prouver _par titres _que le culte protestant avait été célébré
avant l'édit de Nantes, et cette preuve _écrite _était d'autant
plus difficile à faire que la plupart des titres avaient été
détruits ou perdus au cours des guerres de religion.
Les protestants se trouvant souvent disséminés par groupes peu
nombreux au milieu des populations catholiques, les annexes, ou
lieux d'exercices secondaires, n'avaient pas de ministres
attitrés, mais un pasteur venait, à des jours déterminés, prêcher
dans chacune de ces annexes. Un édit défendit aux ministres de
prêcher dans plus d'un lieu. Les églises s'étant cotisées, les
plus riches venant au secours des plus pauvres, chaque annexe put
avoir son pasteur.
Un nouvel édit vint interdire à chaque église de contribuer aux
dépenses des autres, attendu que, au moyen des cotisations, les
ministres _devenaient beaucoup plus fréquents qu'il ne convenait à
une religion qui n'était que tolérée_. Pour empêcher que ces
cotisations ne pussent continuer à se faire secrètement, il fut
interdit aux consistoires de se réunir, hors la présence d'un juge
royal, et de voter, même pour aumônes, aucune imposition nouvelle.
Pour qu'un temple fût fermé et ses ministres interdits, il
suffisait qu'un huguenot _ayant abjuré_ ou que l'on prétendait
avoir abjuré eût assisté au prêche. Il eût fallu que les ministres
se tinssent à la porte des temples pour demander à quiconque
voulait entrer, avez-vous _abjuré? _Tout nouveau converti qui,
pour _n'importe quel motif_, entrait dans un temple devait être
poursuivi comme _relaps ainsi _qu'en témoigne la lettre suivante,
écrite le 25 janvier 1682, par le chancelier Letellier, au
procureur général du parlement de Paris: «Je me suis souvenu que
je ne vous avais pas mandé les intentions du roi sur le mémoire
qu'a envoyé ici le sieur de Marillac, concernant les nouveaux
convertis qu'on a surpris retournant dans les temples: «Pour y
satisfaire, je dois vous faire savoir que Sa Majesté désire _qu'on
ne fasse pas de distinction _de ceux qui y sont retournés, disant
qu'ils veulent vivre dans la religion protestante d'avec ceux qui
prétendent n'y avoir été que _par curiosité ou pour parler à leurs
amis_, et sans dessein de changer, et qu'il faut que _les uns et
les autres _soient châtiés suivant ce qui est porté à la
déclaration qui pèse les peines _des relaps_.»
Arnould, intendant de la Rochelle, pour arriver à faire fermer
plusieurs temples, se servait d'une nouvelle convertie qu'il
envoyait assister aux prêches. Ce sont les services rendus à la
cause _de la religion _par cette femme que Bégon, intendant de
Rochefort, invoquait pour demander au roi d'accorder un secours à
cette personne si méritante: M. Arnould, écrivait-il, «s'est
utilement servi de Marie Bonnaud, pendant les années 1684 et 1685,
pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir à la
démolition des temples, et c'est par son moyen, que celui de la
Rochelle et plusieurs autres ont été détruits au mois d'octobre
1685.»
Avec le désordre régnant dans l'oeuvre des conversions, on
comprend combien était grand le nombre des _relaps_, vrais ou
prétendus, dont la présence au prêche suffisait pour provoquer la
démolition des temples et l'interdiction des ministres.
Il n'est donc pas surprenant que, sous prétexte d'infractions aux
édits, on fût arrivé à réduire dans une proportion considérable
les lieux d'exercice et que le nombre des temples, qui avait été
de 760 en 1598, fût descendu en 1684 à 50 ou 60.
À ce moment l'évêque de Lodève disait: «La condamnation des
ministres, la démolition des temples est le plus sûr moyen
d'humilier la religion prétendue réformée et de la _finir _en
France. _Il n'y a qu'à laisser faire le roi _qui est conduit par
l'esprit de Dieu, et avant peu de temps, nous aurons la
consolation _de ne plus voir qu'un autel _dans l'État.»
Par suite de ces fermetures multipliées de temples, les huguenots
venaient de fort loin en troupes aux temples encore debout, menant
avec eux leurs enfants qu'ils voulaient faire baptiser et qui
parfois mouraient gelés en route sur le sein des mères.
Un édit défend aux temples survivants d'avoir un plus grand nombre
de ministres que par le passé et pour éviter l'affluence du peuple
dans les lieux d'exercice et le _scandale _causé par le passage
des huguenots se rendant à des temples éloignés, ordonne qu'à
l'avenir «les protestants ne pourront plus aller aux temples qui
se trouveraient dans les baillages ou sénéchaussées où ils n'ont
pas leur principal domicile, et n'ont pas fait leur demeure
ordinaire pendant un an entier sans discontinuer». Là, où ils
auront été soufferts, ajoute l'édit, _l'exercice sera interdit et
le temple sera démoli_.
Cette clause peut donner une idée de la multiplicité des moyens
employés pour amener la fermeture des temples; quant aux
ministres, on les interdisait sous les plus vains prétextes; ainsi
Brevet, ministre à Dampierre, fut interdit pour avoir fait la
prière à un malade qui, au dire du curé du lieu, _avait
l'intention _de se convertir. Cette lettre de Louvois à Baville
suffit pour montrer avec quelle _impartialité _le gouvernement
devait décider du bien ou mal fondé des contraventions aux édits,
invoquées pour obtenir la fermeture ou la démolition d'un temple:
«Sa Majesté trouve bon que vous travailliez incessamment à faire
le procès aux temples de... _et elle apprendra avec beaucoup de
plaisir qu'il se soit trouvé de quoi les condamner_.»
Les intendants s'ingéniaient à trouver les moyens de _faire
plaisir au roi_, et, dans ses mémoires, Foucault se fait gloire
d'avoir trouvé un expédient de la plus insigne mauvaise foi pour
arriver à supprimer, dans tout le Béarn, l'exercice du culte
protestant.
«Je fis voir au roi, dit-il, qu'il y avait un trop grand nombre de
temples et qu'ils étaient rapprochés les uns des autres, _qu'il
suffirait d'en laisser cinq_. J'affectais de ne laisser subsister
justement, au nombre des cinq, que des temples dans lesquels les
ministres étaient tombés dans des contraventions _qui emportaient
la peine de la démolition_, dont la connaissance était renvoyée au
Parlement, en sorte que, par ce moyen, _il ne devait plus rester
de temples en Béarn_.» En attendant la décision du Parlement,
Foucault proposait d'obliger les ministres des autres temples
_supprimés comme superflus_, à s'éloigner de _dix lieues _de leur
résidence, ce qui les chasserait de la province, attendu, disait-
il, que le Béarn _n'a que onze lieues de long sur sept à huit de
large_.
Les évêques poursuivaient le même but avec autant d'ardeur que les
intendants, et n'avaient pas plus de scrupules que ceux-ci sur la
moralité des moyens à employer pour arriver à ce but.
Voici, par exemple, comment l'évêque de Valence parvint à
supprimer dans son diocèse l'exercice du culte protestant:
«J'attaquai, dit-il, les temples qui avaient contrevenu, et
j'obtins le rasement de plusieurs. Je fus si _heureux _que, dans
moins de deux ans, de quatre-vingts temples que j'avais dans les
diocèses de Valence et de Dié, il n'en restait qu'environ _dix ou
douze_. Quand je fus à l'assemblée (en 1683) je n'en avais plus
que _deux_. Le Tellier _m'en donna un_, qu'il fit juger dans le
conseil, et je suppliai si puissamment Sa Majesté de _m'accorder
l'autre_, que je l'obtins de sa piété et de sa bonté; de sorte
que, avant la révocation de l'édit de Nantes, je me glorifiais
fort _d'avoir détruit l'exercice des temples dans mon diocèse_.»
C'est _dans l'intérêt de la justice _que cet évêque réclamait la
destruction du dernier temple existant dans son diocèse «parce
que, disait-il au roi, ce temple se trouve si _fatalement situé_,
qu'il fait, lui seul, rétablir et subsister tous les temples qui
ont été démolis par vos ordres et vous rendez ainsi l'exercice à
tous les lieux qui en ont été privés, d'une manière _qui leur est
aussi commode_.»
Ces gracieusetés de ministre et de roi à évêque avaient pour
résultat de réduire au désespoir des milliers de protestants
arbitrairement privés de tout exercice de leur culte.
Dès 1683, plus de cent mille protestants, par suite des fermetures
de temples et des interdictions de ministres, se trouvaient, sinon
légalement, du moins _en fait_, privés de l'exercice public de
leur culte.
À l'instigation de Brousson, avocat toulousain qui plaidait avec
passion la cause des temples menacés, seize pasteurs du Languedoc,
du Vivarais, du Dauphiné et des Cévennes se réunissent à Toulouse
le 3 mai 1683. La réunion décide que, à un jour donné, l'exercice
du culte sera repris partout où il a été aboli, soit sur les
ruines des temples démolis, soit à côté des temples qu'on a
fermés. C'était l'organisation de la résistance _passive _que les
seize directeurs justifiaient ainsi dans une adresse à Louis XIV:
«Les déclarations que les ennemis des suppliants ont obtenues avec
tant de surprise, leur défendent de s'assembler pour rendre à Dieu
le service qu'ils lui doivent. Dans l'impuissance où les
suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volonté de Dieu avec
ce que l'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur
conscience de s'exposer à toutes sortes de maux pour continuer de
donner gloire à la souveraine majesté de Dieu qui veut être servie
selon sa parole.»
Brousson n'avait pas dissimulé à ses co-religionnaires que, par
suite de cette résolution, il y aurait des martyrs, «mais,
ajoutait-il, dix ou vingt personnes n'auront pas plutôt souffert
la mort et scellé de leur propre sang la vérité de la religion
qu'elles professent que le roi ne jugera pas à propos de pousser
la chose plus loin, _pour ne pas faire une grande brèche à son
royaume_.»
Malheureusement la grande majorité des protestants avait accepté
la doctrine de l'obéissance absolue aux ordres du roi _quels
qu'ils fussent_, et n'était pas en disposition de suivre ces mâles
conseils, en sorte que les assemblées furent peu nombreuses, et
que ceux qui avaient désobéi aux édits se virent hautement
désavoués par leurs co-religionnaires.
Ruvigny, député général des protestants, lui-même, qualifie de
_criminelle _la conduite de ceux qui avaient repris l'exercice de
leur culte et avaient ainsi commis une offense _envers Dieu lui-
même_, en violant le respect dû au roi et à ses édits. Il
traduisait du reste les sentiments des trop nombreux huguenots qui
abjurèrent plus tard et crurent justifier leur abjuration en la
motivant ainsi: _pour obéir à la volonté du roi_.
Les catholiques, s'étant inquiétés des rassemblements des
protestants, avaient dispersé plusieurs des assemblées tenues par
ceux-ci, dès lors on n'alla plus qu'armé aux assemblées de prières
et la lutte entre les catholiques et les protestants prit bientôt
en conséquence le caractère d'une guerre civile.
Louvois met des troupes en marche pour châtier _les rebelles _(les
protestants), accusés d'avoir pris l'offensive; mais l'intendant
d'Aguesseau parcourt le pays, obtient des protestants qu'ils se
dispersent, posent les armes, et il demande au gouvernement une
amnistie.
L'amnistie est accordée, mais elle n'était qu'un leurre, car elle
ne s'appliquait, ni aux ministres, ni aux notabilités protestantes
compromises, ni à ceux qui avaient été arrêtés et se trouvaient
dans les prisons. Dans le Vivarais et les Cévennes, les
protestants, voyant que malgré l'amnistie leurs co-religionnaires
étaient roués, pendus ou envoyés aux galères reprennent les armes.
Louvois ordonne aux troupes qu'il envoie, de causer _une telle
désolation _dans le pays que les autres religionnaires fussent
contenus par l'exemple qui s'y ferait. Il avait chargé de la
besogne de Noailles qui, de son aveu, mettait _trop de bois au
feu_, et Saint-Ruth qui, au dire de d'Aguesseau, fit une véritable
chasse à _la proie humaine_. Après les massacres en rase campagne,
les supplices se multipliaient; le pasteur Brumer fut massacré,
son collègue Homel, directeur pour le Vivarais, livré par un
traître, fut roué vif; Brousson et les autres directeurs avaient
dû fuir en Suisse; plusieurs furent exécutés par contumace, et
plus de cent trente pasteurs furent impliqués dans les poursuites
survenues à la suite de cette affaire.
Pour donner une idée de la barbarie de la répression, il suffira
de citer les faits suivants: «Un jour, dit Cosuac, Saint-Ruth,
après avoir dispersé une bande de religionnaires, en fit brûler
plus de deux cents qui s'étaient réfugiés dans une grange. Les
malheureux repoussant avec des perches les matières combustibles
que les soldats jetaient sur le toit, les dragons embusqués dans
les arbres tiraient sur eux.
«La grange brûla et tous furent étouffés, sauf les quinze plus
vigoureux qui, étant sortis, furent fusillés ou pendus.
«À l'approche des soldats, un autre jour, des vieillards, des
femmes et des enfants se sauvent et se réfugient dans des
précipices, derrière Mastenac, Saint-Ruth en trouve le chemin.
«Il y eut plusieurs filles et femmes violées, dit Élie Benoît; une
entre autres, ayant donné beaucoup de peine à six dragons par sa
résistance et se jetant sur eux comme une lionne pour se venger,
fut tuée par ces brutaux à coups de sabre... Catherine Raventel,
ayant été trouvée dans les douleurs de l'enfantement, les dragons
la tuèrent... On tua tout, hommes et femmes, tous périrent
jusqu'au dernier.»
L'évêque de Valence avait demandé qu'on lui accordât du moins la
grâce des prisonniers qu'il parviendrait à convertir.
«J'accompagnais l'intendant, dit-il, dans les endroits où il y
avait des prisonniers, et, dans le temps qu'il les condamnait à
mort et qu'on instruisait leur procès, je recevais leur
abjuration, _cela fit sauver plus de deux mille hommes_.»
Louvois dut être satisfait, et la _désolation _du pays en 1683-
1684, fut le digne prélude de la sauvage dévastation accomplie
quelques années plus tard, pour faire régner _la paix des tombeaux
_sur les ruines ensanglantées des Cévennes, dépeuplées et
converties en désert, sur une étendue de quarante lieues de long
sur vingt de large.
L'histoire de l'insurrection des Cévennes ne rentre pas dans le
cadre de ce travail, qui a pour but de faire l'histoire de la
résistance passive de l'immense majorité des huguenots, résistance
finissant par lasser les persécuteurs. Mais si la constance
héroïque des martyrs huguenots, au fond des cachots, sur les bancs
des galères, devant la potence, la roue et le bûcher a gagné,
devant l'opinion publique, la cause de la liberté de conscience,
on ne peut contester que le souvenir toujours vivant de la lutte
héroïque de quelques milliers de montagnards contre les armées de
Louis XIV n'ait, pour une large part, contribué à assurer le
succès définitif de cette grande cause. C'est pourquoi nous disons
ici quelques mots de cette guerre du désespoir, provoquée par la
longue et cruelle persécution qui suivit la désolation de 1683.
