Ainsi que le dit Mably, c'est parce que l'on dédaigne, par
indifférence, par paresse ou par présomption de profiter de
l'expérience des siècles passés; que chaque siècle ramène le
spectacle des mêmes erreurs et des mêmes calamités.
Or, n'est-ce pas mettre le pays en garde contre le retour des
calamités qu'amène nécessairement l'application de la doctrine
d'intolérance, chère à l'Église catholique, que de faire revivre
comme une utile leçon de l'expérience du passé, la persécution
religieuse qui, pendant plus d'un siècle, a fait des huguenots en
France les représentants et les martyrs de la grande cause de la
liberté de conscience?
Pour obéir à l'église catholique qui lui enjoignait de fermer la
bouche à l'erreur, Louis XIV a eu recours aux moyens les plus
odieux de la corruption et de la violence; malgré les
confiscations, les emprisonnements, les transportations, les
expulsions, les condamnations aux galères, au gibet, à la roue et
au bûcher, il n'est arrivé, au prix de la ruine et du dépeuplement
de son royaume, qu'à obtenir l'apparence menteuse d'une conversion
générale des huguenots.
Ses successeurs, en acceptant le funeste legs de ses édits contre
les huguenots, se virent amenés à soumettre les _prétendus_
convertis à un véritable régime de l'inquisition, à multiplier les
enlèvements d'enfants et à peupler les galères et les prisons,
d'hommes et de femmes qui n'avaient commis d'autre crime que de
s'assembler pour prier Dieu _en mauvais français_, ainsi que le
dit Voltaire, et plus d'une fois la recrudescence des persécutions
renouvela le désastre de l'émigration.
Sous Louis XVI, les idées de tolérance avaient fait de tels
progrès que le Gouvernement se trouvait impuissant à faire
observer les iniques dispositions des édits qu'il n'avait pas osé
abroger. Mais le mensonge _légal_ qu'il n'y avait plus de
protestants en France, constituait pour les huguenots, dit
Rulhières, une persécution tacite ne paraissant pas et que n'eût
pas inventée Tibère lui-même.
S'il existait depuis treize cents ans, (ajoute-t-il au lendemain
de l'édit de 1787 donnant un état civil aux huguenots) une nation,
devenue célèbre par tous les actes de la paix et de la guerre,
dont les leçons et les exemples eussent policé la plupart des
peuples qui l'environnent, et qui offrit encore au monde entier le
modèle des moeurs douces, des opinions modérées, des vertus
sociales de l'extrême civilisation, une nation qui, la première,
eût introduit dans la morale et posé en principe de gouvernement
l'horreur de l'esclavage, qui eût déclaré, libres les esclaves
aussitôt qu'ils entrent sur ses frontières, et cependant, si la
vingtième partie de ses citoyens retenus par la force et enfermés
dans ses frontières restaient sans culte religieux, sans
profession civiles, sans droits de citoyens, sans épouses quoique
mariés, sans héritiers quoique pères; s'ils ne pouvaient, sans
profaner publiquement la religion du pays, ou sans désobéir
ouvertement aux lois, ni naître, ni se marier, ni mourir, que
dirions-nous de cette nation? Telle était il y a peu de semaines
encore, notre véritable histoire.
Plus d'un million de Français étaient privés, en France, du droit
de donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants
légitimes, à ceux que la loi naturelle, supérieure à toutes les
institutions civiles, ne cessait point de reconnaître sous ces
deux titres. Plus d'un million de Français avaient perdu, dans
leur patrie, ce droit dont tous les hommes jouissent, dans les
contrées sauvages comme dans les pays policés, ce droit
inséparable de l'humanité et qu'en France on ne refuse pas à des
malfaiteurs flétris par des condamnations infamantes.
S'il en était ainsi, c'est parce que l'Église catholique, ayant le
privilège de la tenue des registres de l'état civil, avait voulu
faire de ce privilège un instrument de conversion vis-à-vis des
huguenots, obligés de s'adresser à elle pour donner une
constatation légale à leurs mariages, à leurs naissances et à
leurs décès. Les curés, imposant aux fiancés huguenots de longues
et dures épreuves de catholicité, avant de consentir à les marier,
et qualifiant de _bâtards_, dans leurs actes baptistaires, les
enfants issus de mariages contractés au désert et à l'étranger,
les huguenots fuyaient les églises, ils allaient se marier devant
des pasteurs, et faisaient baptiser leurs enfants par eux, mais,
en agissant ainsi, ils n'avaient plus d'état civil.
Pour mettre fin à un tel état de choses, Louis XVI, en 1787,
promulgua un édit qui -- sans faire mention des protestants --
permettait aux _non-catholiques _d'opter entre leur Curé et un
fonctionnaire laïque pour donner une constatation légale à leurs
naissances, à leurs mariages et à leurs décès.
Dans un mandement des plus violents, l'évêque de la Rochelle
protesta contre cet édit réparateur et, interdisant aux prêtres de
son diocèse de faire fonctions d'officiers de l'état civil pour
les _non catholiques_ il leur enjoignit de déclarer à ceux qui se
présenteraient devant eux que leur ministère était exclusivement
réservé aux fidèles. En parlant ainsi, cet évêque était dans la
logique de la doctrine catholique, en vertu de laquelle toutes les
libertés et tous les droits doivent être le _privilège_ des
catholiques; en sorte que donner la liberté à tous, c'est
_détruire_ la liberté des catholiques, de même que c'est porter
atteinte aux droits imprescriptibles de l'Église que de donner
tous ses effets civils à un mariage qu'elle qualifie de
_concubinat_, parce qu'il n'a pas été béni par elle. Que nous
importe aujourd'hui, dira-t-on, la doctrine d'intolérance de
l'Église catholique? Notre société n'a-t-elle point pour base,
l'égalité de tous les citoyens devant la loi, l'égalité des droits
des sectateurs de toutes les religions et de toutes les opinions
philosophiques?
Sans parler de l'explosion de cléricalisme qui s'est produite
après le 24 mai, est-il permis d'oublier combien les flots de la
mer politique sont changeants? Une surprise du scrutin, ainsi que
la Belgique en a fait naguère l'épreuve, ainsi qu'en témoigne le
vote du 4 octobre 1885 en France, ne pourrait-elle ramener au
pouvoir, les partisans _masqués_ d'une théocratie absolument
hostile aux principes du droit nouveau? Sans doute un changement
aussi radical dans l'orientation politique de notre pays, ne se
produirait point sur une plate-forme électorale semblable à celle
établie par M. Chesnelong et douze autres apôtres de l'ancien
régime. Que l'on demande au pays de proclamer par son vote que
l'indépendance de l'Église, c'est-à-dire son droit à la
domination, que les libertés nécessaires de l'Église, c'est-à-dire
la suppression de la liberté des autres, sont des droits
antérieurs et supérieurs à tous les gouvernements, le pays ne
comprendra même pas ce langage d'un autre âge. Qu'on le mette en
demeure d'opter entre l'ancien régime et la révolution, ainsi que
l'ont fait les ouvriers légitimistes des quatre-vingts quartiers
de Paris: «Nous réclamons la restauration de la monarchie légitime
et chrétienne; arrière donc la révolution!» il ne daignera même
pas honorer d'une réponse une telle mise en demeure; mais, ne
peut-il arriver que, sans avoir été posée devant les électeurs, la
question de la restauration d'un pouvoir théocratique se trouve
tranchée par les pouvoirs constitués?
N'a-t-on pas vu, en 1873, l'assemblée nationale qui, en un jour de
malheur, avait été élue avec la mission spéciale de conclure la
paix, sur le point de décider, _sans mandat_, le rétablissement de
la monarchie légitime, de cette monarchie qui représentait
l'alliance intime du trône et de l'autel, l'asservissement
politique et théologique du peuple?
Le comte de Chambord, en effet, plaçait ses chrétiennes
déclarations sous l'autorité du chef de la catholicité qui avait
condamné solennellement les erreurs du droit nouveau, c'est-à-dire
toutes les libertés; et le pape, de son côté, affirmait que la
restauration de la monarchie légitime en France, rendrait au
régime et aux doctrines catholiques toute la puissance des anciens
jours.
L'assemblée nationale, au lieu de voter la monarchie légitime, a
fait la république à une voix de majorité, et le comte de Chambord
est descendu dans la tombe sans avoir entendu sonner cette heure
de Dieu qu'il ne se lassait pas d'attendre; mais il ne faut pas
oublier que tout prince qui, par force ou par ruse, se mettrait en
possession du pouvoir souverain, deviendrait fatalement, comme
l'eût été Henri V, le docile serviteur de l'Église. En effet, pour
tenter quelque chose contre la démocratie, chaque parti
monarchique est impuissant par lui-même, il est donc dans
l'obligation de s'assurer _à tout prix_ l'appui de l'Église si
bien organisée pour la lutte, appui sans lequel il ne peut rien.
En d'autres termes la monarchie en France sera cléricale ou elle
ne sera pas, elle devra donc subordonner son pouvoir à celui de
cette Église dont le syllabus est une véritable déclaration de
guerre à tous les principes sur lesquels repose la société
moderne.
Que s'est-il passé au mois d'octobre 1885? Les candidats
monarchistes se sont bien gardés de montrer le plus petit coin de
leur drapeau, et, sans demander aux électeurs de manifester leurs
préférences pour telle ou telle dynastie, ils se sont bornés,
qu'ils fussent bonapartistes, légitimistes ou orléanistes, à
protester à l'envi de leur dévouement à la cause de l'Église. Il
est vrai que dans les petits papiers anonymes distribués par le
clergé à profusion, on disait aux électeurs des campagnes que
voter pour les républicains, qui veulent assujettir les
séminaristes au service militaire, c'était voter _pour le Démon_,
tandis que nommer les monarchistes, partisans _masqués_ de la
théocratie, c'était voter pour Jésus-Christ.
Mais _les politiques_, comprenant qu'une telle plate-forme
électorale n'avait aucune chance de succès devant le pays, ont
tenté d'obtenir une surprise du scrutin, en posant aux électeurs
cette question: voulez-vous qu'on renonce à une politique qui a
provoqué la crise agricole et industrielle dont vous souffrez, et
qui, par les dépenses exagérées et les expéditions lointaines, a
mis le désordre dans les finances publiques?
Le suffrage universel ainsi consulté, a nommé deux cents de ceux
qui lui signalaient le mal, non parce qu'ils étaient artisans de
la monarchie, mais parce qu'il a cru qu'ils seraient plus aptes
que d'autres à guérir les maux qu'ils signalaient.
Mais, dès le lendemain de leur élection, ces partisans de la
théocratie ont jeté le masque et annoncé tranquillement aux
électeurs, de quelle singulière façon ils comptaient remplir le
mandat qu'ils venaient de recevoir, le mandat de rendre aux pays
sa prospérité et de rétablir le bon ordre dans nos finances.
«Nous n'avons pas combattu, ont-ils dit, pour telle ou telle
politique, mais pour jeter bas la république: _nous ne l'avons pas
dit comme candidats_, mais maintenant nous n'avons plus à _nous
gêner_. Nous rendrons tout ministère impossible jusqu'à ce qu'on
dissolve la Chambre; si, après la dissolution, les monarchistes
reviennent en majorité à la Chambre, ils jetteront le sénat par la
fenêtre, si le sénat s'avise de s'opposer à leurs desseins
révolutionnaires. Peut-être même, ont-ils ajouté, alors que les
monarchistes sont encore en minorité, à la chambre des députés
comme au sénat, faudra-t-il, pour hâter la chute de la République,
la pousser avec la crosse d'un fusil ou le fer d'une fourche.»
Il est fort à présumer que si la minorité monarchiste haussait
demain son courage jusqu'à l'audace d'un coup de main, elle
n'aimait pas à se féliciter de l'avoir fait. À je ne sais quel
gascon de Bruxelles qui menaçait de faire envahir la France par
l'armée belge, on se bornait à répondre: _et les douaniers! _De
même aux monarchistes qui parlent de mettre le pied sur la gorge
de la République, on peut répondre: _et les gendarmes! _Mais il
faut admettre toutes les hypothèses. Si, par impossible, un des
prétendants à la couronne se trouvait violemment hissé sur les
débris du trône de France, qu'arriverait-il?
Le nouveau souverain, roi ou empereur, ne pouvant rien sans
l'Église, mis, par elle, en demeure de rendre au régime catholique
la puissance des anciens jours, ne tarderait pas à succomber dans
sa vaine tentative de ressusciter un passé mort et bien mort. La
preuve la plus péremptoire de la certitude de l'échec qui
l'attendrait, c'est l'accueil fait par les monarchistes eux-mêmes,
à la proposition imprudemment faite par Mr de Mun de constituer
une ligue politico-religieuse pour préparer la restauration du
gouvernement des curés. Considérer comme un droit de l'Église,
l'exemption du service militaire pour les séminaristes, imposer le
repos du dimanche, substituer le mariage religieux au mariage
civil, réclamer la liberté de tester, en bon Français, le
rétablissement du droit d'aînesse, etc., ce sont là de ces choses
qu'on peut tenter d'accomplir dans l'ombre, quand on a le pouvoir,
mais que l'on ne doit pas avoir la naïveté de demander
publiquement à l'avance!
Le souverain improvisé qui, plagiaire de Louis XIV, voudrait se
faire l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Église catholique,
serait peut-être, dès le premier jour, tué par l'arme irrésistible
du ridicule; peut-être, au contraire, avant de franchir la
frontière en toute hâte, aurait-il multiplié les ruines et fait
couler les flots de sang.
Dans un cas comme dans l'autre, et quelque mal qu'il eut pu faire
à la France, il se trouverait des _sous-Massillon_ pour le louer
de ne pas s'être laissé arrêter dans, son entreprise par les vues
timides de la sagesse humaine, et des _sous-Veuillot_ pour
affirmer que les victimes de son intolérance ne sont pas à
plaindre, mais que c'est lui qui, comme, Louis XIV, a été le vrai
martyr, parce qu'il a sacrifié à sa foi la prospérité de son
royaume.
