_«Si j'avais eu de la salade_, dit-il aux prêtres qui

l'interrogeaient, _je l'aurais garnie de cette huile_, _car je

l'ai goûtée et elle était très bonne_.» Galafas traduit en

justice fut condamné _à être brûlé vif_. Mais les Turcs des

galères de Dunkerque, ayant trouvé moyen de faire tenir une lettre

à Constantinople au grand Seigneur, celui-ci aussitôt fit appeler

l'ambassadeur de France et lui déclara que, si on faisait mourir

Galafas, pour un fait de cette nature _que les Turcs ignorent être

un crime_, lui, grand Seigneur, ferait mourir du même supplice

cinq cents chrétiens esclaves français. Cet _argument péremptoire_

du grand Seigneur sauva Galafas qui fut racheté des galères et

retourna à Constantinople.

Malgré cette leçon de jurisprudence qu'il avait reçue, Louis XIV

n'en continua pas moins à punir _de même _tous les sacrilèges,

qu'ils fussent conscients ou inconscients.

La Restauration elle-même, qui avait ressuscité le crime du

_sacrilège_, n'admettait pas davantage cette distinction équitable

à faire pour les auteurs de ces crimes _surnaturels_, entre celui

qui avait fait un outrage _calculé_ à la religion, et celui qui

avait commis un sacrilège, ignorant que c'était un crime aux yeux

du législateur.

L'édit de Nantes stipulait que tous ceux qui avaient

antérieurement abjuré, pour passer soit du catholicisme au

protestantisme, soit du protestantisme à la foi catholique,

auraient toute liberté de revenir à leur foi première, sans

pouvoir être recherchés ni molestés à raison de leur nouveau

changement de religion. La même faculté était donnée aux prêtres

et personnes religieuses, et l'on reconnaissait la validité des

mariages contractés par eux devant un ministre protestant, c'était

là une disposition qui pouvait paraître d'un libéralisme excessif,

sous le régime d'une religion d'État, puisqu'en l'an de grâce

1883, alors que les lois ne reconnaissent plus de voeux

perpétuels, on a vu un procureur de la République soutenir cette

thèse que la qualité de prêtre, même défroqué, est une cause de

nullité de mariage.

Ces diverses dispositions de l'édit de Nantes avaient été

considérées comme s'appliquant aussi bien à l'avenir qu'au passé.

Le cardinal de Richelieu avait même déterminé les formes dans

lesquelles devait se faire l'abjuration des catholiques et un édit

de 1663 constate que, depuis l'édit de Nantes, beaucoup de

catholiques s'étaient faits protestants et que des prêtres et des

personnes religieuses avaient abjuré et s'étaient mariées devant

un ministre.

Louis XIV n'osa en venir tout d'abord à rapporter ces dispositions

formelles de l'édit, bien que le clergé catholique protestât sans

cesse contre l'égalité du droit d'abjuration pour les catholiques

et pour les protestants. Mais il apporta successivement toutes les

entraves imaginables au droit de prosélytisme des protestants, en

même temps qu'il employait les moyens les moins honnêtes pour

amener l'abjuration, des religionnaires.

Alors que la caisse des conversions administrée par Pélisson,

protestant converti, tenait boutique ouverte pour l'achat des

abjurations, il était interdit aux ministres et consistoires de

corrompre _les pauvres _catholiques en les faisant participer à

leurs aumônes; on défendait aux ministres et anciens d'aller dans

les maisons, soit de jour, soit de nuit, si ce n'est pour visiter

les malades huguenots et faire fonctions de leur ministère. Quant

aux malades pauvres, de la religion réformée, ils ne pouvaient

être recueillis et soignés par leurs co-religionnaires, ils

devaient être envoyés dans les hôpitaux _catholiques_.

Alors qu'on provoquait l'abjuration des huguenots par l'appât des

grades, des places et des pensions, on défendait aux huguenots

d'employer pour amener la conversion d'un catholique; même l'appât

du mariage avec une huguenote. Puis on en vint à interdire les

mariages mixtes ou _bigarrés_, à déclarer nul tout mariage entre

catholique et huguenot célébré contrairement à cette défense.

Nous avons rappelé de combien de fonctions et de professions les

huguenots furent exclus par suite de cette préoccupation de mettre

les protestants dans l'impossibilité d'user du _crédit _que

pouvait leur donner telle situation officielle ou telle

profession, pour empêcher les conversions de leurs co-

religionnaires. Par suite de la même préoccupation il fut interdit

aux pasteurs d'exercer leur ministère dans le même lieu pendant

plus de trois ans, une trop longue résidence _leur donnant une

puissance absolue sur l'esprit de leurs co-religionnaires._

Pour empêcher les maîtres d'user de leur _crédit _près de leurs

domestiques et de faire du prosélytisme auprès d'eux, on eut

recours aux injonctions les plus contradictoires. Un domestique

catholique ne put abjurer que six mois après avoir quitté le

service d'un maître huguenot, et il devait s'écouler un nouveau

délai de six mois avant que ce domestique pût entrer au service

d'un autre huguenot. Puis on interdit aux catholiques d'entrer au

service des huguenots «attendu, disait l'édit, que plusieurs de la

religion prétendue réformée, après avoir _perverti _leurs

domestiques catholiques, les obligent de passer dans les pays

étrangers pour quitter leur religion.» Quelques mois plus tard,

nouvel édit ordonnant au contraire, aux huguenots et aux nouveaux

convertis, de congédier leurs domestiques protestants pour en

prendre des catholiques, «attendu que ce qui était très utile

alors (six mois plus tôt) pour empêcher la perversion de nos

sujets catholiques, dit la déclaration royale, pourrait retarder à

présent la conversion de ceux de la religion prétendue réformée

engagés au service du petit nombre de prétendus réformés qui sont

malheureusement restés jusqu'ici dans leur erreur. Pareillement

serait dangereux de laisser aux nouveaux convertis la liberté de

se servir de domestiques de ladite religion.» Les peines édictées

pour contraventions à cette injonction étaient, pour le maître,

mille livres d'amende; pour une domestique _le fouet et la

marque_, pour le serviteur mâle _les galères_.

Dans sa haine pour le protestantisme, le roi alla jusqu'à défendre

aux huguenots d'instruire les mahométans et les idolâtres dans

leur fausse doctrine. «Afin d'empêcher qu'on n'abuse de leur

ignorance pour les engager dans une religion _contraire à leur

salut_, _voulons_, dit le roi, que tous mahométans et idolâtres

qui voudront se faire chrétiens ne puissent être instruits, ni

faire profession d'autre religion que de la catholique.»

Enfin, Louis XIV établit des catégories de catholiques de _droit_:

1° Les enfants _exposés_: «parce que ayant été malheureusement

abandonnés de leurs pères, et par ce moyen devenant sous notre

puissance _comme père commun de nos sujets_, nous ne pouvons les

faire élever que dans la religion que nous professons».

2° _Les bâtards_, même nés d'une mère protestante. «Attendu qu'il

n'y a personne qui puisse exercer sur ces enfants _une puissance

légitime_.»

3° Les enfants, nés de père et de mère appartenant à la religion

protestante; lorsque leur père avait abjuré avant qu'ils eussent

atteint l'âge de quatorze ans.

4° Les enfants dont les pères étaient morts protestants mais dont

les mères étaient catholiques «pour donner aux dites veuves, dans

la perte de leurs maris, cette consolation de pouvoir procurer à

leurs enfants, l'avantage d'être élevés dans la véritable

religion.»

Quant aux orphelins huguenots, dont le père et la mère étaient

morts protestants, ne trouvant pas de prétexte pour les déclarer

catholiques _de droit_, on s'était borné à leur imposer des

tuteurs et curateurs catholiques, «certains tuteurs et curateurs

réformés ayant abusé de la puissance que cette qualité leur

donnait sur leurs pupilles, _pour les détourner des bons desseins

qu'ils témoignaient de se convertir à la religion catholique_.»

Cette persistante préoccupation de vouloir assurer le salut de

ceux de ses sujets qu'il estimait être dans l'erreur, amena Louis

XIV à porter la plus grave atteinte à la liberté de conscience des

huguenots, ainsi garantie par le quatrième article particulier de

l'édit de Nantes: «Ne seront tenus ceux de ladite religion de

recevoir _exhortations_, lorsqu'ils seront malades, d'autres que

_de la même religion_.» Sous prétexte de violences exercées, en

plusieurs occasions, par ceux de la religion prétendue réformée

pour empêcher la conversion de leurs malades qui voulaient rentrer

avant leur mort dans le sein de l'Église, le roi, par une

déclaration du 2 avril 1666, autorisa les curés, «assistés des

juges, échevins ou consuls à _se présenter aux malades pour

recevoir leur déclaration_.»

Il arrivait souvent que les curés, emportés par leur zèle

convertisseur, se rendaient auprès des malades huguenots, sans

avoir même réclamé l'assistance des magistrats.

C'est ce qui advint à Rouen; un curé ayant pénétré près d'un

malade, sans être accompagné d'un magistrat, et suivi _du menu

peuple du quartier_, ce malade avait refusé de le recevoir.

Ce qui ayant fait mutiner cette populace, deux magistrats assistés

de deux sergents y étaient allés, et étaient montés à la chambre

du malade qui leur avait déclaré n'avoir eu aucune pensée de faire

appeler le curé ni de changer de religion; sur quoi les

magistrats, qui avaient d'abord fait sortir les parents jusqu'à la

femme du malade, les avaient fait rentrer et ayant trouvé un

ministre au bas de l'escalier, lui avaient dit qu'il pouvait

monter puisque le malade le demandait.

À Paris même, sous les yeux d'une police ombrageuse, le clergé

négligeait parfois de requérir l'assistance d'un magistrat, pour

aller tourmenter les malades protestants. Un passementier étant à

l'agonie, deux religieuses et le vicaire de Saint-Hippolyte

veulent pénétrer auprès du malade, malgré l'opposition de la femme

de celui-ci. Ils insultent cette femme, et la canaille qui les

avait accompagnés se met en mesure de piller la maison, si bien

qu'il faut recourir à l'intervention de la police pour que le

malheureux puisse mourir en paix.

Le ministre Claude fut lui-même obligé de se retirer d'auprès

d'une malade que persécutaient des prêtres appuyés par la

populace. Le commissaire appelé après avoir demandé quatre fois à

la malade quelle était sa volonté, fit enfin retirer ces prêtres,

et Claude revint consoler la mourante qui expira une demi-heure

plus tard.

À Caen, un curé et un vicaire s'étant établis _d'autorité_, malgré

le mari, auprès de la femme Brisset, tombée en une sorte de

léthargie et ne pouvant ni leur répondre, ni même les entendre,

firent chasser d'auprès d'elle par le lieutenant particulier, son

mari et ses filles, puis déclarèrent la malade convertie et la

firent enterrer comme catholique. Élie Benoît raconte l'histoire

d'une pauvre femme que l'on avait interrogée pendant qu'elle avait

le délire de la fièvre, et déclarée catholique. Elle revient à

elle et voit au pied de son lit un crucifix: elle comprend qu'on a

abusé de son état pour prétexter qu'elle a changé de religion.

Elle veut se sauver par la fenêtre, la porte étant fermée à clé,

elle tombe d'un troisième étage et se tue.

En Poitou, dit Jurieu, un marguillier et un curé ayant chassé les

enfants d'un vieillard mourant, après les avoir menacés de

pendaison s'ils revenaient, tentèrent en vain pendant plusieurs

jours de convertir le malade. Le pauvre homme, abandonné par eux

et privé de ses enfants qui s'étaient réfugiés dans le bois,

mourut de froid, de misère et de faim et l'on trouva _qu'il

s'était mangé les mains._

Sur les plaintes faites par les protestants contre les curés qui

commettaient cette double infraction à la loi, de se présenter aux

malades sans être accompagnés d'un magistrat, et, au lieu de se

borner à recevoir la déclaration de ceux-ci, de leur faire _des

exhortations_, _ce _qui était contraire à l'édit de Nantes, la loi

fut ainsi modifiée: «Voulons et nous plaît que nos baillis,

sénéchaux et autres premiers juges des lieux, ensemble les

baillis, sénéchaux, prévôts, châtelains et autres chefs de justice

seigneuriale de notre royaume qui auront avis qu'aucuns de nos

sujets de ladite religion prétendue réformée demeurant aux dits

lieux, seront malades ou en danger de mourir, soient tenus de se

transporter vers lesdits malades, assistés de nos procureurs ou

des procureurs fiscaux et de deux témoins, pour recevoir leur

déclaration, et savoir d'eux s'ils veulent mourir dans ladite

religion; et, en cas que lesdits de la r. p. r. désirent se faire

instruire en la religion catholique, voulons que lesdits juges

fassent venir sans délai et au désir des malades, les

ecclésiastiques, ou autres qu'ils auront demandés, sans que leurs

parents y puissent donner aucun empêchement.» Cette prescription

mettait fin aux scènes de scandale et de violence provoquées par

les curés venant auprès des malades sans avoir été appelés, mais

il mettait le moribond à la discrétion d'un magistrat, souvent peu

scrupuleux et tout disposé à favoriser le prosélytisme in extremis

du curé.

Le moribond dont la famille entourait le lit de douleur, tout à

coup, sans avoir été prévenu, voyait entrer le magistrat dont la

présence lui annonçait que sa dernière heure était proche. On

faisait retirer tous les siens, et ce malheureux, qui n'avait plus

de force que pour mourir, se trouvait seul en face du magistrat,

souvent aussi ardent convertisseur que le prêtre, il lui fallait

subir un long et délicat interrogatoire. En dépit de la fièvre qui

le minait et le privait de l'usage de ses facultés, il devait

calculer chaque mot des réponses à faire aux questions captieuses

qui lui étaient posées. Qu'une de ses réponses pût être

interprétée dans un sens favorable aux désirs de son

interrogateur, c'en était assez, on s'écriait: le malade veut se

convertir! il appartenait dès lors au clergé, les siens étaient

éloignés de sa couche d'agonie, et, alors même qu'il mourait, sans

avoir repris connaissance, il était enterré comme catholique, et

ses enfants étaient enlevés à leur mère huguenote, pour être

élevés dans la religion dans laquelle leur père était censé être

mort.

Cette barbare pratique de la visite des malades devint

l'instrument de la plus odieuse et cruelle persécution, lorsque le

clergé eut obtenu ce qu'il réclamait instamment, l'interdiction

d'abjurer la foi catholique aussi bien pour les anciens

catholiques que pour les nouveaux convertis.

En 1670, l'orateur de l'assemblée générale du clergé, en même

temps qu'il déclarait que les évêques ne pouvaient, _sans être

criminels_, refuser de se rendre aux désirs d'enfants _de moins_

_de douze ans_, voulant se convertir à la religion catholique,

malgré leurs parents, disait, sans se rendre compte de son

inconséquence: «Tout est perdu à jamais par la funeste liberté qui

donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute à

leur religion.»