Deux fois dans les provinces du midi, en 1688 et en 1700, tout un
peuple tombe malade, perd l'esprit à force d'être persécuté et
torturé et c'est par milliers que hommes, femmes, filles et
enfants se mettent à prophétiser. Cette maladie extatique, éteinte
ailleurs, se perpétue dans les Cévennes, et depuis Esprit Séguier
qui, en 1702, donne le signal de l'insurrection, jusqu'à Rolland
et Cavalier même, les chefs camisards furent presque tous
_prophètes_. S'il fallait livrer un combat ou tenter une
expédition, on ne le faisait qu'après avoir consulté les inspirés,
interprètes de l'Esprit Saint Bombonnoux, un des derniers chefs
camisards, prévient en vain ses gens du danger qu'ils courent:
«_comme je n'étais pas prophète_, dit-il, on ne fit aucune
attention à mes pressentiments.»
La principale cause qui amena les Cévenols à se révolter, dit
Court, ce fut la conduite cruelle et barbare que les
ecclésiastiques, évêques, grands vicaires, curés, les moines eux-
mêmes tenaient à l'égard des protestants.
Le plus cruel des tyrans locaux qui s'ingéniaient à tourmenter les
huguenots, c'était l'archiprêtre du Chayla qui, bourreau, et
satyre tout à la fois, torturait les hommes, à la vue de leurs
femmes et de leurs filles, pour les obliger à se livrer à lui.
Contre ses prisonniers enfermés dans les caves de son château de
Pont-de-Montvert, il épuisait tous les raffinements de cette
science de torture dans laquelle, dit Court de Gebelin, les
prêtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dépassés.
Il leur arrachait un à un les poils de la barbe, des sourcils, des
cils; il leur liait les deux mains avec des cordes de coton
imbibées d'huile ou de graisse, qu'il faisait brûler lentement
jusqu'à ce que les chairs fussent rôties jusqu'aux os. Il leur
mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et
comprimait violemment avec les siennes. Il plaçait ces malheureux
dans les ceps (nom que l'on donnait à deux pièces de bois entre
lesquelles il engageait leurs pieds), de telle sorte qu'ils ne
pouvaient se tenir ni assis, ni debout sans souffrir les plus
cruels tourments.
Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1702, trois prophètes, Esprit
Séguier, Conduc et Mazel se donnent rendez-vous dans la montagne,
une cinquantaine de huguenots armés de fusils, de sabres, de faux
ou de bâtons viennent se joindre à eux. «Dieu le veut! s'écrie le
prophète Séguier, il nous commande de délivrer nos frères et nos
soeurs, et d'exterminer cet archiprêtre de Satan.»
La bande des conjurés entre dans le bourg de Pont-de-Montvert en
chantant le psaume de combat, ils prennent d'assaut la demeure de
du Chayla, enfoncent la porte avec une poutre dont ils font un
bélier, tuent ou dispersent les gardes de du Chayla, et mettent le
feu au château.
Ils se précipitent vers les cachots et trouvent les malheureux
prisonniers à moitié morts, les pieds endoloris pris dans les
ceps, n'ayant même plus la force de prendre la liberté qu'ils
viennent leur apporter. Leur fureur redouble, ils découvrent du
Chayla, qui, en voulant s'enfuir par une fenêtre, est tombé et
s'est brisé la jambe. Chacun défile à son tour devant
l'archiprêtre et le frappe en disant: «Voici pour mon frère envoyé
aux galères, pour ma mère, pour ma soeur enfermées au couvent,
pour mon père que tu as fait périr sur la roue.» Quand on releva
le cadavre de du Chayla, il avait cinquante-deux blessures faites
par chacun de ceux qui avaient une victime à venger. C'est à la
suite de cette sanglante exécution que commença la terrible guerre
des Cévennes, guerre du désespoir, entre quelques milliers de
montagnards guidés par leurs prophètes, et les armées de Louis
XIV.
Pour se rendre compte de ce qu'étaient ces révoltés, se croyant
inspirés de l'Esprit-Saint ne craignant ni la mort sur le champ de
bataille, ni les souffrances du supplice sur la roue ou le bûcher,
il suffit de se rappeler la fin du prophète Esprit Séguier:
«Comment t'attends-tu à être traité? lui demande le capitaine Poul
qui l'a fait prisonnier.
-- Comme je t'aurais traité moi-même, si je t'avais pris, répond
le prisonnier enchaîné.
-- Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Séguier? lui demandent les
juges.
-- Parce que l'esprit de Dieu est avec moi.
-- Ton domicile?
-- Au désert, et bientôt au ciel.
-- Demande pardon au roi de ta révolte!
-- Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'Éternel.
-- N'éprouves-tu pas de remords de tes crimes?
-- Mon âme est un jardin plein d'ombrage et de fontaines, et je
n'ai point commis de crimes.»
Condamné à avoir le poing coupé et à être brûlé vif, il meurt avec
le courage d'un martyr, et, monté sur le bûcher, il revendiquait
encore l'honneur d'avoir porté le premier coup à l'archiprêtre du
Chayla.
Pour venir à bout de tels hommes, il fallut quatre maréchaux de
France, de véritables armées; et de nouveaux croisés, les _cadets
de la croix_, auxquels une bulle du pape Clément XI promettait les
indulgences accordées autrefois aux massacreurs des Albigeois.
Voici quelques exploits de ces saints _croisés_: «Dans le seul
lieu de Brenoux, dit Court, ils massacrent cinquante-deux
personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes; ils
les éventrent et portent en procession, à la pointe de leurs
baïonnettes, leurs enfants arrachés de leurs entrailles
fumantes... Entre Bargenc et Bagnols, les cadets de la croix
s'emparent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier
outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme
une pièce d'artillerie, y mettent le feu et les font éclater.»
L'armée régulière, de son côté, traitait les Cévenols comme des
loups enragés; après un combat, le brigadier Poul envoyait à
M. de Broglie _deux corbeilles de têtes _pour être exposées sur
les murs d'une forteresse. Un autre jour, ses soldats victorieux
reviennent avec des chapelets d'oreilles de Cévenols. Le maréchal
de camp Julien faisait passer au fil de l'épée des villages
entiers, et c'est lui qui avait trouvé ce barbare moyen de ne
jamais être gêné par le trop grand nombre des prisonniers qu'il
avait faits: «Comme dans nos marches d'exil, à la moindre alarme,
nous aurions été embarrassés de nos prisonniers, _je pris la peine
de leur casser la tête _à mesure qu'on me les conduisait, _le roi
épargne ainsi les frais de justice et d'exécution_.»
Lalande, ayant surpris une trentaine de camisards blessés dans la
caverne où on les avait cachés, les fait tous tuer par ses
dragons. C'était l'habitude des soldats d'en agir ainsi.
Bonbonnoux conte, qu'ayant été surpris avec Cavalier, sa troupe
avait été mise en fuite prés d'une caverne, où nous avions, dit-
il, une partie de nos blessés. «Nous délogeâmes, poursuit-il; nos
blessés qui ne pouvaient point nous suivre, demeurèrent dans la
caverne et furent bientôt découvert par_ des médecins qui
pansèrent leurs plaies d'étrange manière_, ils les firent tous
périr.»
Faut-il s'étonner de ce que les camisards, appliquant la théorie
biblique: oeil pour oeil, dent pour dent, rendaient meurtre pour
meurtre, incendie pour incendie, si bien que l'évêque de Nîmes,
Fléchier, écrivait: «J'ai vu de mes fenêtres brûler nos maisons de
campagne impunément, il ne se passe pas de jour que je n'apprenne
à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Plus de quatre mille
catholiques ont été égorgés à la campagne, quatre-vingts prêtres
massacrés, près de deux cents églises brûlées.»
Montrevel fait réduire en cendres quatre cent soixante-six
villages, les maisons isolées, les granges, les métairies, on
détruit les fours; _dans les huit jours, tous _les habitants de la
campagne; vingt mille personnes environ, doivent être rendus dans
les villes murées avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possèdent,
et il leur est interdit, sous peine de mort, de sortir des lieux
où ils sont internés. Pour que ces internés ne puissent venir en
aide aux camisards, on les rationnait si parcimonieusement que
parfois ils n'avaient plus de quoi vivre. Les internés de Saint-
André, mourant de faim, se décident un jour à sortir dans la
campagne et rapportent quelques aliments. Pendant la nuit un
détachement de troupes arrive pour les châtier. On arrache les
malheureux de leurs lits, on les entasse dans l'église d'où on les
fait sortir un par un pour les massacrer. L'exécution finie, on
jeta tout, morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la
rivière, laissant aux chiens affamés et aux fauves le soin de
faire disparaître les cadavres.
Les camisards, refoulés dans leurs montagnes, avaient bien de la
peine à vivre avec le blé que la charité des paysans leur
fournissait et qu'ils cachaient dans des cavernes. «Notre état,
dit Bonbonnoux, devenait tous les jours plus triste et plus
désolant. L'ennemi avait renfermé toutes les denrées dans les
villes ou dans les bourgs murés, renversé les fours de campagne,
mis les moulins hors d'état de moudre, obligé le paysan qui
travaillait dehors de prendre le pain par poids et mesure, crainte
qu'il ne nous en fournît quelque peu. Ainsi, nous avions toutes
les peines imaginables pour trouver seulement ce qui était le plus
pressant et le plus nécessaire pour subsister. Nous faisions
fabriquer de ces fers qui sont entre les deux meules du moulin et
que l'ennemi avait enlevés, nous faisions rebâtir les fours qu'on
avait démolis, et nous les démolissions de nouveau pour n'être pas
découverts.»
Ne pouvant venir à bout, par la force des armes, de ces terribles
Cévenols aussi insoucieux de la mort sur les champs de bataille
que sur le bûcher ou sur la roue, il avait fallu se résoudre à
faire le désert autour d'eux, afin qu'ils fussent réduits à mourir
de faim au milieu des montagnes sauvages et désolées où ils
avaient été refoulés.
Quant aux chefs ou prophètes, c'était toujours par la trahison que
l'on finissait par avoir raison d'eux. Bâville écrit, en 1700, à
l'occasion de la prise du prophète Daniel Raoul et de trois
prédicants que lui avait livrés un faux frère, gagné à prix
d'argent: «On ne peut jamais prendre ces sortes de gens-là
autrement, et toutes les forces du monde ne servent de rien, parce
qu'ils ont des retraites assurées. Il faut, pour de l'argent,
trouver quelqu'un de ceux qui les suivent, qui les découvre et les
livre.» Ce n'est point par la force des armes que le maréchal de
Villars vint à bout de l'insurrection cévenole; par de vaines
promesses, n'ayant pour garantie que la parole du roi -- garantie
dont on a vu plus haut le peu de valeur, il parvint à priver les
révoltés de leur plus brillant capitaine, Cavalier. -- Roland, ce
grand organisateur de l'insurrection, ne s'étant pas laissé abuser
par de trompeuses négociations, parce qu'il exigeait, non de
vaines promesses, mais des actes, le maréchal de Villars, se fit
livrer par un traître le chef qui était l'âme de la révolte, mais
il ne l'eut pas vivant, Roland se fit tuer.
Voici le portrait que Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du
désert, fait de Cavalier et de Roland, les deux grandes figures
légendaires de l'insurrection des Cévennes:
Roland Laporte, général des enfants de Dieu, pâtre cévenol,
unissait à l'indomptable ténacité de Coligny l'habile et sombre
enthousiasme de Cromwell. S'emparant de cet orageux élément de
l'extase, il en fit le fondement et la règle d'une insurrection
qu'il organisa, nourrit, vêtit, abrita, entretint deux ans au
désert, malgré la fureur des hommes et des saisons; lutta avec
trois mille combattants contre des populations hostiles, soixante
mille ennemis armés, les maréchaux de Louis XIV, et ne fut enfin
abattu que par la défection, la trahison et la mort. Quel homme
plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus
d'énergie un effort gigantesque? Car, l'insurrection, créée par
lui, morte avec lui, c'était lui-même. Il en était l'intelligence,
l'âme. Mais, s'il en fut la tête, Cavalier, il faut le dire, en
fut le bras et la plus vaillante épée.
Roland n'avait point cet élan, cette fougue aventureuse, inspirée,
cette bravoure téméraire et chevaleresque qui, jointe aux charmes
de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus
héroïque figure du désert... Roland, fait observer Peyrat, périt
la veille de la bataille d'Hoschstet, et l'année qui précéda les
grands désastres de Louis XIV; s'il eut encore vécu qu'eût-il fait
alors?
Ce chef formidable, grandissant de la ruine du monarque, lui eût
sans doute imposé le rétablissement de l'édit de Nantes, il eût
rouvert les portes de la France à cinq cent mille exilés, et, les
réunissant sur la frontière, il leur eût dit: «maintenant
défendons la patrie, notre mère repentante et vénérée, et
repoussons ses ennemis!»
Le spectacle de cette lutte de quelques milliers de montagnards
contre les armées de Louis XIV, commandées par ses meilleurs
officiers, le fait inouï d'un maréchal de France traitant d'égal à
égal, au nom du roi-soleil, avec Cavalier, un ancien pâtre,
avaient stupéfié l'Europe et rehaussé le courage des huguenots qui
s'étaient laissé arracher une conversion.
Les internements de populations entières, les transportations en
Amérique, les tueries militaires, le supplice de douze mille
Cévenols envoyés par Bâville aux galères, au gibet, à la roue, aux
bûchers, l'incendie de cinq cents villages, la réduction en désert
de quarante à cinquante lieues de pays, désert dans lequel avaient
péri, cent mille personnes: tels avaient été les terribles moyens
employés pour arriver à faire régner dans les Cévennes la paix des
tombeaux. Le souvenir de cette insurrection des Cévennes laissa au
moins aux convertisseurs la crainte salutaire et persistante, de
voir les huguenots des autres provinces imiter l'exemple des
rebelles. Non seulement sous Louis XIV, mais pendant la régence,
et sous Louis XV, on voit souvent, en effet, les intendants
conseiller de modérer la persécution, en rappelant l'insurrection
des Cévennes, pour faire comprendre au Gouvernement qu'il pourrait
être dangereux de pousser les huguenots à bout.
Pour en revenir à l'histoire de la campagne poursuivie pour finir
le calvinisme, par la suppression des temples et l'interdiction
des ministres, nous dirons qu'elle continua plus ardente que
jamais par toute la France, après l'exécution militaire du
Vivarrais et du Dauphiné. Puis après la première dragonnade du
Poitou en 1681-1682, vinrent la grande dragonnade de 1685,
commencée par l'armée réunie sur les frontières de l'Espagne, et
enfin l'édit de révocation, interdisant l'exercice du culte
protestant, supprimant tous les temples et bannissant tous les
ministres hors du royaume.