Je termine ce travail, au moment où le bicentenaire de l'édit de
révocation vient de rappeler à la mémoire de tous; cette année
1685, si cruelle pour les défenseurs de la liberté de conscience,
ainsi que le montrait le célèbre ministre Dubosc, _l'homme de mon
royaume qui parle le mieux_, disait Louis XIV, lorsqu'il écrivait
de la terre d'exil: «Quelle année, pour nous autres réfugiés! Une
année qui nous a fait perdre notre patrie, nos familles, nos
parents, nos amis, nos biens; une année qui, par un malheur encore
plus grand, nous a fait perdre nos églises, nos temples, nos
sanctuaires. Une année qui nous a jetés ici, sur les bords de
cette terre qui nous était inconnue, et où nous sommes comme de
pauvres corps que la tempête a poussés par ses violentes
secousses. Oh! année triste entre toutes les années du monde!»
Une restauration monarchique ne serait rien autre chose
aujourd'hui qu'une restauration religieuse; ainsi que le proclame
M. Cazenove de Pradine, elle imposerait à la France les frais de
la béatification d'un martyr aussi peu à plaindre que Louis XIV,
et l'on pourrait dire de 1885 comme de 1685, que, c'est une année
triste entre toutes les années du monde.
CHAPITRE PREMIER
L'ÉDIT DE NANTES
_Crois ce que je crois ou meurs_. _-- L'Église Ponce Pilate_. _-
- L'Église opportuniste_. _-- Plan de Louis XIV_. _-- Patience de
Huguenot_. _-- La parole du roi_. _-- Absence de sens moral_. _--
Marchandage des consciences_. _-- Les mendiants de la cour_. _--
La curée_. _-- L'édit de révocation jugé par Saint-Simon._
Le jour où le huguenot Henri IV, faisant le saut périlleux, était
passé du côté de la majorité catholique, estimant que Paris valait
bien une messe, il avait imposé à cette majorité une grande
nouveauté, _la tolérance_; par l'édit de Nantes, déclaré perpétuel
et _irrévocable_, un traité solennel de paix avait été passé entre
les catholiques et les protestants de France, sous la garantie de
la parole du roi. Cet édit, grande charte de la liberté de
conscience sous l'ancien régime, donnait une existence _légale_ à
la religion protestante, religion _tolérée_, en face du
catholicisme, la religion _dominante_ du royaume.
Par cet édit, le pouvoir civil s'élevait au-dessus des partis
religieux, posant des limites qu'il ne leur était plus permis de
franchir sans violer la loi de l'État. C'était là une grande
nouveauté, puisque depuis bien des siècles chacun des princes
catholiques de l'Europe disait à ses sujets: crois ce que je
crois, ou meurs, massacrait, envoyait au gibet ou au bûcher ceux
que l'Église lui dénonçait comme hérétiques. Ces princes n'étaient
que les dociles exécuteurs des hautes oeuvres de cette Église
intolérante, qui fait aux princes chrétiens un devoir de _fermer
la bouche à l'erreur_, et, parlant des hérétiques, dit, par
l'organe du doux Fénelon: _il faut écraser les loups! _Bossuet,
lui-même, affirme ainsi le droit des princes, _à forcer_ leurs
sujets au vrai culte, et à punir ceux qui résistent aux moyens
violents de conversion: «En quel endroit des écritures, dit-il,
les schismatiques et les hérétiques sont-ils exceptés du nombre de
ces _malfaiteurs_, contre lesquels saint Paul dit que Dieu même _a
armé_ les princes? Le prince doit employer son autorité à
_détruire_ les fausses religions; il est ministre de Dieu, _ce
n'est pas en vain qu'il porte l'épée_.»
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que l'Église, après
l'extermination des Albigeois, les massacres de la Saint-
Barthélemy, les _auto-da-fé_ de l'inquisition, etc., ose soutenir
qu'elle n'a jamais fait couler une goutte de sang, _abhorret
ecclesia a sanguine_.
Le pape, lors de la béatification de saint Vincent de Paul, après
avoir loué ce saint de ne s'être point lassé de réclamer du _roi_
la punition des hérétiques, ajoute: «C'était le seul moyen pour
que _la sévérité_ du pouvoir suppléât à _la douceur_ religieuse,
car l'Église qui, satisfaite par un jugement canonique, _se refuse
à une vengeance sanglante_, tire cependant _un grand secours_ de
la rigueur des lois portées par les princes chrétiens, lesquelles
_forcent_ souvent à recourir aux secours spirituels ceux
qu'effraie _le supplice corporel_.»
L'abbé Courval, un des habiles professeurs jésuites de nos écoles
libres, recourt à un semblable raisonnement pour dégager
_l'Église_ de la responsabilité des _auto-da-fé_, dans lesquels
des centaines de mille d'hérétiques ont péri sur le bûcher: «Le
tribunal de l'Inquisition, dit-il, se contentait d'accabler les
hérétiques obstinés ou relaps, sous le poids des censures de
l'Église: _Jamais l'Inquisition n'a condamné à mort_. Mais, comme
les princes d'alors voyaient dans l'hérésie, le blasphème et le
sacrilège autant de crimes contre la société, _ils saisissaient le
coupable_, _à sa sortie _de _l'Inquisition_, _et souvent le
punissaient de mort_.»
Ainsi, c'est l'Église qui a ordonné aux princes chrétiens de
frapper de _supplices corporels_ les crimes surnaturels de
l'hérésie, du sacrilège et du blasphème et de traiter comme _des
malfaiteurs_ les hérétiques contre lesquels, dit-elle, Dieu les a
armés; et quand, pour lui obéir, ces princes ont fait périr des
milliers de victimes, comme Ponce Pilate, elle se lave les mains
et décline la responsabilité du sang versé!
Entre le maître qui a ordonné à son serviteur de commettre un
meurtre et le serviteur qui a commis ce crime, la conscience
publique hésitera-t-elle jamais à faire retomber la plus large
part de responsabilité sur le maître?
L'Église aura donc beau se frotter les mains comme lady Macbeth,
pour faire disparaître la tache indélébile, ses mains resteront
teintes du sang qu'a fait couler son impitoyable doctrine de
l'intolérance.
Les jésuites de robes courtes ou de robes longues, ont toujours
pratiqué d'ailleurs ce système à la Ponce Pilate de décliner pour
l'Église, la responsabilité des mesures de rigueur qu'elle avait
provoquées. Ainsi, à l'instigation de son clergé, Louis XIV ayant
décrété qu'on enverrait aux galères tout huguenot qui tenterait de
sortir du royaume, assisterait à une assemblée de prières, ou,
dans une maladie, déclarerait vouloir mourir dans la religion
réformée, ainsi que le conte Marteilhe dans ses mémoires, le
supérieur des missionnaires de Marseille s'efforce de prouver aux
forçats pour la foi que l'Église n'est pour rien dans leur
malheur, qu'ils ne sont pas persécutés pour cause de religion:
À celui qui a été mis aux galères, pour avoir voulu sortir du
royaume, il répond: «Le roi a défendu à ses sujets de sortir du
royaume sans sa permission, on vous châtie pour avoir contrevenu
_aux ordres du roi_; _cela regarde la police de l'État et non
l'Église et la religion_.»
À celui qui a été arrêté dans une assemblée, il dit: «Autre
contravention _aux ordres du roi_, qui a défendu de s'assembler
pour prier Dieu, en aucun lieu que dans les paroisses et autres
églises du royaume.»
À celui qui a déclaré vouloir mourir protestant, il dit de même:
«Encore une contravention _aux ordres du roi_, qui veut que tous
ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine.»
Et il conclut: «Ainsi tous, tant que vous êtes, vous avez
contrevenu aux ordres du roi, _l'Église n'a aucune part à votre
condamnation; elle n'a ni assisté_, _ni procédé à votre procès_,
_tout s'est passé_, _en un mot_, _hors d'elle et de sa
connaissance_.»
Pour montrer à ce bon apôtre, le sophisme de l'argumentation en
vertu de laquelle il voulait persuader aux galériens huguenots
qu'ils n'étaient point persécutés pour cause de religion,
Marteilhe déclare qu'il consent à se rendre sur ce point, mais
demande si on consentirait à le faire sortir des galères de suite,
en attendant que les doutes qui lui restaient étant éclaircis, il
se décidât d'abjurer. -- Non assurément, répond le missionnaire,
vous ne sortirez jamais des galères que vous n'ayez fait votre
abjuration dans toutes les formes. -- Et si je fais cette
abjuration, puis-je espérer d'en sortir bientôt? -- Quinze jours
après, foi de prêtre! -- Pour lors, reprend Marteilhe, vous vous
êtes efforcé par tous vos raisonnements sophistiques de nous
prouver que nous n'étions pas persécutés pour cause de religion,
et moi, sans aucune philosophie _ni_ rhétorique, par deux simples
et naïves demandes, _je_ vous fais avouer que _c'est la religion
qui me tient en galères_, car vous avez décidé que, si nous
faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et
au contraire qu'il n'y aura jamais de liberté pour nous si nous
n'abjurons.» Les raisonnements sophistiques de ce missionnaire
valaient ceux des jésuites qui déclinent pour l'Église la
responsabilité des massacres _et_ des supplices qu'elle a
provoqués ou ordonnés.
Pour en revenir à l'édit de Nantes; faisant de la tolérance une
loi obligatoire pour les partis religieux, on comprend que cet
édit ne pouvait être accepté sans protestation par l'Église
catholique qui professe la doctrine de l'intolérance.
Dès 1635, l'assemblée, générale du clergé formulait ainsi son
blâme: «Entre toutes les calamités, il n'en est pas de plus
grande, ni qui ait dû tant avertir et faire connaître l'ire de
Dieu, que _cette liberté de conscience et permission à un chacun
de croire ce que bon lui semblerait sans être inquiété ni
recherché_.»
Et l'assemblée générale de 1651 exprimait en ces termes, son
regret de ne pouvoir plus fermer violemment la bouche à l'erreur:
«Où sont les lois qui bannissent les hérétiques du commerce des
hommes? Où sont les constitutions des empereurs Valentinien et
Théodose qui déclarent l'hérésie un crime contre la république?»
Mais si l'Église est invariable dans sa doctrine d'intolérance,
elle se résigne quand il le faut à accepter la tolérance, comme
une nécessité de circonstance, et modifiant son langage suivant
les exigences du milieu dans lequel elle est appelée à vivre, elle
dit, comme la chauve-souris de la fable:
_Tantôt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_
_Tantôt: je suis souris_, _vivent les rats!_
Voici, en effet, la règle de conduite _opportuniste _que l'évêque
de Ségur trace à l'Église:
«L'Église, dit-il, peut se trouver face à face, soit avec des
pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec
des pouvoirs amis.
-- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit
de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de
bienfaisance_.
-- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est
contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le
mal comme le bien?
-- Elle dit aux troisièmes: Aidez-moi à_ faire disparaître _tout
ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu.»
Or, ce qui est contraire à cette très sainte volonté, c'est, ainsi
que le proclamait l'orateur du clergé en 1635, _la liberté de
conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la
tolérance, à côté de l'enseignement catholique, d'autres
enseignements, l'existence de temples protestants à côté des
temples catholiques.
«Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux
pèlerins bretons qu'il recevait au Vatican, où on a placé l'arche
du nouveau-testament, mais elle est entourée de beaucoup de
Dragons; d'un côté, l'on voit _l'enseignement protestant_,
_incrédule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de
toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons?
Nous devons prier et espérer que l'arche sainte du nouveau
testament sera bientôt libre, _et débarrassée de toutes ces idoles
qui font honte_ à la capitale du monde catholique.»
Quand l'Église n'a pas à sa disposition, des princes assez
chrétiens pour fermer la bouche à l'erreur et détruire les fausses
religions, elle déclare attendre d'une intervention d'en haut la
réalisation de ses désirs, et sa patiente attente dure jusqu'à ce
qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_.
Entre temps elle ne laisse pas échapper une occasion de se
rapprocher peu à peu de son but, en limitant habilement ses
exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilités
du moment. C'est ainsi que le clergé de France se comporta vis-à-
vis de l'édit de Nantes et, le détruisant pièce par pièce, finit
par obtenir sa révocation; en sorte qu'Élie Benoît a pu résumer
ainsi l'histoire de ce mémorable édit. Elle embrasse le règne de
trois rois, dont le premier a donné aux réformés un édit et des
sûretés, le second leur ôta les sûretés, et le troisième a cassé
l'édit.
Le clergé se borne d'abord à mettre dans la bouche de Henri IV ce
voeu timide et discret en faveur du retour du royaume à l'unité
religieuse: «Maintenant qu'il plaît à Dieu de commencer à nous
faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estimé ne le
pouvoir mieux employer qu'à vaquer, à ce qui peut concerner la
gloire de son saint nom, et à pourvoir à ce qu'il puisse être
adoré et prié par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce
fut encore dans la même forme_, que ce soit au moins dans une même
intention.»
Quant à Louis XIII, pour se mettre à l'abri des reproches que lui
adressaient des catholiques fanatiques à l'occasion du serment
qu'il avait prêté lors de son sacre, _d'exterminer les
hérétiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de défendre par
un édit de qualifier _d'hérétiques _ses sujets protestants; ceci
ne rappelle-t-il pas l'habileté gasconne de frère Gorenflot,
baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans
commettre de péché.
Après avoir privé les protestants de leurs places de sûreté, Louis
XIII ne dissimule pas son désir de les voir revenir au culte
catholique, mais comme le pape en 1877, il déclare ne compter que
sur l'intervention d'en haut pour faire disparaître l'enseignement
et les temples protestants. «Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que
nous ne désirions la conversion de ceux de nos sujets qui font
profession de la religion prétendue réformée... nous les
_exhortons_ à se dépouiller de toute passion pour être plus
capables de recevoir la lumière du ciel, et _revenir au giron de
l'Église_.»
S'il déclare qu'il se borne à attendre cette conversion _de la
bonté de Dieu_, c'est «parce qu'il est trop persuadé, dit-il, par
l'exemple du passé, que les remèdes _qui ont eu de la violence_,
n'ont servi que d'accroître le nombre de ceux qui sont sortis de
l'Église».
Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le
maréchal de Vauban «après les massacres de la Saint-Barthélemy (un
remède _qui avait eu de la violence_), un nouveau dénombrement des
huguenots prouva que leur nombre s'était accru de cent dix mille».