Louis XIV, pour donner satisfaction aux vives remontrances du

clergé, décide que les dispositions de l'édit de Nantes relatives

aux immunités accordées à ceux qui, après avoir abjuré, seraient

retournés à leur religion première, ne s'appliquent qu'au passé.

Que tout réformé qui aura une fois fait abjuration pour professer

la religion catholique, ne pourra jamais plus y renoncer et

retourner à la religion réformée.

«Voulons et nous plaît, décrète-t-il, que nos sujets, de quelque

qualité, condition, âge et sexe qu'ils soient, faisant profession

de la religion catholique, ne puissent jamais la quitter pour

passer en la religion prétendue réformée.»

Nul catholique ne pouvant plus se faire protestant, et nul

protestant, ayant abjuré ne pouvant revenir à sa foi première, les

huguenots de naissance avaient seuls désormais le droit de se dire

protestants.

C'était trop encore. Après la suppression de l'exercice public du

culte protestant, un incroyable édit vint déclarer catholiques

tous les huguenots restés en France à la suite de cette

suppression, leur séjour dans le royaume étant une preuve plus que

suffisante qu'ils avaient embrassé la religion catholique.

Pour se rendre compte de l'odieuse et imprudente iniquité d'un tel

édit, il faut se rappeler que les huguenots ne pouvaient quitter

le royaume sans être passibles des galères et de la confiscation

des biens, et que l'article XI de l'édit révocatoire, portant

suppression de leur culte public, les autorisait à «rester dans

les villes et lieux du royaume, à y continuer leur commerce et

jouir de leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés sous

prétexte de leur religion.»

Quoi qu'il en soit, à la suite de cet inqualifiable édit; nul

n'ayant plus le droit de dire qu'il voulait mourir protestant, la

visite obligatoire du curé aux malades provoqua chaque jour des

drames émouvants au chevet des mourants.

Le clergé usa de son droit avec la dernière rigueur, et mit autant

d'ardeur à vouloir imposer l'administration des sacrements aux

huguenots qui n'en voulaient pas qu'il en apporta plus tard à la

refuser aux jansénistes qui la demandaient sans pouvoir l'obtenir.

Rulhières, à ce propos, conte cette plaisante anecdote: «Il se

trouva dans le même hôtel deux malades dont l'un, janséniste,

demandait au curé les sacrements, ne pouvait les obtenir et

menaçait de s'adresser aux magistrats; et l'autre, Calviniste,

refusait la communion et repoussait le curé qui le menaçait des

galères s'il en relevait, ou de le faire traîner sur la claie,

s'il mourait. Le maître d'hôtel, alarmé de ces scènes fâcheuses,

qui pouvaient avoir des suites plus fâcheuses encore, imagina de

changer _secrètement_ les deux malades de lit, _et tout le trouble

fut apaisé_.»

Aujourd'hui (en 1886), comme au XVIIIe siècle, nous voyons

l'Église mettre autant d'ardeur à refuser les sacrements aux gens

qui les réclament, qu'à les administrer, _in articulo mortis_, à

des hommes qui, comme Littré, par exemple, ont, pendant tout le

cours d'une longue existence, fait profession de _libre-pensée._

Le docteur Robin; collaborateur et ami de Littré, ne put

s'empêcher d'écrire à l'occasion de l'enterrement religieux de

Littré, libre-penseur comme il l'était lui-même: «Littré a toute

sa vie demandé des obsèques civiles, nous accompagnerons son corps

jusqu'à l'Église seulement.» -- Le docteur Robin, pour éviter une

mésaventure semblable, avait inséré dans son testament cette

prescription formelle: «J'exige absolument de mes héritiers que

mon enterrement soit un enterrement civil, quel que soit le lieu

où je meure.»

Cependant sa famille l'a fait enterrer _religieusement_, bien

qu'elle ne pût alléguer sa conversion quasi-posthume, puisque il

était mort à la suite d'une attaque d'apoplexie, sans avoir un

seul instant recouvré l'usage de la parole, mais, elle n'avait

pas, dit-elle, pris connaissance de ses papiers. Tout au

contraire, l'israélite Léon Gozlan, près duquel un rabbin faisait

la veillée des morts; fut enterré catholiquement parce que sa

famille trouva dans ses papiers la preuve qu'il avait été baptisé

dans son enfance.

Quelques semaines avant la mort du docteur Robin, on avait vu un

Lepère libre-penseur, frappé d'un mal subit qui, dès le début de

sa courte maladie, lui avait enlevé toute connaissance, recevoir,

sans s'en douter, l'assistance d'un prêtre et être enterré comme

catholique.

Aussitôt le _Figaro_, moniteur du monde religieux et du monde

galant, s'est empressé de dire: «M. Lepère que l'on a enterré hier

avec tous les sacrements de la religion chrétienne, est, en somme,

_revenu aux anciennes croyances de sa prime jeunesse_.»

M. Rathier, ami de M. Lepère et comme lui député de l'Yonne, a cru

devoir rétablir la vérité des faits, en rappelant que, pendant les

dernières années de sa vie, M. Lepère avait été fidèle à ses

convictions, _qui associaient la libre pensée à sa foi

républicaine_, que, s'il avait été enterré comme catholique,

c'était parce qu'un prêtre lui avait été _imposé_, alors qu'il

n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui.

Le plus souvent les familles des libres-penseurs, soit par

conviction religieuse, soit par respect humain, se sont ainsi les

complices de l'Église venant exercer son prosélytisme de la

dernière heure près d'un moribond inconscient de sa conversion

quasi-posthume. Si au contraire, comme c'est son devoir de le

faire, la famille veille à ce que le moribond soit mis à l'abri de

ces tentatives de _pseudo-conversions_, les cléricaux protestent

contre l'atteinte ainsi portée à la liberté de prosélytisme de

l'Église.

C'est ainsi que, à l'occasion de la mort de Victor Hugo,

M. Fresneau ne craignait pas de dire à la tribune du Sénat: «Il

s'est établi un usage, contre lequel je proteste de toute

l'énergie de ma conscience et de ma raison; je veux parler du

droit que l'incrédulité s'est arrogé, de se donner des gardes du

corps pour surveiller les derniers moments des malades, petits ou

grands, humbles ou illustres. Grâce à cette coutume _qui

représente assez exactement les violences reprochées à nos pères_,

_et comme l'introduction des dragonnades dans la vie privée_, nous

ne pouvons savoir ce qui s'est passé à la dernière heure de celui

(VICTOR HUGO) que vous prétendez honorer à votre manière.»

De cette insinuation que Victor Hugo eût pu se convertir, s'il

n'eût pas été entouré de sa famille, à l'affirmation qu'à sa

dernière heure il a voulu se convertir, il n'y a qu'un pas, et ce

pas ayant été fait par Le Monde, organe officiel de la royauté de

droit divin, le pieux journal s'est attiré ce rude démenti de

M. Lockroy: «Les drôles qui dirigent un journal religieux intitulé

Le Monde, ont osé imprimer que Victor Hugo à son lit de mort a

demandé un prêtre. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en ont menti.

Voici du reste la lettre que je reçois à ce sujet du docteur

Germain Sée: «Si vous avez lu Le Monde d'hier, vous y trouverez

une monstruosité, sur le désir qu'aurait manifesté le Maître, de

se confier à un prêtre, et une prétendue déclaration de mon ami

Vulpian; je vous autorise, au nom de Vulpian, à donner le plus

formel démenti aux paroles qu'on lui avait prêtées à titre de

révélation.»

Il est évident que si, malgré les précautions prises par la

famille pour mettre le mourant à l'abri de toute tentative

suspecte, on a pu tenter d'accréditer la légende du désir de

conversion de Victor Hugo, cette conversion eût passé pour un fait

accompli, si, comme au bon vieux temps, un magistrat complaisant

assisté d'un prêtre catholique, eut pu, lorsque le maître

agonisait, écarter sa famille et interpréter habilement, soit ses

réponses les plus insignifiantes à des questions captieuses, soit

son silence même. Alors Victor Hugo eût été, bon gré mal gré, tenu

pour bien et dûment converti, et l'Église aurait enterré comme

catholique, celui qui avait solennellement déclaré qu'il déclinait

les prières des prêtres.

N'en déplaise à M. Fresneau, ce sont les odieuses pratiques de

l'ancien régime à l'égard des mourants qui peuvent, à bon droit,

être qualifiées d'introduction des dragonnades dans la vie privée,

et c'est manifester le désir du retour à de telles pratiques, que

de s'indigner de ce que les familles se fassent les gardes du

corps de leurs malades, pour leur permettre de mourir en paix.

Sous la monarchie de droit divin, les Parlements, s'ils n'avaient

point songé à interdire à l'Église d'administrer les sacrements à

ceux qui ne les réclamaient pas, ou même les refusaient, avaient

commis l'erreur de vouloir enjoindre aux curés, par arrêts,

d'administrer les sacrements aux jansénistes qui les réclamaient.

Les pamphlétaires du temps raillaient ainsi cette erreur

juridique: «les Parlements veulent décider du corps de Jésus-

Christ comme d'une question de boues et de lanternes.»

En 1883, M. Bernard Lavergne, alors qu'il demandait au garde des

sceaux de sévir contre un curé, refusant d'administrer un mourant

parce que celui-ci ne voulait pas promettre de retirer ses enfants

des écoles de l'État pour les envoyer aux écoles congréganistes,

ne tombait pas dans la même erreur que les anciens Parlements. Il

ne demandait pas qu'on obligeât le curé à administrer ce mourant,

mais que l'on infligeât une peine disciplinaire à ce prêtre,

_fonctionnaire salarié par l'État_, qui abusait de sa situation

pour faire tort aux écoles de l'État.

De même, lorsque dans l'élection sénatoriale du Finistère, les

prêtres ont cherché à influencer le vote des électeurs en menaçant

ceux qui voteraient pour les candidats républicains, de leur

refuser l'absolution et la communion, ils se sont exposés à être

poursuivis, pour violation des prescriptions de la loi électorale.

Mais, presque toujours, le gouvernement s'abstient de punir

disciplinairement ou de faire poursuivre les prêtres, qui ont

abusé de leur situation d'agents d'un service public, se faisant

une arme politique du refus des sacrements. Il sait que, si

l'Église doit être seule maîtresse de déterminer les conditions

qu'elle veut mettre à l'administration des sacrements, elle use à

ses risques et périls de son droit, et que, lorsque ses refus de

sacrements ont manifestement un motif politique, ces refus

imprudents ne tardent point à augmenter le nombre des déserteurs

du catholicisme. N'a-t-on pas vu tout récemment, en 1885, un des

catholiques électeurs du catholique département du Finistère,

répondre à son curé qui le menaçait de lui refuser ses Pâques s'il

votait mal: _Eh bien! je m'en passerai!_

Pour en revenir à la visite _obligatoire_ du curé, pour tous les

malades, on ne peut mieux faire ressortir la cruelle iniquité de

cette prescription légale qu'en rappelant l'énormité des peines

édictées contre le malade huguenot, qui refusait de se laisser

administrer les derniers sacrements: «Voulons et nous plaît, dit

une déclaration du roi de 1713, que tous nos sujets, nés de

parents qui ont été de la r. p. r. avant ou depuis la révocation

de l'édit de Nantes, qui, dans leurs maladies auront refusé aux

curés, vicaires ou autres prêtres de recevoir les sacrements de

l'Église, et auront déclaré qu'ils veulent persister et mourir

dans la religion prétendue réformée, _soit qu'ils aient fait

abjuration ou non_, ou que les actes n'en puissent être rapportés,

soient réputés _relaps_ et sujets aux peines portées par notre

déclaration du 29 avril 1686.»

Or voici les peines édictées par cette déclaration, contre les

malades relaps: «Au cas que lesdits malades viennent à recouvrer

la santé, voulons que le procès leur soit fait et parfait par les

juges, et qu'ils les condamnent, à l'égard des hommes, _aux

galères perpétuelles avec confiscation des biens_, et à l'égard

des femmes et filles, à faire amende honorable et à être

_enfermées avec confiscation de leurs biens_; quant aux malades

ayant fait les mêmes refus et déclarations qui seront morts dans

cette malheureuse disposition, nous ordonnons que le procès sera

fait aux cadavres ou à leur mémoire..., et qu'ils seront _traînés

sur la claie_, _jetés à la voirie_, _et leurs biens confisqués_.»

Rien n'avait été négligé pour que les malades ne pussent se

soustraire à la terrible visite du curé qui devait si souvent

avoir pour eux les plus funestes conséquences. Non seulement les

baillis, sénéchaux et prévôts devaient prévenir le curé du lieu

dès qu'ils apprenaient qu'un huguenot était malade, mais encore la

même obligation incombait au médecin appelé pour soigner le

malade.

Les prescriptions suivantes dont l'infraction rendait le médecin

passible de trois cents livres d'amende pour la première fois,

d'une suspension de trois mois pour la seconde et de la déchéance

pour la troisième, assuraient l'exécution des obligations imposées

aux médecins par la loi: «Voulons et nous plaît que tous les

médecins de notre royaume soient tenus dès le second jour qu'ils

visiteront les malades attaqués de fièvre ou autre maladie, qui,

par sa nature peut avoir trait à la mort, de les avertir de se

confesser, ou de leur en faire donner avis par leur famille; et,

en cas que les malades ou leur famille, ne paraissent pas disposés

à suivre cet avis, les médecins seront tenus _d'en avertir le curé

ou le vicaire_ de la paroisse dans laquelle les malades

demeurent... _Défendons aux médecins de les visiter un troisième

jour_, s'il ne leur paraît pas un certificat signé du confesseur

desdits malades, qu'ils ont été confessés, ou du moins qu'il a été

appelé pour les voir et qu'il les a vus, en effet, pour les

préparer à recevoir les sacrements.» Ainsi, le médecin, s'il

n'avait pas la preuve que son malade avait pris soin d'assurer le

salut de son âme en réclamant les sacrements, devait dès le

troisième jour l'abandonner, _le laisser périr sans secours_, sous

peine d'encourir lui-même, soit une grosse amende, soit même, à la

seconde récidive, sous peine de se voir interdire l'exercice de la

médecine!

Les familles, pour se mettre à l'abri de la visite du curé qui

constituait pour le malade une cruelle épreuve, et, pour elles-

mêmes, le danger de la confiscation des biens, se résignaient

souvent à ne pas avoir recours au médecin, précurseur inévitable

du curé. Puis quand le malade, à l'agonie, était sans

connaissance, elles faisaient appeler le curé qui ne pouvait plus

constater un refus de sacrement.

Le gouvernement, pour l'exemple, voulut faire le procès à la

mémoire de quelques huguenots comme _suspects_ d'avoir voulu

mourir sans sacrements, parce qu'ils n'avaient pas appelé de

médecins. Mais il dut s'arrêter dans cette voie où ne l'auraient

pas suivi les magistrats les plus complaisants. Pour trancher la

difficulté, Geudre, intendant de Montauban, proposait à la

Vrillère de faire rendre un édit, en vertu duquel serait censé

mort dans la religion réformée, et par conséquent passible de la

confiscation des biens, tout nouveau converti qui, dans sa

dernière maladie, n'aurait pas fait une déclaration expresse de sa

foi catholique, devant les notaires ou les juges des lieux.