Les opiniâtres que n'avait pu convaincre _l'Apostolat du sabre_
étaient renfermés dans les prisons, dans les châteaux forts, dans
les hôpitaux; dans les couvents où ils avaient à subir de
nouvelles persécutions, ou bien, ils erraient de lieu en lieu,
cherchant à sortir du royaume. S'ils réussissaient, c'étaient les
douleurs de l'exil et les dures épreuves de la misère à
l'étranger; s'ils échouaient, c'était, pour les femmes, la
détention perpétuelle dans les prisons ou les couvents; pour les
hommes, le cruel supplice des galères; pour tous, en outre, la
confiscation des biens.
Quand à la grande masse des protestants, des nouveaux convertis,
ainsi qu'on les appelait depuis qu'on leur avait arraché une
abjuration, ils semblaient, sinon résignés à leur sort, du moins
incapables de retrouver l'énergie nécessaire pour revenir sur le
fait accompli.
Le clergé et le roi crurent un instant avoir cause gagnée et
firent frapper de menteuses médailles en l'honneur de l'extinction
de l'hérésie. Mais les huguenots avaient l'horreur du culte
catholique qu'on voulait les contraindre à pratiquer, ils
restaient attachés à la foi qu'on les avait obligés de renier des
lèvres, et ils reprenaient peu à peu en secret l'exercice du culte
proscrit.
Dans les provinces, comme la Bretagne ou la Normandie, où les
huguenots étaient dispersés par petits groupes, au milieu de
nombreuses populations catholiques, c'étaient des gentilshommes,
des négociants, des artisans, des femmes, qui s'attachaient par
des lectures, par des conférences ou entretiens, à maintenir leurs
co-religionnaires dans leurs anciennes croyances.
Dans le Poitou; dans la Saintonge et dans les provinces du Midi,
où les huguenots étaient très nombreux et plus ardents, ils ne se
résignèrent pas à se borner au culte domestique et se mirent à
faire des assemblées qui devinrent peu à peu de plus en plus
nombreuses. Ces assemblées se tenaient, parfois dans une maison
isolée, mais le plus souvent dans les bois ou les cavernes, on y
faisait des prières, on y chantait des psaumes et, à défaut de
ministre, un homme, un adolescent, une femme, faisait une lecture
ou haranguait les fidèles. Quand le roi et le clergé apprirent la
reprise du culte qu'ils croyaient avoir anéanti, ils furent pris
d'une colère frénétique; ils firent publier un édit qui, ainsi que
le dit de Félice, aurait fait honte à des cannibales. Peine de
mort contre les ministres rentrés en France, contre les
prédicants, contre tous ceux qui seraient surpris dans une
assemblée; les galères perpétuelles pour quiconque prêterait
secours ou donnerait asile à un de ces ministres dont la tête
était mise à prix.
Le marquis de la Trousse donnait ces sauvages instructions aux
officiers chargés de surprendre et de dissiper les assemblées de
huguenots: «Lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de
l'assemblée, il ne sera pas mal à propos _d'en écharper une
partie_.»
Les ordres de Louvois ne sont pas moins barbares:
«S'il arrive encore que l'on puisse tomber sur de pareilles
assemblées, l'on ordonne aux dragons _de tuer _la plus grande
partie des religionnaires qu'ils pourront joindre sans épargner
les femmes.
«Sa Majesté désire que vous donniez ordre aux troupes... de ne
faire que peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le
carreau, n'épargnant pas plus les femmes que les hommes.
«Il convient que... l'on fasse main basse sur eux, sans
distinction d'âge ni de sexe, et que si, après en avoir tué un
grand nombre on prend quelques prisonniers, on fasse faire
diligemment leur procès.»
Le duc de Broglie, après avoir donné à l'armée du Languedoc, les
mêmes instructions de charger les assemblées qui se tiendraient à
la campagne, et de faire main basse dessus sans aucune distinction
de sexe, ajoute, en ce qui concerne les assemblées particulières
qui se tiennent dans les maisons: «Si l'assemblée passe le nombre,
de quinze personnes, l'officier qui commande pourra la charger et
en user avec la même sévérité que si elle se faisait en campagne.»
«Jamais instructions ne furent mieux observées, dit Élie Benoît;
on ne manquait pas de se rendre aux lieux où on était averti qu'il
se faisait des assemblées et, quand on pouvait les surprendre, on
ne manquait pas de tirer dessus, quoique le plus souvent on les
trouvât à genoux, attendant le coup sans fuir, et n'ayant ni le
moyen, ni l'intention de se défendre. Il y en avait toujours
quelque nombre de tués et encore, un plus grand nombre de blessés,
dont plusieurs allaient mourir dans quelque haie ou quelque
caverne. Les soldats battaient, volaient, violaient impunément
dans ces occasions... On a vu des femmes assommées de coups sur la
tête, d'autres à qui on avait coupé le visage à coups de sabre,
d'autres à qui l'on avait coupé les doigts pour leur arracher les
bagues qu'elles y portaient, d'autres à qui on avait fait sortir
les entrailles...»
Dans le Velai, en 1689, les soldats surprennent une assemblée
qu'ils massacrent. Un vieux prophète, Marliaux, avait à ce prêche
nocturne deux fils et trois filles dont l'aînée, enceinte de huit
mois, tenait par la main un petit enfant qui avait aussi voulu
aller prier Dieu au désert... vers minuit on lui rapporta six
cadavres, dont deux palpitaient encore, une fille qui expira
bientôt après et un petit garçon qui guérit miraculeusement. Le
prophète passa la nuit en prières, au milieu de sa famille, au
cercueil qu'il déposa furtivement le lendemain dans une même
tombe.
«Les petits enfants, dit Court, ne trouvaient pas grâce devant les
soldats; ces monstres les perçaient de leur baïonnette et, les
agitant en l'air, s'écriaient dans un transport de jovialité
féroce: Eh! Vois-tu se tordre ces grenouillettes.»
En 1703, à la porte de Nîmes, cent cinquante protestants se
réunissent dans un moulin pour célébrer leur culte le jour des
Rameaux. L'assemblée se composait en majeure partie de vieillards,
de femmes et d'enfants; le chant des psaumes trahit sa présence
dans le moulin. -- Le maréchal de Montrevel, averti à deux heures
de l'après-midi, se lève de table et accourt avec des troupes qui
investissent le moulin. Les soldats s'acquittant trop mollement au
gré de Montrevel de leur oeuvre de sang, il fait fermer les portes
du bâtiment et y fait mettre le feu.
«Quels cris confus, dit Court, quel spectacle! quels affreux
spectres s'offrent à la vue! Des gens couverts de blessures,
noircis de fumée et à demi brûlés par les flammes, qui tâchent
d'échapper à la fournaise qui les consume; mais ils n'ont pas
plutôt paru qu'un dragon impitoyable, qui fait dans cette
occasion, par ordre et sous les yeux d'un maréchal de France,
l'office de bourreau, les repousse avec le fer dont il est armé.»
Tous périrent. Une jeune fille de seize ans qui avait été sauvée
par un laquais de Montrevel, fut pendue par ordre du maréchal,
qui, sans l'intercession des soeurs de la Miséricorde, eût aussi
fait pendre ce laquais trop pitoyable. L'évêque de Nîmes,
Fléchier, ne trouve pas un mot de blâme pour cette terrible
hécatombe humaine, laquelle était, dit-il, la _réparation du
scandale_ occasionné par le chant des psaumes tandis qu'on était à
vêpres.
Près d'Aix, en 1686, les soldats cernent une assemblée, font une
décharge concentrique, puis frappent sans pitié d'estoc et de
taille; six cents cadavres restent sur place, on fait trois cents
prisonnières et les soldats s'amusent à leur larder le sein et les
cuisses à coups de baïonnettes. Dans une autre assemblée, en 1689,
trois cents personnes furent massacrées, et l'on compte plus de
trois cents assemblées surprises et dispersées par les troupes ou
par les communautés catholiques. On sait à peu près le nombre des
victimes _légalement_ frappées, en vertu d'une condamnation; on a
les noms, d'environ quinze cents protestants envoyés aux galères,
d'une centaine de ministres ou prédicants pendus, roués ou brûlés
vifs. Mais qui pourrait dire le chiffre des malheureux tombés sur
le lieu où ils s'étaient réunis pour prier, pendus sur place sans
forme ni figure de procès, tués en route comme _embarrassant_ la
marche des soldats qui les emmenaient, ou succombant au fond d'un
obscur cachot après des années de cruelle captivité?
Pendant plus de soixante années les sauvages instructions données
pour la dispersion des assemblées furent strictement exécutées.
Le baron de Breteuil, ministre de Louis XVI, rappelle dans son
mémoire au roi, qu'au milieu du XVIIIe siècle, des troupes étaient
encore envoyées dans les bois pour disperser _par le fer et le
feu_ ces multitudes de vieillards, de femmes et d'enfants, de gens
sans armes qui s'assemblaient pour prier Dieu. «J'ai vu, dit-il,
ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le
commandant d'une grande province, _connu pour son extrême
indulgence_: Il sera bon que vous ordonniez, dans vos instructions
particulières aux officiers qui doivent marcher, de tirer le plus
tard qu'ils pourront sur ceux qui ne se défendront pas.»
En 1754, le duc de Richelieu publie encore un ban pour la
dispersion des assemblées dans lequel il est ordonné «de tirer sur
les assemblées, lorsque l'officier commandant chaque corps ou
détachement _jugera à propos d'en donner l'ordre_».
Il arrivait souvent que les officiers auxquels était laissé ce
terrible pouvoir discrétionnaire; faisaient tirer sur les
assemblées qu'ils surprenaient en prières. D'autres, au contraire,
faisaient tirer en l'air, mais laissaient leurs soldats dépouiller
les protestants, les maltraiter, insulter les femmes, et même les
violer, leur faire l'amour_ à la dragonne_, suivant une expression
du temps.
Lettre de Court, 1745: «Les dragons entreprirent de faire l'amour
à la dragonne à une jeune fille; des paysans qui travaillaient à
leurs vignes accourent aux cris désespérés de la jeune fille et la
délivrent.»
Voici, en effet, ce que raconte Court à l'occasion d'une assemblée
surprise par les soldats dans le Dauphiné en 1749 et saluée d'une
décharge inoffensive de coups de fusils: «Si les coups de fusils
portèrent à faux, l'avidité des dragons ne le fit pas; ils
enlevèrent aux femmes et aux filles leurs bagues, les coeurs d'or
qu'elles portent en pendants à leur cou, et leurs habits, et leurs
coiffures, et tout l'argent qu'ils trouvèrent sur elles, de même
que celui des hommes.»
À cette occasion, Court rappelle ce qui s'était passé quelques
mois plus tôt dans le diocèse d'Uzès à une assemblée surprise par
les dragons: «Plusieurs femmes ou filles furent insultées, presque
au point d'être violées. On leur arracha les bagues des doigts,
les crochets d'argent de leur ceinture, les colliers de perles
qu'elles portaient à leur cou, et tout ce qu'elles avaient
d'argent monnayé.»
Dans les années qui suivirent la publication de l'édit de
révocation, on envoyait impitoyablement à la potence, tous les
prisonniers qu'on avait faits aux assemblées; il en fut ainsi pour
un aveugle qui avait assisté près de Bordeaux à une assemblée. En
1689, deux femmes, nouvelles converties, sont amenées devant le
juge; on leur demande pourquoi elles sont retournées aux
assemblées -- par curiosité, répondent-elles. -- Eh bien, leur dit
le juge avec une cruelle ironie, avant de prononcer sa sentence,
_vous irez aussi à la potence par curiosité_.
Mais le grand nombre des _coupables_ rendait souvent impossible
l'application de la peine de mort à tous les prisonniers faits aux
assemblées. Dès le 40 janvier 1687, Louvois écrit à Bâville: «Sa
Majesté n'a pas cru qu'il convînt à son service de se dispenser
_entièrement_ de la déclaration qui condamne à mort ceux qui
assisteront aux assemblées. Elle désire que, de ceux qui ont été à
l'assemblée d'auprès de Nîmes, _deux des plus coupables_ soient
condamnés à mort, et que tous les autres hommes soient condamnés
aux galères. Si les preuves ne vous donnent point lieu de
connaître qui sont les plus coupables, le roi désire que vous les
fassiez _tirer au sort_ pour que deux d'iceux soient exécutés à
mort.»
Plus tard, l'intendant Foucault fait observer au ministre à propos
d'un homme et de quatre femmes ayant assisté à une petite
assemblée à Caen, que la peine de mort semblera un peu rude; et le
ministre consent à substituer à cette peine, celle des galères
pour l'homme et de l'emprisonnement pour les femmes.
Cette substitution de peine devint bientôt la règle générale; on
se dispensa _entièrement_ de la déclaration condamnant à mort ceux
qui avaient assisté à une assemblée, on envoya les hommes aux
galères et les femmes en prison. Les hommes assurèrent le
recrutement de la chiourme des galères, les assemblées se
multipliant de plus en plus; on envoyait même des enfants aux
galères, car l'amiral Baudin a relevé sur une feuille d'écrou du
bagne de Marseille, cette annotation mise en face du nom d'un
galérien condamné pour avoir, _étant âgé de plus de douze ans_,
accompagne son père et sa mère au prêche.
Quant aux femmes, à partir de 1717, on leur consacra comme prison
la tour de Constance à Aigues-Mortes, où l'on n'avait pas à
redouter leur évasion.
Alors que les hôtes des autres prisons recevaient le pain du roi,
les prisonnières de la tour de Constance devaient payer de leurs
deniers le pain, seul aliment qu'on leur donnât. «Elles étaient
là, dit Court, abandonnées de tout le monde, livrées en proie à la
vermine, presque destituées d'habits et semblables à des
squelettes.» La prison était composée de deux grandes salles
rondes superposées, au milieu desquelles était une ouverture
permettant à la fumée de sortir, le feu se faisant au centre de
ces salles; ces mêmes ouvertures servaient aussi à éclairer et à
aérer les deux salles et permettaient en même temps au vent et à
la pluie d'y entrer. Les lits des prisonnières placés à la
circonférence et adossés au mur, étaient sans matelas, garnis
seulement de draps grossiers et de minces couvertures. Séparées du
monde entier, souffrant de la faim et du froid, ces prisonnières
restaient oubliées dans cet enfer, pendant de longues années,
jusqu'à ce qu'elles devinssent folles ou que la mort mit fin à
leurs souffrances. Marie Durand, soeur d'un ministre, délivrée
quelques mois avant les autres prisonnières de la tour de
Constance, avait subi trente-huit années de captivité, elle ne
pouvait plus marcher ni travailler assise à des ouvrages à la
main, tant sa constitution avait été affaiblie par les souffrances
et les privations qu'elle avait endurées.
Au mois de janvier 1767, le chevalier de Boufflus, faisant une
tournée d'inspection avec le prince de Beauvau, gouverneur du
Languedoc, s'arrête avec lui à la tour de Constance et tous deux
pénètrent dans la prison: «Nous voyons, dit-il, une grande, salle
privée d'air et de jour, quatorze femmes y languissaient dans la
misère et les larmes..., je les vois encore à cette apparition,
tomber toutes à la fois aux pieds du commandant, les inonder de
leurs larmes, essayer des paroles, ne trouver quelques, sanglots,
puis, enhardies par nos consolations, nous raconter toutes
ensemble, leurs communes douleurs; hélas! _tout leur crime était
d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV_.»