Louis XIV était loin, même dès le début de son règne, de croire à
l'inefficacité de la violence en pareille matière, ainsi qu'en
témoigne ce passage des mémoires du duc de Bourgogne:
«Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge,
tous catholiques, _mirent le feu_ à la maison d'un huguenot qu'ils
n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux. Le roi (Louis XIV),
en condamnant les habitants du lieu à dédommager le propriétaire
de la maison, ne put s'empêcher de dire que ses prédécesseurs
auraient épargné bien du sang à la France, s'ils s'étaient
conduits par la politique _prévoyante_ de ces villageois, dont
l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le défaut
d'autorité_.»
Quoiqu'il en fût des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma
tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses
sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la
première partie de son règne, il s'appliqua assez exactement à
suivre la règle de conduite que l'évêque de Comminges lui avait
tracée, en lui transmettant les voeux de l'assemblée, générale du
clergé: «Nous ne demandons pas à Votre Majesté, disait ce prélat
_opportuniste_, _qu'elle bannisse dès à présent _cette malheureuse
liberté de conscience, qui détruit la véritable liberté des
enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'exécution en
soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit
point de progrès; et que, si votre autorité _ne le peut étouffer
tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit périr peu à
peu, par le retranchement et la diminution de ses forces.»
En effet, dans les mémoires qu'il faisait rédiger pour
l'instruction de son fils, mémoires qui ne s'étendent qu'aux dix
premières années de son règne, Louis XIV expose ainsi son plan de
conduite envers les huguenots:
«J'ai cru que le meilleur moyen; pour réduire peu à peu les
huguenots de mon royaume, était _de ne les point presser du tout
par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient
obtenu sous les règnes précédents, mais aussi de ne leur accorder
rien de plus et d'en renfermer l'exécution _dans les plus étroites
bornes_ que la justice et la bienséance le pourraient permettre.
«Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus, et j'ai
assez ponctuellement observé depuis, de n'en faire aucune à ceux
de cette religion, et cela _par bonté_, non par aigreur, pour les
obliger par là à considérer de temps en temps d'eux-mêmes, et sans
violence, si c'était par quelque bonne raison qu'ils se privaient
_volontairement_ des avantages qui pouvaient leur être communs
avec mes autres sujets; je résolus aussi d'attirer par des
récompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut
encore beaucoup que je n'aie employé tous les moyens que j'ai dans
l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'éducation, et le
plus souvent un grand zèle sans connaissance, tiennent de bonne
foi, dans ces pernicieuses erreurs.»
Nous verrons dans les chapitres de la liberté du culte et de la
liberté de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux
des protestants, sous prétexte de renfermer l'exécution des édits
_dans les plus_, _étroites bornes_.
Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par
leur fermer l'accès de toutes les fonctions publiques et d'un
grand nombre de professions, au mépris de la disposition de l'édit
de Nantes qui stipulait l'égalité des droits, pour les protestants
et pour les catholiques.
Voici, par exemple, comment il en arrive à exclure peu à peu les
huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire
aux huguenots conseillers au parlement de connaître toute affaire
dans laquelle sont intéressés des ecclésiastiques ou des nouveaux
convertis; puis il prononce la même interdiction contre les
conseillers catholiques, _mariés à des huguenotes_, attendu que
les réformés trouvaient accès auprès de ces officiers de justice,
_par le moyen de leurs femmes_, aux prières et aux sollicitations
desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin
il décide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur
démission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitués en
dignité_, et donner _un mauvais exemple_ à ses sujets par leur
opiniâtreté, au lieu de les exciter à quitter leurs erreurs pour
rentrer dans le giron de l'Église. Il défend aux huguenots de se
faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de
_se rendre maîtres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur
interdit même d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que «les
juges étant obligés de se conformer aux rapports des experts,
lorsque ces experts sont réformés, les catholiques sont exposés
aux jugements de ces réformés.»
Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la
judicature, et défend aux huguenots d'exercer ces fonctions,
considérant «que les avocats _ont beaucoup de part dans la
poursuite des procès_, en donnant aux parties leurs avis sur la
conduite qu'elles ont à y tenir.»
À la veille de la révocation, sous les prétextes les plus vains et
les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _légalement_
exclus des fonctions et professions de: «Secrétaires du roi,
conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs,
greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs,
experts, avocats, docteurs ès lois dans les universités,
monnayeurs, adjudicataires ou employés dans les fermes royales;
employés dans les finances, fermiers des biens ecclésiastiques,
revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants
de louveterie, officiers de la maréchaussée, officiers ou
domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la
maison royale, marchands privilégiés suivant la cour, messagers
publics, loueurs de chevaux, hôteliers, cabaretiers, cordonniers,
orfèvres, marchandes lingères, apothicaires, épiciers,
instituteurs, libraires, imprimeurs, maîtres d'équitation,
chirurgiens, médecins, accoucheurs ou sages-femmes...»
Un certain nombre de ces interdictions étaient basées,
contrairement à une disposition formelle de l'édit de Nantes, sur
la _clause de catholicité_; c'est ainsi, par exemple, que la
déclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accès de
la communauté des lingères, invoque les statuts de cette antique
communauté, établie par saint Louis, lesquels portent: «qu'aucune
fille ou femme ne pourra être reçue lingère, qu'elle ne fasse
profession de la religion catholique.»
Le motif le plus fréquemment invoqué à l'appui des interdictions
prononcées, c'est le _crédit_ que l'exercice de la fonction ou de
la profession peut donner pour empêcher les conversions: ainsi un
édit ordonne aux médecins et _apothicaires_ huguenots de cesser
l'exercice de _leur art_ afin d'empêcher les mauvais effets que
produit la facilité que leur profession leur donne d'aller
fréquemment dans toutes les maisons, sous prétexte de visiter les
malades, «et d'empêcher par là les autres religionnaires de se
convertir à la religion catholique.»
Un Purgon[2] huguenot, obligé de cesser l'exercice de _son art_
parce que, allant dans toutes les maisons, armé de son
_chassepot_, il pourrait par là empêcher les Pourceaugnac ses
coreligionnaires de se convertir à la religion catholique, n'est-
ce-pas un comble? À l'appui de l'interdiction faite aux médecins
huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi
invoquait cet autre motif, qu'il jugeait nécessaire que ses sujets
huguenots pussent, _pour leur salut_, déclarer dans quelle
religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette
déclaration quand ils étaient soignés par un docteur de leur
religion, lequel n'avertissait pas le curé _en temps utile_.
C'est par une préoccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le
directeur de l'Assistance publique à Paris, avait prescrit
d'apposer sur chaque lit d'hôpital un écriteau indiquant dans
quelle religion voulait mourir le malade couché dans ce lit.
Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction
aux édits, ou plutôt de destruction des édits, trouva la plus
grande facilité dans l'esprit d'intolérance qui animait tous les
corps constitués du royaume, les parlements, l'université, les
communautés de marchands et d'ouvriers, etc.
«Dès qu'on pouvait, dit Rulhières, enfreindre l'édit de Nantes
dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un
exercice, ôter un emploi à un protestant, on croyait avoir
remporté une victoire sur l'hérésie.»
À défaut d'une loi à invoquer, on recourait à l'arbitraire
administratif pour molester les protestants et les priver de leurs
droits. Un exemple entre mille:
Un menuisier huguenot est admis à faire _chef-d'oeuvre_, Colbert
écrit à l'intendant Machault d'ordonner au prévôt de Clermont
d'apporter de _telles difficultés_ à la réception de ce menuisier,
qu'il ne soit point admis à la maîtrise.
Plus tard, on n'eut même plus recours à ces habiles subterfuges,
pour interdire la maîtrise aux huguenots.
On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en
vendant des anoblissements et des privilèges de noblesse à _beaux_
deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en
temps, par un édit, de manière à faire payer aux anoblis une
deuxième et troisième fois les privilèges de noblesse qu'on leur
avait vendus. D'un autre côté, au cours des guerres de religion,
beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou
brûlés, en sorte qu'ils étaient dans l'impossibilité de pouvoir
établir _légalement_ la réalité et l'antiquité de leur noblesse.
Dans de telles conditions une vérification des titres était une
menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire fléchir les
gentilshommes huguenots obstinés, on imagina de faire de la
vérification des _titres_ un moyen de conversion. À ce propos,
Louvois écrit à l'intendant Foucault: «Le roi a fort approuvé
_l'expédiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des
gentilshommes du Bas Poitou à se convertir. Je vous adresserai
incessamment l'arrêt nécessaire pour ordonner de vérifier les
abus qu'il y a eu dans la dernière recherche qui a été faite de la
noblesse, _lequel sera général et ne portera point de distinction
de religion_; duquel néanmoins l'intention de Sa Majesté est que
vous ne vous serviez _qu'a l'égard de ceux de la religion
prétendue réformée_, ne jugeant pas à propos que vous fassiez
aucune recherche contre les gentilshommes catholiques.»
Louvois, après avoir prescrit Foucault de laisser en paix les
_faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne
les gentilshommes huguenots: «Que, pour ceux dont la noblesse est
_indiscutable_, il ne doit pas être difficile, en entrant dans le
détail de leur conduite, de leur _faire appréhender une recherche
de leur vie_, pour les porter _à prendre le parti de se convertir
pour l'éviter_.»
Des instructions sont données au duc de Noailles pour procéder
avec la même _impartialité_, à la vérification des titres des
gentilshommes du Béarn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui
concerne les _huguenots_, «à l'égard de ceux dont la noblesse est
_bien établie_, il faut s'appliquer à voir ceux qui ont des
démêlés avec eux dans les environs de leurs terres, ou à qui ils
ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux,
et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres,
on les portera mieux que de toute autre manière, à penser à eux.
En un mot, Sa Majesté désire que l'on essaie, par tous les moyens,
de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni
douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui
déplaît à Sa Majesté_.» -- Les protestants, en présence de
l'animosité des juges, de la malveillance active ou passive de
l'administration qui les laissait exposés à toutes les violences
et à tous les outrages, en étaient venus à tout supporter sans
protestation ni résistance, si bien que le peuple avait donné le
nom de _Patience de huguenot_ à une patience que rien ne pouvait
lasser.
Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs
droits?
Était-ce tel ou tel texte de loi?
Mais que valait la loi, sous un régime qui avait pour base de
jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_
Quand il plut à Louis XIV de décréter que tout protestant qui
tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamné aux
galères et aurait ses biens _confisqués_, il se trouva en face de
cette difficulté _légale_ que la peine de la confiscation n'était
pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrassé
pour si peu, il décréta qu'il _entendait_ que les biens des
fugitifs fussent acquis; _même dans les pays où_, _par les lois et
les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_.
Quand, par l'édit de révocation, il interdit, tout exercice
_public_ du culte protestant, il inséra dans cet édit une clause
portant que les réformés pourraient demeurer dans les villes et
lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de
leurs biens, _sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte
de religion_.
Néanmoins il ne craignit pas quelques années plus tard de rendre
un édit par lequel il déclara passible des terribles peines
portées contre les _relaps_ (c'est-à-dire contre les protestants
qui après avoir abjuré étaient revenus à leur foi première), tout
réformé qui, _ayant abjuré ou non_, aurait, étant malade, refusé
de se laisser administrer les sacrements.
Et voici comment il motiva cette monstruosité légale frappant
comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais changé de religion:
«Le séjour que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée,
ou qui sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre
royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de
ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont
embrassé la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas
été tolérés ni soufferts.»
Si les droits reconnus aux protestants par l'édit de Nantes ne
pouvaient, comme on le voit, être assurés par un texte de loi sous
ce régime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils
étaient garantis par _la parole du roi_ solennellement engagée à
plusieurs reprises.
Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et
l'intendant de Metz pouvait cyniquement répondre aux protestations
des réformés, invoquant en faveur de leur liberté religieuse la
parole du roi engagée lors de la réunion de Metz à la France: _le
roi est maître de sa parole et de sa volonté_...
Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prétention_
malhonnête_ de rester maître de sa parole après l'avoir
solennellement engagée.
En 1665, la guerre ayant été déclarée entre l'Angleterre et la
Hollande, celle-ci invoquant les traités, réclame le secours des
Français ses alliés.
Le comte d'Estrades écrit au roi: «C'est à Votre Majesté de voir
si ses intérêts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il
lui convient de les trouver occupés d'une guerre comme celle
d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prétentions à disputer dans
leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser
aller le cours des affaires et _paraître pourtant faire ce à quoi
l'oblige la foi des derniers traités_.» Sur quoi, le roi, digne
élève des jésuites, répond qu'avant de remplir ses obligations, il
veut attendre que les Hollandais aient éprouvé quelque revers, car
ils ne sont pas encore assez pressés pour entendre aux conditions
qu'il entend mettre à l'octroi de secours qu'il leur doit.
Malgré les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne
par le traité des Pyrénées, Louis XIV envoie au secours du
Portugal Schomberg avec un corps d'armée; et quand l'Espagne se
plaint de cette infraction aux traités, il oppose à ses
réclamations cette assertion _mensongère_, que Schomberg est un
libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la
responsabilité du roi de France.
Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification
de sa déloyale conduite qu'il présente ainsi dans ses mémoires:
«Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un état de
rivalité et d'inimitié permanentes que les traités peuvent couvrir
mais ne sauraient jamais éteindre, quelques clauses _spécieuses_
qu'on y mette, d'union, d'amitié, de se procurer respectivement
toutes sortes d'avantages.
«Le véritable sens que chacun entend fort bien de son côté, par
l'expérience de tous les siècles, est qu'on s'abstiendra _au
dehors_, de toute sorte d'hostilités et de toutes démonstrations
_publiques_ de mauvaise volonté; car, pour les infractions
_secrètes qui n'éclatent point_, _l'un les attend toujours de
l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au même sens qu'on le
lui promet.»
Quand, en 1666, Louis XIV affirmait à l'électeur de Brandebourg
qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets réformés dans
tous les droits que leur avaient accordé les édits, il disait,
pour donner plus de poids à son assertion et à sa promesse
également _inexactes_: «C'est la règle que je me suis prescrite à
moi-même, tant pour observer la justice, que pour leur témoigner
la satisfaction que j'ai de leur obéissance et de leur zèle pour
mon service depuis la dernière pacification de 1660.»
Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de
faire, il en était déjà aux infractions _secrètes_ qui n'éclatent
point; il en vint plus tard aux démonstrations et aux hostilités
publiques, à la révocation de l'édit de Nantes, et enfin aux
mesures de violence les plus odieuses qu'on eût jamais vues.
Pour nous, habitués aux rigides principes de la morale du monde
moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot
toujours un fripon, nous sommes révoltés de ces cyniques et
malhonnêtes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier
que la morale de l'ancien régime était basée sur ce commode axiome
que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de
sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus
distingués du clergé, de la magistrature et de l'administration
aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener
le royaume à l'unité religieuse tentèrent à maintes reprises
d'amener la réunion des deux cultes, par une transaction consentie
par une sorte de congrès entre catholiques et protestants.
Eh bien, tous ces projets de réunion dont le premier échoua
presque au lendemain de la promulgation de l'édit de Nantes, et
dont le dernier fut imaginé par l'intendant d'Aguesseau, à la
veille de la révocation, tous ces projets reposaient sur la
_fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur
immoralité.
Il s'agissait toujours de faire figurer à l'assemblée projetée un
certain nombre de ministres _gagnés à l'avance_, lesquels,
moyennant certaines concessions de l'Église catholique, comme la
suppression du culte des images, des prières pour les morts, etc.,
se seraient déclarés réunis à l'Église catholique.
Le Gouvernement, une fois l'accord _intervenu_, aurait révoqué
l'édit de Nantes comme devenu inutile, et le tour eût été joué.
Cette honteuse comédie de conférence entre docteurs catholiques,
et ministres _gagnés à l'avance_ eût-elle eu tout le succès qu'on
en attendait, la réunion une fois prononcée, les concessions
faites aux protestants eussent été tenues pour lettres mortes, en
vertu de cette théorie commode que, dans les traités, on promet
_le contraire_ de ce qu'on veut tenir.
Au début de la campagne des conversions, extorquées par la
violence, on permit de même aux protestants de mettre à leur
abjuration toutes les restrictions imaginables; mais quand la
conversion générale fut accomplie, l'Église catholique si facile
d'abord, déclara fièrement qu'elle n'éteindrait même pas un cierge
pour donner satisfaction aux scrupules des convertis.
_Pessata la festa_, _gabbato il santo._
Ces ménagements de la première heure, ne tirant pas à conséquence
pour l'avenir, nous les retrouvons chez Fénelon qui, au début de
sa mission en Saintonge, diffère _l'ave maria_ dans ses sermons et
les invocations de saints dans les prières publiques, faites en
chaire, afin de ne pas effaroucher son auditoire de nouveaux
convertis.
Nous les retrouvons encore dans la lettre que Mme de Maintenon
écrit à l'abbé Gobelin qu'elle avait chargé de convertir son
parent, M. de Sainte-Hermine: «Mettez-vous bien dans l'esprit,
écrit-elle, son éducation huguenote, ne lui dites _d'abord_ que le
nécessaire sur l'invocation des saints, les indulgences et sur les
autres points _qui le choquent si fort_».
Fénelon appelé à la rescousse pour cette conversion, se fait
l'avocat du diable, et avec un autre prêtre, joue devant Sainte-
Hermine une parade de conférence religieuse: «M. Langeron et moi,
dit-il, avons fait devant lui des conférences assez fortes l'un
contre l'autre, _je faisais le protestant_ et je disais tout ce
que les ministres disent de plus spécieux.
Fénelon avait, du reste, la manie de ces parodies de conférences;
à la Tremblade il se vante de se servir _utilement_ d'un ministre
qui s'était secrètement converti: _Nous le menons à nos_
conférences publiques, où _nous lui faisons proposer_ ce qu'il
disait autrefois pour animer les peuples contre l'Église
catholique; cela paraît si faible et si grossier par les réponses
qu'on y fait que le peuple est indigné contre lui.»
À Marennes, le ministre prêt à se convertir, consent à une
conférence publique. «_Les matières furent réglées par écrit_, dit
Fénelon; on s'engagea à mettre le ministre dans l'impuissance
d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités.
_Tout était prêt_, mais le ministre, par une abjuration dont il
n'a averti personne, a prévenu le jour de la conférence.»
Fénelon, furieux de voir sa pieuse machination échouer, par ce
qu'il appelle _la finesse_ de ce ministre, ameute des convertis
contre lui. «Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion
dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la
défendre?» Ce ministre n'eût dû abjurer _qu'après la conférence_,
alors il eût été loué par Fénelon.
Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les conférences
au sérieux, vient troubler l'ordonnance de la comédie. «Ces
conférences, lui dit Fénelon, sont pour ceux qui cherchent la
vérité et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur», et il
fait mettre le gêneur dehors.
«Le ministre Bernon (à la Rochelle), écrit encore Fénelon, n'a pas
voulu recevoir la pension que Sa Majesté donne aux ministres
convertis, mais il a cru devoir donner à ses parents et à ses amis
cette marque de _désintéressement_ pour être plus à même de les
persuader; quand il les verra affermis, _il demandera_, dit-il,
_comme un autre_, _ce bienfait du roi_. En effet, cette conduite
éloigne tout soupçon et lui attire _la confiance_ de beaucoup de
gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a
éclairci quelque chose dans les longues conférences qu'il a eues
avec nous; il leur montre les cahiers où il a mis toutes les
objections que les protestants ont coutume de faire, _avec les
réponses que nous lui avons données à la marge_; par là il leur
fait voir qu'il n'a rien omis pour la défense de la cause
_commune_ et qu'il ne s'est rendu qu'à l'extrémité.»
Fénelon vante à Seignelai ce _désintéressement_, nécessaire pour
éviter les soupçons qui pourraient empêcher Bernon d'être écouté
avec fruit et il lui écrit: «Il me parait fort à souhaiter: qu'une
conduite si _édifiante _ne le prive pas des libéralités du roi et
que la pension lui soit gardée, pour la recevoir quand ces raisons
_de charité_ cesseront.»
Fénelon n'était pas le seul à trouver _édifiante_ la conduite de
misérables, achetés pour jouer double jeu et trahir leurs co-
religionnaires.
Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un
ancien de l'église de Cognac _dont on tenait la conversion
secrète_, invoque cette raison à l'appui de sa demande, qu'on peut
se servir _utilement_ de cet homme _dans la suite_. Il déclare
qu'il est important que les ministres qui se convertiront,
_continuent quelque temps leurs fonctions_, _après avoir
secrètement abjuré_.
Le cardinal de Bonsy négocie la conversion d'un ministre, résolu à
se déclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui
_pour en gagner d'autres_ avant qu'il se déclarât. Je n'ai pu
encore le faire expliquer _sur les conditions_», ajoute le
cardinal qui prépare le marché à conclure.
Saint-Cosme, président du consistoire de Nîmes, abjure secrètement
devant l'archevêque de Paris; _sur les conseils de cet archevêque
et du duc de Noailles_, il conserve ses fonctions _deux ans_
encore après avoir abjuré, trahissant et dénonçant ses anciens co-
religionnaires. Une conduite si _édifiante_ est récompensée par
une pension de deux mille livres et le grade de colonel des
milices.
Dans leur animosité contre les huguenots, les juges en venaient à
commettre sans le moindre scrupule de monstrueuses iniquités. Le
président du parlement de Bordeaux, Vergnols, après la
condamnation d'un huguenot aux galères perpétuelles, ne craint pas
d'écrire au secrétaire d'État: «Je vous envoie une copie ci-jointe
d'un arrêt que nous avons rendu ce matin contre un ministre mal
converti. Je dois bien dire, monsieur, que la preuve était
délicate, _même défectueuse_ dans le chef principal, et que
néanmoins _le zèle des juges est allé au-delà de la règle_, pour
faire un exemple.»
Parfois c'est un juge lui-même qui invente un crime ou un délit
pour faire mettre en cause un huguenot. Ainsi l'intendant Besons
écrit à Colbert: «Nous avions cru devoir faire des procès à ceux
qui étaient accusés d'avoir menacé et maltraité des personnes pour
s'être converties. Comme l'on est venu à recoller les témoins,
l'accusation s'est trouvée _fausse_, le juge qui l'avait faite,
_ayant supposé trois témoins et contrefait leur seing_, sans
qu'ils en eussent jamais ouï parler.»
Cette absence générale de sens moral se manifeste encore dans la
manière dont le roi et ses collaborateurs appliquent la règle
posée par Richelieu et Mazarin de réserver tous les droits et
toutes les faveurs pour les catholiques; ou pour les huguenots
_dociles_; c'est-à-dire pour ceux qui, trafiquant de leur
conscience, abandonneraient la religion qu'ils croyaient la
meilleure, en _demandant du retour_ pour se faire catholiques.
Il avait fallu que l'éclat des services lui forçât la main, pour
que Louis XIV dérogeât en faveur de Turenne, de Duquesne et de
Schomberg à la règle de n'accorder qu'à des catholiques ou à des
convertis les hauts grades de l'armée ou de la marine.
Quant aux autres officiers de terre ou de mer huguenots, on leur
laissait inutilement attendre les grades et l'avancement auxquels
leurs services leur donnaient droit. Beaucoup d'entre eux, quand
on leur montrait que leur croyance était le seul obstacle à la
réalisation de leurs désirs, n'avaient pas la même fermeté que
Duquesne et Schomberg, déclinant les offres les plus tentantes, en
disant: «Il doit suffire au roi que _nos services soient bons
catholiques_».
Madame de Maintenon veut faire abjurer son parent de Villette, un
huguenot qui, de capitaine de vaisseau, veut passer chef
d'escadre. Elle lui fait donner par Seignelai un commandement en
mer qui doit le tenir éloigné de France pendant plusieurs années,
et lui permettre de se convertir sans y mettre une hâte
_suspecte_. Elle écrit à de Villette: «Le roi vous estime autant
que vous pouvez le désirer, et vous pourriez bien le servir si
vous vouliez... Vous manquez à Dieu, au roi, à moi et à vos
enfants, par votre malheureuse fermeté.» Ses lettres se succèdent,
de plus en plus pressantes; elle finit par lui écrire: «Songez à
une affaire si importante ... Convertissez-vous avec Dieu, et sur
la mer, où vous ne serez point soupçonné de vous être laissé
persuader par complaisance. Enfin, convertissez-vous _de quelque
manière que ce soit_.»
M. de Villette finit par se rendre et se convertit: _douze jours
après_, _il était nommé chef d'escadre_.
Cependant Mme de Caylus, sa fille, raconte ainsi dans ses
mémoires, cette conversion _désintéressée_: «Mon père s'embarqua
sur la mer et fit pendant cette campagne des réflexions qu'il
n'avait pas encore faites... Mais ne voulant tirer de sa
conversion aucun mérite pour sa fortune, à son retour, il fit
abjuration entre les mains du curé de... Le roi lui ayant fait
l'honneur de lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion,
mon père répondit avec trop de sécheresse que c'était la seule
occasion de sa vie _où il n'avait point eu pour objet de plaire à
Sa Majesté_.»
Il faut reconnaître que ce converti, s'il n'était pas
_désintéressé_, était du moins un habile courtisan.
La conversion de M. de Villette, avec qui l'on avait cru devoir
garder des ménagements exceptionnels, à raison de sa parenté avec
Mme de Maintenon, n'eut lieu qu'à la fin de 1684, mais, la
tactique des menaces mêlées aux promesses était déjà employée
depuis longtemps auprès des officiers de la marine royale. En
effet, dès le 30 avril 1680, la circulaire suivante avait été
envoyée aux intendants des ports de mer.
«Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle a résolu d'ôter petit à
petit du corps de la marine tous ceux de la religion prétendue
réformée... Vous pouvez faire entendre tout doucement à ceux
desdits officiers qui sont de la religion, que Sa Majesté veut
bien encore patienter quelque temps...; mais que, après cela, son
intention n'est pas de se servir d'eux s'ils continuent dans leur
erreur.»
Seignelai prévient l'officier de marine Gaffon qu'on lui enlèvera
son emploi s'il n'est pas converti dans trois mois, et il retire à
un lieutenant de vaisseau le commandement de quatre pinasses,
attendu que le roi, lorsqu'il lui avait donné ce commandement,
ignorait sa qualité de réformé. En envoyant à l'intendant de Brest
un brevet de lieutenant et une gratification de 50 livres accordée
au sieur Barban de Gonches, pour prix de sa conversion, Seignelai
ajoute: «Il est à propos que vous fassiez bien valoir cette grâce
aux autres officiers de la religion pour que cela serve à les
attirer». Le 16 décembre 1685, le secrétaire d'État finit par
s'impatienter du retard apporté aux conversions et écrit à ce même
intendant: «Il faut que vous me fassiez savoir ceux qui
refuseraient de se convertir, que vous leur déclariez qu'ils n'ont
plus pour y penser que le reste de l'année.» (15 jours!)
Avant même, que le délai accordé aux officiers de marine ne soit
expiré, Dobré de Bobigny, un enseigne de vaisseau, huguenot
obstiné est enfermé le 21 décembre au château de Brest, et
l'intendant écrit «Je lui ai fait entendre qu'il ne devait pas
s'attendre de sortir de prison qu'il n'eût fait son abjuration.»
Il n'en sortit, en effet, qu'en 1693, et ce fut pour se voir
expulsé du royaume comme opiniâtre.
Louvois, de son côté, avait fait pour l'armée de terre ce que
Seignelai faisait pour la marine. «Le roi, écrivait-il, disposera
des emplois des officiers qui n'auront pas fait abjuration dans un
mois. Les derniers ne jouiront pas de la pension que Sa Majesté
accorde aux nouveaux convertis.»
Le passage suivant d'une des lettres de l'intendant d'Argouges
montre bien l'esprit de la politique suivie en vertu du plan de
conversion imaginé par Louis XIV:
«J'ai fait; dit-il, plusieurs voyages à Aubusson, j'en ai fait
_emprisonner_ plusieurs et _récompenser _des charités du roi ceux
que j'ai cru les mieux convertis, espérant que des mesures si
_opposées_ feraient bon effet.» De même l'évêque de Mirepoix, pour
arriver à faire convertir M. de Loran, demande que le roi écrive à
ce gentilhomme une lettre _mêlée d'honnêtetés et de menaces_, et
il se charge de ménager, avec le concours de l'intendant, l'effet
de cette lettre, pour obtenir le résultat poursuivi.