Le procureur du roi à Nantes, voulait même faire le procès à la

mémoire d'un nouveau converti, lequel après avoir fort bien soupé

était mort, ... sans doute d'indigestion.

«Il n'a pas, disait ce procureur du roi, déclaré vouloir mourir

dans la religion réformée, _mais l'on n'a pas de marques qu'il

soit mort dans les véritables sentiments catholiques..._ Si l'on

peut découvrir des marques plus convaincantes, on fera le procès à

sa mémoire et, _même sur les preuves que je vous marque_, _si vous

le jugez à propos_.»

Un homme qui meurt subitement, après avoir fort bien soupé,

considéré comme relaps parce qu'il n'a pas, en mourant, donné des

marques suffisantes de ses sentiments catholiques, cela ne passe-

t-il pas les dernières limites de l'odieux et de l'absurde?

Les malades qui n'avaient pu se soustraire à la visite du curé,

recouraient à tous les subterfuges et à toutes les équivoques pour

éviter, à eux-mêmes, un traitement infamant, et à leurs héritiers

la confiscation des biens.

Il y en a, dit l'intendant Gendre, qui font les muets, plusieurs

qui affectent les fièvres chaudes.

«Quand les prêtres visitent les réformés, écrit un curé, ils font

les derniers efforts pour les recevoir hors de lit pour faire voir

qu'ils ne sont pas si malades, jusque là qu'il y en a plusieurs

qui meurent debout.

«L'un, dissimulant ses souffrances, dit au curé qui le presse de

se confesser, _il n'est pas encore temps_, il était mort le

lendemain quand le curé revint pour renouveler ses instances. Un

autre, après avoir renvoyé plusieurs fois le curé en disant _qu'il

n'était pas si mal_, à la question qui lui est posée à l'agonie,

s'il veut mourir dans la religion catholique, répondit

_maigrement_, dit un procès verbal, il n'y en a qu'une, sans

vouloir s'expliquer autrement.»

Souvent l'odieuse persécution qu'ils avaient à subir à leur lit de

mort, de la part du magistrat et du curé, était pour les

huguenots, l'occasion de manifester enfin leurs véritables

sentiments qu'ils avaient dû dissimuler pendant des années.

Le curé de Paimboeuf, tourmentant une convertie pour l'amener à

recevoir les sacrements, eut la cruauté de lui dire «qu'elle ne se

flattât point sur une longue vie, d'autant que sa maladie était

mortelle et_ quelle ne pouvait point passer la nuit_.»

Sur les dix heures du soir, la malade tombe en agonie et elle dit

des paroles injurieuses au prêtre et aux curieux qui étaient venus

avec celui-ci et la tourmentaient encore, à minuit elle était

morte.

À Metz, un maître cordonnier menacé du lieutenant criminel par le

curé; congédie ainsi son tourmenteur: «Je vous donne le bonsoir,

que Dieu vous conduise; vous me rompez la tête depuis une heure et

demie.» Il voulut souffler la chandelle, bientôt après il expira.

«Madame de la Rochelandière, dit Lambert de Beauregard, étant

tombée malade à Lyon, son hôte avertit le curé de la paroisse qui

ne manqua pas de venir vers elle avec beaucoup de monde pour la

solliciter à se confesser et ensuite à recevoir le viatique. Mais

elle s'en défendit vigoureusement, _quoiqu'elle commençât bientôt

d'agoniser _et qu'elle fût en l'âge de soixante-quinze ans. On

s'avisa même de la tirer du lit et de la mettre sur une chaise, en

lui criant à haute voix qu'il fallait obéir, et qu'autrement, _on

traînerait son corps sur une claie_, _et qu'on la jetterait aux

bêtes_, à quoi elle répondit que l'on fit ce que l'on voudrait,

que même, si on _ne voulait pas attendre de la traîner qu'elle fut

morte_, _que l'on la traînât toute vivante et que l'on la jetât à

la voirie toute vive_, que, pour cela, elle ne renierait jamais

son sauveur. Tellement, qu'étant morte bientôt après, on ne manqua

pas de la traîner et ensuite de la jeter dans le Rhône.»

Un octogénaire, le comte de Nouvion, ancien lieutenant colonel,

ayant rétracté par écrit son abjuration, était gravement malade.

On lui envoie le _bourreau_ qui lui déclare avoir ordre de le

traîner sur la claie _dès qu'il aura rendu le dernier soupir_.

Nouvion répond qu'il _n'est pas besoin d'attendre qu'il soit

mort_, qu'il est tout prêt. Quelques heures après on enlevait

Nouvion pour le jeter dans un couvent où l'on fit en vain mille

efforts pour vaincre sa constance. Dès qu'il fut mort, les moines

jetèrent son corps dans un chenil où, par ordre de la justice, une

charrette vint le prendre pour le mener à la ville de Laon où l'on

allait faire le procès à sa mémoire. «On vit alors, dit Jurieu, un

spectacle affreux. La tête de ce pauvre corps pendait entre deux

roulons de la charrette, toute sanglante. Toutes les plaies qu'il

avait autrefois reçues se rouvrirent toutes à la fois et devinrent

_autant de bouches qui vomissaient le sang et demandaient

vengeance de ce que de si longs services étaient ainsi

récompensés_.»

À Dijon, une femme fut mise sur la claie avant d'avoir rendu _le

dernier soupir et traînée encore demi vive_.

Le cadavre de Mlle de Montalembert, d'une des plus nobles familles

d'Angoulême, fut traîné nu sur la claie.

«À Montpellier, dit Jurieu, on a vu le corps d'une vénérable

femme, épouse de M. Samuel Carquet, médecin, exposé tout nu le

long des rues, soufflant le pavé _de son sang et de ses entrailles

répandues_. Et quand elle eût été laissée à la voirie, deux

dragons arrivèrent qui firent passer et repasser cent fois leurs

chevaux sur ce pauvre corps.»

À Rouen, les corps de Pierre Hébert et de la femme Vivien, furent

mis en pièces par la populace et leurs misérables restes, pendant

plusieurs jours, servirent de jouets aux écoliers des jésuites. Le

cadavre de Pierre le Vasseur fut _écorché_, celui d'Anne Magnan

_donné à manger aux chiens_; d'autres abandonnés, dans la campagne

aux bêtes fauves après avoir été traînés pendant plusieurs lieues.

À Dieppe, le gardien de la prison chargé de la garde du corps

d'une relapse, agit, dit Élie Benoît, comme un montreur

d'éléphants, de lions ou d'autres choses peu ordinaires. Il invita

le monde à venir, moyennant finance, _voir le corps d'une damnée;_

sept ou huit cents curieux se rendirent à son appel et cette

indigne exhibition valut quelque profit à cet ingénieux geôlier.

Il fallait souvent conserver assez longtemps les corps de ceux à

la mémoire desquels on faisait le procès, et parfois, pour éviter

la putréfaction, les juges ordonnaient que le corps fût

provisoirement inhumé. À Caen, un arrêt ordonna de _saler_, comme

un porc, le corps d'un huguenot jusqu'à ce que les juges eussent

statué sur le procès fait à sa mémoire.

Mais on ne prenait pas toujours les précautions conservatrices

nécessaires; ainsi, six ou sept mois après la mort de l'orfèvre

l'Alouel, ce ne fut pas le corps de ce malheureux, mais les débris

de son cadavre qui furent traînés sur la claie à Saint-Lô.

Parfois, dit Élie Benoît, on traînait par les rues des corps qui

tombaient en pièces et dont la cervelle ou les entrailles

demeuraient sur le pavé.

Quand on traîna sur la claie, à Metz, les restes de

M. de Chenevières, conseiller au parlement, mort à quatre-vingts

ans, entouré de l'estime de tous, le peuple, dit Olry, fit

entendre des cris lamentables en voyant ce pauvre corps exposé

tout nu sur la claie, avec les entrailles séparées du corps et

mises dans un petit cercueil placé auprès de lui.

Ces révoltantes exécutions indignaient les catholiques eux-mêmes

et inspiraient aux nouveaux convertis l'horreur d'une religion,

qui provoquait de tels outrages aux morts.

Dès 1687, le secrétaire d'État écrivait aux intendants: «La loi

sur les relaps n'a pas eu tout le succès qu'on en espérait. Sa

Majesté trouve à propos que vous fassiez entendre aux

ecclésiastiques qu'il ne faut pas que, dans ces occasions, ils

appellent si facilement les juges pour être témoins, afin de _ne

pas être obligé de faire exécuter la déclaration dans toute son

étendue_.»

Le gouvernement voulait se réserver la faculté de faire le procès

à la mémoire des relaps, pour pouvoir confisquer les biens de

ceux-ci, sans être obligé de faire traîner leur corps sûr la

claie, ce qui révoltait l'opinion publique. C'est ainsi qu'en 1699

encore, le secrétaire d'État donne ces instructions à un

intendant. Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de dire aux juges

ordinaires de faire le procès à sa mémoire (une femme relapse);

que si son cadavre avait été conservé et qu'il fût condamné à être

traîné sur la claie, vous direz aux juges de ne point exécuter, _à

cet égard seulement_, le jugement.

Mais trop souvent, le zèle immodéré du clergé donnait à la rechute

de nouveaux convertis trop d'éclat pour que le gouvernement crût

pouvoir se dispenser d'appliquer dans toute sa rigueur, la loi sur

les relaps. On vit donc longtemps encore, du moins en province, le

déplorable spectacle de cadavres traînés sur la claie et jetés à

la voirie.

On tenta même de les traîner à Paris et Rapin Thoiras écrit en

1693: «M. de la Bastide me marque qu'un nouveau converti étant

mort à Paris, sans avoir voulu confesser ni communier, _on l'avait

mis sur une claie pour le traîner_, mais qu'à ce spectacle

inhumain, le peuple se mutina et l'enlevèrent et furent l'enterrer

dans un cimetière, disant qu'il était indigne d'un grand roi de

souffrir qu'on usât de telles barbaries contre ses sujets et que,

sans doute, c'était ce qui attirait la colère de Dieu sur eux.»

Au mois d'août 1700, le préfet de police d'Argenson, pour se

dispenser d'exécuter l'ordre que lui donnait le secrétaire d'État

de faire _dans toute sa rigueur_ le procès à la mémoire d'une

prétendue relapse, était encore obligé de faire valoir les

considérations suivantes: «Je craindrais que cet exemple de

sévérité mal placée, ne fit un éclat fâcheux sur le public, vous

savez combien les procès de cette gravité _révoltent_ les nouveaux

convertis encore chancelants, et s'ils font ce _mauvais effet

_dans les provinces, ils porteront un bien plus _grand coup_ dans

la capitale du royaume, où l'on a sujet de croire que rien ne se

fait, en matière de cette importance, si le roi ne l'a ordonné à

ses magistrats, par un ordre exprès et précis.»

Ce ne furent ni le clergé, ni le gouvernement qui eurent le mérite

du renoncement à cette barbare pratique de traîner les corps sur

la claie; il fallut que l'opinion publique leur forçât la main en

cette occasion, comme elle l'avait fait pour l'odieux usage de

mener les patients au supplice avec un bâillon sur la bouche.

Peu à peu l'application de la loi prescrivant la visite

obligatoire des malades par le curé, cessa même d'être faite

exactement. Enfin en 1736, une déclaration, donnant une sanction

tacite à la suppression de l'obligation de la visite du curé,

décida que ceux auxquels la sépulture ecclésiastique serait

refusée, juifs, mahométans, protestants ou comédiens, seraient

inhumés en vertu d'une ordonnance du juge, indiquant l'endroit où

devait avoir lieu l'inhumation.

Pour les huguenots qui mouraient à Paris, le refus de sépulture

ecclésiastique était _présumé_, et, quand les parents ou les amis

du défunt requéraient le commissaire du quartier de leur donner un

permis d'inhumation, celui-ci ordonnait invariablement que le

cadavre fût enterré, _secrètement_, _sans éclat ni scandale_, dans

le grand chantier du port au plâtre, aujourd'hui port de la Râpée.

En province, on était tenu à plus de précautions et l'on se

gardait de déclarer que le défunt appartenait à la religion

protestante, et avait _volontairement_ négligé d'appeler un prêtre

à son lit de mort, dans la crainte de voir faire le procès à sa

mémoire.

Ainsi, par exemple, les enfants Marchegay en 1745, ayant perdu

leur mère, morte en Vendée, ont soin de faire constater par un

notaire que, peu de jours avant sa mort, la défunte était_ sur

pied et en bonne santé_. Puis, pour obtenir l'autorisation de

l'inhumer dans leurs terres, ils déclarent que le curé a refusé de

laisser inhumer la défunte dans le cimetière, _sans qu'ils sachent

pour quelles raisons_, ce qui les met dans l'obligation d'avoir

recours à la justice.

L'opinion publique avait obligé le gouvernement et le clergé à

renoncer à la barbare mesure de traîner sur la claie le cadavre

des relaps, c'est encore elle qui les contraignit de laisser

tomber en désuétude les édits qui imposaient aux malades la visite

obligatoire du curé.

La persécution la plus cruelle que les huguenots eurent à subir,

aussi bien avant qu'après la révocation, fut celle des enlèvements

d'enfants, soit que ceux-ci fussent censés avoir le désir de se

convertir, soit même que, par un baptême subrepticement donné

l'Église se les fût appropriés.

Fléchier expose ainsi cette étrange théorie de _l'appropriation

par le baptême:_ «Un Israélite converti, se trouvant seul dans une

maison avec un petit juif, il le baptisa, avec l'intention de

croire et faire croire ce que l'Église croit et fait en pareille

rencontre. _L'enfant ne sait pas ce qu'il est_, ses parents n'ont

pas consenti ni été consultés en cette occasion; cependant, quoi

qu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas _d'appartenir à

l'Église_... Votre Excellence sait mieux que moi, le parti qu'il y

a à prendre.»

Ce parti, c'était de l'enlever à ses parents, et, en le faisant

élever dans la religion catholique, de le rendre à l'Église, à

laquelle il appartenait _sans le savoir._

En vertu de ce prétendu droit d'appropriation, quiconque a reçu le

baptême, peut être, _vivant ou mort_, réclamé par l'Église comme

catholique; c'est ainsi que, récemment elle réclama le corps de

Léon Gozlan qu'elle enterra chrétiennement au cimetière

Montmartre, bien que ce fils d'Israélite fût mort, sans que

personne se doutât qu'il eût jamais été baptisé.

«Tout le monde le croyait juif, dit Philibert Audebrand; le jour

même du décès _la veillée des morts fut faite par un rabbin;

_mais, durant la nuit qui suivit, on découvrit dans ses papiers

que sa mère; catholique elle-même, _l'avait fait baptiser_; à la

Suite de cette révélation tout à fait inattendue, _l'Église le

réclame à la synagogue_.»