M. de Beauvau fait connaître à la cour le spectacle lamentable
auquel il a assisté, mais au lieu de l'ordre de mise en liberté
des quatorze prisonnières qu'il avait sollicité, il ne reçoit de
Versailles que la permission de délivrer trois ou quatre de ces
malheureuses. De son propre mouvement il les fait cependant mettre
toutes en liberté, et explique ainsi au ministre ce coup
d'autorité. «La justice et l'humanité parlaient _également_ pour
ces infortunées, je ne me suis pas permis de _choisir_ entre
elles, et, après leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer, dans
l'espoir qu'elle ne s'ouvrirait plus pour une semblable cause.»
Le secrétaire d'État, la Vrillière, lui fit de vifs reproches et
lui enjoignit même de revenir sur la mesure qu'il avait prise,
faute de quoi il ne répondait pas de la conservation de sa place.
M. de Beauvau répondit fièrement: «Le roi est maître de m'ôter la
place qu'il m'a confiée, mais non de m'empêcher d'en remplir les
devoirs selon ma conscience et mon honneur.»
Les quatorze prisonnières qu'il avait délivrées restèrent en
liberté et il conserva son gouvernement du Languedoc, mais ce
n'est qu'en 1769 que la prison de la tour de Constance fut
définitivement fermée.
Pour assurer l'exécution de l'édit de révocation, interdisant
l'exercice public du culte protestant, on ne s'était pas borné à
édicter contre ceux qui se rendaient aux assemblées, ces terribles
peines des galères pour les hommes, de l'emprisonnement perpétuel
pour les femmes.
On avait eu recours à tous les moyens pour empêcher que les
assemblées pussent avoir lieu, de manière à ce qu'il fût
impossible aux protestants de se réunir, pour prier Dieu à leur
manière, soit dans les maisons, soit _sous la couverture du ciel_.
On avait obligé les nouveaux convertis de chaque communauté à
prendre des délibérations par lesquelles ils s'érigeaient en
inspecteurs les uns des autres, et s'engageaient à empêcher que
les édits ne fussent violés. Ainsi, dans une délibération des
habitants de Saint-Jean-de-Gardonnenque, en date du 17 novembre
1686, on lit: «Tous lesdits habitants, ci-dessus dénommés,
s'obligent à mettre des _espions_ à toutes les avenues de la
paroisse pour éviter et empêcher les assemblées de quelques
fugitifs.»
Si les nouveaux convertis ne tenaient pas leur promesse et
n'avertissaient point les autorités, les soldats prévenus par
quelques-uns des faux frères que l'on entretenait partout à grands
frais, ou par un catholique, arrivaient dans les localités près
desquelles devait se tenir une assemblée, et, se faisant
accompagner par le curé, procédaient à des visites domiciliaires.
Tout absent était réputé coupable d'avoir assisté à l'assemblée
s'il ne pouvait justifier d'un motif légitime d'absence.
On avait pensé, sur l'avis conforme de Bâville, que _le moyen le
plus efficace_ pour empêcher les assemblées, était de rendre
responsables les communautés sur le territoire desquelles elles se
seraient tenues, et de condamner à des amendes solidaires tous les
habitants.
En 1712, deux arrondissements dans lesquels s'étaient tenues deux
assemblées, surprises par les soldats, étaient condamnés, l'un à
1500 l'autre à 3 000 livres d'amende.
En 1754, l'intendant Saint-Priest condamne encore à mille livres
d'amende les habitants nouveaux convertis de l'arrondissement de
Revel, dans le taillable duquel était situé le bois où une
assemblée s'était tenue. À la même époque, les habitants de
Clairac, Tonneins et Nérac, déclarent dans une supplique, que les
amendes arbitraires qu'on leur inflige, à raison d'assemblées
tenues sur leurs territoires, les épuisent, et _les mettent hors
d'état de payer leurs impositions ordinaires._
Peu à peu les communautés en vinrent, cependant, à considérer les
amendes qu'on leur infligeait pour avoir souffert des assemblées
sur leurs territoires, comme une sorte d'abonnement à payer, pour
avoir la faculté de célébrer leur culte au désert, en violation
des édits.
Pour prévenir la réunion des assemblées, la constante
préoccupation du Gouvernement était d'empêcher, par tous les
moyens, que les huguenots pussent trouver des ministres, ou des
prédicants faisant fonctions de ministres pour exercer leur culte
au désert.
Une ordonnance du 1er juillet 1686, édicte la peine de mort,
contre tout ministre rentré ou non sorti; la même peine est
appliquée à ceux qui, sans mandat, viennent spontanément remplir
le rôle de ministres dans les assemblées.
En 1701, Bâville écrit à l'évêque de Nîmes: «Le prophète,
monsieur, que vous avez interrogé ce matin sera bientôt _expédié;_
j'ai condamné ce matin à mort quatre prédicants du Vivarais, et
une femme qui faisait accroire qu'elle pleurait du sang; j'ai
condamné aussi une célèbre prédicante _au fouet et à la fleur de
lys_. Je ne ferai aucune grâce aux prédicants...»
«J'ai fait prendre et punir, écrit-il ailleurs, seize de ces
prédicateurs, je n'en connais plus que deux qui sont fort cassés,
que j'espère arrêter s'ils paraissent.»
De 1685 à 1762, une centaine de pasteurs, prophètes ou prédicants
furent cruellement suppliciés, roués ou pendus, pour avoir prêché
au désert; quant aux prédicantes, on finit par se borner à les
enfermer à l'hôpital comme _insensées_. Le dernier martyr de cet
apostolat errant, fut le pasteur Rochette condamné à être _pendu
et étranglé_, le 18 février 1762 «comme atteint et convaincu
_d'avoir fait les fonctions de ministre_ de la religion prétendue
réformée, prêché, baptisé, fait la cène et des mariages dans des
assemblées désignées du nom de désert.»
Au début, voulant terrifier les populations par l'horreur des
supplices, on avait laissé des patients pendant de longues heures
sur la roue, les os et les membres brisés, avant de leur donner le
coup mortel, le coup de grâce; mais cette barbarie, loin d'avoir
le succès qu'on en attendait, avait, grâce à l'héroïque constance
des victimes, surexcité le fanatisme des religionnaires. On fut
donc obligé, _par politique_, d'agir plus humainement.
«La mort _la plus prompte_ à ces gens-là, disait le maréchal de
Villars, à l'occasion du supplice de Fulcran Bey, est toujours la
plus convenable; il est surtout convenable de ne pas donner à un
peuple gâté le spectacle d'un prêtre qui crie et d'un patient, qui
le méprise.» L'impitoyable Bâville avait fini par se ranger lui-
même à cet avis et le pasteur Brousson ayant été condamné à être
roué vif, Bâville demanda que le condamné fût étranglé avant
d'être mis sur la roue, afin, dit-il, _de finir promptement le
spectacle_.
Pour empêcher les patients de haranguer la foule à leurs derniers
moments, on avait commencé par les mener au supplice avec un
bâillon dans la bouche; l'usage du bâillon ayant paru trop odieux,
dit Élie Benoît, on laissa aux condamnés _l'apparence_ d'avoir la
liberté de parler, mais on mit au pied de l'échelle des tambours
qui battaient jusqu'à ce que le patient eût expiré.
«Étonnantes vicissitudes des choses humaines, s'écrie de Félice,
qui eût dit à Louis XIV que son arrière-petit-fils, un roi de
France, aurait aussi la voix étouffée par des tambours sur
l'échafaud!»
Pour se saisir des ministres, on ne négligeait rien, on mettait
leur tête à prix; la prime de trois à cinq mille livres promise au
délateur qui ferait prendre un ministre, fut portée à dix mille
livres, pour Brousson et pour Court, à vingt mille livres pour
Paul Rabaut, un des derniers et des plus illustres de ces pasteurs
du désert.
Ce n'était pas seulement par des primes en argent que l'on
cherchait à provoquer les trahisons; ainsi l'on avait promis un
régiment de dragons à un gentilhomme s'il faisait prendre Court,
et ce traître avait provoqué une assemblée près d'Alais afin de
gagner son régiment. Court se rend à cette assemblée, mais, à
l'arrivée des troupes, il trouve moyen de s'enfuir, et pour se
mettre à l'abri des poursuites, est obligé de rester caché pendant
vingt-quatre heures sous un tas d'immondices.
Quant aux soldats, on excitait leur zèle en leur permettant de
dépouiller ceux qui faisaient partie d'une assemblée surprise, et
les officiers qui capturaient un pasteur, pouvaient espérer un
grade, ou une récompense honorifique. Le lieutenant qui avait pris
le pasteur Bénézet lui ayant dit avec satisfaction: «-- Votre
prise me procurera la Croix de Saint-Louis.»
«Oui, réplique fièrement le futur martyr, _ce sera une croix de
sang qui vous reprochera toujours_.»
On entretenait, à beaux deniers comptants, un service d'espions
chargés de surveiller et de faire prendre ces pasteurs ambulants,
si bien que les intendants avaient la liste de toutes les maisons
où ces pasteurs pouvaient songer à demander asile.
On écrit du Poitou à Court: «_les mouches_ volent sous toutes
sortes de formes, malgré que nous soyons en hiver, pour tacher de
pincer les ministres.»
«Je sais, dit Paul Rabaut, qu'il y a un nombre considérable
d'espions à mes trousses. Ils se tiennent tous les soirs aux
endroits où ils s'imaginent, que je dois passer et y restent
jusque bien avant dans la nuit.» Un soir, il se rend au logis qui
lui a été préparé au moment d'entrer dans la maison il aperçoit un
homme assis qui lui parait suspect. Il fait semblant d'entrer dans
la maison voisine, et revient à son asile sans être aperçu.
Le lendemain matin, la maison où l'on avait cru le voir entrer,
était investie par un détachement de soldats. Rabaud s'empresse de
sortir pour gagner une porte de la ville. «J'observai, dit-il, de
marcher au petit pas, sans que la sentinelle ne soupçonnât rien,
et, pour mieux la tromper, je chantai tout doucement, mais de
manière qu'elle pût m'entendre; dès que je fus, hors de la vue de
la sentinelle, je doublai le pas.» Rabaut rencontre des amis qui
le conduisent à une maison écartée et le pressent instamment d'y
coucher; il refuse et part à neuf heures du soir; il n'était pas à
cinquante pas de là que la maison est entourée par des soldats et
fouillée du haut en bas.
«Je viens d'apprendre, écrit-il encore le 19 mai 1752, de deux ou
trois endroits différents qu'on met en usage les moyens les plus
diaboliques pour se défaire de moi. On emploie des soldats
travestis et d'autres gens de sac et de corde qui, armés de
pistolets, doivent tâcher de me trouver, ou en ville, ou aux
assemblées, et s'ils ne peuvent pas me saisir vivant, ils sont
chargés de me mander à l'autre monde par la voie de l'assassinat.
Jugez par là, si j'ai besoin de redoubler de précautions.»
Les faux frères auxquels les pasteurs venaient demander asile, et
que pouvait tenter l'appât de la prime promise pour leur capture,
constituaient un danger incessant et des plus sérieux pour ces
prédicateurs ambulants. Grâce au peu d'épaisseur d'une cloison,
Brousson, caché dans une maison, entend ses hôtes délibérer entre
eux s'ils doivent ou non le livrer; il s'empresse d'aller chercher
ailleurs un asile plus sûr.
Le pasteur Béranger arrive à une ferme isolée dans le Dauphiné où
il comptait passer la nuit. Il aperçoit un enfant sur la porte et
lui dit:
«Mon ami, est-ce qu'il y a des étrangers dans la maison?
-- Non!
-- Est-ce que ton père y est?
-- Non, il est allé chercher les gendarmes parce que le ministre
doit loger chez nous ce soir.»
Bien entendu, Béranger s'empresse de poursuivre sa route.
Bien souvent, les pasteurs étaient obligés de s'adresser à des
hôtes dont ils n'étaient pas sûrs, par suite de la terreur
résultant de la rigoureuse application de la loi portant que ceux
qui leur donneraient asile, aide ou assistance, seraient passibles
des galères ou même de la peine de mort.
Voyant se fermer toutes les portes devant eux, traqués comme des
fauves, errant de village en village, obligés de passer des jours
et des nuits dans des bois, des avenues, des granges isolées, les
pasteurs du désert menaient une rude et terrible existence,
souffrant du froid, de la faim, et toujours sous la menace
imminente de la mort.
«Nous sommes, dit Paul Rabaut, errants par les déserts et par les
montagnes, exposés à toutes les injures de l'air, n'ayant que la
terre pour lit et le ciel pour couverture.
«Mon occupation, dit-il, est de circuler sans cesse de lieu en
lieu, et de prêcher souvent jusqu'à cinq fois dans une semaine,
quelquefois le jour, mais le plus souvent la nuit. Notre fatigue
est grande: marcher, veiller, demeurer debout sur une pierre,
presque les trois heures entières, prêcher en rase campagne.»
L'activité de Brousson était prodigieuse; pendant deux ans, il
présida trois ou quatre assemblées chaque semaine; il lui arriva
pendant quinze journées consécutives de prêcher chaque deux nuits,
en se reposant le jour et en employant la nuit d'intervalle à
voyager.
Court n'était pas moins actif; pendant deux mois il fit plus de
cent lieues, allant d'assemblée en assemblée, à pied, quand ses
forces le lui permettaient, porté par deux hommes quand la fièvre
qui le minait l'empêchait de marcher.
Il n'y avait aucune sorte de déguisement que les pasteurs, obligés
de changer souvent de nom pour dépister les espions,
n'employassent; ils se travestissaient en mendiants, en pèlerins,
en officiers, en soldats, en vendeurs de chapelets et d'images;
mais, en route, ils étaient sans cesse exposés à de fâcheuses
rencontres, et devaient n'attendre leur salut que de leur sang-
froid et de leur esprit d'à-propos.
Un pasteur, déguisé en mendiant, contrefait, le sourd; un autre ne
doit son salut qu'au sang-froid avec lequel il joue le rôle de
l'ermite dont il avait revêtu la robe.
Un jour, Court entre dans un cabaret; survient le commandant d'une
garnison voisine qui l'interroge durement. La netteté des réponses
de Court satisfait l'officier qui prie le prédicant d'attendre
qu'il ait fait son courrier, et lui donne à porter deux lettres,
l'une pour le duc de Roquelaure, l'autre pour Bâville, le terrible
intendant du Languedoc.
Des soldats viennent frapper à la porte d'une maison d'un faubourg
de Sedan où Brousson tenait une assemblée. Brousson payant
d'audace, va ouvrir à l'officier; on le prend pour le maître de la
maison, et l'on arrête un des assistants qui, ayant un bâton à la
main, est pris pour le ministre. Brousson se cache derrière la
porte d'une chambre basse et échappe aux recherches. Avant de
sortir de la maison, l'officier demande à un enfant de cinq ou six
ans de lui dire où couche le ministre; l'enfant répond qu'il ne le
sait pas. Mais, quelques instants plus tard, ayant aperçu
Brousson, cet enfant court à l'officier et lui dit: Monsieur,
_ici_, _ici_, en lui montrant la porte derrière laquelle se tenait
caché le proscrit. L'officier ne comprend pas ce que veut dire
l'enfant et s'éloigne. Brousson prend les vêtements d'un
palefrenier, se charge d'un fardeau et peut ainsi traverser, sans
être reconnu, les postes que l'on avait mis à l'entrée du
faubourg.