Par application de cette politique à deux faces, rigueur pour les
opiniâtres, faveurs pour les dociles, tout prisonnier pour dettes
qui se convertit est mis en liberté; mais il reste sous les
verrous, s'il demeure huguenot. Celui qui a un procès en a le gain
entre les mains à sa volonté, les juges lui donnent raison s'il
abjure.
Si au contraire un huguenot, après avoir commis un crime, voulait
échapper à la rigueur des lois, il n'avait qu'à se convertir.
Ainsi M. de Chambaran avait été décrété de prise de corps par la
cour de Rennes pour avoir commis un assassinat. Une fois sous les
verrous, il abjure et le roi lui accorde des lettres de rémission
ainsi motivées «_à cette cause qu'il avait fait sincère réunion à
l'église catholique_». Un soldat ancien catholique ayant volé, se
dit huguenot et obtient sa grâce au prix d'une abjuration
_simulée_.
Les évêques et les intendants rivalisent d'ardeur dans cette
campagne de conversions _mercenaires_, et s'entremettent dans les
plus honteux brocantages, sur le grand marché aux consciences
ouvert par toute la France.
L'archevêque de Narbonne écrit: «J'ai découvert que Bordère fils a
ici des attachements et des liaisons qui faciliteraient sa
conversion, si l'on peut lui faire appréhender un exil éloigné ou
un ordre pour sortir du royaume. Si vous jugez à propos de
m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait espérer qu'en
la lui faisant voir, on le disposera à écouter, et qu'ensuite,
_moyennant une charge de conseiller à ce présidial_ dont le roi le
gratifierait, il ne serait pas impossible de le _gagner_. Je n'ai
pas perdu mon temps pour le fils de Monsieur d'Arennes, le cadet.
Son ambition serait d'entrer dans la maison du roi _avec un bâton
d'exempt_... si le roi veut lui faire _quelque gratification pour
cela_, elle sera bien employée. Voyez, si vous jugez à propos
qu'il aille à la cour où il pourrait faire son abjuration, _car
ceux de cette religion prétendent que quand ils ont fait ce pas on
les néglige un peu_. Pour ce qui est de l'aîné, la grande
difficulté sera _de le détacher d'une amourette _qu'il a à Nîmes,
en vue du mariage avec une huguenote. Nous espérons pourtant
l'ébranler _par l'assurance qu'il obtiendra l'agrément pour un
régiment de cavalerie_.
L'évêque de Lodève: «C'est un malheur que vous ne puissiez rien
faire pour ce pauvre Raymond, qui veut se convertir; je conçois
que vous ne vous mêliez pas de disposer des emplois de la
compagnie de M. le duc du Maine, mais peut-être ne serait-il pas
impossible que vous fournissiez à quelqu'un le moyen de se mêler
utilement de l'y placer. Il pourrait donner pour cela une bonne
partie de l'argent.»
L'évêque de Valence: «J'ai promis à M. du Moulac, gentilhomme du
Pousin en Vivarrais, qui a fait abjuration de l'hérésie de Calvin
entre mes mains, de vous supplier de lui vouloir bien accorder
votre protection; pour lui faire obtenir la châtellenie de Pousin.
Ce gentilhomme espère, par votre protection, obtenir pour lui la
préférence sur ceux qui voudraient l'acheter, m'ayant dit que vous
aviez eu la bonté de la lui faire espérer après sa conversion.»
L'évêque de Montpellier: «Vous eûtes la bonté, Monsieur, de vous
employer auprès du roi pour faire obtenir une pension de six cents
livres à Mlle de Nancrest. Maintenant son aînée est en état, à
l'exemple de sa soeur, de faire son abjuration; mais comme elle
souhaiterait une pareille pension de Sa Majesté, j'ai cru que vous
approuveriez que je m'adressasse à vous une seconde fois pour
obtenir cette grâce.»
On voit Fénelon solliciter de même, et avec succès, une pension de
deux mille livres pour une demoiselle anglaise, miss Ogelthorpe.
«J'espère, écrit-il à Le Tellier, que vous n'aurez pas de peine à
toucher le coeur du roi, je crois même que Dieu, qui a changé
celui d'une demoiselle si prévenue contre la vraie religion,
mettra d'abord dans celui de Sa Majesté le désir de faire ce
qu'elle a déjà fait tant de fois pour faciliter les conversions;
une pension lèvera toutes les difficultés et mettra cette personne
en sûreté pour toute sa vie.»
Quand il s'agissait de gens de qualité, le chiffre de la pension
était assez élevé; ainsi la pension donnée au fils aîné du comte
de Roye, à l'occasion de sa conversion, était de douze mille
livres. On accordait des pensions de conversion, même à des
étrangers, comme l'anglaise Ogelthorpe ou l'érudit allemand
Kuster, qui reçut une pension de deux mille livres.
On donna tant et tant que l'on ne put plus payer, et qu'en 1699
Louis XIV fut obligé de prescrire de ne plus pensionner que des
gens très dignes par leur qualité et leurs mérites et par un
besoin très effectif.
Cette prudente prescription ne fut pas suivie, l'ardeur aveugle
des convertisseurs ne le permettait pas; c'est pourquoi, ainsi que
le dit Rulhières, «la plupart des pensions ne furent plus payées,
l'on eut cet étrange spectacle de convertis abusés et de
convertisseurs infidèles.»
Louvois, accablé de réclamations de convertis abusés, répondait
cyniquement: «Les pensions sont pour les gens _à convertir_ et non
pour ceux qui sont convertis.
Cependant plusieurs de ces pensions de convertis furent payées
jusqu'à la Révolution, et le 6 avril 1791 l'Assemblée nationale
sanctionnait encore un état de ci-devant pensionnaires, auxquels
il était accordé des secours, état sur lequel figurait Christine-
Marguerite Plaustrum, née en 1715, avec cette mention: «Pension de
trois cents livres, accordée à titre de subsistance et en
considération de sa conversion à la foi catholique.»
Ce n'était pas seulement par les honneurs, des grades, des places
et des pensions que l'on avait procédé à l'achat des consciences.
Bien avant la révocation, on avait créé une caisse des conversions
pour acheter _au rabais_ les abjurations des petites gens, et cela
au prix d'une somme modique une _fois payée_. Cette caisse avait
pris un grand développement depuis que le roi lui avait affecté le
tiers du produit des économats, et on en avait confié
l'administration au converti Pélisson, ancien serviteur du
surintendant Fouquet, ce brocanteur expert des vertus de la cour.
Les évêques et les intendants rivalisaient d'ardeur pour obtenir à
l'aide des fonds envoyés par Pélisson le plus grand nombre
possible de conversions à bon marché.
Pélisson écrit cependant à ses collaborateurs de province que
c'est _beaucoup trop cher_, que d'avoir, comme dans les vallées de
Pragelas, acheté sept ou huit cents conversions au prix de deux
mille écus. Il invite les évêques et les intendants à imiter ce
qui s'est passé dans le diocèse de Grenoble, où les abjurations ne
sont jamais allées au[3] prix de _cent francs _et sont même
demeurées _extrêmement au-dessous_. Il leur rappelle que les
listes de convertis passent sous les yeux du roi, et les avertit
qu'ils ne peuvent, faire mieux _leur cour _à Sa Majesté, qu'en
faisant produire aux sommes qu'il leur envoie le plus grand
résultat possible, c'est-à-dire beaucoup de conversions pour très
peu d'argent. Ces adjurations pressantes produisirent leur effet,
puisque Rulhières a pu dire, après avoir compulsé toutes les
archives du gouvernement: «Le prix _courant_ des conversions
était, dans les pays éloignés, à six _livres _par tête de
converti, il y en avait _à plus bas prix_. La plus chère que j'aie
trouvée, _pour une famille nombreuse_, est à 42 livres.»
«En Poitou, dit Jurieu, de son côté, certains marchandèrent, et
tel, à qui l'on ne voulait donner _qu'une pistole_, tint ferme et
finit par obtenir _quatre écus_ pour se convertir; mais quelques-
uns n'eurent que _sept sols_, enveloppés dans un petit papier.»
Pour grossir, leurs listes, les convertisseurs usaient en outre de
_fraudes pieuses_.
La liste des convertis ayant été signifiée à plusieurs
consistoires, dit Élie Benoît, on put constater que les mêmes
personnes étaient portées deux fois, que plusieurs indiqués comme
ayant abjuré, avaient toujours été catholiques, etc.
M. Paulin Paris, qui a retrouvé aux archives nationales deux
listes de convertis _parisiens _pour les années de 1677 et 1679, a
constaté:
1° Que la liste de 1677, indiquée comme contenant 515 convertis
_français_, n'en comprend en réalité que 214, parmi lesquels on
trouve cinq _Anglais_, huit _Belges_ et treize _Suisses ou
Hollandais_.
2° Que la liste de 1679, indiquée comme portant plus de _douze
cents noms_, n'en contient que 526, que la moitié de ces 526 noms
avaient déjà figuré dans la liste de 1677, enfin que, parmi ces
convertis _français_, il y a des _Allemands_, _des Danois_, _des
Piémontais et des Russes_.
Des catholiques, pour empocher deux ou trois écus payés pour les
abjurations, se dirent huguenots et touchèrent la prime.
Quant aux huguenots peu honnêtes, qui, pour toucher la prime
d'abjuration, mettaient leur signature ou leur croix au bas d'une
quittance, ils retournaient ensuite tranquillement au prêche comme
auparavant.
Le scandale des _rechutes_ devient si grand que le roi est obligé
d'édicter de terribles peines contre les relaps, en motivant ainsi
sa décision: «Nous avons été informé que, dans plusieurs provinces
de notre royaume, il y en a beaucoup, qui, après avoir abjuré la
religion prétendue réformée, dans l'espérance de contribuer aux
sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y
retournent bientôt après.»
Nul ne se fait illusion d'ailleurs sur la valeur des conversions
obtenues à prix d'argent, et Fénelon reconnaît que dès qu'on
abandonne les nouveaux convertis à eux-mêmes, leurs bonnes
dispositions s'évanouissent en _deux jours_. «Si, par hasard, dit
un intendant, on en voit paraître quelques-uns à l'église, ce sont
ceux qui espèrent se conserver, par là, leur emploi ou office, et
les pensions qu'ils ont du roi, et d'autres pour tâcher d'attraper
quelque bon sur les biens de ceux qui ont quitté le royaume, et
encore n'y vont-ils que _par grimace_.»
Pour que Louis XIV crût à la sincérité des conversions obtenues
_au rabais_ par la caisse de Pélisson, il fallait qu'il y mît une
grande complaisance; cependant Rulhières dit: «De _cette_ caisse,
comparée par les huguenots _à la boite de Pandore_, sortirent en
effet, tous les maux dont ils ont à se plaindre. Il est aisé de
sentir que l'achat de ces _prétendues_ conversions dans la lie des
calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mêlèrent,
et tous ces comptes exagérés rendus par des commis infidèles,
persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient plus
attachés à leur religion, et que le _moindre intérêt_ suffisait
pour les engager à la sacrifier.»
Que le roi ait pu croire que tout ses sujets huguenots étaient
prêts à trafiquer de leur foi religieuse pour quelques écus, c'est
déjà difficile à admettre, mais ce qui passe l'imagination, c'est
de voir que pas un seul des convertisseurs ne semble soupçonner
combien est odieux et immoral, le trafic des consciences auquel il
se livre.
Quelques-uns vont plus loin encore, _ils spéculent sur la faim_,
pour faire des prosélytes à la religion catholique.
On lit dans la correspondance des contrôleurs généraux, à la date
du 20 octobre 1685: «Grâce aux exhortations de l'intendant (aidé
par les dragons) et aux aumônes du roi, la ville d'Aubusson a
abjuré presque tout entière, mais il faudra _y répandre encore de
l'argent_ pour compenser le départ de plusieurs manufacturiers.»
Quelques mois auparavant, à Paris, le commissaire Delamarre
apprenant que quelques ministres interdits s'y trouvent dans une
si grande nécessité qu'on les prendrait pour des insensés, demande
leur adresse pour voir s'il ne serait pas possible de les faire
aborder par quelque endroit, _pour les convertir en secourant leur
misère_.
Fénelon envoyé en Saintonge pour reconvertir les huguenots un peu
trop sommairement convertis par les dragons, conseille des moyens
de _persuasion _analogues. Il écrit à Seignelai: «_Pour les
pauvres_, _ils viendront facilement_ si on leur fait les mêmes
_aumônes _qu'ils recevaient chaque mois du Consistoire... _on ne
donnerait qu'à ceux qui feraient leur devoir_. Si on joint
toujours exactement à _ces secours_, ajoute-t-il, des gardes pour
empêcher des déserteurs et la rigueur de peines (les galères et la
confiscation), il ne restera plus que de faire trouver aux peuples
autant de _douceur_ à demeurer dans, le royaume que de péril à
entreprendre d'en sortir.»
On voit dans la correspondance des évêques, qu'on refuse des
secours à une veuve jusqu'à ce que ces enfants aient abjuré. Qu'on
agit de même avec les membres d'une famille qui sont si pauvres
_qu'ils vont tout nus_, la mère ayant mieux aimé demeurer _nue_,
que d'accepter un habit qu'on lui donnait, _à condition_ qu'elle
viendrait une fois à la messe, etc.
De son côté, le terrible proconsul du Languedoc, Bâville, écrit:
«Les douze mille livres que le roi a eu la bonté de m'envoyer,
_pour faire des aumônes dans les missions_, font un effet
merveilleux, et _gagnent_ tous les pauvres à la religion. Bien que
ce motif ne soit, pas d'abord _très pur_, les missionnaires savent
très bien le _rectifier_, et ils engagent, _par ce moyen_, une
infinité de personnes à s'instruire et à fréquenter les
sacrements. Elles (les aumônes) sont d'autant plus utiles qu'il y
a _une misère extrême_ cette année dans les Cévennes, parce que le
blé et les châtaignes ont manqué, et beaucoup de paysans _ne
vivent à présent que de glands et d'herbes_... -- _Cette grande
nécessité _m'a fait penser qu'il serait très utile d'établir, dans
le fond des Cévennes, quatre ou cinq missions après _Pâques dans
lesquelles je ferais distribuer le pain_, ainsi les pauvres
recevraient en même temps ce secours pour le temporel et
l'instruction.»