De nos jours l'affaire du petit Mortara enlevé à ses parents et

élevé, _malgré eux_, dans la religion catholique, et cela dans la

capitale du monde catholique, a montré que l'Église était toujours

fidèle à la doctrine d'appropriation par le baptême, soutenue au

XVIIe siècle par Fléchier.

La victime de cet enlèvement, le petit juif, devenu le révérend

père jésuite Mortara, défendait ainsi lui-même, en 1879, le droit

de l'Église, droit antérieur et supérieur à celui du père de

famille:

«_Baptisé_, _à l'âge de deux ans, _disait-il, _inarticulo mortis;

j'appartenais à l'Église_, qui avait le droit et le devoir de me

donner une instruction conforme au baptême que j'avais reçu.»

Que diraient un père ou une mère catholique, si un juif ou un

mahométan venait leur dire: «J'ai enlevé votre enfant de force,

comme l'a été le petit Mortara, ou je me suis trouvé seul avec lui

-- comme le converti avec le petit juif de Fléchier et _je l'ai

circoncis; _de ce moment, il a appartenu à la synagogue ou à la

mosquée, qui a le droit de le garder pour lui donner une

instruction conforme à la circoncision qu'il a subie.» Avec cette

doctrine que l'Église, par un baptême, même forcé ou clandestin,

peut s'approprier un enfant, que devient le droit des pères de

famille?

On comprend qu'en voyant les monarchistes cléricaux, humbles

serviteurs de l'Église, se poser aujourd'hui en champions _des

droits des pères de famille_, un républicain de la vieille roche,

défenseur de toutes les libertés sous tous les régimes, M. Madier

de Montjau, puisse s'indigner et s'écrier: «Si quelque Danton

survivait, en entendant tomber de la bouche de ceux qui sont les

héritiers des persécuteurs violents du culte païen et de tous les

cultes, autres que le leur; en entendant tomber de la bouche de

ces hommes des protestations au nom de la tolérance, de la

liberté, des droits du père de famille, de ceux qui applaudissent

à la conversion des jeunes Lovedas, du jeune Mortara, à la

conversion d'un enfant japonais, baptisé à Lyon à l'insu de ses

parents, oui, Danton s'écrierait: _Tant d'impudence à la fin

commence à nous lasser_.»

Antérieurement à l'édit de Nantes, les catholiques enlevaient

souvent déjà les enfants huguenots pour les baptiser. Élie Benoît

cite l'exemple d'un père qui menait son enfant au temple pour le

faire baptiser, et auquel cet enfant fut dérobé pendant qu'il

menait son cheval à l'écurie, puis porté à baptiser dans une

église catholique, par une servante de l'hôtellerie.

L'article 17 de l'édit de Nantes dut défendre «_d'enlever par

force ou induction contre le gré de leurs parents_, les enfants

des protestants pour les faire baptiser ou confirmer en l'Église

catholique... à peine d'être puni exemplairement.» Malgré cette

défense formelle les enlèvements des enfants huguenots

continuèrent, et, en 1623, les députés du synode national

d'Alençon formulaient ainsi les plaintes de leurs co-

religionnaires à ce sujet: «on leur enlevait leurs enfants pour

les baptiser et les élever dans la religion romaine... témoin la

fille du pharmacien Rédon et celle de Gilles Connant âgée de deux

ans, qui, attirée dans un couvent, y avait été retenue malgré les

réclamations de sa mère.»

Le plus souvent le clergé enlevait les enfants huguenots sous

prétexte que _ces enfants désiraient se convertir_, mais il les

enlevait si jeunes que ce prétexte ne pouvait être sérieusement

invoqué, et que Louis XIV lui-même se vit obligé, en 1669, de

publier la déclaration suivante: «Faisons défense à toutes

personnes d'enlever les enfants de ladite religion prétendue

réformée, ni les induire ou leur faire faire aucune déclaration de

changement de religion, _avant l'âge de quatorze ans accomplis

pour les mâles et de douze ans accomplis pour les femelles_.»

Cette loi mettait une bien légère entrave à la violation

journalière des droits sacrés du père de famille; cependant elle

provoqua les plus vives protestations des évêques. Ainsi, en 1670,

au nom de l'assemblée générale du clergé, l'évêque d'Uzès

adressait au roi ces pressantes remontrances: «Pouvons-nous, sans

trahir notre conscience, sans être criminels devant Dieu, ne pas

acquiescer à leurs justes désirs (d'enfants de moins de douze ou

quatorze ans!) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la

grâce, ils se jettent dans nos bras et qu'ils nous découvrent

l'extrême envie qu'ils ont _d'être admis parmi nous!»_ Quant aux

pères de famille qui mettaient obstacle au désir de conversion de

leurs jeunes enfants, ils étaient, disait l'orateur du clergé,

«_meurtriers plutôt que pères_».

Les évêques, avec la connivence du chancelier qui leur disait: «Le

roi a fait son devoir, faites le vôtre!» continuèrent leurs

razzias d'enfants huguenots, en ayant soin, pour avoir l'air de

respecter la loi, de ne faire abjurer ces enfants enlevés que le

jour où ils atteignaient l'âge de douze ou quatorze ans.

Mais l'édit de 1669 devint _lettre morte_, du jour où furent

fondées les nombreuses maisons de propagation de la foi, ces

écoles-prisons «destinées à procurer aux jeunes protestantes des

retraites salutaires _contre les persécutions de leurs parents _et

les artifices des hérétiques». C'est ainsi que les trois filles de

Jean Mallet, avocat au parlement de Paris, furent mises aux

nouvelles catholiques, avant la révocation, alors que l'aînée

n'avait pas encore _douze ans._

Cette note, mise en marge d'une liste des pensionnaires de la

maison des nouvelles catholiques de Paris, montre ce que pouvait

être _le désir de conversion _des enfants enfermées dans ces

écoles-prisons: «_L'aînée _des Hammonet, très déraisonnable, elle

n'a que _quatre ans_, et il est cependant _très dangereux _de lui

laisser la liberté de voir ceux qui né sont pas convertis, ou qui

sont mauvais catholiques.»

Les huguenots de Reims, las de réclamer vainement auprès des juges

et auprès de l'intendant, adressent un placet au roi, protestant

contre le refus qui leur est fait par la directrice de la maison

de la propagation de la foi, de leur laisser voir leurs filles. Ce

refus, disent-ils, est contraire à _l'équité et à la nature _qui

donnent droit aux pères et mères _de s'inquiéter de ce que

deviennent leurs enfants._

À cette légitime réclamation, Louis XIV répond en décidant qu'une

fille, une fois reçue dans la maison de propagation, _ne pourra

être forcée de voir ses parents jusqu' à ce qu'elle ait fait son

abjuration_, attendu qu'il s'est assuré que les filles

protestantes qui entrent dans cette maison _y entrent toujours

volontairement_ après avoir fait connaître leur désir de se faire

instruire dans la religion catholique.

«Qu'ainsi leur volonté devenant publique et notoire, telle

précaution _affectée _de leurs père et mère à vouloir _en tirer

des éclaircissements plus particuliers_, ne peut passer que pour

_artifice _dont ils désireraient se servir pour tâcher d'ébranler

leurs enfants, et _de les émouvoir par leurs larmes_, peut-être

même par leurs reproches et par leurs menaces.»

Non seulement les parents ne peuvent, avant qu'elle ait abjuré,

voir la fille qu'on leur a arrachée pour la convertir, mais encore

ils doivent bien se garder de la recevoir chez eux, si,

spontanément ou sur leurs conseils, elle s'échappe de la prison

après avoir abjuré. Charlotte Leblanc, convertie aux nouvelles

catholiques, est confiée à la maréchale d'Humières. En janvier

1678 elle s'échappe et voici l'ordre qui est donné à ce sujet: «Le

roi m'a ordonné de vous dire que vous ayez à vous informer si elle

s'est retirée chez ses parents, et, au cas qu'ils l'aient fait

enlever, que vous leur fassiez faire leur procès _comme suborneurs

et ravisseurs_, et si, au contraire, elle y est retournée de bon

gré, que vous fassiez _informer contre elle comme relapse_.»

En 1676, Madeleine Blanc, enlevée de vive force, avait été

conduite chez le curé de Saint-Véran _un bâillon sur la bouche_.

La convertie s'échappe un jour et se réfugie chez son père, on

condamne le père à l'amende comme coupable _d'enlèvement; _la

fille reprise est jetée dans un couvent, et l'on n'entend plus

jamais parler d'elle.

Quels sombres drames se sont passés derrière les murs des couvents

et de ces maisons de propagation qu'Élie Benoît appelle avec

raison _ces nouvelles prisons! -- _On enfermait de jeunes enfants

dans des cachots sales, humides et obscurs, et on ne leur parlait

que des démons qui y revenaient, des crapauds et des serpents qui

y grouillaient. Fausses visions, menaces, promesses, mauvais

traitements, jeûnes, rien n'était négligé pour abuser de la

faiblesse de ces jeunes enfants et de leur simplicité d'esprit.

Une jeune fille, ajoute Élie Benoît, enfermée au couvent d'Alençon

est tourmentée par ces fausses béates de la plus cruelle manière;

on lui met le corps tout en sang à coups de verges, on la jette

dans un grenier où elle reste pendant tout le jour et toute la

nuit suivante, une des plus froides de l'hiver, sans feu, sans

couverture, sans pain. Le lendemain on la trouve demi-morte, le

corps enflé démesurément, ses blessures livides et enflammées;

quand elle fut guérie de ses plaies, elle demeura sujette à des

convulsions épileptiques.

Les religieuses d'Uzès avaient huit jeunes filles _rebelles_.

Elles avertirent l'intendant, firent venir le juge d'Uzès et le

major du régiment de Vivonne et, devant eux, elles dépouillèrent

les huit demoiselles (qui avaient de seize à vingt ans) et les

fouettèrent de lanières armées de plombs. Ces mortifications de la

chair semblaient chose toute naturelle aux convertisseurs, comme

moyen de persuasion. L'évêque de Lodève, lui-même, catéchisait

chaque jour une jeune demoiselle, et, chaque jour, passant des

injures aux voies de fait, la rouait de coups.

L'histoire des petites Mirat, enlevées par l'ordre de Bossuet,

histoire que conte un témoin oculaire des faits, est un

remarquable exemple de l'énergique résistance que de jeunes

enfants opposaient parfois au zèle violent des convertisseurs. Les

filles Mirat, orphelines de père et de mère, furent enlevées de

chez leur grand-père de Monceau, médecin à la Ferté-sous-Jouarre;

au commencement de l'année 1683, sur un _faux bruit _qu'elles

voulaient se faire catholiques -- l'aînée avait alors _dix ans _et

la plus jeune _huit_. Dans le carrosse où elles furent mises,

elles se défendirent comme des lionnes, cassèrent les carreaux et

voulurent se jeter par les portières. Le procureur du roi, pour

venir à bout de la plus jeune, avait mis la tête de l'enfant entre

ses deux jambes, mais elle se dégagea, lui sauta à la figure, et

le griffa de telle façon qu'il en conserva longtemps les marques.

Il fallut faire monter les archers dans le carrosse pour contenir

les deux enfants, qui s'étaient blessées en brisant les carreaux

des portières.

On les amena à un couvent, mais l'abbesse refusa de les recevoir

_dans l'état où elles se trouvaient; _alors on les prit et _on les

lia _sur une charrette, pour les conduire à Rebais chez un

chirurgien catholique de leurs parents. «Pendant cinq mois

qu'elles demeurèrent là, dit l'auteur de la relation, elles n'ont

vécu que de vieux pain noir que l'on accompagnait quelquefois d'un

peu de lard jaune. La plus jeune y a souffert du fouet, l'une et

l'autre on été exposées aux outrages et aux soufflets. Elles

avaient toujours sur les bras des prêtres et des dévotes qui les

punissaient quelquefois si sévèrement, que, pour éviter _les

violences_, elles ne trouvaient plus d'autre remède que _de se

jeter par la fenêtre _quoiqu'elles fussent d'un étage de haut. On

les a deux fois réduites à cette extrémité et l'on s'est vu deux

fois obligé de les retirer de ce pas. On leur avait ôté toutes les

choses dont elles pouvaient se faire du mal, comme des couteaux,

des épingles, des cordes, etc. Un matin que la servante était

allée à la messe, les petites filles se lèvent à la hâte, sortent

de la maison et vont se réfugier, à un quart de lieue de Rebais,

chez un réformé. Pendant qu'elles sont là, le chirurgien qui les a

en garde vient deux fois faire perquisition dans la maison; elles

vont se cacher dans les blés; à la nuit elles se mettent en route,

_marchant sans bas et sans souliers_, au milieu des cailloux, des

ronces et des épines.

C'est ainsi qu'elles firent trois grandes lieues et arrivèrent à

La Ferté à trois heures du matin, où, venant à la porte de leur

grand-père, elles l'éveillèrent par leurs cris. Je les vis, _elles

étaient dans un état qui faisait pitié_, _leurs corps étaient

pleins de gale et leurs pieds déchirés_.

Le procureur fiscal voulait pourtant les reprendre, et le grand-

père n'eut d'autre ressource pour éviter qu'il en fût ainsi que de

les emmener quatre ou cinq heures après leur arrivée pour les

présenter au premier président. Malgré les promesses de celui-ci

et l'intervention de Ruvigny, député général des protestants,

elles furent mises au couvent de Charonne, et un placet au roi

donne les détails navrants qui suivent, sur le traitement qu'elles

eurent à subir dans ce couvent:

Quand l'abbesse vit que les caresses, les promesses et les

menaces, de l'autre, ne pouvaient rien gagner sur elles, elle se

servit des coups, des soufflets, de la rigueur du froid, de la

violence du feu et d'autres tourments pour les obliger à démordre.

Chacun sait combien a été rude l'hiver qui finissait l'année 1683

et qui commençait l'année 1684. Pendant tout ce temps-là on les a

laissées _sans feu_, exposées à toutes les rigueurs que peut

causer un froid excessif; on les _a garrottées _quelquefois fort

étroitement; on leur a _serré les doigts avec des cordes _et, à

tous ces tourments on ajoutait des paroles pleines de fureur et de

malédiction. Le jour des Cendres 1684, alors que tout le monde

était à l'Église, elles se sauvèrent par-dessus les murs du jardin

et se rendirent chez un marchand nommé Sire, dont elles avaient

entendu dire qu'on voulait enlever la fille. Celui-ci les cacha

tantôt dans une maison tantôt dans une autre, pendant près d'un an

et réussit enfin à les faire partir pour la Hollande où elles

arrivèrent au mois d'avril 1685.

L'histoire des petites Mirat montre quelle valeur pouvait avoir, à

la veille de la révocation, _le prétendu bruit _que tel ou tel

enfant qu'on enlevait à ses parents avait manifesté le désir de se

convertir; ce qui rendait ce _prétexte _d'enlèvement encore moins

admissible, c'est que Louis XIV avait abrogé l'édit de 1669

interdisant d'induire à se convertir les filles avant douze ans et

les garçons avant quatorze ans, et conformément à la loi

catholique qui porte que, _à sept ans_, l'homme est en âge de

connaissance.