Le prédicant Fouché, caché à Nîmes, entend publier au son de la
trompette, défense à qui que ce soit de sortir des maisons, et
voit que des sentinelles sont postées au coin des rues pour que
personne ne puisse échapper à la visite domiciliaire qu'on va
opérer. Au moment où la sentinelle qui garde sa rue tourne le dos,
il traverse la rue et demande à une femme qu'il avait aperçue dans
la maison en face de lui, de le cacher dans son lit, moyennant
bonne récompense. La femme se laisse tenter et le place à côté
d'un enfant qu'elle avait malade au lit. L'officier qui procédait
à la visite des maisons arrive et demande à la femme si elle n'a
personne chez elle.
-- Un enfant, dit-elle, au lit, malade. L'officier fait le tour du
lit, voit l'enfant et n'aperçoit pas Fouché caché sous la
couverture. Touché de compassion pour l'enfant en voyant la misère
qui règne au logis, cet officier tire une pièce d'argent de sa
poche, la donne à la mère et sort de la maison.
Semblable aventure arrive à Court; les soldats frappent à la porte
de la maison où il était réfugié; Il se couche dans la ruelle du
lit de son hôte, à qui il recommande de faire le malade et
d'envoyer sa femme ouvrir aux soldats: Les soldats entrent,
fouillent les armoires, sondent les murs et ne trouvent rien.
Pendant ce temps, le faux malade, pâle de peur, entrouvrait ses
rideaux et protestait de la peine qu'il éprouvait de ne pouvoir se
lever pour aider les soldats dans leurs recherches.
Un autre prédicant n'a que le temps de se cacher dans le pétrin de
son hôte, au moment où les soldats arrivent. Après l'avoir cherché
vainement, ceux-ci s'attablent autour du pétrin, et ce n'est
qu'après leur départ, longtemps retardé, que le prédicant peut
sortir de son incommode cachette.
C'était souvent un hasard qui sauvait les proscrits: un jour,
Bâville écrit à l'évêque de Nîmes lui indiquant où est réfugié
Brousson qu'il veut faire arrêter; pendant que le prélat reconduit
un visiteur, un gentilhomme nouveau converti lit la lettre restée
ouverte sur une table, il se hâte de sortir et de prévenir
Brousson qui a à peine le temps de déloger.
Une autre fois, Court, assis au pied d'un arbre, préparait un
sermon. Il voit les soldats investir la maison dans laquelle il
avait trouvé asile; il grimpe à l'arbre, et, caché par le
feuillage, il assiste invisible aux recherches faites pour
s'assurer de sa personne.
Un jour, la métairie où Brousson était réfugié près de Nîmes est
investie; son hôte n'a que le temps de le faire descendre dans un
puits où une petite excavation à fleur d'eau existait. Brousson
s'y blottit. Après avoir fouillé la maison, les soldats attachent
l'un deux qui connaissait la cachette à une corde, et le
descendent dans le puits. Le soldat, échauffé, une fois dans le
puits, se sent saisi par le froid; craignant un accident, se fait
retirer avant d'arriver au fonds du puits, en criant qu'il n'y a
personne dans la cachette. Brousson est sauvé, alors qu'il se
croyait irrémédiablement perdu.
Le prédicant Henri Pourtal se trouvant dans une maison où il avait
fait une petite assemblée, ne trouve d'autre moyen d'échapper aux
soldats que de monter au haut de la maison et de passer sur les
toits des maisons voisines. Poursuivi de près, il se jette dans un
puits où, par bonheur, il n'a de l'eau que jusqu'au cou, mais il
est obligé de demeurer trois heures dans l'eau glacée. Quand on
l'en retire, demi-mort, il s'aperçoit qu'en descendant d'une
maison à l'autre il s'est blessé si gravement à la jambe, qu'il
doit rester six semaines sans pouvoir marcher.
Pendant trois nuits consécutives, par une pluie battante, les
troupes font une battue dans un bois, entre Uzès et Alais, où
Brousson s'était réfugié. La troisième nuit, Brousson dut
s'abriter sous un rocher dans une position si gênée qu'il ne
pouvait ni se lever ni s'allonger; au matin, percé jusqu'aux os
par la pluie et transi de froid, il sort de sa cachette pour se
rendre à un village voisin. Il entend des voix, c'était une troupe
de soldats; il n'a que le temps de se cacher dans les
broussailles. Il voit successivement passer plusieurs détachements
qui vont investir le village où il comptait se rendre.
Fouché, échappé par miracle à ceux qui venaient l'arrêter dans son
asile, sur la dénonciation d'un traître, passe une rivière à la
nage par un froid glacial. Transi, à demi-mort, il marche dans la
neige sans savoir où il va, traverse à minuit un village inconnu,
où il n'ose demander asile et se perd dans les bois. Il arrive à
Audabias, chez un paysan qui l'a logé autrefois, mais celui-ci
n'ose le garder; aussitôt le jour paru il faut déloger.
Pressé par la faim, harassé de fatigue, Fouché marche toujours
sans savoir où il va. Il rencontre enfin un homme de sa
connaissance qui le campe sous un rocher dans un bois et va aux
provisions. Pendant deux heures Fouché souffrant du froid et de la
faim l'attend; quand l'autre revient, Fouché a peine à mâcher une
bouchée de pain tant il est affaibli, mais une gorgée de vin qu'il
avale le remet, son compagnon le mène à une métairie; mais il y a
des domestiques papistes et il faut les laisser coucher avant
d'entrer. Fouché reste encore deux heures exposé à la rigueur du
froid; il entre enfin, on lui prépare un lit; mais, au moment où
il va porter à sa bouche le bouillon qu'on lui a fait chauffer,
les soldats arrivent. Il s'échappe en franchissant une haute
muraille; arrivé dans un petit bois il s'évanouit de faiblesse et
d'épuisement. Ce n'est qu'au bout de deux heures que les forces
lui reviennent et qu'il peut suivre son compagnon, qui le mène
chez une veuve à Saint-Laurent. Le lendemain matin, nouvelle
alerte, les soldats qui poursuivaient Fouché, s'arrêtent pour se
rafraîchir chez cette veuve qui vendait du vin, mais heureusement
ils ne songent point à faire de recherches; sans quoi Fouché était
perdu.
Le pasteur Coffin peut s'échapper des mains de l'officier qui
l'avait arrêté et fuit en Hollande; le proposant Mézarel, pris par
les soldats et enfermé dans une grange, se met pieds nus et peut
fuir sans bruit; Pradel surpris avec l'assemblée qu'il présidait,
saute à cheval et est longtemps poursuivi par les soldats,
entendant les cris répétés de: «à celui du cheval!» et des coups
de fusil; de même le pasteur Gibert, fuyant d'une assemblée à
cheval avec deux autres huguenots, voit l'un de ses compagnons tué
à ses côtés, et l'autre fait prisonnier avec la valise dans
laquelle étaient renfermés ses papiers, il n'échappe lui-même aux
soldats qu'en se cachant dans un bois.
Les périls renaissaient sans cesse et plus d'un, comme Romans pris
deux fois et deux fois miraculeusement délivré de la prison, ou
comme le futur martyr Brousson, dut momentanément repasser à
l'étranger quand la persécution devenait trop ardente; ce n'était
pas une fuite, mais un délai du martyre. Un jour venait, en effet,
pour presque tous les pasteurs du désert, la malchance, la
trahison, les livraient aux mains de l'autorité; or, être pris,
c'était la mort sur le gibet ou sur la roue, après les tortures de
la question ordinaire et extraordinaire.
Quand les pasteurs manquaient, c'étaient des artisans, des femmes,
des enfants qui les remplaçaient et faisaient aux fidèles des
exhortations, où leur lisaient des prières.
C'est surtout à partir de 1715, après la fondation à Lausanne, du
séminaire des pasteurs du désert, que l'on aurait pu appeler
l'école des martyrs -- que la célébration du culte proscrit reprit
partout avec suite et régularité, bien que l'on ne sût jamais si
la prière commencée dans la réunion tenue sous la couverture du
ciel, serait ou non interrompue par la sanglante intervention des
soldats.
Les anciens avaient la charge de convoquer les assemblées. Le
matin ou dans la journée un homme passait. Il trouvait un frère,
lui annonçait qu'un prêche devait avoir lieu à telle heure et dans
tel endroit, puis disparaissait. Cependant, portes closes, on se
communiquait la bonne nouvelle. Enfin la nuit venait, alors mille
craintes, quelque espion ou quelque faux frère n'avait-il pas
appris la convocation de l'assemblée? Vers dix heures, on partait
de la ville ou du village, non par bande, cela eût pu donner des
soupçons, mais séparément, sauf à se réunir plus tard en quelque
endroit isolé. La course était longue, une lieue, deux lieues. Les
femmes étaient harassées et les enfants avaient peine à suivre;
chose grave! les abandonner en route, ou les renvoyer à la maison,
c'était les exposer à être surpris par les troupes, les livrer aux
interrogatoires qui pouvaient avoir ce résultat de faire
surprendre l'assemblée. Il fallait alors que les hommes robustes
de la troupe portassent les enfants sur leurs épaules. L'assemblée
était lente à se réunir, cependant on disposait les sentinelles
pour donner l'alarme et éviter la surprise.
Pour revenir au logis, on prenait les mêmes précautions qu'au
départ. Les femmes rentrées à la maison, lavaient avant le jour
leurs vêtements et ceux de leurs maris souillés par la boue du
chemin, afin que rien ne pût faire soupçonner la sortie nocturne.
Peu à peu les assemblées devinrent de plus en plus nombreuses, et
presque publiques, lorsque le gouvernement, par suite de quelque
guerre avec l'étranger, n'avait pas la libre disposition de ses
troupes.
Comment en eût-il été autrement alors que les exigences
inadmissibles du clergé catholique chargé de la tenue des
registres de l'état civil, mettait les huguenots dans la nécessité
de recourir aux pasteurs pour faire constater la naissance de
leurs enfants et pour faire bénir leurs mariages?
En 1745, Rabaut écrit: «On me mande de Montauban que les
protestants y donnent des marques extraordinaires de zèle; ils
font des assemblées de trente mille personnes. Un dimanche du mois
dernier on y bénit cent quatre-vingt-un mariages, le dimanche
suivant soixante, et celui d'après quatorze.»
Deux ans plus tôt, il écrivait à Court «Je voudrais de tout mon
coeur que vous passiez le dimanche matin au chemin de Montpellier,
près de la ville de Nîmes, lorsque nous faisons quelque assemblée
pour cette dernière église, à la place nommée vulgairement la fon
de Langlade où vous avez prêché si souvent; vous verriez autant
que votre vue pourrait s'étendre le long du chemin, une multitude
étonnante de nos pauvres frères, la joie peinte sur le visage,
marchant avec allégresse pour se rendre à la maison du Seigneur.
Vous verriez des vieillards, courbés sous le faix des années, et
qui peuvent à peine se soutenir, à qui le zèle donne du courage et
des forces et qui marchent d'un pas presque aussi assuré que s'ils
étaient à la fleur de leur âge. Vous verriez des calèches et des
charrettes, pleines d'impotents, d'estropiés ou d'infirmes qui, ne
pouvant se délivrer des maux de leurs corps, vont chercher les
remèdes nécessaires à ceux de leurs âmes.»
Ces assemblées publiques se tenaient à la veille de la violente
persécution que le duc de Richelieu allait exercer dans le
Languedoc contre les huguenots, et dont la rigueur fut telle que
Rabaut lui-même songea un instant à émigrer en Irlande avec la
majeure partie des fidèles de son église. Mais cette recrudescence
de persécution ne pouvait durer, elle constituait un véritable
anachronisme en présence du progrès que faisaient chaque jour les
idées de tolérance, malgré les efforts du clergé et ses
incessantes réclamations pour que l'on maintînt la rigoureuse
application des lois barbares édictées contre les huguenots.
Les soldats en vinrent, ainsi que le constate avec surprise le
secrétaire d'État Saint-Florentin, à avoir le préjugé, qu'ils
n'étaient pas faits pour inquiéter les religionnaires.
Les officiers, dit Rulhières, ralentissaient la marche de leurs
détachements pour donner aux religionnaires assemblés le temps de
fuir. Ils avaient soin de se faire voir longtemps avant de pouvoir
les atteindre. Ils prenaient des routes, perdues et par lesquelles
ils cherchaient à égarer leurs soldats.
En 1768, quatre-vingts huguenots d'Orange sont surpris dans une
grotte par des soldats qui les couchent en joue, ils continuent à
chanter leurs psaumes; quatre chefs de famille sortant de la
grotte, se livrent aux soldats, à condition que le reste de
l'assemblée pourra se retirer librement. L'officier accepte la
proposition et conseille à ses prisonniers de s'évader en route,
promettant de favoriser leur fuite. Ceux-ci refusent et sont mis
en prison; mais, deux mois après, ils étaient mis en liberté, le
temps des exécutions était passé.
Les gouverneurs de province et les commandants de troupes veulent
cependant parfois intimider par de vaines menaces, les huguenots
qui se rassemblent pour prier contrairement aux édits non abrogés.
Un commandant de dragons écrit à l'intendant le 27 décembre 1765:
«Il est bon que vous fassiez assembler chez vous les plus notables
d'entre les religionnaires de Nions, Vinsobre et Venteral et que,
vous leur notifiiez, de la part de M. le maréchal, que s'ils
continuent de s'assembler au mépris des ordres du roi, sur le
compte qui lui en sera rendu, il les fera arrêter et les rendra
responsables des assemblées qui se feront, attendu qu'étant, les
plus considérables, ils ne peuvent que beaucoup influer sur les
démarches de leurs confrères; et qu'ils seront emprisonnés au
moment qu'ils s'y attendront le moins, s'ils persistent d'assister
aux assemblées après la défense qui leur en aura été faite. C'est
avec regret que le maréchal se décide à cette extrémité, mais il
voit qu'il faut absolument quelque exemple de cette espèce, pour
mieux imposer et contenir tous les autres.»
Les vaines menaces que l'opinion publique ne permettait plus de
mettre à exécution ne produisaient aucun effet.
Le gouvernement en vint à négocier avec les huguenots pour obtenir
d'eux qu'ils s'abstinssent de violer la loi_ trop ouvertement_.
Ainsi, en 1765, le maréchal de Tonnerre donnait à ses subordonnés
les instructions suivantes: «Il faut employer adroitement tour à
tour la douceur et la menace en leur faisant envisager (aux
huguenots) le danger où ils s'exposent, s'ils continuent de se
rendre _aussi ouvertement _rebelles aux ordres du roi. MM. les
curés, conduits par un zèle trop ardent et souvent mal entendu, ne
connaissent que _la violence et le châtiment _pour réprimer le
scandale protestant; vous vous tiendrez en garde contre de
pareilles insinuations; cependant, si quelqu'un des protestants se
rendait _trop publiquement _réfractaire aux ordres du roi, vous le
ferez arrêter.»