Ces missions ambulantes pour la conversion des hérétiques, payées
sur la cassette du roi, avaient commencé sous Louis XIII, elles
continuèrent sous les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis
XVI; des gratifications en argent, données aux convertis,
ajoutaient du poids aux discours des missionnaires. Voici une
ordonnance de comptant signée de Louis XVI, et portant la date du
1er janvier 1783: «Garde de mon trésor royal, M. Joseph Micault
d'Harvelay, payez comptant, au sieur évêque de Luçon, la somme de
quatre cents livres, pour aider à la subsistance des missionnaires
du Bas Poitou _qui travaillent à la conversion des protestants_,
et ce pour la présente année.»
Il est bon de se rappeler que, depuis les dernières années du
règne de Louis XIV, il n'y avait plus _légalement_ un seul
protestant en France, tout huguenot, ayant abjuré ou non, étant,
de par la volonté du roi, _réputé catholique! _On conservait
cependant les missions travaillant à la conversion des
protestants.
Ce n'était pas seulement à prix d'argent qu'on achetait les
conversions, c'était encore, on le sait, à l'aide de _faveurs_ de
toute nature accordées aux huguenots _dociles_: une de ces
_faveurs_ était la surséance du paiement des dettes; un édit
accordait, à tous les huguenots qui feraient abjuration, un terme
et délai de trois ans pour le paiement du capital de leurs dettes;
«il est défendu à leurs créanciers, était-il dit, de faire aucune
poursuite contre eux pendant ledit temps, à peine de nullité,
cassation de procédures et tous dépens».
Cet étrange édit apporta un trouble si profond dans le commerce
qu'on fut bientôt obligé de décider que cette surséance du
paiement des dettes ne pourrait être invoquée ni entre les
nouveaux convertis, ni par les marchands convertis, pour les
affaires qu'ils avaient avec l'étranger.
Les conversions _mercenaires_, obtenues, soit à prix d'argent,
soit par des faveurs, n'avaient cependant pas sensiblement diminué
le nombre des huguenots, en sorte que le plan conçu par Louis XIV
pour ramener, _sans violence_, son royaume à l'unité religieuse
menaçait d'échouer misérablement.
Par malheur, une des faveurs promises aux huguenots _dociles_,
l'exemption des logements militaires, fut l'occasion de la
jacquerie militaire qui a reçu le nom de _dragonnades_, et que
suivirent les emprisonnements, les confiscations et toutes les
odieuses mesures de violence que nous aurons à signaler au cours
de ce travail. Dans un des chapitres de ce livre je ferai le récit
détaillé des _dragonnades_, des violences exercées par les soldats
pour arracher une abjuration à deux millions de victimes qui
n'opposaient à leurs bourreaux d'autre résistance, que leur
constance résignée, leurs larmes et leurs gémissements.
Les suites de cette jacquerie militaire furent choquantes, dit
Michelet; le niveau de la moralité publique sembla baisser, Le
contrôle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne
fut plus nécessaire, le dessous des moeurs apparut. Cette
succession immense d'hommes _vivants_, qui s'ouvrit tout à coup,
fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se baissa pour
ramasser. Scène ignoble! ... La vie de cour ruinait la noblesse.
On n'osait sonder les fortunes; on n'eût vu dessous que l'abîme.
Le Roi, obligeamment interdit la publicité des hypothèques, qui
eût mis à jour cette _gueuserie_ des grands seigneurs. Ruinés par
le jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
remonter. Plusieurs faisaient le sort au lieu d'attendre, _ou en
volant au jeu_, _ou par la poudre de succession_. Les plus hauts
mendiaient, du lever, au coucher, dévalisaient le roi de tout ce
qui venait, office ou bénéfice. Mais tout cela, des bribes, des
miettes! Ils périssaient, s'il ne tombait d'en haut une grande
manne imprévue, quelque vaste confiscation.
«Le miracle apparut au ciel en 1685. Six cents temples ayant été
détruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charité,
devaient passer aux hôpitaux catholiques... La cour visait ce
morceau. Les jésuites crurent prudent de demander et faire décider
que ces biens revinssent, non aux hôpitaux, mais au roi, autrement
dit à ceux qu'il favoriserait ou qui mériteraient en poussant à la
persécution... Après les biens des temples, ceux des particuliers
suivirent; chacun fut ardent à la proie. Ce fut un gouffre ouvert,
une mêlée où l'on se jeta pour profiter du torrent qui passait,
ramasser les lambeaux sanglants.»
Avant Louis XIV, Anne d'Autriche avait déjà endetté le trésor
public par ses magnificences, les privilèges, les monopoles
qu'elle accordait à son entourage de hauts mendiants; à une dame
de sa cour elle avait donné un droit d'impôt sur toutes les messes
dites à Paris; à sa première femme de chambre, la Beauvais; elle
avait un jour, inconsidérément, donné _les cinq grosses fermes_,
c'est-à-dire tous les impôts productifs faisant vivre la cour, et
cela en croyant ne lui faire cadeau que d'une ferme appelée _les
Cinq fermes_. Et, dit Madame, mère du régent, on a sur la régence
d'Anne d'Autriche bien d'autres historiettes de ce genre.
Tandis que le peuple, décimé par des famines périodiques, mourait
de faim sur les grands chemins, Louis XIV jetait l'argent par les
fenêtres, à l'exemple de sa mère; et les courtisans avaient soin
de se trouver sous ce qu'il jetait: à Mme d'Harcourt, le bien d'un
suicidé; au comte de Marsan, la succession d'un bourgeois de
Paris, bâtard mort sans enfants; à de Guiche, le produit de la
confiscation des biens possédés par les Hollandais, en Poitou,
pour prix de la dénonciation qu'il avait faite; à de Grammont,
deux cent mille livres pour l'avis qu'il a donné au contrôleur
général, des malversations commises par les fournisseurs des
troupes d'Alsace. Monsieur, frère du roi, reçoit plus d'un million
pour avoir demandé la poursuite des trésoriers de
l'extraordinaire, à qui l'on fait rendre gorge; c'étaient chaque
jour de grosses gratifications aux courtisans, à l'occasion du
mariage de leurs filles, ou sous tout autre prétexte; les dettes
de jeu de Monsieur, ou de la Montespan, à payer; celle-ci, en une
seule nuit, perdait _neuf millions de livres_... Les plus
impatients réalisaient leurs espérances de succession en donnant à
leurs parents, ainsi qu'on le disait alors, _un coup de pistolet
dans un bouillon_. C'était chose commune pour les grands seigneurs
de vivre aux dépens de leurs vieilles maîtresses, et Tallemant des
Réaux dit, comme une chose toute simple: le comte d'Harcourt fut
longtemps _aux gages_ de la femme du chancelier Séguier;
Richelieu, le modèle du genre, dit Michelet, ne prenait pas moins
de douze louis de chacune de ses maîtresses.
Les plus hauts seigneurs, des prélats même, avaient des _mignons_
comme Henri III, mais ne se flagellaient plus comme lui en public.
Un jour que le roi oublie son chapeau sur un siège, la boucle de
diamants qui ornait le couvre-chef royal disparaît. Un autre jour,
à Saint-Germain, les vases sacrés de la chapelle royale sont volés
par un seigneur de la cour. Grandes dames et grands seigneurs
trichaient au jeu; plus d'un gentilhomme fut envoyé aux galères
comme faux monnayeur, etc.
Tous ces grands seigneurs et ces abbés et évêques _Benoiton_, qui
composaient la cour, sous l'ancien régime, étaient avant tout des
mendiants besoigneux[4] et insatiables, et voici le portrait que
fait Paul-Louis Courrier de cette réunion de truands de haute
volée: «Quand le gouverneur d'un roi enfant dit à son élève jadis:
Maître, tout est à vous, ce peuple vous appartient, corps et
biens, bêtes et gens, faites-en ce que vous voudrez, cela fut
remarqué. La chambre, l'antichambre et la galerie répétaient:
Maître, tout est à vous, ce qui, dans la langue des courtisans;
voulait dire _tout est pour nous_, car la cour donne tout aux
princes, comme les prêtres tout à Dieu; et ces domaines, ces
apanages, ces listes civiles, ces budgets ne sont guère autrement
pour le roi, que le revenu des abbayes n'est pour Jésus-
Christ...».
À la cour, tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la
serviette, l'autre le vase à boire, chacun reçoit ou demande
salaire, tend la main, se recommande, supplie... mendier n'est pas
honte à la cour, c'est toute la vie du courtisan... Aucun refus,
aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Il n'est affront,
dédain, outrage, ni mépris qui le puissent rebuter. Éconduit il
insiste, repoussé il tient bon, qu'on le chasse, il revient, qu'on
le batte, il se couche à terre. -- _Frappe_, _mais écoute_, _et
donne_; on est encore à inventer un service assez vil, une action
assez lâche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse,
chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve
de dévouement.
Mais le trésor royal de Louis XIV avait fini par s'épuiser par
suite de ses folles dépenses et des largesses faites aux
courtisans, et au moment où tomba la manne des confiscations
huguenotes, on ne pouvait plus répéter après Mme de Sévigné «il ne
faut pas désespérer, quoique on ne soit pas le valet de chambre du
roi, il peut arriver, qu'en faisant sa cour, _on se trouve sous ce
qu'il jette_.»
Il était temps pour tous ces mendiants titrés, tonsurés ou mitrés,
que le roi les appelât à la curée protestante, digne couronnement
des dragonnades. Ce fut un spectacle écoeurant, et, quelque bas
que fût déjà le niveau de la moralité publique, il baissa encore à
la suite de cette curée; des moines, des évêques, des
gentilshommes se disputent la succession des consistoires; les
capucins de Corbigny demandent, non seulement les matériaux du
temple, mais, les vases d'argent et les deniers appartenant au
consistoire. À Marennes, les capucins demandent la cloche du
temple. L'évêque de la Rochelle demande pour son chapitre, les
biens de M. de la Forest. L'évêque de Laon obtient sur les biens
des fugitifs trois mille livres pour les maîtresses d'école de son
diocèse. L'évêque de Gap qui veut achever son palais épiscopal,
écrit: «Je n'ose pas vous importuner de mes bâtiments, cependant,
_si_, _par le moyen des biens confisqués_, _vous trouviez le moyen
de loger un évêque sur le pavé_, je vous en aurais beaucoup
d'obligations.» L'évêque de Meaux demande le produit de la
démolition des temples de Nanteuil et de Morcerf, pour l'hôtel-
Dieu et l'hôpital général de Meaux.
L'abbé de Polignac reçoit en don du roi les biens du fils de
Ruvigny, devenu duc de Galloway. La fortune du marquis d'Harcourt
est donnée à l'abbé Feuquières, neveu de Madeleine Arnaud. Un
officier de marine, la Gacherie, demande les biens d'un protestant
qu'il prétend être mort relaps; la même demande avait été faite
antérieurement par les religieuses de la visitation et avait été
repoussée, en présence d'un certificat de médecin constatant que
le défunt, quelques jours avant sa mort, était tombé dans une
paralysie générale.
Il n'y a pas jusqu'au cocher de _Madame_ qui ne vienne demander le
bien d'un huguenot dont le fils est ministre en Angleterre.
Quant à l'intègre de Harlay, voici comment il sut se faire donner
par le roi, la somme que son ancien ami de Ruvigny, lui avait
confiée avant de partir pour l'Angleterre.
«Le vieux Ruvigny, dit Saint-Simon, était ami d'Harlay, lors
procureur général, et, depuis, premier président, et lui avait
laissé un dépôt entre les mains, dans la confiance de sa fidélité.
Il le lui garda _tant qu'il n'en put abuser_; mais quand il vit
l'éclat, il se trouva modestement embarrassé entre le fils de son
ami et son maître à _qui il révéla humblement sa peine_. Il
prétendit que le roi l'avait su d'ailleurs. Mais le fait est
_qu'il le dit lui-même_, et que, pour récompense, _le roi le lui
donna comme bien confisqué_, et que cet hypocrite de justice et de
vertu, de désintéressement et de rigorisme, _n'eut pas honte de se
l'approprier_ et de fermer les yeux et les oreilles au bruit
qu'excita cette perfidie.»
De Louville, gentilhomme de l'Anjou qui devait dix mille livres à
de Vrillac, trouve cet honnête prétexte pour ne pas rembourser son
créancier, que de Vrillac _pourrait employer cette somme à
préparer son évasion à l'étranger_.
De Marsac, enseigne de vaisseau, présente un placet au roi pour
demander la remise d'une rente due _par_ lui au sieur Boisrousset,
pour ce motif que les parents de son créancier _ne font pas leur
devoir de catholiques_.
Les parents des réfugiés ne sont pas moins âpres à la curée que
les étrangers; de la Corte, officier de marine, signale son oncle
comme fugitif et demande ses biens; Mme Jaucourt de la Vaysserie
gagne la prime promise aux délateurs, en dénonçant son mari et ses
filles qui cherchaient à sortir du royaume; Mlle Vaugelade se fait
allouer une pension sur les biens séquestrés d'une de ses
parentes.
Henri de Ramsay, pour prix de sa conversion s'était fait donner
les biens de son père, de sa mère et de ses oncles de Rivecourt
passés à l'étranger et était ainsi devenu un des seigneurs _les
plus riches_ du bas Poitou. Cependant il laissait son père et sa
mère _mourir dans le dénuement_, et refusait même de rembourser à
son oncle 35 louis, que celui-ci avait avancés pour faire sortir
son père, de la prison pour dettes de Maëstrich.
Le fils de Mme de Saintenac qui avait, grâce à la loi des
confiscations, hérité, par avance, de l'immense fortune de sa
mère, laissait celle-ci _sans secours_ à l'étranger, et à sa mort
il refusa de _payer les dettes_ qu'elle avait laissées.
Fontaine, réfugié en Angleterre, met sa signature au bas d'une
feuille de papier timbré et l'envoie à un de ses parents restés en
France, pour qu'il pût vendre ou louer son domaine. (Je lui
faisais observer, dit Fontaine, qu'il serait nécessaire de dater
cet acte d'une époque antérieure à mon départ de France, cette
condition étant indispensable pour empêcher de confisquer ma
propriété). Ce bon parent suivit ces instructions pour son propre
compte, il s'établit dans la maison de Fontaine devenue sa
propriété en vertu d'un acte de vente en bonne forme et le pauvre
réfugié n'entendit plus jamais parler de lui.