Il avait publié en 1681 la déclaration suivante: «Voulons et nous

plaît que nos sujets de la religion prétendue réformée, tant mâles

que femelles ayant atteint l'âge de _sept ans _puissent et qu'il

leur soit loisible _d'embrasser la religion catholique _et que à

cet effet ils soient reçus à faire leur abjuration de la religion

prétendue réformée, _sans que leurs pères et mères ou autres

parents y puissent donner aucun empêchement_. Voulons qu'il soit

_aux choix _des dits enfants de retourner dans la maison de leurs

pères et mères pour y être nourris et entretenus ou de se _retirer

ailleurs _et de leur demander une pension proportionnée à leurs

conditions et facultés.»

En vain les protestants adressèrent-ils une requête au roi,

faisant observer que cette déclaration permettant à des enfants

qui avaient encore aux lèvres le lait de leurs nourrices, de faire

choix d'une religion et de déserter le foyer paternel, allait

jeter la discorde dans les familles -- qu'une telle disposition

allait multiplier les émigrations, les parents aimant mieux

souffrir toute espèce de maux que de se voir séparer de leurs

enfants d'un âge si tendre.

L'édit fut maintenu et désormais les enfants furent également

présumés _capables _de faire choix d'une religion «à l'âge, dit

Jurieu, où ils ne savent pas distinguer le rouge du bleu, à l'âge

où une pomme ou une pirouette les peuvent gagner.»

Les parents vécurent dès lors dans des angoisses continuelles, se

défiant de tout et de tous, de leurs amis catholiques, de leurs

domestiques, de tout étranger. Une servante gagnée, mène l'enfant

au curé ou au couvent; il dit ce qu'on veut et le voilà

catholique, _perdu pour les parents_.

La justice, dit Élie Benoît, accueillait les dénonciations de tout

le monde.

Un voisin, une servante, un débiteur, un ennemi venait déclarer

que votre enfant savait faire le signe de la Croix, qu'en voyant

passer le Saint-Sacrement ou la Croix, il avait dit «_C'est le bon

Dieu!»_ Sans autre information, sans autre examen, on le remettait

aux mains d'un catholique. Là, soit par la promesse d'une poupée,

soit en lui donnant un fruit ou des confitures en lui faisait

répéter l'_ave maria_ ou dire seulement _la messe est belle_, et

cela suffisait pour établir son désir de se convertir à la

religion catholique. Ainsi, un marchand étant venu pour réclamer

au gouverneur la Vieville son enfant de _huit ans_, à qui l'on

avait promis quatre deniers pour se faire catholique, le

gouverneur répondit que l'enfant ayant dit: «que ce qu'il y avait

à l'église était _bien plus beau _que ce qu'il y avait au temple»,

avait _suffisamment _témoigné son désir de se faire catholique et

rendu raison de son choix.

Mme de Maintenon savait, par son expérience personnelle, combien

il est facile de convertir un jeune enfant, car, confiée elle-même

dans son enfance aux Ursulines de Niort, elle disait: «Oh! je

serai bientôt catholique, car on me promet une image!»

Malheureusement elle ne devint que trop catholique plus tard, sans

doute dans l'espérance d'effacer aux yeux du roi sa tache

originelle de huguenote.

Elle-même enleva la fille de son parent de Villette âgée de _sept

ans_, et Bette, fille qui devint plus tard Mme de Caylas, écrit

dans ses mémoires: «Je pleurai d'abord beaucoup mais je trouvai

le lendemain la messe du roi si belle que je consentis à me faire

catholique à condition que je l'entendrais tous les jours et que

l'on me garantirait du fouet. C'est toute la contreverse que je

fis.»

«Je l'emmenai avec moi, dit de son côté madame de Maintenon, elle

pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carrosse,

ensuite elle se mit à chanter. Elle a dit à son frère qu'elle

avait pleuré en songeant que _son père lui avait dit en partant

que si elle changeait de religion et venait à la cour_, _il ne la

reverrait jamais_.»

C'est de concert avec une tante de Mlle de Villette que madame de

Maintenon avait fait ce beau coup, à l'insu de la mère, et,

quelques jours après, elle mandait à la cour les deux fils de

Villette et les faisait abjurer à leur tour. Son projet avait été

longuement prémédité, car c'est sur sa demande que Seignelai avait

donné à M. de Villette un commandement à la mer qui devait le

tenir éloigné de France pendant plusieurs années. Ce qui est plus

odieux peut-être que l'acte lui même, c'est l'apologie jésuitique

qu'en fait madame de Maintenon, dans la lettre qu'elle écrit à

M. de Villette au lendemain de l'enlèvement et de la conversion de

ses enfants...

«Vous êtes trop juste, écrit-elle, pour douter du motif qui m'a

fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier, mais s'il eût

été seul, d'autres âmes étaient aussi précieuses pour lui que

celles de vos enfants et j'en aurais pu convertir qui m'auraient

moins coûté. C'est donc _l'amitié que j'ai eue toute ma vie pour

vous qui m'a fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque

chose pour ce qui vous est le plus cher_. Je me suis servie de

votre absence comme du seul temps où j'en pouvais venir à bout,

_j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de

l'élever à mon gré_; j'ai trompé et affligé madame votre femme

pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle

l'aurait été si je m'étais servie de tout autre moyen pour lui

demander ma nièce.

«Voilà, mon cher cousin, mes intentions qui sont bonnes, et

droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que

vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous

affligent, comme je vous fais justice, et que vos déplaisirs me

touchent, faites-la moi aussi, recevez avec tendresse la plus

grande marque que je puisse vous donner de la mienne, puisque je

fâche ce que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que

je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que

je puisse connaître s'il sont ingrats ou non.»

Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-être, que

la plus grande marque de _tendresse_ qu'ils pussent donner à un

parent ou à un ami huguenot, était de lui enlever ses enfants et

de les convertir malgré lui! N'y a t-il pas là un exemple frappant

de cette aberration morale que produit cette passion religieuse

qui vous enlève toute notion du juste et de l'injuste.

Du reste les convertisseurs ne se donnent bientôt plus la peine de

prétexter un désir prétendu de conversion chez les enfants qu'ils

enlèvent, et le gouvernement lui-même les autorise, par son

exemple, à en agir ainsi. Témoin cet ordre du cabinet du roi,

antérieur à la révocation: «Le roi veut que M. le curé de la

Junquières fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de

M. de la Pénissière qui est _en nourrice_ dans sa paroisse.»

C'était une incroyable émulation de zèle entre les convertisseurs,

fort peu soucieux des droits des pères de famille, désireux de se

faire bien voir en cour. Cette émulation multipliait chaque jour

davantage ces enlèvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'étonner

si à la veille de l'édit de révocation, les maisons de propagation

de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis à l'abri des

prétendues persécutions de leurs parents hérétiques, derrière les

grilles des couvents.

Vient l'édit de révocation, décrétant que tout enfant qui naîtrait

désormais de parents huguenots serait obligatoirement baptisé par

le curé et _élevé dans la religion catholique_. Il restait encore

aux huguenots leurs enfants nés avant l'édit, mais Louis XIV

complète bientôt son oeuvre, il décide qu'on enlèvera les enfants

huguenots _de cinq à seize ans_, pour les élever dans la religion

catholique; une déclaration antérieure avait mis déjà sous la main

du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette

disposition prévoyante: «Enjoignons très expressément à nos sujets

de la religion prétendue réformée qui ont envoyé élever leurs

enfants dans les pays étrangers, _les faire revenir sans délai_,

leur défendons d'envoyer leurs enfants dans les pays étrangers

pour leur éducation _avant l'âge de seize ans_.»

Louis XIV motive ainsi son terrible édit, _exécutoire dans les

huit jours_: «Nous estimons à présent nécessaire de procurer avec

la même application le salut de ceux qui étaient avant cette loi,

et de suppléer de cette sorte au défaut de leurs parents, qui se

trouvent encore malheureusement engagés dans l'hérésie, _qui ne

pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature

leur donne pour l'éducation de leurs enfants... _voulons et nous

plaît que _dans huit jours_, après la publication faite de notre

présent édit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore

profession de la dite religion prétendue réformée, _depuis l'âge

de cinq ans jusqu'à celui de seize accomplis_, soient mis dans les

mains de leurs parents catholiques, à défaut dans les mains de

telles personnes catholiques qui seront nommées par les juges, ou

_dans les hôpitaux généraux_, _si _les pères et mères ne sont pas

en état de payer les pensions nécessaires pour faire élever et

instruire leurs enfants hors de leurs maisons... tous ces enfants

_seront élevés dans la religion catholique_.»

L'enlèvement général des enfants, ce grand _massacre des

innocents_, comme l'ont qualifié les huguenots, était heureusement

chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois

aisés eurent à subir l'application de cet odieux édit, la masse

fut sauvée du désastre par l'obscurité de sa situation; du reste

si l'on eût voulu tout prendre, les couvents, les collèges et les

hôpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille

familles.

Mais que de scènes déchirantes dans les familles _privilégiées_,

condamnées à se voir _dans les huit jours_, arracher tous leurs

enfants, même ceux qui n'avaient que cinq ans!

«Un enfant de cinq ans! à cet âge si tendre, dit Michelet,

l'enfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre à

celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle

et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles!»

Pour éviter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et

se résignèrent à faire ce que Henri IV appelait le _saut

périlleux_, dans l'espoir de conserver leurs enfants après leur

conversion, ou semblant de conversion à la religion catholique.

Ils furent cruellement trompés dans leur espoir, car, chaque

année, jusqu'à la chute de la monarchie, on fit de véritables

razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les

couvents après les avoir enlevés à leurs parents accusés d'être

_mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur

abjuration obligerait le roi à ne _plus les distinguer des anciens

catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nîmes dans

leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous

le nom de _nouveaux convertis _ils constituèrent une classe de

_suspects_, auxquels on déclara applicables toutes les mesures de

précaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une

ordonnance, renouvelée tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit

même aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une

autorisation spéciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour

de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer à

l'étranger pour y pouvoir professer librement leur religion

véritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait même

défense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la

province _sans permission_, on voulait les garder sous la main

pour les mieux surveiller.

Ces suspects, au débat, étaient menés à l'église de gré ou de

force et contraints de participer à des sacrements qui leur

faisaient horreur; presque tous les évêques, dit Saint-Simon, se

prêtèrent à cette pratique impie et y forcèrent. Mais bientôt une

réaction se fit contre cette obligation de _la communion forcée_,

discrètement blâmée ainsi par Fénelon: «Dans les lieux où les

missionnaires et les troupes vont ensemble, dit-il, les nouveaux

convertis vont en foule à la communion. Je ne doute point qu'on ne

voie à Pâques un grand nombre de communions, _peut-être trop_.»

«J'ai obtenu, écrit en 1686 l'évêque de Grenoble, le délogement

des troupes envoyées à Grenoble. J'ai représenté qu'il fallait

laisser aux évêques le soin de faire prendre les sacrements, sans

y forcer par des logements de gens de guerre. L'exemple de Valence

_m'a fait peur -- _à Chateaudouble on a _craché l'hostie _dans un

chapeau, après l'avoir prise par contrainte.»

Cependant, en 1687, l'évêque de Saint-Pons est encore obligé

d'écrire au commandant des troupes dans son diocèse: «Vous

employez les troupes du roi pour faire aller indifféremment tout

le monde à _la table _sans aucun discernement. L'on fait mourir

quelques-uns de ces impies qui crachent et foulent aux pieds

l'eucharistie. Est-ce que Jésus-Christ n'est pas encore plus

outragé qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidèle

public et _d'un scélérat_, tels que vous convenez que sont

plusieurs de ceux que vos troupes _font communier_?»

Ce n'est qu'en 1699 que cette circulaire, adressée au nom du roi

aux intendants et commissaires, vient prescrire de renoncer

définitivement à de telles pratiques. Le roi a été informé qu'en

certains endroits, quelques officiers peu éclairés avaient voulu,

par un faux zèle, obliger les nouveaux convertis à s'approcher des

sacrements, avant qu'on leur eût donné le temps de laisser croître

et fortifier leur foi; Sa Majesté qui sait qu'il n'y a point de

crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colère de Dieu,

_que le sacrilège_, a cru devoir déclarer aux intendants et

commissaires départis, qu'elle ne veut point «_qu'on use d'aucune

contrainte contre eux pour les porter à recevoir les sacrements_.»

Quant à l'usage de la contrainte matérielle pour obliger les

convertis à assister à la messe, aux offices et aux instructions

religieuses, il fut non seulement approuvé mais réclamé de tout

temps par les évêques.

Les troupes furent employées à cette besogne, et des inspecteurs,

nommés dans les paroisses, veillèrent à ce que les convertis

fissent leur devoir.

Les convertis de Saint-Jean-de-Gaudonnenque sont forcés de

s'engager à découvrir ceux qui manqueront à leur devoir, soit

messe, prédication, catéchisme, instruction ou autre exercice

catholique, et ils nomment les _inspecteurs _qui dénonceront tous

ceux qui manqueront à quelqu'un des exercices de la religion

catholique.

Quant aux habitants de Sauve, ils donnent, à chacun des

inspecteurs nommés, la conduite d'un certain nombre de familles

dont ils prendront soigneusement garde, si tous ceux qui les

composent vont à la messe, fêtes et dimanches, s'ils assistent aux

instructions et y envoient leurs enfants et domestiques, s'ils

observent les fêtes et jours d'abstinence de viandes ordonnés par

l'Église.

L'intendant de Creil demandait que les convertis fussent obligés

de s'inscrire, sur une feuille du curé ou d'un supérieur de maison

religieuse, pour marquer qu'ils avaient assisté à la messe les

jours de fêtes et les dimanches, «ce qui aurait un merveilleux

effet, disait-il, quand on pourrait ajouter, sous _peine _de loger

pendant trois ou quatre jours un dragon.»

En 1700 l'intendant de Montauban écrit encore au contrôleur

général: «La première démarche de les engager (les nouveaux

convertis) par la douceur à venir à la messe, était _le coup de

partie_, pourvu qu'on n'en demeure pas là; il faut y joindre

l'instruction -- c'est ce que j'ai fait, en composant environ

vingt classes des nouveaux convertis de Montauban, que j'ai

confiées, pour l'instruction, à vingt des plus habiles gens de la

ville qui _m'en rendront compte _exactement chaque semaine.