«Il n'est plus question dès lors, de proscrire l'exercice du culte
domestique qui, en dépit des lois, a repris droit de cité. En
1761, à l'occasion de l'arrestation du pasteur Rochelle, Voltaire
écrit à un protestant: «Vous ne devez pas douter qu'on ne soit
très indigné à la cour contre les assemblées _publiques_. On vous
permet de faire _dans vos maisons_ tout ce qui vous plaît, cela
est bien honnête.»
M. de Vergennes adresse plus tard à l'intendant de Rouen les
instructions suivantes: «Le roi ne veut pas souffrir que les
protestants s'assemblent ainsi, ni qu'ils _donnent la moindre
publicité _à leur culte. Ils doivent _rester dans l'intérieur de
leurs maisons et de leurs familles_. Ce n'est que par ce moyen
qu'ils pourront se rendre dignes de l'indulgence et de la bonté de
Sa Majesté.»
En 1778, on voit encore le gouvernement flotter indécis entre
l'exécution des mesures de rigueur, et la crainte de l'effet que
pourra produire cette exécution. Là, où les huguenots, sont peu
nombreux, il fait arrêter un pasteur ou fermer une école; là au
contraire, où ils sont en force, comme dans le Languedoc, il n'ose
prescrire à l'intendant d'employer ces moyens de rigueur,
autorisés par les lois, ou seulement quelques-uns d'entre eux,
«_qu'en évitant ceux dont l'exécution_ pourrait exciter une
fermentation qu'il serait peut être ensuite bien difficile
d'éteindre.» Dans la Saintonge, le ministre prescrit la démolition
du temple de Saint-Fort de Cosnac, mais il ajoute: «Si vous
prévoyez qu'elle puisse exciter quelque émeute qu'il soit ensuite
trop difficile d'apaiser, vous voudrez bien _la différer_ jusqu'à
ce que, sur l'avis que vous m'en donnerez, j'aie pu prendre de
nouveau les ordres de Sa Majesté.»
Les huguenots décorent une grange à Castelbarbe, près Orthez, la
pourvoient d'une chaire, y célèbrent les mariages et les baptêmes
_publiquement_. Le ministre fait mettre la grange sous scellés et
ordonner l'arrestation de trois prédicants. Puis il écrit au comte
de Périgord: «J'ai peine à croire que cet exemple _puisse
augmenter le nombre des émigrations_..., L'on est obligé de fermer
les yeux sur les assemblées au désert des protestants, même sur
les assemblées peu nombreuses et peu éclatantes _dans quelques
maisons particulières; _mais qu'ils aient des temples publiquement
connus, tels qu'ils en construisent, qu'ils y placent des chaires,
c'est ce que le roi ne paraît nullement disposé à tolérer.» Quant
aux conseils que donne l'intendant d'envoyer des dragons loger
chez les huguenots, aux lieux où ils ont eu des assemblées, le
ministre les repousse par cette fin de non-recevoir: «Ne trouvez-
vous pas qu'il serait à craindre que cette expédition ne réveillât
l'idée des anciennes dragonnades qui n'ont, dans le temps, que
trop fait _de bruit_ dans la France et dans toute l'Europe?»
Toute la politique du gouvernement de Louis XVI était d'empêcher
par des mesures isolées qui ne fissent pas trop de bruit, les
huguenots de braver trop ouvertement, les lois interdisant dans le
royaume tout culte autre que le catholique; mais on n'osait plus
sévir contre ceux qui refusaient de porter leurs enfants à
l'église, pour être baptisés, ni contre ceux qui se mariaient
publiquement devant des pasteurs.
Sans doute les terribles lois qui avaient été édictées contre les
huguenots, par Louis XIV étaient toujours subsistantes, mais elles
étaient _lettres mortes_, quoi que pussent faire le clergé et
l'administration. Le gouvernement avait publiquement donné du
reste, une preuve manifeste qu'il croyait lui-même à l'abrogation
de fait de ces lois subsistantes, lorsque, en 1775, il avait fait
une démarche officielle auprès d'un de ces pasteurs du désert que
la loi ne connaissait que pour les envoyer à la potence. À cette
époque, en effet, le contrôleur général, _par ordre du roi_, avait
envoyé à Paul Rabaut, le plus influent de ces proscrits, un
exemplaire de la circulaire adressée aux évêques catholiques afin
de réclamer leur concours pour arrêter le brigandage qui
s'exerçait sur les blés.
Eût-il voulu le faire, Louis XVI n'aurait pu impunément braver
l'opinion publique, en obéissant aux injonctions que l'orateur du
clergé n'avait pas craint de lui adresser en ces termes: «Achevez
l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise et que Louis le Bien-
Aimé a continué. Il vous est réservé de porter le dernier coup au
calvinisme dans vos États. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées
des schismatiques.»
Non seulement Louis XVI ne pouvait recommencer l'oeuvre sanglante
et vaine de son arrière grand-père, mais encore il ne pouvait se
refuser à reconnaître qu'il était impossible de laisser subsister
intégralement une législation qui frappait de mort civile plus
d'un million de ses sujets.
Dans le mémoire que lui adressait en 1786, son ministre
M. de Breteuil, sur la situation faite aux protestants en France,
on peignait ainsi cette situation: «ces infortunés également
rejetés de nos tribunaux sous un nom et repoussés de nos Églises
sous un autre nom, méconnus dans le même temps comme calvinistes
et comme convertis, dans une entière impuissance d'obéir à des
lois qui se détruisent l'une l'autre, et, par là destitués du
moyen de faire admettre, ou devant un prêtre, ou devant un juge
les témoignages de leurs naissances, de leurs mariages et de leurs
sépultures, se sont vus, en quelque sorte, _retranchés de la race
humaine_.»
Cette situation intolérable avait pour causes, non seulement les
dispositions des édits, basés sur cette fiction légale et
mensongère qu'il n'y avait plus de protestants en France, mais
encore l'obstination du clergé à vouloir faire de son privilège de
dresser les actes de l'état civil, un moyen de conversion ou de
reconversion, pour les protestants et pour les nouveaux convertis.
En ce qui concerne les décès, la loi avait bien prescrit les
formalités à remplir pour leur constatation devant le juge le plus
voisin, mais par suite du terrible édit de 1713 déclarant relaps,
tout huguenot, qui, _ayant abjuré ou non_, refuserait les
sacrements à son lit de mort, les protestants écartaient
soigneusement tous les témoins du chevet de leurs parents
gravement malades. Et, une fois que ceux-ci étaient morts, ils
négligeaient de remplir les formalités prescrites pour ne pas
éveiller l'attention sur les circonstances d'une mort de nature à
entraîner un procès à la mémoire du défunt et la confiscation de
ses biens.
«Les parents des morts, dit Rulhières, les enterraient _en
secret_, la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire
les décès sur aucun registre public, quels que fussent les dangers
auxquels ils s'exposaient par ces sépultures clandestines. Ils ne
tardaient pas, en effet, à être poursuivis par cette bizarre
espèce d'inquisiteurs, par ces régisseurs et ces fermiers des
biens des fugitifs, non moins avides de la dépouille des morts que
de celle des _fugitifs_, et qui firent saisir les biens de ceux
qui avaient ainsi disparu, prétendant qu'ils avaient fui, et, sous
ce prétexte, s'emparant des successions que n'osait leur disputer
une famille embarrassée de sa propre défense.»
Si, au contraire, le décès d'un protestant avait été constaté dans
les formes prescrites par la loi, la femme que le défunt avait
épousée hors l'Église, et les enfants nés de son mariage, se
voyaient contester son héritage par d'avides collatéraux; et
certains parlements donnaient raison à ces spoliateurs, en
déclarant concubine l'épouse, et bâtards les enfants légitimes.
Quant aux naissances, elles devaient être constatées par les curés
dans les actes baptistaires, l'édit de révocation ayant décrété
que tout enfant qui naîtrait de parents réformés devrait être
porté à l'église pour y être baptisé.
Mais les huguenots furent détournés de faire porter leurs enfants
à l'église, par l'entêtement que mirent les curés à vouloir
qualifier de _bâtards_, les enfants nés de mariages contractés
soit au désert, soit à l'étranger. Les huguenots se décidèrent
donc à faire baptiser leurs enfants par les pasteurs allant
d'assemblée en assemblée; et ceux-ci avaient _l'insolence_, dit un
intendant, de purifier les pères et mères des, enfants qui avaient
été baptisés par un prêtre catholique. Pour obliger les parents à
faire rebaptiser par le curé les enfants baptisés au désert, on
eut recours à l'argument persuasif des logements militaires; mais
on y renonça pour y substituer le régime des amendes, après
l'incident, que conte ainsi Rabaut: «Les protestants de la
Gardonneuque, voyant les cavaliers de la maréchaussée à Lédignan
pour contraindre à la rebaptisation, crurent qu'il fallait se
mettre en bonne posture et faire trembler, tant les cavaliers que
les prêtres.»
«En conséquence, ils donnèrent l'alarme aux cavaliers, et tirèrent
quelques coups de fusil aux prêtres de Ners, de Guillion et de
Languon. Le premier et le second furent dangereusement blessés, et
en sont morts depuis; le dernier n'eut qu'une légère égratignure.
Les cavaliers appréhendèrent le même sort, décampèrent par l'ordre
de M. l'intendant, et, en vertu du même ordre, restituèrent
l'argent qu'ils avaient déjà retiré des protestants.»
La résistance obstinée des huguenots finit, sur ce point, comme
sur tant d'autres, par avoir raison des prescriptions des édits
les obligeant à faire baptiser leurs enfants par les curés, mais
il en résultait que, chez eux, les naissances de même que les
décès, n'étaient plus constatés par un document officiel pouvant
être produit en justice.
Pour ce qui est des mariages, les curés catholiques, ne voulant
pas admettre que le mariage est un contrat civil bien antérieur au
christianisme, et absolument indépendant du sacrement, faisaient
de leur privilège d'officiers d'état civil, un instrument de
conversion. Voyant que les huguenots ne regardaient le mariage que
comme une cérémonie civile, et se confessaient, sans scrupule,
pour obtenir la bénédiction nuptiale, ils les firent communier,
puis, exigèrent une abjuration par écrit. Quelques-uns, dit
l'intendant Fontanieu, obligèrent les fiancés de jurer qu'ils
croyaient leurs pères et mères damnés.
Puis on en vint à imposer aux fiancés, avant de les marier, de
longues périodes d'épreuves, à les obliger à faire des actes de
catholicité pendant des mois et même pendant plusieurs années.
Dans le Béarn, les curés faisaient attendre la bénédiction
nuptiale aux futurs époux pendant deux, trois et quatre ans. Un
placet adressé par des habitants de Bordeaux, en 1757, signale
l'opposition faite par un ecclésiastique depuis huit ans, au
mariage de Paul Decasses, ancien religionnaire.
L'année précédente, le secrétaire d'État Saint-Florentin avait été
obligé de prier l'évêque de Dax d'ordonner à un de ses prêtres de
marier enfin, _après douze années d'épreuves_, deux nouveaux
convertis d'Orthez.
Les fiancés huguenots, pour se soustraire à de telles exigences,
avaient voulu d'abord se contenter d'un contrat passé par devant
notaire; mais une loi vint interdire aux notaires de passer aucun
contrat à moins qu'il ne fût produit un certificat de catholicité,
constatant que le contrat serait ultérieurement validé par un
mariage béni à l'église.
Quelques curés, moyennant finances, consentent alors à marier les
huguenots sans exiger d'eux aucune preuve de catholicité.
Un curé du Poitou est condamné à dix livres d'amende pour
exactions à ce sujet, et menacé de la saisie de son temporel s'il
perçoit à l'avenir pour le mariage des religionnaires rien autre
chose que les droits légitimement dus. Plusieurs autres curés sont
incarcérés pour avoir marié des protestants moyennant de grosses
rétributions. En 1746, un curé de la Saintonge est condamné aux
galères, comme convaincu: «d'avoir conjoint par mariage des
religionnaires, sans avoir observé les formalités prescrites par
les lois de l'Église et de l'État, et d'avoir délivré des
certificats de célébration de mariage à d'autres religionnaires,
sans que lesdits se soient présentés devant lui.»
Le plus souvent les huguenots s'adressaient à des aumôniers, à des
prêtres, n'appartenant pas à leurs paroisses. En 1710, l'évêque de
Cap dénonce au chancelier Voisin un grand nombre de mariages
célébrés dans son diocèse (trente dans une seule paroisse) par des
aumôniers de régiment et autres prêtres; quinze ans plus tard le
même évêque dénonce encore des mariages faits par un prêtre
inconnu. «Parfois les certificats de mariage étaient délivrés par
de faux prêtres, empruntant le nom de tel ou tel ecclésiastique,
et l'on voit en 1727, le prédicant Arnoux condamné aux galères,
comme convaincu d'avoir pris le nom de Jean Cartier, prêtre
aumônier sur les vaisseaux du roi, et d'avoir fait plusieurs
mariages de religionnaires.» À partir de 1715, dans le Midi comme
dans le Poitou et la Saintonge, presque tous les mariages se
célébrèrent au désert devant les pasteurs. À Paris, les
protestants se mariaient dans les chapelles des ambassadeurs de
Suède et de Hollande. Quant aux huguenots qui se trouvaient à
proximité des frontières, ils allaient se marier soit à Genève,
soit dans les îles anglaises, parfois même à Londres.
Le clergé et la magistrature tenaient ces mariages pour nuls et
non avenus. Les évêques faisaient assigner les époux comme
_concubinaires publics_, donnant le scandale de vivre et demeurer
ensemble sans avoir été mariés par _leurs propres curés_.
Les trois parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Toulouse,
attaquent les mariages au désert par la voie criminelle, ils
condamnent les mariés, les hommes _aux galères_, les femmes à la
prison et font _brûler par la main du bourreau_ les certificats
de mariage délivrés par les pasteurs et produits par ces mariés.
Mais cette inique jurisprudence ne put se maintenir, en présence
du nombre toujours croissant de ceux qui contrevenaient aux édits
en recourant au ministère des pasteurs; bientôt, ce fut en vain
que les évêques réclamèrent des mesures de rigueur contre _le
brigandage des mariages au désert_, l'administration fut obligée
de rester sourde à leurs appels. En 1775, on estimait que les
mariages au désert depuis quinze ans s'élevaient au nombre de plus
de cent mille, et le gouverneur du Languedoc déclarait que, s'il
fallait emprisonner tous les mariés au désert, les prisons de la
province ne suffiraient pas pour les contenir.