Le testament d'Alice de Cardot, léguant tous ses biens à son neveu
de Vignolles, ayant été cassé et sa fortune confisquée, ce fut
alors parmi les parents, nouveaux convertis de la défunte, à qui
se salirait de plus de turpitudes pour se faire adjuger cette
riche proie. -- Bien qu'un des concurrents eût obtenu de Fléchier
un certificat constatant qu'il était digne des bontés du roi,
Bâville mit fin à ce combat de vautours autour d'un cadavre, en
faisant décider que, provisoirement, l'héritage serait adjugé à
l'hôpital général de Nîmes.
Il serait facile de multiplier les exemples de cette nature, ceux
que j'ai cités suffisent pour édifier mes lecteurs.
La politique de l'ostracisme des faveurs, suivie contre les
huguenots par Louis XIV, après Mazarin et Richelieu, politique
dont l'habileté est moins contestable que l'honnêteté, avait eu,
du moins, un résultat heureux au point de vue de la tranquillité
du royaume; elle avait ramené au catholicisme toutes les grandes
familles, la noblesse de cour, tous les ambitieux de pouvoir et
d'honneurs, tous ceux, en un mot, pour qui la question religieuse
n'avait été considérée que comme un moyen de parvenir; quant à la
bourgeoisie protestante, voyant toutes les carrières publiques se
fermer peu à peu devant elle, elle s'était consacrée aux
professions libérales, au commerce, l'industrie et à
l'agriculture, et s'était désintéressée de la politique. Les
pasteurs qui avaient succédé aux seigneurs dans la direction du
parti protestant, non seulement n'avaient rien de l'esprit
turbulent de la noblesse, mais encore avaient fait accepter par
leurs co-religionnaires cette dangereuse doctrine que désobéir au
roi c'était désobéir à Dieu même.
La transformation du parti protestant, autrefois si remuant, en
une pacifique secte religieuse explique comment, depuis la prise
de la Rochelle, le roi de France avait toujours trouvé dans les
réformés ses sujets les plus fidèles et les plus sûrs. Les
huguenots avaient refusé de s'associer à la révolte du catholique
Montmorency, et vingt ans plus tard, lors des troubles de la
Fronde, ils étaient restés sourds aux appels de l'ancien chef du
parti protestant, le prince de Condé.
Louis XIV, en confirmant l'édit de Nantes, disait: «Nos sujets de
la religion réformée nous ont donné des preuves de leur affection
et fidélité, notamment dans les circonstances présentes»; et en
1666, écrivant à l'électeur de Brandebourg, il affirmait encore
ses bonnes dispositions en faveur des réformés «pour leur
témoigner, disait-il, la satisfaction que j'ai eue de leur
obéissance et de leur zèle pour mon service depuis la dernière
pacification de 1660».
Mais, moins les protestants devenaient dangereux pour la
tranquillité du royaume, plus chacun croyait pouvoir tenter contre
eux.
Le clergé n'étant plus contenu par la crainte d'une révolte
possible des réformés, pressait de plus en plus vivement chaque
jour le roi de prendre les mesures nécessaires pour faire périr le
plus promptement possible le protestantisme.
«Si vous cherchez, dit Rulhières, dans la collection du clergé
cette longue suite de lois, toujours plus sévères contre les
calvinistes, que, de cinq ans en cinq ans, à chaque renouvellement
périodique de ses assemblées, il _achetait_ du Gouvernement, vous
y observerez que ses demandes avaient quelque modération _tant que
les calvinistes pouvaient être redoutés_, mais qu'elles tendirent
vers une persécution ouverte _aussitôt qu'ils devinrent des
citoyens paisibles_.»
Les cléricaux sont donc mal fondés à prétendre que, par leur
esprit remuant et indiscipliné, les protestants ont mis Louis XIV
dans la nécessité de tenter la réalisation de cette utopie: le
retour du royaume à l'unité de foi religieuse.
C'est une erreur tout aussi injustifiable que commet le
fouriériste Toussenel quand il déclare que Louis XIV s'est montré
grand homme d'État, en voulant supprimer le protestantisme, ami de
la féodalité et constituant un insurmontable obstacle à l'unité de
la France.
Les protestants, depuis la prise de la Rochelle, ne constituaient
plus un État dans l'État, et Louis XIV les persécuta, non par
politique, puisqu'ils étaient devenus ses plus fidèles sujets,
mais pour raisons purement religieuses.
«Louis, le modèle des rois, dit Paul-Louis Courier, vivait, c'est
le mot, à la Cour, avec la femme Montespan, avec la fille La
Vallière, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir
fut d'ôter à leurs maris, à leurs parents. C'était le temps alors
des moeurs, de la religion, et _il communiait tous les jours_. Par
cette porte entrait sa maîtresse le soir, et le matin son
confesseur.»
La besogne était rude pour le confesseur, dit Michelet, car le roi
possédait _publiquement_ à la fois trois femmes; la reine, La
Vallière et la Montespan, _elles communièrent ensemble_, _à
_Notre-Dame de Liesse, la reine récemment accouchée, La Vallière
grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une
grossesse. Il fallut remplacer le père Amat qui avait des
scrupules, par le père Ferrier, puis par le père Lachaise, deux
jésuites qui trouvèrent tout naturel que le roi prononçât la
séparation de corps et de biens entre M. de Montespan et sa femme,
qu'il fît légitimer ses bâtards _du vivant de la reine_, etc., et
surent, pendant vingt ans, concilier les exigences de l'Église
avec celles des passions du roi.
Pour mettre sa conscience en tranquillité, Louis XIV qui avait
beaucoup de péchés à expier établissait une sorte de compensation
entre le bien qu'il obligeait ses sujets à faire et le mal qu'il
faisait lui-même. C'est ainsi que ce prince, doublement adultère,
rendait une ordonnance portant mutilation du nez et des oreilles
pour les filles de mauvaise vie et motivait ainsi une déclaration
contre les blasphémateurs: «Considérant qu'il n'y a rien qui
puisse davantage attirer la bénédiction du ciel sur notre personne
et sur notre État que de garder et faire garder par tous nos
sujets inviolablement _ses saints commandements_ et faire punir
avec sévérité ceux qui s'emportent à cet excès de mépris que de
blasphémer, jurer et détester son saint nom, ni proférer aucune
parole contre l'honneur de la très sacrée vierge, voulons et nous
plaît, etc.»
C'est l'application du commode système en vertu duquel le
compagnon d'un enfant royal est fouetté toutes les fois que son
auguste camarade a fait une faute, du système en vertu duquel,
font pénitence, par délégation, les deux vieilles galantes
repenties dont Dangeau conte ainsi l'histoire: «La duchesse
d'Olonne et la maréchale de la Ferté sa soeur, célèbres toutes
deux par leurs galanteries, devenues vieilles et touchées par un
sermon qu'elles venaient d'entendre un jour de mercredi des
cendres, songeaient sérieusement à l'oeuvre de leur salut... «Ma
soeur, dit la maréchale, que ferons-nous donc? Car il faut faire
pénitence.» Après beaucoup de raisonnements et de perplexités: «Ma
soeur, reprit, l'autre, tenez, voilà ce qu'il faut faire: _faisons
jeûner nos gens!»_
De même, Louis XIV croyait racheter ses péchés, en provoquant par
tous les moyens la conversion des huguenots de son royaume, en
faisant pénitence sur le dos de ses sujets hérétiques.
Rulhières constate que cette préoccupation d'intérêt personnel est
bien le motif déterminant de la croisade à l'intérieur, entreprise
par Louis XIV. «Il avait, dit-il, formé le dessin de convertir les
huguenots, comme trois siècles plus tôt et du temps de Philippe-
Auguste et de Saint-Louis, il eût, _en expiation de ses péchés_,
fait voeu d'aller conquérir la Terre Sainte.»
Quant à possibilité de trouver une justification de l'édit de
révocation, on ne saurait trouver de témoignage moins suspect que
celui de Saint-Simon, puisque c'est lui qui déconseilla le régent
du rappel des huguenots et qu'il dit, dans ses mémoires, que Louis
XIV avait fait la faute de révoquer l'édit de Nantes, beaucoup
plus dans la manière de l'exécution que dans la chose même.
Or, Saint-Simon reconnaît qu'il n'y avait nulle raison, nul
prétexte même, de déchirer le contrat passé entre les catholiques
et les protestants sous la garantie de la signature royale, et il
apprécie ainsi la faute commise par Louis XIV dans l'exécution de
la révocation de l'édit de Nantes: «Qui eût su un mot de ce qui ne
se délibérait que entre le confesseur, le ministre alors comme
unique et l'épouse nouvelle et chérie, et qui de plus, eût osé
contredire? C'est ainsi que sont menés à tout, par une voie ou par
une autre, les rois qui... ne se communiquent qu'à deux ou trois
personnes, et bien souvent à moins, et qui mettent, entre eux et
tout le reste de leurs sujets, une barrière insurmontable.»
La révocation de l'édit de Nantes, _sans le moindre prétexte et
sans aucun besoin_, et les diverses déclarations qui la suivirent
furent les fruits de ce complot affreux, qui dépeupla un quart du
royaume, qui ruina son commerce; qui l'affaiblit dans toutes ses
parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des
dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels
ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe, et par
milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de
familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs
biens et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos
manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États
aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui
donna le spectacle d'un si prodigieux peuple, proscrit, nu,
fugitif, errant, sans crime, cherchant asile loin de sa patrie;
qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour
leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles,
délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité pour
cause unique de religion: enfin qui, pour comble de toutes
horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et
de sacrilèges, où tout retentissait des hurlements de ces
infortunées victimes de l'erreur pendant que tant d'autres
sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et
achetaient l'un et l'autre par des abjurations simulées, d'où,
sans intervalle, on les traînait à adorer ce qu'ils ne croyaient
point et à recevoir réellement le divin corps du saint des saints,
tandis qu'ils demeuraient persuadés qu'ils ne mangeaient que du
pain qu'ils devaient encore abhorrer.
Presque tous les évêques se prêtèrent à cette pratique subite et
impie, beaucoup y forcèrent, la plupart animèrent les bourreaux,
forcèrent les conversions: Le roi s'applaudissait de sa puissance
et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des
apôtres et il s'en attribuait tout l'honneur. Les évêques lui
écrivaient des panégyriques, les jésuites en faisaient retentir
les chaires et les missions. Toute la France était remplie
d'horreur et de confusion et jamais tant de triomphes et de joie,
jamais tant de profusions de louanges... nos voisins exultaient de
nous voir ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes,
profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la
haine que nous nous attirions de toutes les puissances
protestantes.
Quelles que pussent être les désastreuses conséquences de cette
cruelle persécution religieuse, elles n'étaient pas de nature à
arrêter Louis XIV dans la voie déplorable où il s'était engagé. On
lit, en effet, dans les mémoires du duc de Bourgogne, que dans le
conseil où fut décidée la révocation de l'édit de Nantes, le
Dauphin ayant observé que, en admettant que la paix ne fût pas
troublée, un grand nombre de protestants sortiraient du royaume,
ce qui nuirait au commerce et à l'industrie et, par là même,
affaiblirait l'État, le roi trouva la _question d'intérêt peu
digne de considération _comparée aux avantages d'une mesure qui
rendrait à la religion sa splendeur, à l'État sa tranquillité et à
l'autorité tous ses droits.
Il n'y a donc pas à s'étonner si Louis XIV refusa obstinément de
revenir sur ses pas, quand il vit que la conversion de ses sujets
huguenots n'était qu'une vaine apparence et que son ardeur
inconsidérée à ramener, coûte que coûte, la France à l'unité
religieuse, avait ruiné le royaume.
Il ne s'obstina que davantage à poursuivre un but impossible par
le viol journalier des consciences, et la collection des édits
qu'il fit contre ses sujets huguenots, faits par force
catholiques, ou légalement réputés catholiques sans avoir jamais
abjuré, est un monument monstrueux d'iniquité et de déraison.
CHAPITRE II
LIBERTÉ DU CULTE
_Caractère d'humiliation du culte protestant_. _-- Maxime du
prince de Condé_. _-- Temples supprimés_. _-- Ministres
interdits_. _-- La désolation des provinces du midi. --
L'insurrection des Cévennes_. _-- Les assemblées_. _-- Les
pasteurs du désert_. _-- Reprise générale du culte protestant_. _-
- Mariages et baptêmes_. _-- L'édit de 1787._
L'édit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du
culte, placé sur un pied d'égalité la religion catholique et la
religion protestante. Le culte catholique était librement célébré
sur tous les points du royaume et avait partout la première place,
tandis que l'exercice du culte protestant n'était autorisé que
dans les lieux où il avait existé avant 1597.
Jusqu'à 1573, les édits royaux avaient qualifié le protestantisme
de _religion nouvelle_, l'édit de Nantes l'appela religion
_prétendue _réformée, puis défense fut faite aux pasteurs de
prendre un autre titre que celui de ministres de la religion
_prétendue _réformée, et, dans tous les actes publics, les
huguenots durent être qualifiés de _prétendus _réformés. Rien ne
fut négligé, du reste, pour accuser ce _caractère d'humiliation_
qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la
différence de _situation de la religion tolérée et de la religion
maîtresse et dominante_, de la réformée _qui est toute fausse _et
de la catholique _qui est toute sainte et toute sacrée_, ainsi que
le disait l'évêque d'Uzès.
Non seulement on défendit aux gentilshommes huguenots de se faire
enterrer dans les cimetières catholiques ou dans les caveaux des
églises, _sous prétexte que les tombeaux de leurs pères y étaient
ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie_,
mais encore les cimetières communs aux morts des deux religions,
durent être abandonnés aux catholiques. Les huguenots qui avaient
réclamé vainement contre l'appellation de _prétendus _réformés
qu'on leur imposait, protestèrent énergiquement, sans plus de
succès, contre cette prescription d'avoir à enterrer leurs morts
_à part_, ce qui les marquait, disaient-ils, _d'une tache odieuse
et flétrissante._
«Pourquoi, dit une requête des églises réformées, nous assigner
des cimetières _à part_? Nos pères avaient leur droit en ceux qui
étaient déjà, et étaient publics et _communs_. Ne nous ont-ils pas
laissés héritiers de leurs droits en cela, _aussi bien qu'en cet
air français que nous humons_, aussi bien qu'en ces villes que
nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons?»
Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficultés
se produire par suite de la prétention de l'Église catholique de
faire inhumer _à part_, tous ceux, catholiques ou non catholiques,
qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette
prétention se base sur ce qu'elle aurait fait _siens_, les
cimetières, propriétés communales, en leur donnant une bénédiction
générale qui aurait transformé leur _sol _en _terre sainte._
Dans un certain nombre de localités on a cru prévenir le retour de
difficultés de ce genre, en attribuant à chaque culte différent,
une portion du cimetière, mais cette solution n'est pas
satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu
à aucun culte. La ville de Paris a trouvé la vraie solution du
problème. Elle a astreint, le clergé catholique à bénir chaque
fosse _isolément_, à ne plus étendre sa bénédiction au cimetière
tout entier. De cette façon, catholiques, protestants, juifs,
libres penseurs, sont enterrés côte à côte et non plus _à part_,
et le cimetière est vraiment ce qu'il doit être, le lieu de repos
commun pour tous les morts.
L'Église n'admettant pas _la tolérance_, même pour les morts, les
cléricaux de la chambre des députés faisaient preuve d'illogisme
en 1885, lorsqu'ils demandaient, à l'occasion de la proposition
d'inhumer Victor Hugo au Panthéon, que cet édifice continuât à
être consacré à l'exercice du culte catholique.
M. Goblet leur répondait avec raison: «Ce grand esprit était
profondément religieux. Je rappellerai cet admirable testament
dans lequel, tout en répudiant tous les dogmes et en déclinant les
prières des prêtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce
qu'il croyait en Dieu d'une manière différente de la vôtre, vous
lui auriez fermé les portes, de votre église. Je vous le demande,
si nous l'avions porté au Panthéon, _restant à l'état d'église_,
_l'y _auriez-vous reçu?» M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses
collègues de la droite, ne pouvaient s'empêcher de répondre: non!
Les cléricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le
fit en 1814 la royauté de droit divin, dont le premier soin fut de
tirer des caveaux du Panthéon les corps de Voltaire et de Rousseau
et de les faire jeter à la voirie.
Au sénat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la
doctrine catholique de l'intolérance, lorsqu'ils disaient que si
le Panthéon perdait son caractère religieux, aucun grand homme
_chrétien_, ne consentirait à être enterré _la dedans_[5].
Ainsi une nation ne pourrait assigner un même lieu de sépulture,
dans un édifice _n'ayant aucun caractère religieux_, _à _tous ses
grands hommes catholiques ou non catholiques, parce que, ainsi que
le disait M. de Ravignan, ce serait infliger aux catholiques une
sépulture qui serait un attentat à leur croyance que de les faire
reposer à côté de protestants, de juifs, de théistes et d'athées.
C'est l'application aux morts de cette théorie de l'Église, que la
loi ne peut mettre sur le même pied l'erreur et la vérité, théorie
empêchant que la paix et la tolérance puissent régner dans un
pays, non seulement entre les vivants, mais encore au milieu des
tombeaux.
Pour bien marquer le caractère d'_humiliation _du culte
protestant, même dans l'intérieur des temples, Louis XIV ne
négligea rien, il fit enlever de ces édifices religieux, les bancs
et sièges élevés là pour les gentilshommes, juges, _consuls _et
échevins, les fleurs de lys, armes du roi, des villes et des
communautés placées sur les bancs, murailles et vitres desdits
temples. Il fit défense à tous juges royaux ou des seigneurs,
consuls et échevins réformés de porter _dans les temples_, et
lorsqu'ils y allaient ou en revenaient, leurs robes rouges,
chaperons et autres marques de magistrature.
Dans les villes, sièges d'un archevêché ou évêché, le temple ne
pouvait être placé à moins d'une lieue de la dernière maison d'un
des faubourgs. Louis XIV interdit, en outre, de prêcher et de
s'assembler dans les temples, de n'importe quelle ville, pendant
que les évêques ou archevêques s'y trouvaient en tournée
pastorale.
Dans les villes, où il y avait citadelle ou garnison de troupes
royales, il était défendu aux protestants de s'assembler, au son
des cloches. Du jeudi au samedi, pendant la semaine sainte, les
cloches de tous les temples devaient s'abstenir de sonner à
l'exemple de celles des églises catholiques.
Plusieurs temples, entre autres celui d'Uzès, furent démolis,
comme étant placés _trop près _des églises catholiques, dont les
offices étaient troublés par le son des cloches et le chant des
psaumes. Quand une procession, dans laquelle était porté le Saint-
Sacrement, passait devant un temple, les protestants assemblés
devaient cesser le chant des psaumes. Enfin on en vint à interdire
aux ministres de parler avec irrévérence, dans leur prêche, des
choses saintes et des cérémonies de l'église catholique. Un banc
dut être réservé dans le temple aux catholiques pour que ceux-ci
pussent, dit l'édit, réfuter au besoin les ministres, et les
empêcher, par leur présence, d'avancer aucune chose contraire au
respect dû à la religion catholique.
Que dirait le clergé catholique, si demain, le gouvernement
républicain mettait en application une loi, par laquelle un banc
devrait être réservé dans chaque église aux _non-catholiques_,
_afin _que ceux-ci pussent, au besoin, _réfuter _les arguments du
prédicateur, et, par leur présence, empêcher le prêtre de dire
chose contraire au respect dû, soit aux croyances autres que
celles du catholique, soit aux institutions du pays.
On avait eu soin de limiter, à l'intérieur des temples, la liberté
de l'exercice du culte protestant, et c'est avec un soin jaloux
qu'on avait interdit toute manifestation extérieure du culte
toléré.
Il était défendu aux ministres de paraître au dehors des temples,
_en habit long; _on ne souffrait même pas que, dans le temple, ils
portassent des soutanes et robes à manches (ce qui n'appartenait
qu'aux ecclésiastiques et aux officiers de justice, disait la
loi). Ils ne pouvaient faire aucun prêche, aucune exhortation,
dans les rues, sur les places publiques, même sous _les arbres des
campagnes_, sous quelque prétexte que ce fût, exécution de
criminels, inondation, peste, etc.; quand ils allaient consoler
les prisonniers, les ministres ne pouvaient le faire qu'à voix
basse et dans une chambre séparée; de même, dans les hôpitaux, ils
devaient faire leurs prières et exhortations aux malades réformés,
à voix assez basse pour qu'ils ne pussent être entendus des autres
malades.
Cette prescription était plus que difficile à observer dans les
hôpitaux de l'ancien régime, où l'on entassait dans chaque lit six
ou huit malades, les convalescents avec les moribonds, parfois
avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever. Le
clergé attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris ne laissait les ministres
parler aux malades _huguenots_ qu'en présence d'un ecclésiastique,
prétendant que sans cette surveillance, les ministres parlant
haut, détournaient, dans un quart d'heure, plus de malades
catholiques que l'on ne pouvait en édifier en trois jours. Les
protestants ne pouvaient envoyer de députations spéciales, et il
leur était interdit de faire corps à part dans toutes les
occasions où ils avaient à paraître en public. Ils _ne _pouvaient
s'assembler pour faire des prières publiques, des lectures ou
autres exercices de leur religion _que dans leurs temples et en
présence de leurs ministres_. Il leur était défendu de chanter des
psaumes à haute voix, dans les rues, carrefours, places publiques
et même aux fenêtres de leurs maisons. Ce _chant _des psaumes ne
leur était permis, dans leurs boutiques et chambres fermées, qu'à
cette condition qu'il fût fait à voix assez basse pour ne pouvoir
être entendu des voisins et des passants.
Les cérémonies de noces, de baptêmes et d'enterrements, étant
considérées comme de _nécessaires _manifestations extérieures du
culte, étaient réglementées de manière à bien marquer le caractère
d'_humiliation _qu'on voulait imprimer au culte _toléré._
Les réformés, dit un édit, allant en marche par les rues, à
l'occasion des noces et des baptêmes, _affectent _de se trouver en
nombre considérable pour se rendre à leurs temples. Pour faire
cesser _ce scandale_, il est décrété qu'à toutes cérémonies de
noces et de baptêmes, qui seront faites par des huguenots, il ne
pourra y avoir _plus de douze personnes_, y compris les parents
qui y assisteront; il est fait défense de marcher _en grand nombre
_par les rues, en allant à ces cérémonies.
Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux
convois ne peut dépasser _trente personnes_, y compris les plus
proches parents du défunt, ces enterrements doivent se faire à
_six heures du matin ou à six heures du soir_, du mois d'avril au
mois d'octobre, _à huit heures du matin ou à quatre heures du
soir_, du mois d'octobre à la fin de mars.
Le bailli de Caen avait condamné à l'amende les réformés
Baillebache et Daniel, à raison de _la malversation _par eux
commise: «D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit
Baillebache d'un drap blanc, semé de couronnes et guirlandes de
romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles
tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et
ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un
drap étant sur le corps de sa défunte femme.»
Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ouï, Ménard, avocat,
qui a dit: «Qu'il n'appartenait point à ceux de la religion
prétendue réformée de faire aucune pompe ni cérémonie dans leurs
enterrements, que c'était un honneur _réservé _à ceux qui
professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _égalité
_entre les deux religions; que la catholique, qui était la
religion maîtresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs
et tous les avantages; _que la prétendue réformée doit demeurer
_dans l'abaissement_, _dans le silence et dans l'obscurité_, qu'il
n'était pas juste que _la servante se parât des mêmes ornements
que sa maîtresse_.»
Ouï l'avocat général, lequel a dit: «Que nous voulons que ceux de
la religion prétendue réformée, paraissent en toutes choses, ce
qu'ils sont, c'est-à-dire _tolérés_, et, pour cette raison, il
leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extérieure;
_point d'exercice public de leur religion, point de culte
extérieur, _rien qui paraisse; _même les édits leur ordonnent de
faire leurs enterrements sur le soir, _afin d'en retrancher les
pompes_, _les cérémonies et toutes les vaines ostentations_.»
Ce système _d'humiliation _appliqué par Louis XIV aux protestants,
à l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la république,
un préfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les
libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, préfet du Rhône, sous
prétexte de nécessités d'ordre public (prétexte invoqué au XVIIe
siècle, pour les protestants), prit, en effet, un arrêté décidant
que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, _à six
heures du matin en été_, _à sept heures en hiver; _qu'ils ne
pourraient être suivis par un nombre de personnes excédant le
chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetière
par la voie la plus directe, _en évitant les grandes rues._
Les journaux cléricaux ne craignirent pas de prodiguer les éloges
à cet arrêté, injustifiable dans une société où, en vertu de la
loi, tous sont égaux, et ont droit au même traitement, quelles que
soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions
philosophiques. Il était juste, disaient ces journaux bien
pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrés à l'heure
où étaient enlevés _les immondices _de la ville, attendu que,
ayant voulu _mourir comme des chiens_, _ils _devaient être
_enfouis comme des chiens._
L'injure n'était pas nouvelle et elle a toujours été appliquée,
par les catholiques à ceux qui, protestants ou libres penseurs,
n'avaient point à leur lit de mort, reçu les sacrements de
l'Église catholique. Ainsi on lit dans le _Journal de l'Étoile:_
«En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, maître Bernard
Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. La
tante de ce bonhomme y étant retournée le lendemain, voir comment
il se portait, trouva qu'il était mort. Et, lui dit Bussy, que, si
elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur
le rempart, où il l'avait, fait traîner _comme un chien _qu'il
était.»
On lit encore dans un mémoire qui se trouve aux archives
générales: «En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de
la religion prétendue réformée, des plus obstinés, lequel était
âgé de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que
son curé ni aucun prêtre le vissent... Son obstination ayant fait
refuser à ses enfants la permission de le faire enterrer en terre
sainte, on l'a enterré dans son jardin _auprès du lieu où avait
été enterré son chien_.»
C'est par suite de la même préoccupation d'imposer un caractère de
flétrissure à l'enterrement des non catholiques qu'à Paris,
jusqu'à la Révolution, les protestants et les artistes de la
Comédie-Française, _excommuniés ordinaires du roi_, durent être
enterrés sans pompe, la nuit, et inhumés dans un chantier.
S'inspirant de la doctrine qui avait dicté jadis l'arrêt rendu
dans l'affaire Baillebache: _la religion catholique a le privilège
de tous les honneurs et de tous les avantages_, les ministres de
la guerre, sous _l'ordre moral_, MM. Berthauld et du Barrai,
firent pour la question des honneurs militaires, ce que le préfet
Ducros avait fait pour les inhumations des libres penseurs à Lyon.
Arguant de je ne sais quelle équivoque de texte, ces ministres
décidèrent que le piquet d'honneur accordé par la loi aux
religionnaires morts, devait être refusé à ceux qui étaient
conduits directement de leur domicile au cimetière, sans passer
par l'église, le temple ou la synagogue. C'est en vertu de cette
décision que le député Brousse et le compositeur Félicien David
furent privés des honneurs militaires.
Ces tentatives faites hier pour noter d'infamie les obsèques des
libres penseurs, ou tout au moins pour leur imprimer un caractère
_d'humiliation_, suffisent pour montrer ce que serait devenu le
principe de l'égalité de tous les citoyens et de toutes les
opinions devant la loi, si l'on eût réussi à restaurer, avec le
roi très chrétien Henri V, le gouvernement des curés.
Un jour, le prince de Condé, ayant eu une vive discussion à propos
de religion avec la princesse de la Trémouille, lui avait
conseillé, pour se défaire de ses entêtements huguenots, de rester
six mois sans aller au prêche et sans voir le ministre.
L'affaire fit grand bruit et _la maxime du prince de Condé _eut
beaucoup de succès auprès des évêques et des intendants, qui,
convaincus que la religion n'est qu'une affaire d'habitude,
rivalisèrent d'ardeur pour mettre les huguenots dans
l'impossibilité d'aller aux prêches et de voir des ministres, par
la suppression d'un grand nombre de temples et l'interdiction de
nombreux ministres.