Moyennant ces instructions, je sais d'abord que quelqu'un a

manqué, ou d'aller à la messe, ou de se faire instruire, et

aussitôt je l'envoie quérir pour lui représenter que ceux qui ont

commencé à faire leur devoir sont plus coupables que les autres

quand ils ne continuent pas. Si je puis obtenir _quelques lettres

de cachet_, pour intimider les plus opiniâtres, et _quelques

secours d'argent _à beaucoup de nouveaux convertis qui sont dans

le besoin, vous pouvez vous fier à moi, l'affaire réussira ou j'y

périrai.» Mais, ainsi que le dit Rulhières, pour obliger deux cent

mille familles à répéter journellement les actes d'une religion

qu'on leur faisait abhorrer, les cent yeux d'inquisition et ses

bûchers n'auraient pu suffire.

Le gouvernement se vit obligé de prescrire à ses agents de ne pas

appliquer des règlements vexatoires absolument inexécutables, mais

cette recommandation fut faite _en secret_, avec injonction de ne

point laisser soupçonner la défense de faire _ce qui sentait

l'inquisition_.

Et il se passa bien des années avant que l'on renonçât à soumettre

les nouveaux convertis à un véritable régime de l'inquisition.

Tel est traduit devant le lieutenant criminel pour avoir refusé de

se mettre à genoux pendant la messe, au moment de l'élévation, tel

autre pour avoir jeté son pain bénit, un troisième pour avoir

repoussé avec son chapeau, au lieu de la baiser, la patène, qui

lui était portée par un petit garçon.

En Normandie, Lequesne est condamné à cinq cents livres d'amende

pour avoir refusé la charge de trésorier marguillier de sa

paroisse.

Jacques de Superville, en quittant Nantes pour s'enfuir à

l'étranger, laisse un état de ses dettes avec cette mention: «Je

crois que le boulanger demandera quinze livres; mais, sur ces

quinze livres, il y en a six livres cinq sols pour le _pain

bénit_, qu'il faut que ceux qui l'ont ordonné paient; quant à moi,

je n'ai jamais donné ordre qu'on le fit pour moi.»

Il fallait, en effet, payer bon gré mal gré le pain bénit, ainsi

que la tenture de sa maison les jours d'usage sur le passage des

processions.

On veillait à ce que les nouveaux convertis ne travaillassent pas

les jours de fêtes et les dimanches, et à ce qu'ils fissent maigre

les jours d'abstinence. En 1714, un marchand de Nantes, Roger, et

sa femme sont signalés comme mangeant de la viande les jours

défendus. En 1723, un gentilhomme est dénoncé pour avoir, dans une

partie de campagne, contrevenu aux prescriptions de l'Église sur

le même point, et le secrétaire d'État, La Vrillière, lui écrit, à

propos de cette _grave _affaire: «J'ai reçu, Monsieur, le mémoire

qui contient vos raisons sur des plaintes que l'on m'avait portées

contre vous, vous ne pouvez disconvenir qu'elles avaient quelque

fondement, puisqu'il est certain _que vous avez fait_, _un jour

maigre_, _un repas en maigre et en gras publiquement dans un pré_,

ce qui a causé du scandale. Soyez donc plus circonspect à

l'avenir, sans quoi l'on ne pourrait s'empêcher de _sévir contre

vous_.»

Le 14 juillet 1785, le curé de Mézières en Drouais dénonce encore

un nouveau converti, lequel, dit-il, n'a abjuré que pour se

marier, et ne fait pas son devoir, ayant passé vingt-quatre jours

de dimanches et fêtes obligatoires sans assister à la messe ni à

aucun des offices de l'Église.

Pour ceux des nouveaux convertis auxquels on a accordé une

pension, ou que l'on a mis en possession des biens de leurs

parents, réfugiés à l'étranger, ils sont menacés, si eux et les

leurs ne font pas leur devoir, de se voir retirer ces pensions et

ces biens.

En 1699, Pontchartrain écrit qu'il a appris que des officiers de

marine, auxquels on a accordé des pensions en considération de

leur conversion, souffrent que leurs femmes et leurs enfants ne

fassent aucun exercice de la religion catholique, et il ajoute:

«Sa Majesté veut que ces officiers envoient des certificats des

intendants et des évêques des lieux où leurs femmes et leurs

enfants demeurent, _comme ils y vivent en catholiques_, et elle ne

fera expédier les ordonnances de leurs pensions _que sur ces

certificats_.»

De même; une circulaire aux intendants prescrit de surveiller la

conduite de ceux qui ont été mis en possession des biens de leurs

parents fugitifs. «S'ils trouvent, dit cette circulaire, que ceux

qui jouissent de ces biens ne s'acquittent pas des devoirs de la

religion, après en avoir été avertis, ils donneront les ordres,

nécessaires _pour en faire saisir et séquestrer les fruits_.»

Saint-Florentin donne même l'ordre aux fermiers de la régie de

saisir les biens des nouveaux convertis qui se sont montrés

_indignes_ de la grâce que leur a faite le roi, en discontinuant

tout exercice de la religion catholique.

Quant aux évêques, les moyens _pratiques_ qu'ils trouvent,

d'obliger les nouveaux convertis à pratiquer, c'est de leur

imposer des épreuves de catholicité, quand ils veulent se marier,

et de leur faire enlever leurs enfants s'ils ne pratiquent pas.

Dès 1692, l'évêque de Grenoble disait: «les religionnaires sont

dans un état pitoyable, puisqu'ils sont presque sans religion; ils

ne tiennent à la nôtre que _par grimace _et ne tiennent plus à la

leur que par cabale et par hypocrisie.»

Et, quatre ans plus tard, constatant «que les nouveaux convertis

ne vont ni à la messe ni au sermon, ne fréquentent point les

sacrements, et, _à la mort_, les refusent, disant qu'ils sont

calvinistes» il ordonne à ses curés de les regarder comme

hérétiques et de ne leur point administrer le sacrement du mariage

_qui est le seul endroit qui les oblige à revenir à l'Église_.»

En 1754, de Blossac écrit à M. de Clervault, qui veut épouser une

aussi mauvaise convertie que lui: «Vous sentez qu'étant _suspects

_l'un et l'autre, il ne faut que le rapport de quelque

malintentionné pour vous attirer de fâcheuses affaires, et

qu'ainsi vous devez être plus exacts, même qu'un ancien

catholique, soit à assister à l'église et aux instructions et à y

envoyer vos domestiques; je ne vous donne ces avis que parce que

la moindre fausse démarche de votre part tirerait à conséquence.»

Pour ce qui est des enfants, il ne suffisait pas que les nouveaux

convertis eussent fait baptiser leurs enfants à l'église, on

exerçait sur eux une surveillance jalouse et incessante pour

arriver à ce que ces enfants fussent élevés et instruits dans la

religion catholique.

Une circulaire aux intendants portait cette disposition: «Les

parents doivent envoyer leurs enfants, savoir: les garçons chez

les maîtres, les filles chez les maîtresses d'école, aux heures

réglées; les tuteurs doivent faire la même chose pour les enfants

dont ils sont chargés, et les maîtresses pour leurs domestiques.»

Outre cette instruction _obligatoire_, presque exclusivement

religieuse, que devaient recevoir les enfants des nouveaux

convertis, ces enfants devaient encore aller à l'église, y suivre

les instructions de catéchisme et accomplir leurs devoirs

religieux, le tout sous peine d'amendes infligées aux parents qui

négligeraient de faire remplir ces obligations à leurs enfants.

Mais on n'avait pas grande confiance dans ces suspects mal

convertis, et l'instruction donnée aux intendants porte cette

terrible prescription:

«S'ils ont avis que quelques parents _détournent leurs enfants de

la religion catholique_, ils feront mettre dans des collèges ou

dans des monastères, les enfants de qualité pour y être élevés, et

feront payer des pensions pour leur nourriture et entretien sur

les biens de leurs pères et mères, et, à défaut de biens, les

feront mettre dans les hôpitaux pendant le temps qui sera

nécessaire pour leur instruction seulement; de même pour les

enfants dont les pères et mères _n'assisteront pas aux

instructions_, _et ne feront pas le devoir des catholiques_, après

qu'ils les auront avertis, aussi les enfants qui marqueront par

leurs actions et par leurs paroles beaucoup d'éloignement de la

religion catholique, _le tout aux dépens des pères et mères_.»

Les instructions données aux intendants, donnaient libre carrière

aux dénonciations du clergé, toujours désireux de faire enlever

aux nouveaux convertis leurs enfants, pour les faire élever dans

les collèges ou dans les couvents. Chaque année, par ordre de

l'évêque, les curés de chaque diocèse dressaient _la liste des

suspects _auxquels on devait enlever leurs enfants, et cette liste

était transmise à l'intendant qui enjoignait aux parents d'avoir à

lui amener leurs enfants, sous peine d'être traités comme rebelles

aux ordres du roi. Les enfants livrés, il fallait que les parents

payassent leur pension au collège ou au couvent, sous peine

d'amende ou d'emprisonnement. Un sieur Bocquet, par exemple, se

refuse à payer la dot de sa fille qu'on a enlevée, et à laquelle

on veut faire prendre le voile.

Pontchartrain écrit à l'intendant: «Il n'y a pas de meilleure voie

pour obliger le nommé Bocquet à donner mille livres à sa fille

pour sa dot dans son couvent, que _de l'arrêter _comme mauvais

catholique qui fait mal son devoir.»

Chaque année les curés dressaient des listes d'enfants à enlever

dans les familles huguenotes de leurs paroisses.

Pour les notables et pour les nobles, les évêques envoyaient soit

au ministre, soit aux intendants des mandements pour faire

recevoir les jeunes filles dans les couvents, c'étaient des ordres

en blanc seing que l'on remplissait pour les couvents, tout comme

il y avait des lettres de cachet, signées d'avance du roi, pour la

Bastille et autres prisons du roi. Les évêques en faisaient si

grand usage, que le secrétaire d'État en 1686, _est obligé_ de

réclamer à l'archevêque de Paris une douzaine de ces mandements,

n'en ayant plus en main que deux ou trois.

En 1750, l'archevêque d'Aix demande à Saint-Florentin des lettres

de cachet _en blanc_, et des troupes pour procéder à l'enlèvement

de jeunes protestantes, mais Saint-Florentin répond que les

lettres en blanc sont sujettes à trop d'inconvénients et que

l'emploi des soldats, dangereux pour l'honneur des jeunes filles,

a eu un succès très équivoque.

Le plus souvent, grâce aux listes dressées par leurs curés, les

évêques pouvaient désigner _nominativement _à l'autorité civile

les enfants qu'ils voulaient enlever à leurs familles, et c'est ce

que faisait Bossuet dans son diocèse de Meaux.

«Ayant reçu de M. l'évêque de Meaux, écrit le secrétaire d'État, à

Phelipeaux, -- en 1699, un mémoire par lequel il serait nécessaire

de mettre dans la maison des nouvelles catholiques de Paris les

demoiselles de Chalandes et de Neuville, j'en ai rendu compte au

roi qui m'a ordonné de vous écrire d'envoyer une des demoiselles

de Chalandos... et les deux cadettes des demoiselles de Neuville

qui demeurent à Caussy, dans la paroisse d'Ussy. Il y a dans même

paroisse d'Ussy deux demoiselles, nommées de Nolliers, que

M. de Meaux croit nécessaire de renfermer. Mais comme elles ne

sont pas présentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux

nouvelles catholiques que de concert avec M. de Meaux, et dans le

temps qu'il vous dira.»

Les évêques recherchaient surtout les enfants dont les familles

étaient assez riches pour payer de grosses pensions.

L'évêque de Montauban, pour faire enlever une jeune fille de cette

ville et la faire mettre au couvent, invoque cette raison

déterminante, qu'elle aura un jour _cent mille écus_. Fléchier,

pour faire enlever le jeune d'Aubaine âgé de huit ans _qui aura de

grands biens_, se contente de dire que les parents qui l'élèvent

ne sont _peut-être _pas sincèrement catholiques, que l'enlèvement

qu'il sollicite est nécessaire pour faire perdre à cet enfant les

mauvaises impressions qu'on _a peut-être _commencé à lui donner.

Dans l'entraînement de leur zèle convertisseur, les évêques ne

songeaient pas toujours à s'assurer si les enfants qu'ils

voulaient enlever appartenaient à des familles riches ou pauvres;

c'est ainsi qu'à l'évêque de Sisteron, voulant faire enlever les

quatre enfants d'un sieur Ganaud, pour placer les trois fils au

séminaire, et la fille au couvent, le ministre répond: «Êtes-vous

disposé à payer les pensions? Si vous ne le pouvez pas, ils

resteront en liberté.» À l'intendant de la Rochelle, Saint-

Florentin ordonne de mettre en liberté la jeune Claude, enlevée

par ordre de l'évêque «dont vous me prouvez, dit-il, que la mère

_n'est pas en état de payer la pension_.»

À l'intendant Saint-Priest, il est obligé d'écrire: «Ne vous en

rapportez pas, dans l'avenir, avec tant de facilité aux

témoignages des missionnaires et des curés, ou faites d'abord

_vérifier les facultés de leurs parents_.» Le gouvernement ne se

souciait pas, en effet, de voir tomber à sa charge la pension des

enfants enlevés à leurs parents pour être instruits; la pauvreté

mettait les parents à l'abri des enlèvements; ainsi aux nouvelles

catholiques de Paris, il n'y avait que la dixième partie des

pensionnaires qui fussent _non payantes; _pour les jeunes filles

appartenant à des familles riches, le plus futile prétexte était

accepté, comme un motif suffisant d'enlèvement; telle est prise

comme _soupçonnée _de vouloir épouser un Danois et d'être ainsi en

danger de se pervertir en pays étranger, telle autre parce que,

ayant de la fortune, elle est sur le point d'épouser un nouveau

converti, mauvais catholique. À l'appui de ces demandes

d'enlèvement on ne craint pas d'invoquer les intérêts de l'État et

de la religion.

Quand les parents rentraient en possession de leurs enfants,

suffisamment instruits, à chaque instant ils étaient exposés à se

les voir de nouveau enlever pour suspicion religieuse. On rend à

du Mesnil ses quatre filles élevées au couvent; il produit, pour

éviter qu'on ne les lui enlève de nouveau, un certificat du curé

de la paroisse constatant qu'elles ont fait leur devoir (sauf le

temps de Pâques où elles s'étaient rendues à Caen). Saint-

Florentin déclare ce certificat insuffisant et écrit au père que

si, à l'avenir, il ne produit pas de certificat plus explicite, on

s'assurera _d'autre manière _de la religion de ses filles.

Mlle de Bernières est plusieurs fois reprise à sa mère, celle-ci

ne peut se la faire rendre qu'à la condition de l'envoyer

exactement au service divin et de la remettre aux nouvelles

catholiques pendant quinze jours, à chacune des quatre grandes

fêtes de l'année.

Fraissinet, marchand à Anduze, retire de pension l'aîné de ses

huit enfants, âgé de quinze ans, pour lui faire apprendre son

commerce. Il est obligé de le réintégrer à sa pension sur la

dénonciation de l'évêque de Montpellier prétendant qu'il veut

faire passer son fils à l'étranger. Ce n'est que, après avoir

obtenu des évêques d'Alais et de Montpellier un certificat qu'on

peut désormais sans danger lui _accorder cette grâce _de reprendre

son fils chez lui, qu'on lui rend son enfant (à la charge de se

conduire par rapport à la religion, de manière à ce qu'il

n'intervienne aucune plainte à Sa Majesté).