S'il en était ainsi, c'est que les huguenots repoussés de l'Église
par les exigences du clergé, avaient une facilité de plus en plus
grande de faire bénir leurs unions par les pasteurs, depuis que
les assemblées s'étaient multipliées et pouvaient se faire presque
publiquement. C'est encore, parce que les synodes et les pasteurs
déclaraient que les huguenots ne pouvaient se marier qu'au désert
ou à l'étranger, que toute autre voie était déshonnête et
coupable, quelles que fussent les conventions faites avec les
prêtres catholiques. Censurés durement, par leurs pasteurs et
menacés par eux d'excommunication, ceux qui avaient fléchi _devant
l'idole_, en recevant la bénédiction nuptiale d'un prêtre
catholique, durent faire réhabiliter leurs mariages suivant le
rite calviniste.
Mais les unions, contractées hors de l'Église catholique, n'étant
pas reconnues par la loi, les huguenots ne pouvaient se présenter
devant les tribunaux dans aucune cause où ils eussent à procéder
en qualité de pères, de maris, d'enfants, de parents, car jamais
ils ne pouvaient prouver leur état par la production de titres
légalement valables.
Dans les différents qu'ils avaient entre eux, ils recouraient
souvent à des arbitres; mais quand ils avaient affaire à des
coreligionnaires de mauvaise foi, ou à des catholiques les
appelant devant les tribunaux, ils ne pouvaient défendre leurs
droits les plus incontestables contre les actions judiciaires les
moins fondées.
Quelques parlements, pour écarter les malhonnêtes prétentions
d'avides collatéraux voulant dépouiller la femme ou les enfants
d'un de leurs parents mariés au désert, étaient obligés de se
baser sur la _possession d'état_ de la veuve ou des orphelins;
mais cet expédient légal mettait sur le même pied la concubine et
l'épouse, le bâtard et l'enfant légitime.
Les ministres de Louis XVI comprirent qu'il n'était pas possible
de laisser plus longtemps sans état civil, plus d'un million de
Français, la vingtième partie des citoyens de la France, de les
laisser _«privés_, _ainsi que le disait Rulhières_, _du droit de
donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants légitimes
à ceux que la loi naturelle_, _supérieure à toutes les
institutions civiles_, _ne cessaient de reconnaître sous ces deux
titres_.»
En 1787, un édit vint porter remède au mal; cet édit se bornait,
ainsi que le déclarait son exposé des motifs, à donner un état
civil aux Français ne professant pas la religion catholique. Pour
arriver à ce résultat, l'édit accordait aux non-catholiques le
droit d'option entre le curé et le juge du lieu pour faire
constater sur des registres ad hoc, leurs décès, leurs naissances
et leurs mariages. Quand une déclaration de mariage avait été
faite dans les formes prescrites, soit devant le curé, soit devant
le juge, celui-ci devait déclarer les comparants unis. Pour tous
les mariages contractés hors de l'Église _antérieurement à
l'édit_, une déclaration semblable suffisait pour qu'ils
produisissent tous leurs effets civils.
Cet édit réparateur fut cependant vivement attaqué: au Parlement
de Paris; le conseiller d'Epréminil, conjurant ses collègues de ne
point l'enregistrer, s'écriait, en leur montrant d'image du
Christ: «_Voulez-vous le crucifier une seconde fois?»_
Dans un mandement, l'évêque de la Rochelle le qualifiait ainsi:
«Cette loi qui semble _confondre et associer toutes les religions
et toutes les sectes_... cette loi, sur laquelle nous ne saurions
vous peindre notre douleur et notre peine, en voyant _l'erreur
prête à s'asseoir à côté de la vérité._»
On trouve encore en 1789, dans les cahiers du clergé, une
protestation du clergé de Saintes, contre cet édit, permettant aux
parents de constater sous une forme purement civile la naissance
de leurs enfants, «ce qui expose, dit-on, _les enfants même nés
catholiques à ne pas être baptisés»_.
Pour l'Église, en effet, c'est porter atteinte à ses droits, que
d'accorder, sans son entremise, un état civil aux non-catholiques.
Le Girondin Barbaroux, au contraire, estime qu'il est essentiel de
donner; même avec l'intervention de l'Église, un état civil à son
fils, il le fait baptiser et dit: «Le baptême _n'est rien_ aux
yeux du philosophe, mais la cérémonie, _quelle qu'elle soit_, par
laquelle on transmet son nom à son fils, est bien intéressante
pour un père.»
L'évêque de la Rochelle, s'insurgeant contre la loi, défend même
aux prêtres de son diocèse, de faire une distinction entre leur
qualité d'officiers d'état civil et leurs fonctions de ministres
de la religion catholique et leur dit: «Comment pourriez-vous
déclarer, _même au nom de la loi_, légitime et indissoluble, une
union contractée contre les règles et les ordonnances de l'Église?
Ne craignez point de déclarer à ceux qui se présenteront devant
vous, que votre ministère est spécialement et même uniquement
réservé aux fidèles.»
Cette injonction faite par un évêque aux curés de son diocèse,
était la démonstration péremptoire que l'on ne pouvait laisser au
clergé catholique la moindre part dans la tenue des registres de
l'état civil. Ce n'est cependant qu'en 1792 que la loi décida que
les officiers de l'état civil n'auraient plus aucun caractère
religieux, conformément aux principes ainsi posés par la
constitution de 1791: «La loi ne considère le mariage que comme
_un contrat Civil._ Le pouvoir législatif établira pour tous les
habitants, _sans distinction_, le mode par lequel les naissances,
les mariages et les décès seront constatés, et il désignera les
officiers publics qui recevront et conserveront ces actes.»
Le mandement lancé par l'évêque de la Rochelle contre l'édit qui
se bornait, ainsi que le déclarait Louis XVI, _à donner dans Son
royaume un état civil à ceux qui ne professent point la vraie
religion_, fut déféré au conseil du roi et condamné à être
supprimé sur ces sévères conclusions du procureur du roi:_ «C'est
en abusant des droits du sanctuaire_, c'est en profanant la
mission apostolique, qu'un évêque, en discutant une loi qu'il ne
doit que respecter, ose exciter dans son diocèse la résistance à
un édit à jamais mémorable... La discipline de l'Église et
l'instruction des fidèles imposent aux évêques le devoir de
publier des mandements, mais ce devoir doit se circonscrire dans
les limites de la police ecclésiastique. Quand le zèle des
prélats, dans des cas très rares, s'étend jusqu'aux lois civiles,
_ce ne doit être_, _suivant l'esprit du christianisme_, _que pour
en recommander l'exécution_.»
Les évêques de nos jours, quand ils parlent des lois civiles dans
leurs mandements, n'oublient-ils pas aussi trop souvent qu'ils ne
devraient le faire que pour recommander l'exécution de la loi?
Je ne parle pas bien entendu de l'évêque député qui, à la tribune,
a déclaré que si la loi, retirant aux fabriques pour le donner aux
communes, le monopole, et par conséquent le bénéfice des
inhumations, était votée par les chambres, _il jurait de ne pas
lui obéir._ M. Freppel peut impunément oublier à la tribune de la
chambre ce que l'esprit du christianisme lui commande de faire,
comme évêque; mais si, dans un mandement, il reproduisait
l'emprunt oratoire qu'il a fait à Mirabeau, le gouvernement de la
république, bien que plus patient que celui de Louis XVI serait
bien obligé de lui rappeler que le rôle d'un évêque n'est pas de
prêcher la _désobéissance à la loi_.
Dans le projet d'édit qui avait été soumis à Louis XVI, il y avait
une clause permettant aux pasteurs de jouir de tous leurs droits
civils comme les autres protestants; lors de la publication de
l'édit, cette clause avait disparu, comme entraînant, en fait,
l'abolition de peines qu'on ne pouvait plus cependant appliquer,
mais dont on ne pouvait pas se retirer la faculté d'user en des
circonstances plus favorables.
Après 1787, comme avant, les pasteurs restèrent donc légalement
passibles du gibet, à raison de l'exercice de leur ministère, et
ceux qui allaient les entendre pouvaient toujours être condamnés
aux galères.
Louis XVI, en sa qualité de roi très chrétien, n'avait pas pu
aller jusqu'à mettre sur le même pied toutes les religions, la
vérité et l'erreur. Il n'avait même pas, comme Henri IV, décidé
que le culte _public_ des protestants serait toléré à côté de
celui de la religion maîtresse et dominante.
Il disait, en effet, dans le préambule de l'édit donnant un état
civil aux protestants: «Que s'il n'était pas en son pouvoir
d'empêcher qu'il n'y eût différentes sectes dans ses États, il
avait pris les mesures les plus efficaces pour prévenir de
_funestes associations_, et pour que la religion catholique qu'il
avait le bonheur de professer, jouit seule dans son royaume des
droits et des honneurs du culte _public_.»
La révolution seule pouvait proclamer et appliquer les vrais
principes, déclarer que toutes opinions philosophiques et
religieuses étaient égales devant la loi, et décréter que toutes
les religions jouissaient des droits et des honneurs du culte
public.
CHAPITRE III
LIBERTÉ DE CONSCIENCE
_Persécution du Saint-Sacrement_. _-- Sacrilèges et blasphèmes_.
_-- Prosélytisme_. -- _Relaps_. _-- Visite obligatoire du
curé_. _-- Mortarisme_. _-- Le droit des pères de famille_. _--
Enfants de sept ans_. _-- Suspects_. _-- Régime de l'inquisition_.
_-- Opiniâtres_. _-- Expulsions_. _-- Transportations_. _--
Couvents_. _Hôpitaux_. _-- Prisons._
L'édit de Nantes autorisait les huguenots à vivre et demeurer dans
toutes les villes et lieux du royaume, sans être enquis, vexés,
molestés, ni astreints _à faire chose_, _pour le fait de
religion_, _contraire à leur conscience_, ni, _pour raison
_d'icelle, être recherchés en maisons et lieux où ils voudraient
habiter.
Pour les huguenots, cette liberté de conscience fut, au début,
aussi complète qu'elle pouvait l'être dans un pays où l'Église et
l'État étant unis par les liens les plus étroits, la loi avait une
croyance religieuse.
Ainsi, par respect pour les prescriptions de l'Église catholique,
les huguenots devaient s'abstenir de vendre publiquement et
d'étaler de la viande pendant la durée du carême et pendant les
autres jours d'abstinence. S'ils se trouvaient en voyage pendant
les jours où l'Église catholique interdit l'usage de la viande,
ils devaient _faire maigre_, bon gré, mal gré, car il était
défendu aux taverniers et hôteliers de fournir, ces jours-là,
viande, volaille, ou gibier à ceux qui venaient manger ou loger
chez eux.
Pour la même raison du respect dû à la religion d'État, les
huguenots ne pouvaient aller au cabaret pendant la durée des
offices catholiques.
Une loi de 1814, qui n'a été abrogée qu'en 1877, reproduisit cette
interdiction d'aller au cabaret pendant les offices catholiques.
Tous ceux qui ont fait une campagne électorale, sous le règne des
hommes du 16 mai, ont pu constater avec quelle hâte comique, les
réunions d'électeurs tenues dans les auberges, cafés ou cabarets,
étaient obligées de se disperser, dès que les cloches sonnaient la
grand'messe ou les vêpres, pour se mettre en règle avec cette loi
de 1814.
Pendant les jours fériés de l'Église catholique (si fréquents au
XVIIe siècle, que Louis XIV dut en diminuer le nombre avec
l'assentiment plus ou moins volontaire du clergé), les huguenots
ne pouvaient ni vendre, ni étaler, ni tenir boutique ouverte, ni
travailler, même dans les chambres ou maisons fermées, en aucun
métier dont le bruit pût être entendu au dehors.
Cette interdiction de travailler pendant les jours fériés avait
été reproduite par la Restauration et c'est la République qui a dû
abroger, la loi qui édictait cette interdiction. Il y a encore
aujourd'hui bien des partisans du repos _obligatoire_ du dimanche,
qui, en faveur de l'interdiction hebdomadaire du travail,
invoquent, non un motif religieux, mais l'intérêt de l'ouvrier
lui-même. Sans doute il serait désirable que tout travailleur pût
se reposer vingt-quatre heures par semaine, que ce fût le dimanche
comme le veulent les catholiques et les protestants, le samedi
comme le veulent les juifs, le vendredi comme le font les
musulmans, peu importerait.
Mais l'organisation des grands services publics, comme les chemins
de fer, les postes, les télégraphes, ne permettent point l'arrêt
complet de la vie nationale à un jour déterminé.
En outre, certains ouvriers; -- soit que leur travail, comme celui
des hauts-fourneaux par exemple, ne puisse subir d'interruption,
soit qu'il leur faille travailler sans relâche, pour subvenir aux
besoins de leurs familles avec des salaires _insuffisants_, _--
_sont obligés de travailler sept jours sur sept; d'autres, après
avoir travaillé six jours pour leurs patrons, travaillent le
septième jour pour eux-mêmes; de quel droit les empêcher de le
faire? Si le législateur imposait aux salariés un jour de repos
_obligatoire_, il serait moralement tenu de leur allouer, en même
temps, une indemnité équivalente à la rémunération de la journée
de travail qu'il leur ferait perdre par cette prescription
arbitraire.
Ce qui était vraiment obliger les huguenots à faire _chose contre
leur conscience_, c'était de les astreindre à laisser _tendre_
leurs maisons les jours de fêtes catholiques sur le chemin que
devaient suivre les processions; on tendait leurs maisons, malgré
eux, ils étaient même contraints de payer les frais de cette
décoration forcée, bien que l'édit de Nantes portât, qu'ils ne
contribueraient aucune chose pour ce regard.
Mais ce qui devint pour les huguenots une véritable persécution ce
fut la persistance que l'on mit à vouloir les contraindre à se
mettre _en posture de respect _(chapeau bas ou à genoux) quand ils
se trouvaient sur le passage d'un prêtre allant donner le viatique
à un malade, ou d'une procession dans laquelle était porté le
Saint-Sacrement.
De nos jours encore on a vu plus d'une fois se produire des scènes
de violence regrettables, quand des prêtres trop zélés ou des
fidèles échauffés ont voulu obliger les passants à se découvrir
devant le Saint-Sacrement porté dans une procession. C'est, pour
éviter ces scènes fâcheuses que, dans les villes où il y a
exercice de plusieurs cultes, on interdit aux processions
catholiques de sortir dans les rues, et que, dans certaines
grandes villes, le viatique est porté aux malades sans cérémonie,
_inostensiblement_. Sous Louis XIV et sous Louis XV, l'ardeur
des passions religieuses renouvelait presque chaque jour de
violentes querelles entre les catholiques et les protestants,
ceux-ci refusant d'accorder une marque de respect à ce qu'ils
appelaient _un Dieu de pâte._
Le Synode de Charenton en 1645 avait sévèrement censuré les
huguenots qui, à la rencontre du Saint-Sacrement, ôtaient le
chapeau, et, pour éviter le reproche d'avoir salué un objet qu'ils
tenaient pour _une idole_, disaient qu'ils rendaient cet honneur,
_non à l'hostie_, _mais au prêtre qui la portait et à la compagnie
qui le suivait._
«Le Synode, dit Élie Benoît, faisant de cet acte de révérence, et
de cette équivoque honteuse, une affaire capitale, représenta
cette complaisance qu'on avait pour les catholiques avec des
couleurs qui devaient _en donner l'horreur_.»
