a fait enclouer les canons?

Les faibles, les dames et les enfants refoulés dans la ville,

s'entassent dans les églises. Le soldat entre sans combat, et, à

froid, il tue parfois un peu, puis bat, joue et s'amuse, met les

gens en chemise. Quand ils entrent dans les églises et voient

cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue,

l'outrage, le caprice effréné. Les dames, leurs enfants dans les

bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs et

exécutées sur l'autel. Près de ces demi-mortes, laissées là, la

joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les

cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle!

«Ils arrivent dans leurs bandelettes, traînés la tête en bas...»

En 1685, alors que les dragonnades touchent à leur fin en France,

Louis XIV envoie quelques milliers des étranges missionnaires qui

viennent de convertir les huguenots, pour débarrasser son allié le

duc de Savoie des hérétiques des vallées à Pignerol.

Déjà les hommes en état de combattre, désarmés à la suite de

perfides négociations, avaient été entassés dans les prisons de

Turin, où la peste les avait presque tous emportés.

L'armée française, en arrivant sur le territoire de la Savoie, ne

trouve donc devant elle aucun combattant, elle n'a d'autre chose à

faire que de massacrer.

«Restent, dit Michelet, les femmes, les enfants, les vieillards

que l'on donne aux soldats. Des vieux et des petits, que faire,

sinon les faire souffrir? On joua aux mutilations, on brûla

méthodiquement, membre par membre, un à un, à chaque refus

d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu'à vingt

personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices...On se

tenait les côtes de rire à voir les ricochets; à voir les uns

légers, gambader, rebondir, les autres assommés comme plomb au

fond des précipices tels accrochés en route aux rocs et éventrés,

mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on

travailla à écorcher un vieux, Daniel Pellenc; mais la peau ne

pouvant s'arracher des épaules, remonta par-dessus la tête. On mit

une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il fît le

souper des loups. Deux soeurs, les deux Victoria, martyrisées,

ayant épuisé leurs assauts, furent, de la même paille qui servit

de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistèrent, furent mises

dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre,

pour qu'on en vînt à bout. Une, détaillée à coups de sabre,

tronquée des bras des jambes, et ce tronc informe fut violé dans

la mare de sang.»

Élie Benoît dit de son côté: «Ils pendaient et massacraient les

femmes comme les hommes; mais ils violaient ordinairement les

femmes et les filles avant de les tuer, et après cela, non

contents de les assommer, ils _leur arrachaient les entrailles_,

ils les jetaient dans un grand feu; _ils les coupaient en morceaux

et s'entrejetaient ces reliques de leur fureur_.»

Après les massacres, la dévastation impitoyable du pays.

Catinat écrit à Louvois: «Ce pays est _parfaitement désolé_, il

n'y a plus du tout ni peuple, ni bestiaux, j'espère que nous ne

quitterons pas ce pays-ci, que cette race des Barbets n'en soit

_entièrement extirpée._» Louvois ne trouve pas la désolation assez

parfaite, il écrit au marquis de Feuquières: «Le roi a appris avec

plaisir ce qui s'est passé dans la vallée de Luzerne, dans

laquelle _il eût été seulement à désirer que vous eussiez fait_,

_brûler tous les villages où vous avez été_.»

Louvois avait déjà donné de semblables ordres dans le Palatinat.

Un jour, apprenant que les troupes se sont contentées de brûler

seulement à moitié, une ville, il ordonne _de brûler tout jusqu'à

la dernière maison_ et enjoint de lui faire connaître les

officiers qui ont ainsi failli à la ponctuelle exécution des

volontés du roi, _afin qu'ils soient punis d'une façon

exemplaire_.

Un autre jour, il apprend que les habitants d'une autre ville, qui

a été complètement détruite conformément à ses instructions,

s'obstinent à venir chercher un gîte au milieu des ruines, il

écrit: «Le moyen d'empêcher que ces habitants ne s'y rétablissent,

c'est après les avoir avertis de ne point le faire, _de faire

tuer_ tous ceux que l'on trouvera vouloir y faire quelque

habitation.»

Ce n'était pas en donnant de semblables instructions, que Louvois

pouvait faire disparaître les habitudes invétérées de banditisme

de l'armée royale, tout au contraire; il n'est donc pas surprenant

que le jour où il se décida à ordonner aux soldats logés chez les

huguenots, de faire _tout le désordre possible_, pour amener la

conversion de leurs hôtes, il ne fût d'avance déterminé à fermer

les yeux sur les actes les plus odieux et les plus violents de ses

_missionnaires bottés_, ainsi qu'on les appelait.

Mais il était trop politique pour ne pas masquer le but qu'il

poursuivait et pour vouloir que la persécution prît au début le

caractère qu'elle avait eue en Hongrie, en 1672: «Les jésuites,

menant avec eux des soldats, surprenant chaque village, et

convertissant le hongrois qui voyait sa femme sous le fusil... des

ministres brûlés vifs, des femmes empalées au fer rouge, des

troupeaux d'hommes vendus aux galères turques et vénitiennes.»

(Michelet).

C'est au commencement de l'année 1681, que Marillac, intendant du

Poitou, soumit à Louvois son plan de convertir les huguenots en

logeant exclusivement chez eux les troupes et lui demanda

d'envoyer dans le Poitou des soldats pour mettre à exécution ce

plan que le hasard ou sa malice, dit Élie Benoît, lui avait fait

découvrir.

Louvois comprit que, pour reprendre dans l'État le rôle

prépondérant qu'il avait perdu depuis que les affaires de religion

avaient fini par prévaloir sur toutes les autres dans l'esprit du

roi, c'était un excellent moyen, ainsi que le disent les lettres

du temps, _de mêler du militaire_ à l'affaire des conversions.

Mais, il jugea nécessaire de dissimuler qu'il voulait obtenir par

la violence, la conversion des huguenots, tout au moins jusqu'au

moment où l'importance des résultats déjà acquis, empêcherait de

pouvoir revenir en arrière. -- C'est pourquoi, après avoir fait

signer au roi une ordonnance, exemptant pendant deux ans du

logement des gens de guerre les huguenots qui se convertiraient,

il se borne à obtenir la permission de faire passer dans les

villes huguenotes des régiments dont la seule présence amènerait

des conversions. En effet, disait-il, si les huguenots se

convertissent pour toucher une pension; ou une faible somme

d'argent, ils seront encore plus disposés à abjurer pour éviter

quelque incommodité dans leurs maisons et quelque trouble dans

leurs fortunes.

En envoyant à Marillac, l'ordonnance et les troupes qui vont lui

permettre de mettre son plan à exécution, Louvois multiplie les

précautions pour dissimuler l'existence même de ce plan.

«Sa Majesté, écrit-il, à Marillac, a trouvé bon de faire expédier

l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que

ceux qui se seront convertis, seront, pendant deux années, exempts

du logement des gens de guerre. Cette ordonnance _pourrait causer

beaucoup de conversions dans les lieux d'étape..._

Les Huguenots: Cent ans de persécution, 1685-1789 · 第 6 / 11 题