Le sieur Bienfait expose vainement qu'il a sept enfants, que les

pensions qu'on le force à payer pour ses trois filles le ruinent,

et que, en laissant passer le moment de leur apprendre un métier,

on leur prépare une misère certaine. Il n'obtient pas

satisfaction. L'évêque de la Rochelle va plus loin, il demande un

ordre d'emprisonnement contre un marin qui a fait partir comme

mousse son fils, alors que Monseigneur voulait continuer à faire

instruire cet enfant. Le ministre s'y refuse, déclarant que c'est

vouloir ruiner le commerce que de demander l'arrestation des chefs

de famille pour de tels motifs. Sans cesse le gouvernement était

occupé à modérer l'ardeur d'enlèvements du clergé. Saint-

Florentin, obligé de consentir à l'enlèvement de douze jeunes

filles, demandé par l'évêque de Dax, se borne à conseiller

prudemment à cet évêque de ne pas les enlever _toutes à la fois_.

Mais à l'évêque d'Orléans qui veut enlever vingt enfants, dont il

_se _charge de payer la pension, le ministre répond que le

cardinal Fleury est fort édifié d'un si beau zèle, mais que, comme

l'évêque d'Orléans en a déjà, depuis très peu de temps, fait

mettre vingt-deux autres dans les couvents et communautés, il

paraîtrait extraordinaire qu'on eût, _en moins d'un mois_, fait

enlever plus _de quarante_ enfants dans _un seul _diocèse.

Cette prudence administrative était inspirée, non par des

sentiments de modération humanitaire, mais par la crainte de

mettre en éveil les huguenots, par des actes de violence trop

nombreux pour ne point avoir quelque éclat. Cette préoccupation

d'éviter le bruit se retrouve dans l'instruction donnée à un

intendant au sujet du fabricant Renouard, père de famille accusé

d'être en secret attaché à la foi protestante. Il lui est prescrit

de prendre à ce sujet les éclaircissements nécessaires, mais on

ajoute: «Il faut agir avec circonspection, pour que ce particulier

n'entre pas en défiance, et ne fasse pas disparaître ses enfants.»

En vain, prenait-on toutes les précautions pour ne pas mettre les

huguenots en défiance; en vain envoyait-on la nuit, à

l'improviste, les troupes faire des visites domiciliaires dans les

villages, beaucoup d'enfants, portés sur les listes de

proscription remises par l'évêque à l'intendant, étaient

soustraits au sort qui les menaçait. «Quoique j'aie fait prendre

toutes les précautions possibles, écrit l'évêque de Bayeux, et que

le secret ait été très bien gardé, on n'a pu arrêter que ces dix

enfants, quatre nous ont échappé par des issues souterraines que

leurs pères avaient fait faire dans leurs maisons depuis la

signification des premiers ordres du roi, qui avait donné

l'alarme.»

Dans le Dauphiné, le jeune Roux, âgé de douze ans, qu'on voulait

enlever, se cache dans un marais où il y passe trois jours et

trois nuits, ayant de l'eau jusqu'au cou; ses parents ne peuvent

que lui porter un peu de nourriture pendant ce temps. Quand la

maréchaussée a renoncé à ses battues, ils le tirent de là, cousent

à son habit des pièces de monnaie, en guise de boutons, et le

mettent sur la route de Genève, où il arrive heureusement.

À Luneray, en Normandie, à l'approche des soldats, deux fillettes

âgées, l'une de cinq ans, l'autre de sept, sont confiées à leurs

grands-pères, deux vieillards de quatre-vingts ans, qui montent à

cheval, et, les prenant sous leurs manteaux, les emmènent fort

loin chez des amis. Pendant huit ans, elles restent là; au bout de

ce temps, l'aînée se marie; et la cadette, revenue à Luneray,

reste trois ans cachée dans une chambre chez sa mère sans voir

personne.

À Bolbec, une jeune fille poursuivie par les soldats échappe, en

se précipitant par la fenêtre d'un grenier. Une autre jeune fille

est violemment arrachée par les archers des bras de sa mère et de

sa belle-soeur récemment accouchée; celle-ci s'évanouit et tombe à

terre. La mère fait un quart de lieue de chemin se cramponnant à

son enfant. À bout de forces, elle finit par céder. La pauvre

enfant, ainsi disputée, eut un tel effroi de cette scène que son

visage en conserva toujours une pâleur mortelle.

À Die, un chirurgien, désespéré de se voir enlever son enfant se

donne un coup de lancette dont il meurt sur l'heure.

C'étaient, dans toutes les maisons soumises à une visite

domiciliaire, des scènes déchirantes: les parents ne pouvant se

résigner à se voir prendre leurs enfants, et ceux-ci pleurant et

se débattant pour échapper aux étreintes des ravisseurs. Quant aux

soldats, ils exécutaient impitoyablement leurs ordres, parfois

même au hasard et les outrepassaient, voulant avoir leur compte de

prises.

En 1740, l'évêque d'Apt envoie des cavaliers de la maréchaussée

pour enlever les deux filles aînées des époux Béridal.

Ces filles avaient été mises à l'abri; les cavaliers, après avoir

vainement fouillé partout sans succès, disent: puisque nous ne

trouvons pas les autres, nous allons toujours prendre la

troisième, une enfant de trois ans. La mère court au lit et prend

l'enfant; dans ses bras, un cavalier saisit cette enfant par les

pieds et la tire comme s'il eût voulu l'écarteler; ne réussissant

pas à l'arracher des bras de la mère, il donne à celle-ci un coup

de poing si violent sur la tête qu'elle tombe sur le carreau, ce

qui lui permet de prendre l'enfant. Quelques mois après, l'évêque

ayant réussi à mettre la main sur les deux filles aînées, Béridal

se rend à l'évêché pour réclamer ses trois filles. «Prends la plus

jeune si tu veux, lui dit l'évêque. -- Il n'est plus temps de me

la rendre répond le père, à présent qu'elle est morte et qu'on me

l'a tuée, -- Fais comme tu voudras, je vais me coucher. --

Pardonnez-moi monseigneur, car, quoique morte, je la porterai avec

les dents plutôt que de vous la laisser.»

Le père remporte chez lui l'enfant qui a été prise _sans ordre_,

et quelques jours après elle meurt des suites des violences

qu'elle avait eu à subir.

«Les cavaliers de la maréchaussée, écrit en 1749 la supérieure des

nouvelles catholiques de Caen, nous ont amené trois filles. Nous

nous sommes aperçues qu'ils se sont _un peu mépris... _Au lieu de

Marie-Anne Boudon, pour laquelle nous avions un ordre du 8 octobre

1748, ils nous ont amené sa soeur...; nous ne sommes point fâchées

de cette _méprise_ si elle ne déplaît pas à la cour.»

Que dirait-on d'un bourreau à qui on livrerait, pour l'exécuter,

le frère d'un coupable, s'il déclarait ne pas être fâché de la

_méprise_, et se résignait, pourvu que cela ne déplût pas en haut

lieu, à supplicier l'innocent à la place du coupable?

Les convertisseurs n'y regardaient pas de si près, ils

instruisaient, bon gré mal gré, aussi bien l'enfant qui leur était

remis en vertu d'une lettre de cachet, que celui qu'on leur

livrait _par erreur et sans ordre_. Il est aisé d'imaginer quel

trouble profond jetait chez les huguenots cette cruelle

persécution, les frappant dans ce qu'ils avaient de plus cher, et

dans quelles continuelles angoisses vivaient les familles.

«Hélas! que de familles désolées en basse Normandie, écrit en 1751

le pasteur Garnier, que de mères éplorées, que d'angoisses et

d'amertume dans tout le voisinage! Pour un seul enfant arrêté, il

est incroyable toute la rumeur qui se fait; on ne songe de toutes

parts qu'à faire fuir les innocentes créatures qu'on chérit avec

tendresse; on les sauve toutes nues; nonobstant la rigueur des

saisons, on erre à l'aventure, on les cache dans les genêts. On

revient ensuite reconnaître le dégât de l'ennemi, on court de côté

et d'autre, le coeur déchiré de douleur et, au moindre bruit

nocturne, c'est à recommencer.» En 1754, on écrit que, depuis

quatre ans, un tiers des familles protestantes du Bocage ont

émigré à l'île de Jersey, _à cause d'enlèvements d'enfants_.

En 1763, les habitants de Bolbec adressent au roi une requête dans

laquelle nous lisons: «la maréchaussée est venue en vertu de deux

lettres de cachet enlever les deux filles de la veuve de Jean de

Bray... Cet incident, sire, nous inquiète et nous afflige en nous

rappelant les désordres et la confusion que de pareils événements

occasionnèrent dans notre canton, il y a trente ans, et _dont les

suites furent l'émigration d'un nombre considérable de familles

protestantes_. Votre Majesté a désiré que nous rebâtissions nos

maisons incendiées (Bolbec venait d'être à moitié détruit par un

terrible incendie), nous y employons le peu que nous avons échappé

de nos désastres, mais sire, que nous servira de les faire

construire _si nous ne sommes point sûrs de les habiter avec nos

familles?»_

En 1775, le gouvernement modère un peu le zèle du clergé, mais ne

répudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du père

de famille la plus cruelle atteinte. «Sa Majesté, écrit

Malesherbes à l'évêque de Nîmes, est dans la disposition de n'user

que _rarement_, et dans des cas où elle ne pourra s'en dispenser,

de son autorité pour retirer les jeunes néophytes des mains de

leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction.»

Le 10 janvier 1790, à une supérieure des nouvelles catholiques qui

déclare avoir encore douze jeunes filles à instruire et demande de

nouvelles pensionnaires, le ministre répond: «Je ne crois pas

qu'il y ait lieu, _dans le moment actuel_, de donner des ordres

pour soustraire à l'autorité de leurs parents, les jeunes

personnes que le _désir _d'être instruites des vérités de la

religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les

circonstances étaient _urgentes_, on pourrait s'adresser aux

juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement, à l'autorité.»

C'est après 1789, il n'est plus question déjà que de jeunes filles

ayant un _prétendu _désir de se faire instruire malgré leurs

parents; mais pour que l'inviolabilité du droit du père de famille

sur la conscience de ses enfants mineurs fût proclamée, il fallait

que la monarchie très chrétienne eût été balayée par la

révolution.

Ce n'étaient pas, du reste, depuis l'édit de révocation, les

enfants _seuls _qui étaient jetés dans les couvents pour y être

instruits; _les opiniâtres_, hommes, femmes et enfants que

n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats,

remplissaient les couvents, les prisons et les hôpitaux,

véritables maisons de tortures.

L'intendant Foucault, un convertisseur émérite, déclarait que les

dragons avaient attiré moins de gens à l'église, que ne l'avaient

fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons éloignées,

pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour

les couvents.

Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du

couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des

chapelles, les prières interminables en langue inconnue, se

comprend d'autant mieux, que ces chrétiennes étaient prises par

les nonnes ignorantes pour des juives, des païennes ou des

idolâtres, et catéchisées en conséquence à leur grand étonnement -

- quelques-unes des néophytes, non seulement se montraient peu

dociles à de telles instructions, mais encore _pervertissaient_,

pour employer le langage du temps, celles qui étaient chargées de

les amener à la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit

ainsi dans un couvent de Valence; l'évêque de cette ville,

apprenant qu'elle avait gagné l'affection des religieuses, et

craignant qu'elle _n'infectât tout le troupeau_, la fit enfermer

dans un couvent de Vif, _avec défense aux nonnes de lui parler_.

Madame de Rochegude, enfermée dans un couvent de Nîmes, avait si

bien gagné l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut

écrire: «Ôtez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent

_huguenot_. Madame de Rochegude fut expulsée du royaume comme

_opiniâtre_. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault

constatent déjà que les huguenotes sont plus difficiles à

convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au

couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-même, mais

encore le mari par surcroît. «Le roi sait, écrit le secrétaire

d'État, que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, est

une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa

conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que

vous la fassiez arrêter et conduire aux nouvelles catholiques.»

Des femmes, des jeunes filles, des enfants même, montrèrent une

constance admirable pendant des années entières. Par exemple, les

deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations

avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dévouée qui

n'était pas suspecte à l'abbesse du couvent dans lequel elles

étaient retenues, parviennent à s'échapper _après quatorze ans _de

captivité. Elles rejoignent à Genève leurs parents dont la joie de

les revoir fut encore plus grande, dit une relation «quand ils

s'aperçurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur

gâtés. Le plus souvent les supérieures habituées à voir tout plier

devant elles, s'exaspéraient en présence de la résistance des

huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois

les ensevelissaient dans leurs sombres _inpace_, ces sépulcres

faits pour _les morts vivants_. Sur une liste des pensionnaires

des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de

plusieurs noms, cette note: «elles ont été _extrêmement

maltraitées _en province, ce sont des esprits effarouchés qui ont

besoin d'être adoucis.»

Les cas de folie, à la suite des mauvais traitements qu'avaient à

subir les pensionnaires des couvents, étaient si fréquents, qu'on

lit dans le règlement de visite fait par la supérieure de _l'Union

chrétienne_: «S'il arrive qu'il y ait des personnes _insensées

_parmi les pensionnaires, nous défendons très expressément, tant

aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrêter et de s'en

divertir, ni de se mêler de ce qui les regarde si elles n'en sont

chargées, _ou _si la supérieure ou celle qui en aura soin ne les

en prient.»

Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enfermée avec ses

trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de

Paris, mises sous la direction de Fénelon, la dame de La Fresnaie

devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges,

prise aussi de folie, se précipite par une fenêtre et se tue.

Théodore de Beringhen écrit à ce propos: «Je ne suis pas surpris

d'apprendre la frayeur et l'étonnement général qu'a causés dans

Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est précipitée du

troisième étage par une des fenêtres de la maison. C'était une

suite affreuse de l'égarement d'esprit où elle était tombée depuis

quelques mois dans la communauté qu'on appelle les nouvelles

catholiques. Tout le monde sait que c'était une fille de mérite et

de raison, mais l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a

souffertes entre les mains de ces impitoyables créatures, lui ont

fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie.»

Les femmes et les filles huguenotes livrées à la dure main des

religieuses, ne pouvaient recevoir ni une visite ni une lettre,

et, dans leur isolement, leur raison se perdait ou leur constance

devait céder. «Sa Majesté, écrit le secrétaire d'État à la

supérieure des nouvelles catholiques, a été informée que quelques

unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut

leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles

qui les refuseront que cette conduite déplaît à Sa Majesté, et

qu'elle ne pourra s'empêcher de prendre à leur égard des

résolutions _qui ne leur seront pas agréables_.»