C'était donc une obligation de _conscience_ pour les protestants,
ou de fuir la rencontre du Saint-Sacrement, ou, s'ils ne pouvaient
l'éviter, de se laisser condamner à l'amende édictée contre ceux
qui refusaient de se mettre en _posture de respect._
Les condamnations étaient fréquentes, car la populace se faisait
un jeu d'empêcher les huguenots de s'enfuir à l'approche du Saint-
Sacrement. À Fécamp, même, un protestant ayant été poursuivi
jusqu'au fond de l'allée d'une maison où il était réfugié par le
curé et par le vicaire qui portaient le Saint-Sacrement, se vit
condamné pour avoir refusé de s'agenouiller devant l'idole. À_
_Metz, raconte Olry, pour surprendre plus facilement les
protestants, _on épargnait _le son de la petite clochette, agitée
d'habitude par la personne précédant le prêtre qui portait le
Saint-Sacrement. La terreur de subir cette fâcheuse rencontre
était devenue telle que les domestiques huguenots, quand ils
entendaient le son des clochettes attachées aux tombereaux
destinés à enlever les immondices, rentraient à la hâte au logis
au lieu de venir apporter les ordures à ces tombereaux.
Louvois qui connaissait l'invincible répugnance qu'éprouvaient les
calvinistes et les luthériens à se mettre à genoux, lors du
passage du Saint-Sacrement, avait su éviter aux soldats étrangers
au service de Louis XIV, la fâcheuse alternative de désobéir à
leurs chefs ou de faire _chose contre leur conscience._
Par une lettre circulaire adressée aux commandants de troupes, il
leur enjoignait de faire retirer les troupes suisses ou étrangères
_dans lesquelles il y aurait des hérétiques_, des postes qui se
trouvaient sur le passage des processions; si dans ces troupes
catholiques, ajoutait-il, «_il y avait quelques hérétiques
officiers ou soldats mêlés_, Sa Majesté trouvera bon que vous
dissimuliez que les officiers ou soldats hérétiques _se retirent
auparavant que la procession passe_. Il reste à vous informer de
l'intention du roi, à l'égard des postes devant lesquels le Saint-
Sacrement passera lorsqu'on le portera aux malades, Sa Majesté
trouvera bon qu'en ce cas, il n'y ait _que les catholiques qui
sortent pour prendre les armes et se mettre à genoux; _que si,
tout ce qui se trouvait dans un corps de garde se trouvait
hérétique, l'intention de Sa Majesté est que ledit corps de garde
_ne prenne pas les armes...»_
De nos jours, les sentiments des protestants n'ont pas changé sur
cette sorte de cas de conscience, et l'on a vu en 1881, le caporal
Taquet, un protestant, commandé pour assister à une cérémonie
religieuse, refuser de s'agenouiller au moment de la bénédiction
du Saint-Sacrement. Taquet, pour avoir désobéi à l'ordre donné par
son chef, fut condamné à quatre jours de salle de police. Il eût
mieux valu ne pas commander un protestant pour escorter la
procession de la Fête-Dieu, afin de ne pas mettre un sous-officier
dans cette pénible alternative ou de désobéir à l'ordre que lui
donnait son chef de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, ou
d'exécuter cet ordre et de faire ainsi _chose contraire à _sa
conscience. Depuis l'incident Taquet, on s'abstient, avec raison,
de commander les troupes pour servir d'escorte dans les cérémonies
religieuses.
Pour éviter même, que les soldats appelés à rendre les honneurs
militaires aux morts ne se trouvent, dans l'enceinte des édifices
religieux, obligés de faire _chose contraire à la conscience _de
quelques-uns d'entre eux, le général Campenon a publié la
circulaire suivante:
«Paris, 7 décembre 1883.
«Mon cher général,
«J'ai été consulté sur l'interprétation à donner aux articles 329
et 330 du décret du 23 octobre 1883, relatif aux honneurs funèbres
à rendre aux militaires et marins morts en activité de service.
Ces articles stipulent que les troupes commandées pour rendre les
honneurs sont conduites à la maison mortuaire et accompagnent le
corps jusqu'au cimetière; mais ils sont muets sur ce que ces
troupes doivent faire durant le temps pendant lequel le corps
stationne dans l'édifice où s'accomplissent, le cas échéant, les
cérémonies du culte auquel appartenait le défunt.
«J'ai l'honneur de vous faire connaître, après examen de cette
question, qu'il ressort des explications qui m'ont été fournies à
la suite de la publication du décret du 28 octobre. 1883, que le
conseil d'État, en supprimant l'article 326 de l'ancien décret du
13 octobre 1863, concernant les honneurs à rendre par les troupes
pendant les services religieux, a admis que les troupes désignées
pour rendre les honneurs funèbres aux militaires et marins décédés
en activité de service resteraient en dehors des édifices du culte
pendant la durée du service religieux.
«Le service terminé, ces troupes accompagnent le corps _jusqu'au
_cimetière, à _la porte _duquel elles rendent, avant d'être
reconduites à leurs quartiers, les mêmes honneurs qu'à la maison
mortuaire, honneurs spécifiés à l'article 329 précité du décret du
23 octobre 1883.»
Sous Louis XIV, les aumôniers des galères firent de l'obligation
de se mettre en posture de respect devant l'hostie consacrée, un
cruel moyen de persécution contre les huguenots condamnés aux
galères pour cause de religion. Les galériens enchaînés à leurs
bancs, assistaient, bon gré mal gré, à la messe que l'aumônier
disait chaque matin et lorsque les huguenots refusaient de _lever
le bonnet_, au moment de l'élévation, on les bâtonnait cruellement
parfois jusqu'à la mort.
Voici la navrante description de ce supplice de la bastonnade
faite par le galérien huguenot Marteilhe: «On fait dépouiller tout
nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit recevoir la
bastonnade. On lui fait mettre le ventre sur le coursier (galerie
étroite et élevée placée au milieu de la galère), les jambes
pendantes dans son banc et ses deux bras dans le banc à
l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forçats, et les
deux bras par deux autres et le dos en haut et tout à découvert et
sans chemise. Le comité (chef de la chiourme) est derrière lui qui
frappe sur un robuste Turc _pour animer _celui-ci à frapper de
toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre
patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il
sait qu'il n'y aurait pas de ménagement pour lui s'il épargnait le
moins du monde le pauvre misérable qu'on châtie avec tant de
cruauté, il applique ses coups de toutes ses forces, de sorte que
chaque coup qu'il donne fait une contusion qui est élevée _d'un
pouce_. Rarement un de ceux qui sont condamnés à un pareil
supplice en peut-il supporter dix à douze coups _sans perdre la
parole et le mouvement; _cela n'empêche pas que l'on continue à
frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, vingt ou
trente coups n'est que pour les peccadilles, mais j'ai vu qu'on en
donnait cinquante et même cent, mais ceux-là n'en reviennent
guère.»
«Dès les premiers coups, dit Bion, aumônier des galères, la vue du
corps du supplicié était telle que des galériens endurcis, des
malfaiteurs, des meurtriers, en détournaient les yeux. Les coups
semblent _terriblement pesants_, dit un des patients, le sang
découle et le dos s'enfle de trois ou quatre doigts.»
Après avoir reçu deux bastonnades successives, le forçat huguenot
David de Serres écrit: «Je vous dirai, sur la douleur dont on ne
peut parler que par expérience, que c'est quelque chose _de bien
aigu et de bien pénétrant_. Elle vous pénètre jusqu'aux os,
jusqu'au plus profond du coeur et de l'âme. Mon coeur défaillit à
la fin de chaque bastonnade et _mon âme fut sur le bord de mes
lèvres_, ce me semblait, pour abandonner sa misérable cabane
qu'elle voyait détruire... à me voir on eût dit à la lettre,
_qu'une forte charrue m'eût labouré le dos_, _en traînant son soc
sur ma peau toute nue_.»
L'Hostalet, porté à l'hôpital après avoir été bâtonné ainsi, dit:
«Je ne suis pas encore guéri de mes plaies car, entre la chair et
les os, _il y a des amas de chair meurtrie comme des noisettes_,
_tellement que cela se réduit en flocons fort mauvais_.»
Après deux bastonnades Élie Maurin resta, suivant ses propres
expressions, _dans une grande débilité de cerveau._
Quant à Sabatier, resté longtemps à l'hôpital entre la vie et la
mort à la suite d'une terrible bastonnade, voici ce que dit de lui
Marteilhe qui l'avait retrouvé en Hollande: «Il en revint, mais
toujours si valétudinaire, _si faible de cerveau _qu'on l'a vu
diverses années en ce pays, hors d'état de soutenir la moindre
conversation et ayant _la parole si basse qu'on ne pouvait
l'entendre_.»
L'aumônier des galères, Bion raconte comment la vue de ce terrible
supplice si courageusement supporté par les forçats huguenots,
l'amena à se convertir au protestantisme: «Je fus après cette
exécution à la chambre de proue[6], sous prétexte de voir les
malades. J'y trouvai le chirurgien occupé à visiter les plaies de
ces martyrs. Il est vrai qu'à la vue du triste état où étaient
leurs corps, je versai des larmes. Ils s'en aperçurent, et,
quoique à peine ils pussent prononcer une parole, étant plus près
de la mort que de la vie, ils me dirent qu'ils m'étaient obligés
de la douceur que j'avais toujours eue pour eux. J'allais à
dessein de les consoler, mais j'avais plus besoin de consolation
qu'eux-mêmes... J'avais occasion de les visiter tous les jours,
et, tous les jours, à la vue de leur patience dans la dernière des
misères, mon coeur me reprochait mon endurcissement et mon
opiniâtreté à demeurer dans une religion où depuis longtemps
j'apercevais beaucoup d'erreurs et surtout _une cruauté _qui a le
caractère opposé à l'Église de Jésus-Christ. Enfin, _leurs plaies
furent autant de bouches qui m'annonçaient la religion réformée_,
_et leur sang fut pour moi une semence de régénération_.»
Cette cruelle persécution, exercée pour obliger les forçats
huguenots _à lever le bonnet_, en signe de respect pour _l'idole_,
tantôt abandonnée, tantôt reprise, ne cessa qu'en 1709, la
constance des victimes ayant lassé l'obstination des persécuteurs.
On a peine à s'expliquer cette persistante prétention des
catholiques à vouloir obliger, sous peine de cruelles punitions,
les huguenots à se mettre en _posture de respect_, devant l'hostie
que ceux-ci ne considèrent que comme _un morceau de pâte_. Mais,
lorsque la loi a une croyance religieuse, elle crée des délits et
des crimes _surnaturels_, elle punit aussi bien _l'irrévérence
_envers l'hostie que sa profanation qu'elle qualifie de
_sacrilège_, elle punit même la raillerie contre un des dogmes de
la religion d'État, raillerie qu'elle qualifie de _blasphème._
Les huguenots à qui leur religion interdit de croire à l'immaculée
conception, ne pensaient pas commettre un crime ou un délit,
lorsqu'ils disaient qu'il fallait être visionnaire pour croire à
une naissance sans douleurs, sans infirmités naturelles. Cependant
pour avoir ainsi parlé, ils étaient poursuivis comme ayant proféré
des _blasphèmes _contre la pureté de la Vierge, et, pour ce délit
_surnaturel_, étaient passibles des peines terribles édictées
contre les blasphémateurs: langue coupée, percée d'un fer rouge ou
arrachée. De même que le blasphème, le _sacrilège_, crime
_surnaturel_, est puni de peines basées sur l'opinion, non de ceux
qui, commettent ce crime, mais de ceux qui le punissent. -- C'est
pourquoi la loi, quand elle a une croyance religieuse, frappe des
mêmes peines le _sacrilège _conscient ou inconscient; peu
importent aux juges et la croyance de celui qui a profané une
hostie, et les circonstances qui ont accompagné cette profanation
qui est regardée comme constituant une voie de fait contre Jésus-
Christ lui-même. C'est le dogme catholique de _la présence
réelle_, passé dans la loi, qui fait le crime et le qualifie.
Un prêtre de Paris, dit une relation attribuée à Jurieu, avait mis
de côté pendant trois ans toutes les hosties consacrées en disant
la messe; puis, un beau jour, avec sa collection d'hosties il
était passé en Hollande. -- Là, il fit une conférence contre la
présence réelle devant une nombreuse assistance, et, à l'appui de
son discours contre _l'idole de pâte_, «il prit une des hosties
qu'il avait apportées, la brisa, et, en laissant tomber les
fragments par terre, dit à ses auditeurs qu'ils prissent garde,
s'il sortait du sang, des os brisés de cette _idole_.»
_Ce sacrilège _n'aurait pas été autrement puni que celui des
malheureux huguenots qui, traînés à l'église et ayant recraché
l'hostie qu'on leur avait mise de force dans la bouche, furent
impitoyablement envoyés au bûcher.
Lièvre, dans son histoire du Poitou, cite entre autres, l'exemple
suivant de cette inique cruauté: «Guizot, un vieillard de
soixante-dix ans, qui avait abjuré par contrainte, tombe malade;
le curé accourt. Guizot rétracte son abjuration et refuse de
recevoir la communion, le curé lui met de _force _l'hostie dans la
bouche et Guizot la crache; malheureusement pour lui la maladie ne
fut pas mortelle. Poursuivi comme sacrilège, Guizot fut condamné
au feu et mourut avec le courage d'un martyr.»
La folie religieuse n'est même pas une circonstance atténuante, en
pareil cas, et d'Argenson n'eût pas hésité à faire brûler la femme
Dubuisson, s'il n'eût été retenu par des considérations
politiques.
Cette femme, dit le lieutenant de police, après s'être mis dans
l'esprit _qu'elle était sainte_, communiait tous les jours depuis
plus de six mois, _sans aucune préparation _et même après avoir
mangé; le procédé pourrait mériter _les derniers supplices_,
suivant la disposition des lois. Mais on ne pourrait rendre
_publique _la punition de ces crimes, sans faire injure à la
religion, et donner lieu _aux mauvais discours _des libertins et
des protestants mal convertis.
En conséquence d'Argenson conclut à ce que cette femme soit
envoyée au gouffre de l'hôpital général où elle trouvera la
punition _non publique _de ses _sacrilèges._
La profanation des vases sacrés et des saintes huiles constituait
aussi un sacrilège que la loi punissait au XVIIe siècle de la
peine du bûcher. Nous trouvons, dans les mémoires du forçat
protestant Martheilhe, l'histoire d'un _crime _de ce genre commis
par un esclave turc des galères, et commis _inconsciemment_. Ce
Turc nommé _Galafas_, avait acheté, de voleurs qui l'avaient
dérobée dans l'église de Dunkerque, une boite d'argent contenant
les saintes huiles destinées à l'administration des sacrements.
Galafas, sachant que c'était chose volée, aplatit la boîte à coups
de marteau pour en dissimuler la forme, et, pour ne rien perdre,
_graissa ses souliers avec _le coton _imbibé d'huile qu'elle
contenait._