L'ordonnance du 8 avril 1686 prescrit, de par le roi, à la

supérieure d'avertir ses pensionnaires qu'il faut «qu'elles

écoutent avec soumission et patience les instructions qui leur

seront données, en sorte que _dans le temps de quinzaine_, _du

jour qu'elles seront reçues dans la maison_, _elles puissent faire

leur réunion; _et, au cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit

temps, enjoint à ladite supérieure d'en donner avis pour y être

pourvu par Sa Majesté ainsi qu'elle verra bon être.»

Les mesures peu agréables qu'on trouvait bon de prendre contre les

opiniâtres, c'était l'envoi dans des couvents plus durement menés,

dans les prisons, ou enfin à l'hôpital général.

Les demoiselles Besse et Pellet restent longtemps aux nouvelles

catholiques de Paris sans céder, on les envoie dans un couvent

d'Ancenis, et l'évêque de cette ville reçoit de Pontchartrain

cette instruction: «_On leur donne trois mois _pour se rendre

raisonnables, à la suite desquels on les mettra à _l'hôpital

général _pour le reste de leurs jours.»

Avec le désordre des temps, dit Michelet, que devenait une femme à

l'hôpital, dans cette profonde mer des maladies, des vices, des

libertés, du crime, la Gomorrhe des mourants?

On faisait tout pour ne pas être jeté dans ces maisons de mort

qu'on appelait alors des hôpitaux; ainsi, en temps de famine il

fallait que les troupes fissent des battues pour ramasser les

vagabonds et les mendiants, préférant la mort à l'hôpital.

Là, couchaient côte à côte, dans le même lit, cinq ou six

malheureux, parfois plus, les sains avec les malades, les vivants

avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever; dans

ces foyers d'infection toute maladie contagieuse, se propageant

librement, s'éternisait; -- à Rouen, en 1651, plus de 17 000

personnes furent enlevées par la peste dans les hôpitaux.

L'hôpital de la Santé, dit Feillet, n'était plus qu'un sépulcre,

les pauvres qui étaient frappés du mal dans leur logis, aimaient

mieux y périr sûrement que d'être portés dans un lieu où ils se

trouvaient huit ou dix dans un même lit, _quelquefois un seul

vivant au milieu de sept ou huit morts_.

Nulle précaution pour empêcher les maladies contagieuses de se

propager dans l'hôpital et au dehors. En 1652, les administrateurs

des hôpitaux de Paris, vu l'affluence des malades (il en était

arrivé 200 en un seul jour à l'Hôtel-Dieu où il y en avait déjà 2

400), décident que l'hôpital Saint-Louis, spécialement destiné aux

_pestiférés_, sera ouvert aux blessés; tant pis pour les blessés,

on se bornera à interdire autant que possible la communication

avec le dehors. Voici comment on se préoccupait peu de préserver

la population du dehors des maladies régnant dans les hôpitaux.

«On vendait aux pauvres, dit Feillet, les habits de ceux qui

étaient morts à l'hôpital, _sans les assainir_, après les avoir

tirés du dépôt infect où ils avaient été entassés pêle-mêle, et

dont le seul nom _la pouillerie _inspire l'horreur... on en

vendait annuellement pour cinq cents livres; qu'on se figure

combien de misérables haillons, couverts de vermine, et recelant

dans leurs plis les germes funestes des maladies, représente cette

somme.»

Les hôpitaux n'étaient pas seulement des foyers d'infection, ils

ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le

pauvre, le prisonnier qu'on y jetait, était considéré comme un

pécheur frappé de Dieu, qui, d'abord, devait expier. Il subissait

de cruels traitements.

On y entassa les huguenots après les dragonnades, et ils eurent à

y souffrir cruellement. La veuve de Rieux, envoyée à l'hôpital

général, en février 1698, résista à tout, et en septembre 1699,

d'Argenson écrit: «On n'a pu lui inspirer des sentiments plus

modérés, ni même lui faire _désirer _la maison des nouvelles

catholiques, tant elle appréhende d'être instruite et de ne pas

mourir dans son erreur... Elle est d'un âge _très avancé _et cette

circonstance doit d'autant plus, exciter le _zèle _des

ecclésiastiques qui la soignent.»

L'hôpital qui devint pour les huguenots la maison de torture la

plus tristement célèbre et redoutée, fut celui de Valence,

hôpital-prison, dirigé par le sieur Guichard, seigneur

_d'Herapine_, la Rapine comme l'appelaient les huguenots, un des

bourreaux les plus cruellement inventifs qui se soient jamais

rencontrés.

D'Hérapine fit si cruellement jeûner Joachin d'Annonay que ce

malheureux, dans les transports de la faim, se mangea la main et

mourut deux jours après de douleur et de misère; une autre de ses

victimes, un jeune homme de vingt-et-un ans mourut aussi de faim

dans son cachot. Il enferma Ménuret, avocat à Montélimar, dans une

basse-fosse humide où le jour ne pénétrait que par une étroite

lucarne et le maltraita cruellement; un jour enfin il lui fit

donner tant et de si forts coups de nerf de boeuf par ses

estafiers que, quelques heures après, on le trouva mort dans son

cachot. La demoiselle du Cros, et quelques-unes de ses compagnes

qui avaient voulu, comme elle, fuir à l'étranger, sont livrées à

d'Hérapine et aux six furies exécutrices de ses ordres

impitoyables.

«Dès leur arrivée on les dépouilla de leurs chemises qu'on

remplaça par de rudes cilices de crin qui leur déchirèrent la peau

et engendrèrent des ulcères par tout leur corps; puis il les

obligea de mettre des chemises qu'il envoya quérir à l'hôpital,

lesquelles avaient été plusieurs semaines sur des corps couverts

de gale, d'ulcères et de charbon; pleines de pus et de poux.

«N'ayant pour nourriture que du pain et de l'eau, surchargées de

travail, ces prisonnières étaient encore accablées des plus

mauvais traitements. Un des supplices favoris de d'Hérapine, après

les coups de nerf de boeuf qu'il leur faisait appliquer, sur la

chair, en sa présence, consistait à les plonger _dans un bourbier

_d'où on ne les tirait que quand elles avaient perdu connaissance.

La mort délivra la jeune du Cros de son martyr. Quant à ses amies,

couvertes de plaies de la tête aux pieds, et n'ayant plus figure

humaine, elles finirent par abjurer, et furent transportées dans

un couvent.»

Nous avons les relations laissées par deux des victimes de

d'Hérapine, Jeanne Raymond, née Terrasson, et Blanche de Gamond;

voici quelques extraits de ces relations navrantes:

«La Rapine ne cessait de nous visiter, dit Jeanne Raymond,

toujours accompagné de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six

mal vivantes dont il se servait pour l'aider _à nous battre et à

nous torturer; _les satellites avaient toujours leurs mains

pleines de _paquets de verges _dont ils donnaient les étrivières

sur le corps _nu _à tous ceux que leur barbare maître livrait à

leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang

ruisselait de tous côtés.

«L'on commença par une de mes chères compagnes (pour avoir chanté

un psaume) qu'on fit mettre à genoux dans une petite allée qui

régnait le long de nos cachots, et là, elle fut frappée jusqu'à ce

qu'elle tombât presque morte sur les carreaux. En la remettant

dans le cachot, on m'en fit sortir pour exercer sur mon dos le

même traitement, ce qui étant fait, on en fit de même aux autres

deux qui restaient encore. Je fus accusée ensuite d'avoir dit

quelque parole d'encouragement à l'une de celles qui étaient dans

les autres cachots, ce qui fit que la Rapine, ranimant sa fureur,

me fit sortir de nouveau du cachot et recommença à me frapper

derechef avec un bâton, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il

ordonna à deux de ses satellites de continuer à me battre, chacune

avec un bâton, ce qu'elles continuèrent à faire jusques aussi

qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps _aussi

noir qu'un charbon_.

«Quelque temps après, étant accusée d'avoir parlé à quelqu'une de

mes compagnes, la soeur Marie qui faisait l'office de bourreau,

vint contre moi, me prit par derrière, me frappa de tant de coups

de bâton, surtout à la tête, me donna tant de soufflets et de

coups de poing au visage, qu'il enfla prodigieusement et dans ce

pitoyable état, il n'est point de menaces qu'elle ne me fit...

Comme tous ses mauvais traitements n'opéraient pas, la Rapine me

dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crèverais

dans moins de six semaines... On m'obligea d'en nettoyer deux

autres qui étaient attenant à celui-ci. Je m'aperçus, en les

nettoyant, que les clous de l'une des portes étaient fort gros,

posés les uns tout près des autres et que leurs pointes n'étaient

pas redoublées. J'en demandai la raison et l'on me dit que la

Rapine s'en servait pour tourmenter qui bon lui semblait en les

mettant entre les murailles et la porte, _et les serrant contre

ces clous_. Je faillis être dévorée par la _vermine _dans ce

cachot. Non seulement on plaçait à côté des cachots des chiens

qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ôter tout

repos, mais on logeait parfois ces chiens dans les cachots mêmes

avec les prisonniers, ce qui causait à ces malheureux des terreurs

mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de

la grosseur d'un vieux loup, étaient si furieux que peu

d'étrangers échappaient à leurs dents.»

Blanche de Gamond arrive à l'hôpital de Valence, elle refuse

d'aller à la chapelle où se disait la messe; la soeur Marie lui

donne des soufflets et des coups de pied et lui rompt un bâton sur

le dos, puis elle la décoiffe pour la prendre aux cheveux. Mais

Blanche venait d'être rasée, par ordre du parlement; on la prend

par les bras et malgré ses cris on la traîne à la chapelle.

«Ce soir-là, ajoute-t-elle, on me donna un lit qui était assez

bon, mais je ne pouvais pas me déshabiller, ni tourner les bras,

ni lever la tête, tant on m'avait meurtrie de coups. C'était le

premier jour que j'entrai à l'hôpital. Le lendemain on nous fit

lever à quatre heures et demie du matin. Quoique je ne pouvais pas

lever la tête, parce que mon cou était tout meurtri, il me fallut

cependant travailler; à six heures deux filles me prirent et me

menèrent dans la chapelle malgré moi...

«On me mit dans une chambre où il y avait _des poux_, _des puces_,

_et des punaises_, en quantité prodigieuse, tellement qu'il me

semblait tous les matins qu'on m'avait donné les étrivières, tant

que ma chair me cuisait. Il ne nous était pas permis de blanchir

ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus,

_il nous était défendu de nous les ôter... _je n'avais point de

draps, tant seulement une couverte et de la paille... le pain

qu'on nous donnait était fort noir et du plus amer, car, pendant

trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau

à ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-même.

«On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille

nommée Muguette, nous suivait après, avec une verge à la main, qui

nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions était

si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la

porter et, comme nous étions faibles, ce fut cause que celle qui

était avec moi, le bâton lui glissa de la main, et nous versâmes

deux ou trois verres d'eau sur le pavé. On s'en alla quérir la

Rapine. Il s'en alla à la cuisine et dit aux cuisinières: «Donnez

les étrivières à cette huguenote, mais ne l'épargnez pas; que si

vous l'épargnez vous serez mises à sa place.

«À l'instant on me fit lever et on me fit entrer à la cuisine.

Sitôt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je

vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges

d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la

longueur d'une aune, on me dit: «Déshabillez-vous»; ce que je fis,

on me dit: «Vous laissez votre chemise, il la faut ôter». Elles

n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes l'ôtèrent et j'étais nue

depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on

m'attacha à une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en

m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me

disait: «Vous fais-je mal?» Et alors elles déchargèrent leur furie

dessus moi et, en me frappant l'on me disait: «Prie ton Dieu!»

«On avait beau s'écrier: «Redoublons nos coups, elle ne les sent

pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point.» Et comment aurais-

je pleuré, puisque j'étais _peinée _au dedans de moi? Mais sur la

fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces

étaient faillies, aussi j'étais pendue par les bras et voyant que

j'étais comme couchée par terre, alors on me détacha pour me

frapper mieux à leur aise. On me fit mettre à genoux au milieu de

la cuisine, là elles achevèrent de gâter les verges sur mon dos,

tant que le sang me coulait des épaules... et comme elles me

mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre

pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me

serrèrent tant plus et, comme j'étais enflée et noire comme du

charbon, ce me fut un double supplice et double martyre... C'était

à deux heures après midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer,

il me fallait pourtant travailler. Et tantôt on venait en disant:

«Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau.» Dans un

moment après on revenait en criant: «Encore deux ou trois

huguenotes pour charrier de la farine»; et tous les jours on

augmentait nos peines et nos supplices.

«Aussi, je regardais ce lieu là comme l'image de l'enfer; je

désirais ardemment d'en sortir par la mort... On nous faisait

balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de

balais à toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et

nous ramassions la boue avec nos mains... _Depuis les étrivières,

j'étais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des

_ampoules _qui étaient de la grosseur d'un pois. Ce n'était pas la

gale, mais du sang meurtri... Je balayai la salle; le redoublement

de fièvre me prit, ma chemise était toute mouillée de sueur de

travail, et comme j'étais extrêmement mal, je m'en allai me jeter

sur le lit...

«Je ne fus pas plutôt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude,

transportées de furie, vinrent contre moi en me disant: «Allons, à

la messe! ...» Elles me jetèrent du lit à terre, et, comme je ne

voulais pas marcher, j'étais couchée sur le pavé, elles me

frappèrent à coups de pied, ensuite du bâton qu'elles avaient à la

main... Quand elles eurent rompu le bâton sur moi... on me traîna

jusqu'aux degrés...»

À la suite des mauvais traitements répétés qu'elle avait subis,

Blanche de Gamond tombe malade et est envoyée à l'infirmerie.

«Je demeurai là, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus détenue

d'une fièvre continue et redoublement d'accès. Quand je demandais

de l'eau pour me rafraîchir la bouche, pour la plupart du temps,

on me la refusait, en me disant: «Faites-vous catholique et on

vous en donnera...» On ne me donnait point de bouillon, sinon

d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des

chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai très

souvent trouvé dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y

en mettait fort peu, tellement que, quand on me présentait ce

bouillon, le dédain et le vomissement me prenaient.»

C'était, paraît-il, l'habitude des hôpitaux de laisser à peu près

mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, porté à

l'hôpital général après avoir été torturé par les soldats, dit:

«J'y fus bien couché et mal nourri: car il est constant qu'en huit

jours que j'y demeurai, je n'y mangeai _pas une livre pesant_,

pour tous les aliments que je pris là dedans, parce que l'on ne

m'y présentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de

l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier... Je buvais

surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de

cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai à

l'hôpital... Il arriva qu'après que j'eus séjourné cinq à six

jours à cet hôpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau

froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que,

durant la nuit, j'avais des visions et étais dans les rêveries qui

me faisaient dire beaucoup d'extravagances.»

À Marseille, l'hôpital des galères était ainsi un lieu de

tourments où les malheureux allaient _achever de mourir _ayant à

souffrir de la faim et du froid.

Les Huguenots: Cent ans de persécution, 1685-1789 · 第 5 / 11 题